Œuvres complètes de lord Byron, Tome 09 comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore
Part 22
«Le lendemain je fus présenté à Ali-Pacha. J'étais vêtu d'un uniforme d'officier d'état-major en grande tenue, avec un sabre magnifique, etc. Le vizir me reçut dans une grande pièce, pavée en marbre; une fontaine lançait de l'eau au milieu, et tout autour de la chambre étaient rangées des ottomanes couvertes d'une étoffe écarlate. Il me reçut debout, politesse extraordinaire pour un musulman, et me fit asseoir à sa droite. J'ai un Grec pour interprète; mais dans cette occasion ce fut un médecin d'Ali qui entend le latin, qui m'en servit. Sa première question fut, pourquoi j'avais quitté mon pays si jeune? Les Turcs n'ont pas l'idée qu'on puisse voyager pour son amusement. Il me dit ensuite que le ministre anglais, le capitaine Leake, l'avait prévenu que j'étais d'une grande famille, et me chargea de présenter ses respects à sa mère, commission dont je m'acquitte en ce moment. Il dit encore qu'il était sûr que j'étais noble, parce que j'avais les oreilles petites, les cheveux bouclés, les mains petites et blanches[123], et témoigna qu'il était content de ma figure et de mon costume. Il me dit de le regarder comme un père tant que je serais en Turquie, et qu'il veillerait sur moi comme sur son fils. Il me pria de le venir voir souvent, et surtout le soir quand il serait de loisir; on servit du café et des pipes; après quoi je terminai ma première visite, que je renouvelai trois fois. Il est singulier que les Turcs, qui n'ont pas de dignités héréditaires et peu de grandes familles, excepté les sultans, aient tant d'égards pour la naissance, car j'observai que ma généalogie m'en valait plus que mon titre de pair d'Angleterre[124]...
[Note 123: Lord Byron avait autant que le pacha l'opinion que la forme de la main peut indiquer la naissance; voyez dans _Don Juan_, sa note sur le vers:
_Though on more_ thorough-bred _or fairer fingers_.]
[Note 124: Lors du voyage du docteur Holland en Albanie, Ali-Pacha se rappelait parfaitement Lord Byron; il en parla avec intérêt, et apprit avec plaisir qu'il avait donné, dans un de ses ouvrages (_Childe Harold_), une description poétique de l'Albanie, qui avait été fort goûtée en Angleterre, et que son ami Hobhouse se disposait à publier son voyage dans le même pays.]
»J'ai vu aujourd'hui les restes de la ville d'Actium, près de laquelle Antoine perdit le monde dans une petite baie, où deux frégates manœuvreraient à peine aujourd'hui; un mur demi-renversé est l'unique vestige qui marque ce lieu célèbre. De l'autre côté du golfe se voient les ruines de Nicopolis, bâtie par Auguste en l'honneur de sa victoire. Hier soir, j'ai assisté à une noce grecque, mais je n'ai ni assez de tems, ni assez de place pour en donner la description, non plus que de mille autres choses.
»Je vais demain, avec une escorte de cinquante hommes, à Patras dans la Morée, et de là à Athènes où je passerai l'hiver. Il y a deux jours, j'ai failli périr avec un vaisseau de guerre turc, par l'ignorance du capitaine et de l'équipage, quoique la tempête ne fût pas violente. Fletcher appelait sa femme, les Grecs appelaient leurs saints, les Musulmans appelaient Alla; le capitaine descendit dans la chambre, et nous dit tout en pleurs de nous recommander à Dieu. Les voiles étaient déchirées, la grande vergue rompue, le vent _fraîchissait_, la nuit arrivait; nous n'avions plus que deux chances devant nous, d'arriver à Corfou, qui est au pouvoir des Français, ou de descendre dans le liquide tombeau, comme Fletcher le disait pathétiquement. Je fis ce que je pus pour consoler celui-ci; mais le trouvant incorrigible, je m'enveloppai dans ma capote albanaise (immense manteau), et je me couchai tout de mon long sur le pont pour y attendre tout ce qui pourrait arriver de pire[125]. J'ai appris dans mes voyages à avoir de la philosophie; et quand je n'en aurais pas eu, de quoi m'eût-il servi ici de me lamenter et de me plaindre? Heureusement le vent mollit, et ne nous porta qu'à Souli sur le continent, où nous débarquâmes, et avec l'aide des naturels nous retournâmes à Prévésa. Je ne me confierai plus dorénavant à des matelots turcs, quoique le pacha ait mis à mes ordres une de ses propres galiotes pour me porter à Patras. En conséquence, je vais jusqu'à Missolonghi par terre, et de là je n'aurai qu'un petit golfe à traverser pour arriver à Patras. La première lettre de Fletcher sera pleine de merveilles; nous avons, une nuit, été perdus pendant neuf heures dans les montagnes, et depuis nous avons manqué de nous noyer. Dans les deux cas, Fletcher avait entièrement perdu la tête; la première fois par la peur, la famine et les bandits; la seconde par la peur seule. Ses yeux ont été un peu malades, je ne sais si c'est un effet des éclairs ou des pleurs qu'il a versés. Quand vous m'écrirez, adressez-moi vos lettres chez M. Strane, consul d'Angleterre, à Patras en Morée.
