Œuvres complètes de lord Byron, Tome 09 comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore

Part 2

Chapter 23,596 wordsPublic domain

Pour nous, nous avons religieusement tout traduit, et nous nous sommes appliqué à rendre notre auteur dans les termes dont il se serait servi, s'il eût écrit en français. A peine nous sommes-nous permis de retrancher dans ce premier volume une ou deux notes absolument étrangères au sujet. Dans le second, nous serons forcé de supprimer près d'une demi-feuille d'impression, c'est-à-dire quelques lettres où le noble poète consulte un de ses amis sur la coupe de certains vers, sur le choix de certaines expressions anglaises; le lecteur sentira facilement que ces lettres eussent été presque impossibles à traduire, et que la lecture ne lui eût offert aucune espèce d'intérêt.

PRÉFACE DE L'ÉDITEUR ANGLAIS.

En publiant cet ouvrage, je n'aurais pu, je l'avoue, me défendre d'une grande défiance, en songeant à tout ce qui me manquait pour accomplir une pareille tâche, si je n'étais persuadé que le sujet lui-même et la variété des matériaux qu'il comporte doivent conserver une grande partie de leur intérêt, même dans les mains les plus inhabiles. Les motifs qui portèrent Lord Byron à fuir son pays sont bien déplorables sans doute, mais c'est à son éloignement de l'Angleterre, alors que son génie brillait du plus vif éclat, que nous devons toutes les lettres qui formeront la plus grande partie du troisième et du quatrième volume de cet ouvrage, et qui, nous n'en doutons pas, seront jugées pour l'intérêt, l'énergie et la variété, comparables à ce qui honore le plus notre littérature dans le même genre.

On a dit de Pétrarque que sa correspondance et ses vers offraient l'intérêt progressif d'un récit dans lequel le poète s'identifie toujours avec l'homme.» On peut appliquer, et plus justement encore, les mêmes expressions à Lord Byron, tant sa physionomie littéraire et son caractère personnel sont intimement liés. C'est même au point que priver ses ouvrages du commentaire instructif qu'en offrent sa correspondance et l'histoire de sa vie, ce serait commettre une égale injustice envers lui-même et envers le monde.

MÉMOIRES SUR LA VIE DE LORD BYRON.

On a dit de Lord Byron qu'il était plus fier de descendre de ces Byron qui accompagnèrent Guillaume-le-Conquérant en Angleterre, que d'avoir composé _Childe-Harold_ et _Manfred_. Cette remarque n'est pas dénuée de tout fondement, l'orgueil de la naissance était certainement l'un des traits caractéristiques du noble poète; et d'ailleurs toute l'illustration que les années donnent à une famille, il pouvait justement la réclamer pour la sienne. Le nom de Ralph de Burun occupe, dès le tems de Guillaume-le-Conquérant, un rang distingué dans le _Doomsday-Book_, parmi les tenanciers du Nottinghamshire; et pendant les règnes suivans, nous voyons les descendans de ce Ralph, sous le titre de lords de Horestan-Castle[4], posséder, dans le Derbyshire, des propriétés considérables, auxquelles la terre de Rochdale, dans le duché de Lancastre, fut ajoutée au tems d'Édouard Ier. Telle était, dans ces premiers tems, la richesse territoriale de la famille, que le partage de ses biens, dans le seul Nottinghamshire, avait suffi pour fonder quelques-unes des premières maisons de la province.

[Note 4: Il y avait, dit Thoroton, dans le parc de Horseley, un château dont on peut voir encore quelques ruines; il s'appelait Horestan-Castle, et était le principal manoir des successeurs de Ralphe de Burun. (_Note de Moore_.)]

