Œuvres complètes de lord Byron, Tome 09 comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore

Part 23

Chapter 233,927 wordsPublic domain

»Thérésa, la vierge d'Athènes, Katinka et Mariana sont de taille moyenne. Chacune d'elles porte sur le sommet de la tête une petite calotte albanaise de couleur rouge, surmontée d'une tassette bleue, qui s'étend et se rattache par le bas comme une étoile. Au bord de cette calotte est un mouchoir de couleurs variées roulé autour des tempes. La plus jeune porte ses cheveux détachés tombant sur les épaules presque jusqu'à la ceinture, et mêlés suivant l'usage avec des tresses de soie. Les cheveux des deux aînées sont le plus souvent attachés et retenus sous le mouchoir. Leur vêtement de dessus est une pelisse bordée de fourrures, tombant lâche jusqu'à la cheville; dessous est un mouchoir de mousseline qui couvre le sein et se termine à la taille qui est courte. En dessous est une robe de soie ou de mousseline rayée, s'élargissant un peu au-dessus de la ceinture, et retombant sur le devant d'une manière gracieuse et négligée; des bas blancs et des pantoufles jaunes complètent le costume. Les deux aînées ont les yeux et les cheveux noirs, le visage ovale, le teint un peu pâle et les dents d'une blancheur éblouissante. Leurs joues sont arrondies, leur nez droit avec quelque chose d'aquilin. La plus jeune, Mariana, est très-blonde; sa figure n'est pas aussi joliment arrondie, mais a une expression plus gaie que celle de ses sœurs, qui ont l'air assez pensif, excepté quand la conversation prend une tournure animée. Leur taille est élégante, leurs manières distinguées et susceptibles de plaire dans tous les pays possibles. Leur conversation est fort agréable, et leur esprit paraît plus cultivé que ne l'est généralement celui des dames grecques. Avec de tels avantages, il serait bien étonnant qu'elles n'attirassent pas l'attention des voyageurs qui visitent occasionnellement Athènes. Elles s'asseoient à la manière orientale, le corps légèrement incliné, les jambes ramassées sous elles sur le divan et sans souliers. Elles s'occupent à coudre, à jouer du tambour de basque et à lire.

»J'ai dit que j'avais vu ces beautés grecques à travers les balancemens des plantes aromatiques qui décorent leurs fenêtres; peut-être cela pourrait-il vous donner une trop haute idée de leur position. Votre imagination vous représente peut-être déjà leurs maisons pleines de tous les attributs du luxe oriental. Les coupes d'or ont pu aussi opérer quelque enchantement sur vos idées. Avouez-le; ne vous représentez-vous pas--

Les portes demi-ouvertes donnant sur de longues galeries où l'on ne saurait décrire tout ce que l'œil rencontre d'élégance et de grandeur; l'orgueil de la Turquie et de la Perse: des coussins jetés sur des coussins, des tapis sur des tapis, d'immenses ottomanes, des oreillers innombrables pour relever la tête, de manière que chaque appartement paraît un lit grand et moëlleux?

»Vous verrez bientôt pourquoi j'ai différé jusqu'à ce moment; apprenez que les plantes aromatiques dont je viens de vous parler ne sont ni plus ni moins que quelques pauvres géraniums et quelques baumes grecs, et que la chambre dans laquelle se tiennent ces dames est presque dégarnie de meubles, que les murs n'en ont été ni peints ni décorés par une main habile. Que serait-il advenu de mes grâces, si je vous avais dit plus tôt qu'une seule chambre est tout le logement qu'elles possèdent, à l'exception d'un petit cabinet et d'une petite cuisine? Vous voyez combien j'ai pris soin que la première impression leur fût avantageuse; non qu'elles ne méritent toute espèce d'éloges, mais parce qu'il est dans la nature auguste et fière de l'homme de faire peu de cas du mérite et même de la beauté, si ces avantages ne sont pas relevés d'un peu de pompe mondaine. Maintenant je vais vous communiquer un secret, mais confidentiellement et à voix basse.

»Ces dames, depuis la mort du vice-consul leur père, n'ont pas d'autres ressources pour exister que de louer à des étrangers la chambre et le cabinet que nous occupons dans ce moment; mais quoiqu'elles soient si pauvres, leur vertu n'est pas moins remarquable que leur beauté.