[Note 125: J'ai entendu les compagnons de voyage de Byron parler du sang-froid et du courage qu'il montra dans cette occasion, d'une manière plus remarquable encore. Voyant qu'à cause de son infirmité il ne pouvait être d'aucune utilité pour l'exécution des manœuvres que leur position demandait, non-seulement il est vrai qu'il s'enveloppa dans son manteau et se coucha tranquillement, comme il le dit, mais ce qu'il n'ajoute pas, c'est que, quand le danger fut passé, on s'aperçut qu'il était profondément endormi. (_Note de Moore_.)]
»J'aurais beaucoup d'incidens à vous raconter, qui, je crois, vous amuseraient; mais ils font confusion dans ma tête, comme ils en feraient, je crois, sur le papier, et je ne saurais du tout les mettre en ordre. J'aime beaucoup les Albanais; ils ne sont pas tous turcs, quelques-uns sont chrétiens; mais la différence de leur religion n'en met aucune dans leurs mœurs et dans leur conduite; on les regarde comme les meilleures troupes au service de la Turquie. Pendant ma route, j'ai passé deux jours en allant, et trois en revenant, dans une caserne à Salone; et jamais je n'ai trouvé de soldats plus supportables, quoique j'aie été dans les garnisons de Gibraltar et de Malte, et que j'aie vu bon nombre de troupes espagnoles, françaises, siciliennes et anglaises. On ne m'a rien volé, et j'ai toujours été le bienvenu à partager leurs vivres et leur lait. Il n'y a pas une semaine, qu'un chef albanais (chaque village a son chef qui est appelé primat), après nous avoir aidé à sortir de la galère turque, lors de notre malheur, nous nourrit et nous logea, moi et ma suite, composée de Fletcher, un Grec, deux Athéniens, un prêtre grec, et mon compagnon, M. Hobhouse, et refusa de recevoir autre chose qu'un certificat de la bonne réception qu'il nous avait faite. Comme je le pressais de prendre au moins quelques sequins, «non, répondit-il, je veux que vous m'aimiez, et non pas que vous me payiez.» Ce sont là ses propres paroles.
»Vous ne sauriez croire quelle est la valeur de l'argent dans ce pays-ci. Je n'avais rien à payer d'après les ordres du visir, mais depuis j'ai toujours eu seize chevaux, et généralement six ou sept hommes à mon service; et je n'ai pas dépensé la moitié de ce qu'il m'en a coûté pour passer trois semaines à Malte, quoique le gouverneur, sir A. Ball, m'ait donné une maison gratis, et que je n'eusse qu'un seul domestique. Je serais bien aise que H... fît des remises régulières, car je n'ai pas intention de rester à perpétuité dans cette province; qu'il m'écrive chez M. Strane, consul d'Angleterre à Patras. Le fait est que la fertilité des plaines est extraordinaire, les espèces fort rares, ce qui explique que tout y soit à bon marché. Je vais à Athènes pour y apprendre le grec moderne, qui diffère beaucoup du grec ancien, quoique les racines en soient les mêmes. Je n'ai pas envie de retourner en Angleterre; et je ne le ferai que si j'y suis forcé, comme, par exemple, si H... me négligeait. Je n'entrerai pas cependant en Asie avant un an ou deux, car j'ai bien des choses à voir en Grèce, et peut-être passerai-je en Afrique, ou du moins dans la partie Égyptienne.