Mais son antiquité n'était pas la seule distinction qui recommandât à ses héritiers le nom de Byron; le mérite personnel et les hauts faits qui doivent former le premier ornement d'une généalogie, semblent avoir été le partage fréquent de ses ancêtres. Dans l'un de ses premiers poèmes, il fait allusion à la gloire de ses aïeux, et rappelle avec une vive satisfaction «ces fiers barons bardés de fer, qui brillaient parmi ceux qui conduisirent leurs vassaux européens dans les plaines de Palestine;» puis il ajoute: «Sous les remparts d'Ascalon périt John de Horiston; la mort a glacé la main de son ménestrel.» Cependant comme, autant que je l'ai pu découvrir, il n'est fait mention nulle part de quelqu'un de ses ancêtres qui se fût croisé, il est possible que sa seule autorité, en composant ces vers, fut la tradition qui se rapportait à certains groupes des vieilles boiseries de Newsteadt. Dans l'un de ces groupes profondément sculptés et se détachant du panneau, on peut reconnaître facilement un Sarrasin, ou un Maure avec une femme européenne, d'un côté, et de l'autre un soldat chrétien. Un deuxième groupe, placé dans l'une des chambres à coucher, représente une femme au centre, et de chaque côté la tête d'un Sarrasin, dont les yeux sont fixés avec intérêt sur elle. On ne sait rien de bien exact sur ces sculptures; mais la tradition est, m'a-t-on dit, qu'elles se rapportent à quelque aventure d'amour dans laquelle se trouvait engagé l'un des chevaliers croisés dont parle le jeune poète. Quant aux exploits les mieux prouvés, ou du moins les plus connus des Byron, il suffira de dire que sous Édouard III, au siége de Calais et dans les plaines mémorables, à diverses époques, de Créci, de Bosworth et de Marston Moor, leur nom se montre revêtu de la double illustration de rang et de mérite, dont se glorifiait leur plus jeune descendant, dans les vers que nous venons de citer.

Ce fut sous le règne de Henri VIII, à l'époque de la suppression des monastères, que l'église et le prieuré de Newsteadt furent, avec les terres contiguës, ajoutés, par un don royal, aux autres domaines de la famille Byron[5]. Le favori à qui furent données les dépouilles du monastère, était le petit neveu du vaillant guerrier qui combattit à Bosworth, aux côtés de Richemond, et que l'on distingue des chevaliers du même nom par le titre de sir John Byron _le Court, à la grande barbe_: son portrait était du petit nombre de ceux qui décoraient les murs de l'abbaye, quand elle appartenait au noble poète.

[Note 5: Le prieuré de Newsteadt avait été fondé et dédie à Dieu et à la Vierge, par Henri II; ses moines, chanoines réguliers de l'ordre de St.-Augustin, étaient, à ce qu'il paraît, les objets particuliers de la faveur royale, dans leurs doubles intérêts spirituels et temporels. Pendant la vie du cinquième Lord Byron, on trouva dans le lac de Newsteadt, où l'on supposait que les moines avaient tenté de le cacher, un grand aigle de cuivre; on le fit ouvrir, et l'on découvrit dans l'intérieur une case secrète qui recelait plusieurs vieilles chartes relatives aux droits et aux privilèges de la fondation. A la vente des effets du vieux Lord Byron, en 1776-1777, cet aigle avec trois candélabres, trouvés à la même époque, furent achetés par un horloger de Nottingham (celui-même qui avait trouvé les pièces dont nous venons de parler), et ayant de ses mains passé dans celles de sir Richard Kaye, prébendier de Southwell, ils forment à présent un des ornemens les plus remarquables de la cathédrale de cette ville. Un document curieux, trouvé, dit-on, dans l'aigle, appartient aujourd'hui au colonel Wildman; c'est un plein pardon, accordé par Henri II, de tous les crimes possibles (et l'on en trouve désigné un assez long catalogue) que les moines peuvent avoir commis avant le huit décembre précédent. «_Murdris_ per ipsos _post decimum nonum diem_ novembris ultimo præteritum perpetratis, si quæ fuerint, _exceptis_.»]