»Et toutes les richesses de l'Orient ou tous les vers flatteurs du premier poète de l'Angleterre ne pourraient les rendre aussi réellement dignes d'amour et d'admiration[127].»

[Note 127: _Voyages en Italie, en Grèce_, etc., par H. W. Williams.]

Dix semaines s'étaient rapidement passées, quand l'offre inattendue d'un passage à bord d'une corvette anglaise détermina nos voyageurs à se préparer immédiatement au départ; et le 5 mars, ils quittèrent Athènes, quoique avec beaucoup de regret. «Après avoir passé, dit encore M. Hobhouse, par la porte qui conduit au Pyrée, nous lançâmes nos chevaux au galop dans le bois d'oliviers sur la route de Salamine, espérant par notre précipitation étourdir un peu la douleur du départ. Nous ne pouvions nous empêcher de regarder derrière nous en nous rendant au rivage, et nous continuâmes de fixer les yeux sur le point où à travers la clairière du bois, nous avions entrevu pour la dernière fois le temple de Thésée et les ruines du Parthénon; nous continuâmes ainsi plusieurs minutes après que la ville et l'Acropolis eurent entièrement disparu à notre vue.»

À Smyrne, Lord Byron se logea dans la maison du consul général, et y demeura jusqu'au 11 avril, excepté deux ou trois jours qu'il employa à visiter les ruines d'Éphèse. Ce fut à cette époque qu'il termina les deux premiers chants de _Childe Harold_, comme on le voit par une note écrite de sa main sur le manuscrit original de ce poème: «Commencé le 31 octobre 1809, à Janina en Albanie; fini le second chant, à Smyrne, le 28 mars 1810.--BYRON.»

La seule lettre un peu intéressante, datée de Smyrne, que je puisse offrir au lecteur, est la suivante:

LETTRE XLI.

À MRS. BYRON.

Smyrne, 19 mars 1810.

MA CHÈRE MÈRE,

«Je ne puis pas vous écrire une longue lettre; mais comme je crois que vous ne serez pas fâchée de savoir où j'en suis de mes voyages, je vous prie d'accepter le peu de détails que je puis vous donner. J'ai traversé la plus grande partie de la Grèce, outre l'Épire, etc.; j'ai résidé dix semaines à Athènes, et je me rends maintenant à Constantinople par la route d'Asie. Je viens de visiter les ruines d'Éphèse, à une journée de Smyrne. J'espère que vous avez reçu une longue lettre que je vous ai écrite d'Albanie, où je vous donnais quelques détails sur la réception que m'a faite le pacha de cette province.

»C'est en arrivant à Constantinople que je déciderai si je dois aller jusqu'en Perse, ou revenir sur mes pas. Je ne prendrai ce dernier parti que si je ne puis l'éviter. Mais je n'entends pas parler de M. H..., et je n'ai reçu de vous qu'une seule lettre. J'aurai besoin de fonds, soit que j'avance ou que je revienne. Je lui ai écrit plusieurs fois, pour qu'il ne prétende pas, pour s'excuser, qu'il ne connaissait pas ma situation. Je ne puis encore vous rien dire sur quoi que ce soit; le tems et l'occasion me manquent, car la frégate repart immédiatement. Il est vrai que plus je vais, plus ma paresse augmente; et mon aversion pour tout commerce épistolaire s'accroît de jour en jour. Je n'ai écrit à personne qu'à vous et à M. H..., et c'est moins par inclination que par devoir et par nécessité.

»F*** est fort dégoûté par les fatigues, quoiqu'il n'en ait point enduré que je n'aie partagées. C'est une pauvre créature. Les domestiques anglais sont en vérité de détestables voyageurs. J'ai avec lui deux soldats albanais et un interprète grec, tous parfaits dans leur genre. La Grèce est délicieuse, surtout dans les environs d'Athènes. Partout des cieux sans nuages et des paysages charmans. Mais je dois remettre à notre première entrevue tout récit de mes aventures. Je ne tiens pas de journal, mais mon ami H... ne cesse d'écrire. Prenez soin, je vous prie, de Murray et de Robert, et dites à ce dernier qu'il est fort heureux pour lui qu'il ne m'ait pas accompagné en Turquie. N'attribuez cette lettre qu'au désir de vous assurer que je suis sain et sauf, et croyez-moi, etc.»