»Fletcher, comme tous les Anglais, est fort mécontent, cependant il est un peu réconcilié avec la Turquie, depuis que le pacha lui a fait présent de quatre-vingts piastres, qui, eu égard à la valeur de l'argent ici, équivalent presque à dix guinées anglaises. Il n'a rien eu à souffrir, si ce n'est du chaud, du froid et de la vermine, fléaux de tous ceux qui couchent dans les chaumières, dans des gorges de montagnes, dans les pays froids, et dont j'ai eu ma part comme lui; mais il n'est pas brave et a peur des voleurs et des tempêtes. Il n'y a personne en Angleterre au souvenir de qui je désire me recommander, et dont je veuille avoir des nouvelles. Je voudrais seulement recevoir une lettre de vous, et une ou deux de H... sur l'état de mes affaires; dites-lui de m'écrire. Pour moi, je vous écrirai quand je pourrai, et vous prie de me croire votre affectionné fils,»
BYRON.
Vers le milieu de novembre, notre jeune voyageur quitta Prévésa et se dirigea vers la Morée, à travers l'Acarnanie et l'Étolie, accompagné de son escorte de cinquante Albanais.
En conséquence il prit une bande d'hommes sûrs pour traverser les vastes forêts de l'Acarnanie, hommes nés pour la guerre, et dont les rudes travaux ont rembruni le teint, jusqu'à ce qu'il aperçut les flots blanchissans de l'Achéloüs, et qu'il vit de l'autre côté les plaines fertiles de l'Étolie.
(_Childe Harold_, ch. II.)
Sa description d'une scène de nuit à Utraikey, petite place située dans l'une des baies du golfe d'Arta, est sans doute restée gravée dans la mémoire de nos lecteurs. Le plaisir que leur a causé la sauvage beauté de cette peinture ne sera point diminué quand nous leur aurons fait connaître, d'après le récit de M. Hobhouse, les circonstances réelles sur lesquelles elle est fondée:
«Le soir, les portes étaient fermées, et l'on faisait les préparatifs nécessaires pour nourrir nos Albanais. On tuait un bouc, on le faisait rôtir tout entier; quatre feux étaient allumés dans la cour, autour desquels les soldats s'asseyaient en quatre troupes différentes. Après avoir bu et mangé, la plupart d'entre eux, tandis que nous et les chefs étions assis sur le gazon, s'assemblèrent autour du plus grand feu, et là se mirent à danser en rond sans autre musique que leurs propres chansons, mais en déployant une énergie étonnante. Toutes ces chansons se rapportaient à quelques exploits de voleurs fameux. L'une d'elles, qui les occupa plus d'une heure, commençait ainsi: «Quand nous partîmes de Parga, nous étions soixante: puis venait le refrain:
Tous voleurs à Parga, Tous voleurs à Parga.
Κλεφτεις ποτε Παργα, Κλεφτεις ποτε Παργα.
»Quand ils mugissaient cette strophe, ils tournaient en rond autour du feu, tombaient sur leurs genoux, rebondissaient, et puis tournaient de nouveau en répétant le même refrain. Le bruissement des vagues sur la rive caillouteuse où nous étions assis remplissait les intervalles du chant d'une musique peut-être moins monotone et certainement plus douce. La nuit était très-sombre; mais au reflet des feux nous apercevions un peu les bois, les rochers et le lac, qui, avec l'apparence sauvage des danseurs, offraient une scène qui n'eût pas été perdue entre les mains d'un artiste organisé comme l'auteur des _Mystères d'Udolphe_.»