Au couronnement de Jacques Ier, nous trouvons un autre représentant de cette famille, le petit-fils de sir John Byron _le Court_, devenu l'objet de nouvelles faveurs royales et créé chevalier du Bain (_Knight of the Bath_). Une lettre de ce personnage, conservée dans _les Illustrations de Lodge_, nous apprend, que, malgré l'ostentation d'une apparente prospérité, cette ancienne famille avait déjà l'expérience des embarras pécuniaires. Dans cette pièce, après avoir parlé à son héritier du meilleur moyen de payer ses dettes, «je vous conseille donc, continue-t-il[6], aussitôt que vous aurez terminé, comme vous le devez, les funérailles de votre père, de régler et de réduire ce grand train de maison, et de ne garder de tous vos domestiques que quarante ou cinquante au plus. Dans mon opinion, vous feriez beaucoup mieux de vivre quelque tems dans le comté de Lancastre que dans celui de Nottingham; et cela, pour plusieurs raisons excellentes, qu'au lieu de vous écrire, je vous dirai à notre première entrevue.»

[Note 6: Le comte de Shrewsbury. (_Note de Moore_.)]

C'est du règne suivant, celui de Charles Ier, que date l'origine de la noblesse de la famille. En 1643, sir John Byron, arrière-petit-fils de celui qui avait obtenu le riche domaine de Newsteadt, fut créé baron Byron de Rochdale, dans le comté de Lancastre; et rarement de pareils titres furent concédés pour des services aussi réels et aussi honorables que ceux auxquels ce gentilhomme dut le sien. Presque à chaque page de l'histoire de nos guerres civiles, son nom se trouve lié aux diverses fortunes de son roi; toujours fidèle, persévérant et désintéressé dans sa conduite. «Sir John Byron, dit l'auteur des _Mémoires du colonel Hutchinson_, plus tard Lord Byron, et tous ses frères, hommes d'armes, actifs et vaillans de leurs personnes, étaient tous acquis passionnément au roi.» Dans une réponse que le colonel Hutchinson eut l'occasion de faire, étant gouverneur de Nottingham, à son cousin germain, sir Richard Byron, il accorde un glorieux tribut à la valeur et à la fidélité de la famille. Sir Richard ayant envoyé quelqu'un vers son parent pour l'engager à rendre le château, reçut pour réponse «que, sauf le cas où il trouverait dans son cœur quelque disposition à une trahison semblable, il devait se rappeler qu'il coulait dans ses veines assez du sang des Byron, pour qu'il eût horreur de trahir ou d'abandonner ce qu'il avait entrepris de défendre.»

Tels sont quelques-uns des personnages distingués qui ont transmis à Byron leur nom illustré.

Du côté maternel notre poète pouvait vanter ses ancêtres, à la noblesse desquels l'Écosse ne pouvait rien préférer, sa mère étant de la famille des Gordon de Gight, descendans de sir William Gordon, troisième fils du comte de Huntley, par la fille de Jacques Ier.

Après les tems agités des guerres civiles, où se distinguèrent aussi plusieurs Byron, puisqu'à la fameuse bataille d'Edgehill on vit jusqu'à sept frères de ce nom, leur renommée semble assoupie pendant près d'un siècle. Mais vers l'année 1750, le naufrage et les souffrances du grand-père de notre poète, M. Byron, plus tard amiral, réveillèrent à un haut degré l'attention et l'intérêt du public. Quelque tems après, une autre sorte de célébrité, moins glorieuse il est vrai, devint le partage de deux autres membres de la famille: l'un grand-oncle, l'autre père de Lord Byron. Le premier, en 1765, subit un jugement devant la Chambre des Pairs, pour avoir tué en duel, ou plutôt au milieu d'une querelle, son parent et son voisin, M. Chaworth; le second ayant enlevé et conduit sur le continent la femme de lord Carmarthen, l'épousa dès que le marquis eut réussi à obtenir un divorce. Une fille fut le seul fruit de cette courte union: ce fut l'honorable Augusta Byron, aujourd'hui femme du colonel Leigh.