BYRON.

Le 11 avril, il partit de Smyrne sur la frégate _la Salsette_, qui avait reçu l'ordre de se rendre à Constantinople, pour ramener l'ambassadeur, M. Adair, en Angleterre; et après avoir exploré les ruines de la Troade, il arriva aux Dardanelles au commencement du mois suivant. Il écrivit les lettres qu'on va lire, à ses amis, MM. Drury et Hodgson, pendant que la frégate était à l'ancre dans ce détroit.

LETTRE XLII.

À M. DRURY.

A bord de la _Salsette_, 3 mai 1810.

MON CHER DRURY,

«Lorsque je quittai l'Angleterre, il y a bientôt un an, vous me priâtes de vous écrire. C'est ce que je me propose de faire. J'ai traversé le Portugal et le midi de l'Espagne, visité la Sardaigne, la Sicile, Malte, et de là j'ai poussé jusqu'en Turquie, où je suis encore à rôder. Débarqué d'abord en Albanie, l'Épire d'autrefois, j'ai pénétré jusqu'au mont Tomarit, parfaitement accueilli par le gouverneur, Ali-Pacha; et, après avoir parcouru l'Illyrie, la Chaonie, etc., j'ai traversé le golfe d'Actium avec une garde de cinquante Albanais, et passé l'Achéloüs pour me rendre en Étolie par l'Acarnanie.

»Après un court séjour en Morée, nous avons traversé le golfe de Lépante, pris terre au pied du Parnasse, vu tout ce qui reste de Delphes, et continué ainsi jusqu'à Thèbes et Athènes, dans la dernière desquelles nous avons passé deux mois et demi.

»Le vaisseau de S. M. _le Pylade_ nous a transportés à Smyrne; mais nous avions auparavant étudié la topographie de l'Attique, sans oublier Marathon et le promontoire de Sunium. Après Smyrne, notre second relai fut la Troade, que nous visitâmes tandis que le navire était à l'ancre, où il resta pendant quinze jours, vis-à-vis la tombe d'Antiloque. Maintenant nous voilà dans les Dardanelles, en attendant le vent pour nous rendre à Constantinople.

»Ce matin, j'ai parcouru à la nage le trajet de Sestos à Abydos. La distance directe n'est pas de plus d'un mille; mais, en raison du courant, la traversée n'est pas sans danger; il y en a même assez pour que je doute que l'affection conjugale de Léandre n'ait pas été un peu refroidie par le passage.

»Je l'essayai il y a huit jours, mais je n'y pus réussir, à cause du vent du Nord et de l'étonnante rapidité du courant, quoique j'aie toujours été, depuis mon enfance, un rude nageur. Mais ce matin, par un tems plus calme, j'y suis parvenu, et j'ai traversé le _large Hellespont_ en une heure dix minutes.

»Eh bien, mon cher monsieur, j'ai quitté mon foyer, et visité quelques parties de l'Afrique et de l'Asie, outre une raisonnable portion de l'Europe. J'ai vécu avec des généraux et des amiraux, des princes et des pachas, des gouverneurs et des _ingouvernables_; mais je n'ai ni tems ni papier pour m'étendre. Je suis bien aise de vous dire que je conserve pour vous des souvenirs d'amitié, et que je vis dans l'espérance de vous revoir un jour; et si je vous écris aussi brièvement que possible, attribuez-le à tout autre cause qu'à l'oubli.

»Vous connaissez trop bien la Grèce ancienne et moderne pour qu'il soit besoin de vous la décrire. J'ai, il est vrai, mieux vu l'Albanie qu'aucun autre Anglais, que je sache, excepté un M. Leake; car c'est un pays que l'on visite rarement, à cause du caractère farouche des _natifs_; il offre cependant plus de beautés pittoresques que les contrées classiques de la Grèce, malgré toutes les merveilleuses beautés de ces dernières, surtout vers Delphes et le cap Colonne en Attique. Elles sont loin néanmoins d'égaler certaines parties de l'Illyrie et de l'Épire, où des lieux sans nom et des rivières oubliées sur la carte et un jour peut-être mieux appréciées, obtiendront des peintres et des poètes la préférence sur les rigoles desséchées de l'Ilyssus, et les fondrières de la Béotie.