Après avoir traversé l'Acarnanie, nos voyageurs passèrent l'Acheloüs, et arrivèrent, le 21 novembre, à Missolonghi. Ici il est impossible de ne pas nous arrêter, et de ne pas songer d'avance à cette triste visite qu'il y fit quinze ans après, quand, au milieu de sa carrière, et dans toute la plénitude de sa réputation, il vint donner sa vie pour la cause de ce pays qu'il traversait alors comme un simple et jeune étranger. Si quelque esprit lui eût alors révélé ce qui devait arriver dans cet intervalle; s'il lui avait montré, d'un côté, les triomphes qui l'attendaient, le pouvoir que son génie varié obtiendrait sur les cœurs pour les élever ou les abaisser, pour les éclairer ou les rendre plus sombres; et s'il eût placé d'un autre côté les inconvéniens attachés à ce don funeste: la fatigue et le dégoût que l'imagination donne à l'ame; les ravages de ce feu intérieur qui dévore celui qui le possède, tandis qu'il éblouit les autres; l'envie que tant de grandeur excite parmi les autres hommes; la vengeance qu'ils tirent de celui qui les force à regarder si haut pour l'admirer; on peut se le demander, eût-il accepté la gloire à de telles conditions? N'aurait-il pas senti, au contraire, que c'était l'acheter à trop haut prix, et que cet état de guerre continuel contre le monde entier pendant sa vie ne serait que faiblement récompensé par une immortalité que ce même monde serait obligé de lui accorder après son trépas?
À Missolonghi, il renvoya tous ses Albanais, à l'exception d'un seul, nommé Dervish, qu'il prit à son service, et qui demeura avec lui pendant tout le tems qu'il fut en Orient, avec Basile, le domestique que lui avait donné Ali-Pacha. Après avoir habité près de quinze jours à Patras, il se dirigea sur Vostitza. En approchant de cette ville, le sommet neigeux du Parnasse, s'élevant comme une tour de l'autre côté du golfe, s'offrit pour la première fois à ses yeux. Deux jours après, dans les bosquets sacrés de Delphes, il écrivit les stances que cette vue lui avait inspirées, et qui commencent ainsi:
Ô toi, Parnasse! que je vois maintenant, non comme l'imagination te présente souvent dans les songes du poète endormi, etc.
C'est vers cette époque que, se promenant à cheval, au pied du Parnasse, il vit dans les airs voler une troupe considérable d'aigles, phénomène qui semble avoir frappé son imagination d'une sorte de superstition poétique; car il y fait plus d'une fois allusion dans son journal. «Me rendant à la fontaine de Delphes (Castri), en 1809, je vis une troupe de douze aigles, et j'acceptai le présage, bien que Hobhouse soutînt, probablement par plaisanterie, que c'étaient des vautours. J'avais la veille composé les vers sur le Parnasse, dans _Childe Harold_; en voyant ces oiseaux, j'espérai qu'Apollon avait agréé mon hommage. Du moins, j'ai eu le nom et la réputation de poète dans l'âge réellement poétique de la vie, de vingt à trente. Si cela continuera, c'est une autre question.»
Dans son journal, en racontant son départ de Patras, il cite une anecdote qui fera honneur à son humanité aux yeux de tous ceux qui ne seront point chasseurs. «Le dernier oiseau sur lequel j'ai tiré fut un aiglon, sur le bord du golfe de Lépante, près Vostitza. Il n'était que blessé, et je voulus le sauver; son œil était si brillant! Mais il languit et mourut en peu de jours. Je n'ai jamais essayé depuis et jamais je n'essaierai de tuer un autre oiseau.»
Peu de choses étonnent autant les voyageurs en Grèce que l'extrême petitesse de ces pays qui ont occupé si long-tems les cent bouches de la renommée. «On pourrait, dit M. Hobhouse, sans trop presser son cheval, aller de Livadie à Thèbes et revenir entre le déjeuner et le dîner, et, sans bagage, faire facilement, en deux jours, le tour de la Béotie.» Après avoir visité en très-peu de tems les fontaines de Mémoire et d'Oubli, à Livadie, et les retraites d'Apollon Isménien, à Thèbes, nos voyageurs tournèrent enfin leurs pas vers Athènes, l'objet de leurs rêves poétiques, traversèrent le mont Cythéron, et arrivèrent en vue des ruines de Philé, la veille de Noël 1809.