En parcourant ainsi rapidement les premiers et les derniers ancêtres de Lord Byron, on ne peut s'empêcher de remarquer à quel point ce dernier réunissait en lui une partie des grandes et peut-être des mauvaises qualités remarquables dans plusieurs de ses aïeux! La générosité, la hardiesse, la grandeur d'ame des plus illustres; mais aussi les passions déréglées, la bizarrerie, le mépris de l'opinion publique, qui caractérisaient les autres.

M. Byron, le père du poète, ayant perdu sa première femme en 1784, se remaria l'année suivante à miss Catherine Gordon, fille et unique héritière de George Gordon de Gight. Outre le domaine de Gight, qui pourtant était dans l'origine bien plus important qu'aujourd'hui, cette dame possédait en valeur pécuniaire, actions, etc., une fortune considérable; et l'opinion commune était que M. Byron ne lui avait fait la cour que pour s'affranchir de ses dettes.

Un trait bien singulier que l'on raconte de miss Gordon, surtout si jusqu'alors elle n'avait jamais vu le capitaine Byron, prouve en même tems l'extrême vivacité et la véhémence des sentimens qu'elle avait déjà pour lui. Elle était au théâtre d'Edimbourg, un soir que le rôle d'_Isabella_ était rempli par Mrs. Siddons; l'illusion que faisait cette grand actrice l'affecta au point de la faire tomber, avant la fin de la pièce, dans de violentes attaques de nerf. On l'emporta hors du théâtre, tandis qu'elle s'écriait à haute voix: «Oh! mon Byron, mon Byron!»

A l'occasion de son mariage, un rimeur écossais fit paraître une ballade que l'on a dernièrement réimprimée dans une collection d'_anciennes chansons et ballades du nord de l'Écosse_.

Comme elle porte la preuve de la réputation de fortune qu'avait la nouvelle épouse et de l'inconduite extravagante de son époux, on en pourra lire volontiers l'extrait suivant:

MISS GORDON DE GIGHT.

Oh! où êtes-vous allée, jolie miss Gordon? où êtes-vous allée si gentille et si parée? Vous avez épousé, vous avez épousé John Byron, pour dissiper les terres de Gight.

Ce jouvenceau est un mauvais sujet venu d'Angleterre; les Écossais ne connaissent pas sa famille; il entretient des maîtresses; son hôte l'importune et ne peut s'en faire payer. Oh! ce sera bientôt fait des terres de Gight.

Oh! où êtes-vous allée, etc.

Entendez-vous les coups de fusil, le bruit du tambourin, celui du cor dans les bois, de la cornemuse sous le vestibule, les aboiemens des chiens courans et des chiens d'arrêt. Avec tout ce bruit-là, ce sera bientôt fait des terres de Gight.

Oh! où êtes-vous allée, etc.

Bientôt après le mariage, qui eut lieu, je crois, à Bath, M. Byron et sa femme se retirèrent dans leur terre d'Écosse, et il se passa peu de tems avant que les pronostics du faiseur de ballades ne se réalisassent. La malheureuse héritière mesura alors des yeux l'abîme de dettes qui devait engloutir sa fortune. Les créanciers de M. Byron se présentèrent sans perdre de tems. Argent comptant, actions de la Banque, droits de pêche, tout fut sacrifié pour les satisfaire; tout cela ne suffisant pas, il fallut grever la propriété d'une hypothèque assez considérable.

Dans l'été de 1786, elle et son mari quittèrent l'Écosse pour la France; et l'année suivante il fallut vendre le domaine de Gight, toujours pour payer des dettes. La totalité du prix de la vente y passa, à l'exception d'une petite somme remise en main tierce, pour l'usage particulier de mistress Byron, qui se vit ainsi, dans le court espace de deux ans, réduite d'un état d'opulence à un revenu modique de 150 livres sterling[7].