»La Troade offre un champ vaste aux faiseurs de conjectures et aux tireurs de bécassines; un bon chasseur et un savant ingénieux peuvent sur ce terrain exercer avec grand avantage leurs jambes et leur entendement; ou, s'ils préfèrent aller à cheval, ils peuvent s'y tromper de route, comme cela m'est arrivé, et s'embourber dans un maudit marécage formé par le Scamandre, qui serpente deçà et delà comme si les vierges troyennes allaient encore lui apporter leur tribut accoutumé. Il n'existe aujourd'hui d'autres vestiges de Troie, ou de ses destructeurs, que les tertres qui renferment, à ce que l'on suppose, les squelettes d'Achille, d'Antiloque, d'Ajax, etc. Mais le mont Ida lève encore son front superbe; quoique les bergers de nos jours ne ressemblent guère à Ganymède. Mais à quoi bon vous parler plus long-tems de choses qui sont décrites tout au long dans le _book of Gell_? Et H*** n'a-t-il pas écrit un journal? Quant à moi, je n'en tiens pas; car j'ai renoncé à tout griffonnage. Je ne vois pas grande différence entre les Turcs et nous, si ce n'est qu'ils n'ont pas de _culottes_, et que nous en avons; qu'ils portent des habits longs, et nous des habits courts; qu'ils parlent peu, et nous beaucoup. Ce sont des gens fort raisonnables. Ali-Pacha m'a dit qu'il était sûr que j'étais né dans un rang élevé, par ce que j'ai les oreilles et les mains petites et des cheveux bouclés. Je vous dirai, en passant, que je parle passablement le romaïque ou grec moderne: il ne diffère pas des anciens dialectes autant que vous pourriez le penser; mais la prononciation en est diamétralement opposée. Quant à la poésie, si elle n'est rimée, ils n'en ont pas la moindre idée.

»J'aime les Grecs. Ce sont des fripons adroits qui ont tous les vices des Turcs, sans avoir leur courage. Quelques-uns cependant sont braves: tous sont beaux, et ressemblent beaucoup au buste d'Alcibiade. Les femmes sont un peu moins belles. Je sais jurer en turc; mais, excepté un effroyable jurement et les mots qui signifient entremetteur, pain et eau, je connais peu le vocabulaire de cette langue. Ils sont extrêmement polis envers les étrangers de tout rang, pourvu qu'ils soient convenablement protégés; et comme j'ai deux domestiques et deux soldats, nous faisons grand fracas. Nous avons parfois couru risque d'être dévalisés, et une fois de faire naufrage; mais nous nous en sommes tirés le mieux du monde.

»À Malte, j'ai été fort épris d'une femme mariée, et j'ai provoqué un aide-de-camp du général ***, grossier personnage, qui s'était offensé de quelque chose, je n'ai jamais bien su de quoi; mais il donna des explications, fit des excuses, la dame s'embarqua pour Cadix, et j'échappai ainsi à l'accusation de meurtre et d'adultère. J'ai envoyé quelques détails sur l'Espagne à notre ami Hodgson; mais depuis ce tems-là je n'ai écrit à personne, excepté quelques billets à des parens et à des gens de loi, pour m'en débarrasser. Je me propose de rompre tout commerce, à mon retour, avec plusieurs de mes meilleurs amis, que je regarde au moins comme tels, et de gronder toute ma vie. Mais j'espère, avant de me faire tout-à-fait cynique, rire encore de bon cœur avec vous, embrasser Dwyer, et trinquer avec Hodgson.

»Dites au docteur Butler que je me sers en ce moment de la plume d'or qu'il me donna avant mon départ: c'est pour cela que ma pancarte est moins lisible qu'à l'ordinaire. J'ai été à Athènes, et j'ai vu des gerbes de ces roseaux à écrire dont il refusa de me donner quelques-uns, parce que le topographe Gell les avait apportés de l'Attique. Mais vous n'aurez pas de descriptions, non; vous voudrez bien vous contenter de quelques détails jusqu'à mon retour. Mais alors nous ouvrirons toutes les écluses de la conversation. Je suis sur une frégate de trente-six, qui va chercher Rob Adair à Constantinople: c'est lui qui aura l'honneur de vous porter cette lettre.