Quoique le poète nous ait laissé dans ses vers le témoignage immortel de l'enthousiasme avec lequel il contempla les scènes qui s'offrirent alors à ses regards, il n'est pas difficile de concevoir que, pour des observateurs superficiels, il put paraître spectateur insensible de mille choses qui jettent le voyageur ordinaire en extase, du moins en paroles. Il professa toute sa vie le plus souverain mépris pour tout ce qui est affecté, soit en matière de goût, soit en matière de morale; souvent il déguisa le sentiment vrai de son admiration sous un dehors d'indifférence et de moquerie par haine pour le charlatanisme de ceux qu'il voyait s'extasier à froid et sans rien ressentir réellement. Il faut avouer aussi qu'il étendait à des sentimens vrais, mais pour lesquels il n'éprouvait pas de sympathie, le dégoût que lui inspiraient ceux qui n'étaient qu'affectés; ainsi il ne comprit jamais le mérite et les jouissances d'un antiquaire ou d'un amateur d'objets d'art. «Je ne fais point de collections, dit-il dans une note de _Childe Harold_, et je ne les admire pas du tout.» Il ne faisait aucun cas des antiquités, à moins qu'elles ne se rattachassent à quelques grands noms ou à quelques grands événemens. Pour les objets d'art, il se contentait d'admirer leur effet général, sans se piquer d'aucune connaissance des détails. C'était à la nature, dans ses scènes solitaires de grandeur et de beauté, ou, comme à Athènes, brillante d'un éclat toujours le même au milieu des ruines de la gloire et des arts, qu'il payait sans restriction l'hommage de son ame ardente. Dans le petit nombre de notes sur les voyages qu'il a jointes à _Childe Harold_, l'on voit qu'il aime beaucoup mieux s'occuper des sites et du pittoresque qu'offrent les lieux qu'il a visités que des souvenirs classiques ou historiques qui peuvent s'y rattacher. En prose ou en vers, il revient à la vallée de Zitza avec plus de plaisir qu'à Delphes ou aux rives de la Troade; et ce qui le frappe le plus vivement dans la plaine d'Athènes, c'est que «la vue y est plus belle encore qu'à Cintra ou à Istamboul.» Où la nature pouvait-elle en effet avoir plus de droit à son adoration que dans ces contrées où il la voyait briller d'une beauté toujours jeune, toujours la même au milieu des ruines de ce que l'homme avait jugé le plus digne de durée? «Les institutions humaines périssent, dit Harris; mais la nature ne change pas.» Lord Byron a paraphrasé cette pensée[126], en l'embellissant:
[Note 126: Le passage renferme la substance de toute la strophe:
«Malgré les diverses fortunes d'Athènes, considérée comme cité, l'Attique est encore fameuse pour ses oliviers, et l'Hymète pour son miel. Les institutions humaines périssent, mais la nature ne change pas.» (_Recherches philologiques_.)
Je me rappelle que je fis un jour remarquer à Lord Byron cette coïncidence, mais il m'assura qu'il n'avait jamais lu cet ouvrage d'Harris.]
Cependant ton ciel est aussi bleu, tes rochers aussi sauvages, tes bosquets aussi agréables, tes prairies aussi verdoyantes, ton olive aussi mûre, que quand tu florissais sous la protection de Minerve! L'Hymète offre encore aux hommes les trésors de son miel divin; libre voyageuse errante dans les plaines de l'air, l'abeille construit toujours gaîment sur tes montagnes sa forteresse parfumée. Apollon dore toujours de ses feux tes longs étés, et sous ses rayons brillent toujours les marbres de Mendeli! Les arts, la gloire, la liberté, tout passe, tout périt, excepté la nature, elle est toujours belle.
(_Childe Harold_, ch. II.)