[Note 7: Les détails que je joins ici sur la fortune de mistress Byron (la mère), avant son mariage, et la rapidité avec laquelle cette même fortune fut dissipée bientôt après, sont de la plus grande exactitude; j'ai tout lieu de le croire, d'après l'authenticité de la source où je les ai puisés.

«A l'époque de son mariage, miss Gordon possédait à peu près 3,000 liv. st. en espèces, deux actions de la banque d'Aberdeen, les domaines de Gight et de Monkshill, et le privilège de deux pêcheries de saumons sur la Dee. Peu après l'arrivée de M. et de mistress Byron en Écosse, il fut évident que le premier avait contracté des dettes considérables, et ses créanciers commencèrent des poursuites légales pour arriver au recouvrement de leurs créances. L'argent comptant fut immédiatement sacrifié pour les satisfaire, les actions de la banque furent vendues à raison de 600 liv. st. (elles en valent actuellement 5,000); on abattit sur la terre de Gight et l'on vendit du bois, au montant de 1,500 liv. st. On disposa de la ferme de Monkshill et des pêcheries, formant un franc-fief, pour 480 liv. st. Ce n'est pas tout, dans l'année même du mariage, on emprunta une somme de 8,000 liv. st., pour laquelle mistress Byron donna hypothèque sur son domaine de Gight.

«En mars 1786, un contrat de mariage fut dressé selon la _coutume_ d'Écosse et signé par les parties. Dans le cours de l'été de la même année, M. et mistress Byron quittèrent Gight pour n'y plus revenir; le domaine fut vendu l'année suivante à Lord Haddo moyennant 17,850 liv. st. La totalité de cette somme fut employée à payer les dettes de M. Byron, excepté une rente de 55 liv. sterl. 17 schellings 1 penny, douaire de la grand'mère de mistress Byron, représentant un capital de 1,128 liv. st., qui devait revenir à cette dernière à la mort de son aïeule, et 3,000 qui devaient être déposées en mains tierces pour l'usage particulier de mistress Byron, et qui furent depuis placées chez M. Carsewell de Ratharllet, dans le comté de Fife.»

Une autre personne, bien informée, m'a raconté une particularité singulière qui eut lieu avant la vente de la terre, c'est que tous les ramiers de la maison de Gight s'envolèrent de concert et se rendirent au colombier de Lord Haddo; leur exemple fut suivi par une troupe de hérons qui avaient fait leur nid depuis maintes années dans un bois voisin d'un grand lac, appelé le _Hagberry-Pot_. On vint en avertir Lord Haddo. «Laissez venir les oiseaux, répondit-il, ne les effarouchez pas, la terre ne manquera pas de les suivre.» Ce qui arriva effectivement. (_Note de Moore_.)]

Mistress Byron revint en Angleterre à la fin de 1787, et le 22 janvier suivant elle mit au monde à Londres, dans _Holle-street_, son premier et unique enfant, George Gordon Byron. Le nom de Gordon lui fut donné par suite d'une condition testamentaire imposée à quiconque épouserait l'héritière de Gight; l'enfant, à son baptême, eut pour parrains le duc de Gordon et le colonel Duff de Fetteresso.

A propos de sa qualité de fils unique, Lord Byron, dans une des feuilles de son journal, rapporte quelques coïncidences curieuses du même fait dans sa famille, qui, pour un esprit disposé comme le sien à trouver partout du merveilleux dans tout ce qui avait rapport à lui-même, devaient paraître plus singulières et plus frappantes qu'elles ne le sont en effet: «J'ai pensé, dit-il, à une chose bizarre; ma fille, ma femme, ma sœur de père, ma mère, ma tante maternelle, la mère de ma sœur, ma fille naturelle et moi-même sommes ou étions tous fils ou filles uniques; la mère de ma sœur, lady Conyers, n'eut que ma sœur de son second mariage; elle-même était fille unique; mon père n'eut que moi de son second mariage avec ma mère, également fille unique. Une telle complication dans une seule famille est bien singulière, elle semble vraiment l'effet de la fatalité.» Ensuite il ajoute ces paroles caractéristiques: «Mais les plus fiers animaux ont le moins de petits, tels que les lions, les tigres et jusqu'aux éléphans, qui sont doux en comparaison des premiers.»

De Londres mistress Byron se rendit avec son enfant en Écosse; et, en 1790, elle fixa son séjour à Aberdeen, où le capitaine Byron vint bientôt la rejoindre. C'est là qu'ils vécurent ensemble quelque tems, logés en garni chez un nommé Anderson, dans _Queen-street_; mais leur union étant loin d'être parfaite, une séparation fut bientôt jugée nécessaire, et mistress Byron prit le parti d'aller loger, toujours en garni, à l'extrémité de la même rue[8]. Malgré cette désunion, ils n'en continuèrent pas moins à se visiter de tems en tems, et même à prendre le thé l'un chez l'autre; mais les élémens de discorde se multiplièrent et finirent par amener leur séparation complète et définitive. Il arrivait toutefois fréquemment au mari, d'accoster la bonne et son fils dans leur promenade et d'exprimer un vif désir d'avoir l'enfant chez lui pour un ou deux jours. Mistress Byron était d'abord peu disposée à céder à ce vœu; mais la bonne lui représenta que _si le père avait l'enfant une seule nuit, il n'en voudrait pas davantage_, et cette réflexion la décida enfin à y consentir. L'événement justifia la prédiction de la bonne; quand elle vint le lendemain s'informer de son enfant, le capitaine Byron lui déclara qu'il avait assez de son jeune hôte, et qu'elle pouvait le reprendre tout de suite.

[Note 8: Il semble que plusieurs fois elle changea de domicile à Aberdeen; on désigne encore deux maisons où elle aurait quelque tems logé, l'une dans _Virginia-street_, et l'autre chez un M. Leslie, je crois, dans _Broad-street_. (_Note de Moore_.)]

Il faut observer qu'à cette époque la fortune de mistress Byron ne lui permettait pas d'avoir plus d'une domestique; il n'est donc pas étonnant que l'enfant envoyé affronter l'épreuve d'une visite, sans la surveillance ordinaire de sa bonne, se soit montré un hôte difficile à gouverner.

Du reste, que dès l'enfance son caractère fût violent, sournois et colère, il est impossible d'en douter; jusque dans ses petites jupes, il manifestait avec sa bonne ce même esprit d'impatience dont il donna dans la suite tant de preuves à ses critiques. Un jour elle le réprimanda vivement d'avoir sali ou déchiré un fourreau qu'on venait de lui mettre: ces reproches le firent entrer dans une de ces _rages silencieuses_, comme il les nomme lui-même; il prit le fourreau de ses deux mains, le mit en pièces, puis revint à une soudaine immobilité, défiant et son censeur et son ressentiment.

Mais malgré cette petite scène et d'autres emportemens semblables, auxquels ne l'encourageait que trop l'exemple de sa mère (qui en agissait, dit-on, fréquemment de même avec ses bonnets et ses robes), il y avait dans ses inclinations, et le témoignage de ses bonnes, de ses maîtres et de tous ceux qui eurent alors des rapports avec lui est ici conforme, un mélange de douceur affectueuse et d'enjouement qui lui gagnait nécessairement les cœurs, et qui plus tard, comme dans ses plus tendres années, rendait son commerce facile pour ceux qui l'aimaient et le connaissaient assez pour user toujours à son égard de douceur et de fermeté. La gouvernante, dont nous avons déjà parlé, et la sœur de cette femme, May-Gray, qui la remplaça, prirent sur son esprit une influence à laquelle il ne résistait que bien rarement; tandis que sa mère, dont les caprices et les accès de tendresse et d'emportement diminuaient également le respect et l'affection de son enfant, ne dut jamais qu'à l'autorité de son titre de mère le faible pouvoir qu'elle eut sur lui.