»Ainsi donc le livre de H***[128] a pris son essor avec quelques sentimentales chansonnettes de ma façon, pour remplir le volume. Quel succès a-t-il, eh? et où diable en est la seconde édition de ma satire avec les additions, et mon nom au bas du titre, et les vers nouveaux cloués à la fin, et un nouvel exorde, et je ne sais quoi encore, le tout sorti tout chaud de mon atelier avant que j'eusse franchi la Manche? La Méditerranée et l'Atlantique étendent leurs flots entre la critique et moi; et les mugissemens de l'Hellespont couvrent le bruit des foudres de la _Revue hyperboréenne_.

[Note 128: Les mélanges auxquels j'ai renvoyé plusieurs fois.]

«Rappelez-moi au souvenir de Claridge, s'il n'est pas rentré au collége, et présentez à Hodgson les assurances de ma haute considération. Vous allez me demander ce que je me propose de faire; et je vais vous répondre que je n'en sais rien. Il est possible que je m'en retourne dans quelques mois; mais j'ai des desseins et des projets pour le tems qui suivra mon séjour à Constantinople. Cependant Hobhouse sera probablement de retour en septembre.

«Le 2 juillet, il y aura un an que nous sommes partis d'Albion, _oblitusque meoruni obliviscendus et illis_. J'étais las de mon pays, et fort peu prévenu en faveur de tout autre; mais _je traîne ma chaîne sans l'alonger, en changeant de lieu_. Je suis comme le joyeux meunier qui ne se souciait de personne, et dont personne ne se souciait. À mes yeux tout pays en vaut à peu près un autre. Je fume, j'ouvre de grands yeux pour mieux voir les montagnes, et je relève ma moustache avec une fière indépendance. Nulle privation ne m'afflige, et les moustiques qui martyrisent le corps maladif de H*** ne font, par bonheur, aucun effet sur le mien, parce que je vis avec plus de tempérance.

»Dans mon catalogue j'ai oublié Éphèse, que j'ai visitée pendant mon séjour à Smyrne; mais le temple est presque entièrement détruit, et il serait bien superflu que saint Paul se donnât la peine d'adresser de nouvelles épîtres à la race actuelle des Éphésiens, qui ont converti en mosquée une vaste église construite entièrement en marbre; et je ne me suis pas aperçu que l'édifice en fît plus mauvaise figure.

»Mon papier est rempli, mon encre est épuisée; bon soir! Si vous m'adressez une lettre à Malte, on me la fera parvenir quelque part que je sois. H*** vous fait ses complimens. Il soupire pour sa poésie, au moins pour en avoir quelques nouvelles. J'oubliais presque de vous dire que je meurs d'amour pour trois jeunes Athéniennes qui sont sœurs. Je logeais dans la même maison qu'elles. Ces divinités se nomment Thérésa, Mariana et Katinka[129]: aucune des trois n'a encore quinze ans.

»Votre τατεινοτατος δουλος[130].»

BYRON.

[Note 129: Il a adopté ce nom dans la description du sérail, ch. VI, de _Don Juan_. Ce fut, si j'ai bonne mémoire, en faisant la cour à une de ces jeunes filles qu'il lui donna une marque d'amour fort en usage dans le levant, en se faisant, avec son poignard, une blessure à la poitrine. La jeune Athénienne, à ce qu'il m'a raconté, conserva tout son sang-froid durant cette opération, qu'elle regardait comme un juste tribut offert à sa beauté; mais elle n'en fut pas plus disposée à lui être favorable.]

[Note 130: Très-humble serviteur.]

LETTRE XLIII.

À M. HOGDSON.

À bord de la _Salsette_, détroit des Dardanelles, à la hauteur d'Abydos, le 5 mai 1810.

«Je suis en route pour Constantinople, après avoir parcouru la Grèce, l'Épire, etc., et une partie de l'Asie Mineure, voyage dont je viens de communiquer quelques particularités à H. Drury, notre ami et notre hôte. Je m'abstiendrai donc de vous les répéter; mais comme vous serez peut-être bien aise d'apprendre que je me porte bien, etc., je saisis l'occasion du retour de notre ambassadeur pour vous adresser le peu de lignes que j'ai le tems d'écrire à la hâte. Nous avons éprouvé quelques inconvéniens et couru quelques périls, mais il ne nous est rien arrivé d'assez intéressant pour vous en entretenir, à moins que vous ne jugiez digne de votre attention le trajet de Sestos à Abydos, que j'ai fait à la nage, il y a deux jours. Si vous y joignez quelques alertes données par les voleurs, la crainte d'un naufrage sur une galère turque, il y a six mois, ma visite à un pacha, ma passion pour une femme mariée, à Malte, un défi à un officier, mes amours avec trois jeunes Athéniennes, avec une profusion de bouffonneries, et de beaux points de vue, vous connaîtrez tous les événemens qui, depuis mon départ d'Espagne, ont marqué ce voyage.