Cette première visite à Athènes dura deux ou trois mois, pendant lesquels il ne laissa pas passer un seul jour sans consacrer quelques heures à parcourir les grands monumens du génie ancien, et sans évoquer, pour ainsi dire, du milieu de leurs ruines l'esprit des siècles écoulés. Il faisait aussi des excursions fréquentes dans différentes parties de l'Attique. Un jour qu'il visitait le cap Colonne, il fut au moment d'être enlevé par un parti de Maniotes cachés sous le rocher de Minerve Sunias. Ces pirates, à ce que lui raconta depuis un Grec qui alors était leur prisonnier, n'osèrent l'attaquer, persuadés que les deux Albanais qu'ils voyaient à ses côtés, n'étaient qu'une partie d'une escorte plus respectable laissée à portée de venir promptement à son secours.
Outre le pouvoir magique de ses souvenirs et de son paysage, la ville de Minerve possédait un attrait d'une autre sorte pour notre poète, auquel, en quelque lieu qu'il portât ses pas, son cœur ou plutôt son imagination n'était que trop sensible. On dit que sa jolie romance: «Jeune vierge d'Athènes, avant que nous nous séparions,» fut adressée à la fille aînée de la dame grecque chez laquelle il était logé, et il est assez probable que la belle Athénienne ait été maîtresse de son imagination au moment où il composa ces vers. Théodora Macri, son hôtesse, était la veuve d'un vice-consul d'Angleterre; son principal revenu provenait de la location aux étrangers, et surtout aux voyageurs anglais, des appartemens qu'occupèrent alors Lord Byron et son ami; ce dernier nous en donne la description suivante: «Notre logement consistait en un salon et deux chambres à coucher, donnant sur une cour où se trouvaient cinq ou six citronniers, d'où l'on tira le fruit qui assaisonna notre pilau et les autres mets nationaux servis sur notre table frugale.»
La renommée d'un poète illustre ne s'attache pas seulement à sa personne et à ses écrits, une partie se reflète sur tout ce qui a eu avec lui un rapport même éloigné. Non-seulement elle ennoblit les objets de ses amitiés, de ses amours et de ses goûts; mais les lieux même où il a vécu, où il a séjourné, acquièrent une célébrité qui ne s'efface pas aisément. La jeune fille d'Athènes, quand elle prêtait innocemment l'oreille aux complimens du jeune Anglais, ne se doutait guère qu'il dût rendre son nom et sa maison si célèbres, qu'à leur retour de Grèce, les voyageurs ne trouveraient rien de plus intéressant à donner à leurs lecteurs que les détails suivans sur elle et sa famille:
«Nous rencontrâmes, dit M. Hobhouse, à la porte notre valet qui était allé devant pour nous chercher des logemens, et nous conduisit chez Théodora Macri, la veuve du vice-consul, où nous sommes actuellement. Cette dame a trois filles fort jolies; l'aînée est vraiment une beauté; c'est elle, dit-on, qui inspira à Lord Byron cette fameuse romance:
Jeune vierge d'Athènes, avant que nous nous séparions, rends-moi, rends-moi mon cœur, etc., etc.
»À Orchomènes, où était le temple des Grâces, je fus près de m'écrier: Où les grâces se sont-elles enfuies? Je ne m'attendais pas à les retrouver ici. Et cependant voici venir l'une avec des coupes dorées et du café, et l'autre avec un livre. Ce livre est un registre de noms, et il en est quelques-uns que la renommée est habituée à prononcer. Parmi eux se trouve celui de Lord Byron, lié aux vers que je vais transcrire:
La noble Albion voit en souriant partir son fils pour aller visiter le berceau des arts; son but est noble; belle est l'entreprise; il vient à Athènes, et... écrit son nom.
»En forme de contrepoids, Lord Byron écrivit au-dessous:
Ce poète modeste, comme beaucoup de poètes inconnus, rimaille sur nos noms et cache le sien; mais quel qu'il soit, pour ne rien dire de pis, son nom lui ferait plus d'honneur que ses vers.
»En écrivant ces mots, _les trois Grâces athéniennes_, j'ai, je n'en doute pas, fait naître votre curiosité et enflammé votre imagination, et je ne dois pas compter sur votre attention que je ne vous en aie donné quelque portrait. Leur appartement est justement en face du nôtre; et si vous pouviez les voir comme nous les voyons en ce moment à travers les plantes aromatiques qui se balancent doucement sur notre fenêtre, vous laisseriez votre cœur à Athènes.