»H*** fait des vers et écrit son journal; moi, je regarde et ne fais rien; à moins qu'on ne considère la distraction de fumer comme un amusement actif. Les Turcs surveillent trop leurs femmes pour qu'il soit possible de les observer beaucoup. Mais j'ai vécu avec bon nombre de Grecs, dont je connais le dialecte tout autant qu'il m'est nécessaire pour converser un peu. J'ai fait aussi parmi les Turcs quelques connaissances, en hommes. Quant à la société des femmes, il n'y faut pas penser. J'ai été fort bien reçu par les gouverneurs et les pachas, et je n'ai pas la moindre raison de me plaindre. Hobhouse quelque jour vous racontera toutes nos aventures. Si j'en essayais le récit, ni mon papier ni votre patience ne pourraient y suffire.

»Personne, si ce n'est vous, ne m'a écrit depuis que j'ai quitté l'Angleterre; il est vrai que je ne l'avais pas demandé. J'excepte mes parens, qui m'écrivent tout aussi souvent que je le désire. Je ne sais rien de l'ouvrage d'Hobhouse, sinon qu'il a paru. C'est plus que je n'en sais de ma seconde édition; et certainement, à une pareille distance, je ne m'en inquiète que médiocrement........................... J'espère que vos publications et celles de Bland s'écoulent avec rapidité.

»Je ne puis vous parler d'une manière certaine de l'époque de mon retour; mais je regarde comme probable que Hobhouse me précédera. Nous sommes absens depuis près d'un an. Je désirerais en employer au moins un autre à mes observations dans ces climats toujours verts; cependant je crains que des affaires, et des affaires litigieuses, qui sont bien ce qu'il y a de pire au monde, ne me rappellent avant ce tems, si ce n'est même beaucoup plus tôt. S'il en est ainsi, je vous en préviendrai.

»J'espère que vous remarquerez en moi quelques changemens, je ne veux pas dire au physique, mais au moral; car je commence à m'apercevoir que sans la vertu ce monde maudit n'est pas tenable. Je suis passablement dégoûté du vice, que j'ai étudié dans ses plus agréables variétés, et je me propose, à mon retour, de rompre avec tous mes débauchés d'amis, de renoncer au vin, aux inclinations charnelles, et de me livrer à la politique et au décorum. Je suis sérieux, cynique et assez bien disposé à faire de la morale; mais heureusement pour vous, l'homélie dont vous étiez menacé est coupée court par le mauvais état de ma plume et le manque de papier.

»Bonjour. Si vous m'écrivez, adressez vos lettres à Malte, d'où l'on me les fera parvenir. Ne me rappelez au souvenir de personne; mais croyez-moi bien sincèrement votre, etc.»

BYRON.

Arrivé à Constantinople le 14 mai, il adressa à Mrs. Byron quatre ou cinq lettres, et dans presque toutes il parle du succès avec lequel il a traversé l'Hellespont à la nage. L'excessive vanité qu'il tirait de cette prouesse classique (dont il a fort au long lui-même détaillé les particularités) peut être mise au nombre des preuves de cet enfantillage de caractère qui l'accompagna jusque dans un âge plus mûr, et qui, tout en embarrassant ceux qui jugeaient de loin sa conduite, n'était pas, pour ceux qui vivaient dans son intimité, une de ses singularités les moins intéressantes. Onze ans encore après cette époque, si quelque sceptique voyageur se hasardait à mettre en doute la possibilité de l'exploit de Léandre, Lord Byron, avec cette susceptibilité sur son courage personnel, qu'il conservait depuis son enfance, se lançait dans la discussion avec une nouvelle chaleur, et citait deux ou trois autres exemples de ce qu'il avait fait comme nageur, pour confirmer ses premières assertions[131].

[Note 131: Il citait entre autres son passage du Tage en 1809, que M. Hobhouse a décrit de la manière suivante: