Œuvres complètes de lord Byron, Tome 09 comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore

Part 11

Chapter 113,818 wordsPublic domain

Si le sénat ou les camps m'appelaient, l'ambition pourrait me faire sortir de mon heureux repos; et quand la jeunesse, ce tems d'épreuve, sera passé, peut-être je m'efforcerai d'illustrer mon nom.

Le feu caché dans les flancs caverneux de l'Etna couve long-tems et fermente en secret, à la fin un volume effroyable de flammes et de fumée révèle son existence; alors il n'y a point de torrens qui puissent l'éteindre, point de barrières qui puissent l'arrêter.

Oh! tel est le désir de gloire qui dévore mon cœur, qui m'ordonne de vivre pour être loué un jour de la postérité. Oh! si je pouvais comme le phénix prendre mon essor avec des ailes de feu, avec lui je serais content de mourir au milieu des flammes.

Pour une vie comme celle de Fox, pour une mort comme celle de Chatham, quelles censures, quels dangers, quelles haines ne braverais-je pas? Leur vie ne s'est point terminée avec leur dernier souffle, leur gloire anime et vivifie le silence de leur tombeau.

Comme sa mère, il était toujours en retard pour se lever et se mettre au lit; il conserva même toute sa vie cette habitude. La nuit fut toujours aussi son heure favorite de travail, et sa première visite, le jour suivant, était ordinairement pour la belle amie qui lui servait de copiste, et à laquelle il portait les fruits de sa précédente veille; puis il se rendait chez son ami, M. Becher; de là dans une ou deux autres maisons, puis le reste du jour était consacré à ses exercices favoris; le soir, il passait le tems dans la famille Pigot, soit en conversation, soit à entendre miss Pigot toucher le piano et chanter une série d'airs qu'il admirait[58]. _La Vierge de Lodi_, avec les paroles: _Mon cœur palpite d'amour_, et cet autre: _Quand le tems, qui ravit nos années_, étaient, à ce qu'il paraît, ses airs favoris. Il s'était fait dès-lors une douce habitude de cette existence régulière, qui le ramenait périodiquement aux mêmes occupations, et qu'il adopta pendant presque tout le tems de son séjour à l'étranger.

D'un autre côté, les exercices auxquels il demandait quelques distractions, dans de moins heureux jours, lui offraient alors des plaisirs sans mélange. La plus grande partie de son tems se passait à nager, jouer aux barres, tirer au blanc et courir à cheval[59].

[Note 58: Il aima toujours la musique, mais il ne sut jamais bien exécuter. «Il est bien singulier, disait-il un jour à la même dame, que je chante beaucoup mieux avec votre accompagnement qu'avec tout autre.--C'est, répondit-elle, que je joue selon votre manière de chanter.» C'est là en effet tout le secret d'un habile accompagnateur.]

[Note 59: Un autre de ses jeux favoris était _la balle à crosser_; et l'on ne pouvait s'empêcher d'admirer la célérité de sa course à ce dernier exercice, en dépit de son pied boiteux. «Lord Byron, dit miss... dans une lettre à son frère, datée de Southwell, vient de passer devant la fenêtre, la batte sur l'épaule, pour aller _crosser_ suivant sa chère habitude.»]

Il n'était pas fort expert dans ce dernier art, et l'on cite comme un exemple de son peu d'habitude des chevaux, qu'en voyant un jour passer deux, sous ses fenêtres, il s'écria: «Les beaux chevaux! je voudrais les acheter.--Comment! ce sont les vôtres, milord,» répondit son valet. Ceux qui l'avaient connu au tems où nous sommes, s'étonnaient beaucoup d'entendre plus tard parler de son adresse à monter à cheval; et la vérité, je suis du moins porté à le croire, est que jamais il ne fut un excellent écuyer.

Nous avons déjà vu, d'après ses propres paroles, qu'il excellait à nager et à plonger. Une dame de Southwell possède, entre autres précieux objets qui lui ont appartenu, un dé qu'il vint un matin lui emprunter au moment d'aller se baigner dans la Greet: en présence du frère de cette dame, il l'avait jeté et retiré trois fois du fond de la rivière. Son habitude de s'exercer au tir fut un jour un sujet d'alarme pour une jeune et fort jolie personne, miss H., qui était du grand nombre des beautés qui enflammaient à Southwell son imagination. On trouve l'introduction suivante à la tête d'une pièce de vers imprimée dans le volume non publié; «L'auteur déchargeant un jour ses pistolets dans un jardin, deux dames, qui passaient près du but, furent alarmées par le bruit d'une balle sifflant à leurs oreilles: c'est à l'une d'elles que furent adressées, le lendemain, les stances suivantes.»

Telle était sa passion pour les armes de toute espèce, qu'il gardait ordinairement près de son lit une petite épée avec laquelle il s'amusait le matin à s'escrimer dans ses rideaux. Ce lit fut, à la vente des meubles de Mrs. Byron, acquis par une personne qui, voulant donner de l'intérêt aux trous des draperies, les supposait percées par l'épée dont le dernier lord Byron avait tué M. Chaworth, et que son héritier gardait toujours près de son lit en souvenir. C'est ainsi que la fiction vient souvent grossir les faits; l'épée en question était une arme innocente et vierge que lord Byron empruntait à l'un de ses voisins durant son séjour à Southwell.

Les détails que nous avons déjà donnés sur son excursion à Harrowgate, peuvent faire juger de sa passion pour les chiens, autre goût qu'il conserva toute sa vie; il a immortalisé dans ses vers Boatswain, son dogue favori, auprès duquel il avait formé le projet solennel d'être enseveli. On raconte de cet animal quelques traits non-seulement d'intelligence, mais encore d'une générosité qui devait nécessairement exciter l'intérêt d'un maître comme Byron; j'en citerai un exemple en me rapprochant autant que possible du récit qui m'en fut fait. Mrs. Byron avait un chien terrier, appelé Gilpin, avec lequel Boatswain était toujours en querelle, saisissant toutes les occasions de l'attaquer et le mordant avec tant de rage qu'on craignait beaucoup qu'il ne finît par le tuer. Pour le soustraire à ce sort, Mrs. Byron envoya Gilpin à un fermier de Newstead, et Boatswain de son côté, quand lord Byron retourna à Cambridge, fut, jusqu'au retour de son maître, confié aux soins d'un valet, ainsi que deux autres dogues. Un matin le domestique conçut une vive alarme de la disparition de Boatswain; il n'en put avoir de nouvelles de la journée. Mais vers le soir, le chien revint accompagné de Gilpin qu'il s'empressa de conduire au feu de la cuisine en l'accablant de toutes les démonstrations de la joie la plus vive. Le fait est qu'il était allé à Newstead pour le découvrir, et qu'il l'avait ramené. Depuis ce tems ils vécurent en bonne intelligence; Boatswain protégeant toujours son nouvel ami contre les insultes des autres chiens (tâche que le naturel querelleur de Gilpin empêchait bien d'être une sinécure) et s'empressant d'accourir à la première voix de détresse du petit terrier.

La tendance à la superstition est assez naturelle aux hommes doués d'un caractère poétique. Lord Byron n'en était pas exempt, et dès son enfance l'exemple de sa mère avait contribué à donner à son esprit cette faiblesse. Mrs. Byron croyait aveuglément aux merveilles de la seconde vue; et les récits étranges qu'elle faisait de cette faculté mystérieuse, étonnèrent mainte fois ses amis anglais doués d'une foi moins robuste. On verra que même bien plus tard, et à la mort de son ami Shelley, l'idée des apparitions dont sa mère l'avait nourri, n'avait pas perdu sur lui tout son empire. On peut citer comme un exemple d'une superstition moins lugubre, une petite anecdote qui me fut racontée par une de ses amies de Southwell. Cette dame avait un grain de collier en agate traversé d'un fil de laiton, et qu'elle gardait toujours dans sa boîte à ouvrage. Un jour, Lord Byron lui ayant dit ce que c'était, elle lui répondit qu'on le lui avait donné comme un talisman, et que le charme la préserverait de l'amour tant qu'il serait en sa possession. «Alors donnez-le-moi, s'écria-t-il vivement, c'est là précisément ce que je cherchais.» La jeune dame refusa; mais bientôt après son agate avait disparu. Elle le taxa d'avoir commis le vol; mais en l'avouant de bonne grâce, il protesta que jamais elle ne reverrait son amulette.

Il laissa derrière lui à Southwell, comme partout où il fit jamais quelque résidence, les preuves les plus affectueuses de bienfaisance et de bonté de cœur... «Jamais, dit une personne qu'il voyait beaucoup à cette époque, ses yeux ne furent frappés d'un seul objet de détresse sans qu'il contribuât à l'adoucir.» Parmi de nombreux traits de cette nature, je choisis le suivant comme une preuve moins de sa générosité que de l'intérêt que présente l'incident en lui-même par sa liaison avec le nom de Byron. Étant encore écolier, il lui arriva de se trouver à Southwell dans une boutique de libraire, quand une pauvre femme vint pour y acheter une Bible; le prix qu'on la lui fit fut de 8 shellings. «Ah! mon cher Monsieur, s'écria-t-elle, je ne puis pas y mettre un pareil prix; je ne croyais pas qu'elle pût m'en coûter la moitié.» La femme alors s'éloigna avec un air désappointé, quand le jeune Byron, la rappelant, lui fit présent de la Bible.

Il eut toujours un grand soin de sa personne et de sa toilette, de l'arrangement de ses cheveux, enfin de tout ce qui pouvait relever la beauté dont la nature l'avait doué. Même dans un âge fort tendre, il témoignait le désir de plaire à ce sexe qui ne devait pas cesser d'être l'étoile polaire de sa destinée. La crainte d'un embonpoint excessif, auquel il avait des dispositions naturelles, l'avait engagé, dès son arrivée à Cambridge, à adopter un système d'abstinence et de violent exercice, et de faire un fréquent usage des bains chauds. Mais un point remplissait sa vie d'amertume, le frappait comme une malédiction au milieu des joies de la jeunesse et de ses espérances de gloire et de bonheur: le croira-t-on? c'était la légère difformité de son pied. Un jour M. Becher, le voyant plus abattu qu'à l'ordinaire, s'efforçait de l'égayer et de le ranimer en lui représentant sous les plus brillantes couleurs, les nombreux avantages dont la Providence l'avait comblé, entre autres celui d'un esprit qui le plaçait au-dessus du reste des hommes. «Ah! mon cher ami, répondit Byron avec une expression douloureuse, si cela (en se frappant le front de la main) m'élève au-dessus des autres hommes, ceci (en indiquant son pied) me ravale bien au-dessous d'eux.»

Quelquefois il semblait que sa susceptibilité lui persuadât qu'il était dans le monde la seule personne affligée d'une pareille infirmité. Quand M. Bailey, qui se faisait alors remarquer comme écolier, aussi bien que plus tard comme voyageur, entra à Cambridge après avoir été le condisciple de Lord Byron à Aberdeen, le jeune Lord avait pris tant d'embonpoint, que M. Bailey eut long-tems de la peine à le reconnaître. «Il est assez singulier, lui dit alors Byron, que vous ne vous souveniez pas de moi; je croyais que la nature m'avait gratifié d'un signe qui devait toujours me faire reconnaître.»

Mais ce défaut était aussi bien un motif d'émulation pour lui qu'une source de regret et de honte. Dans tout ce qui exigeait du courage personnel ou de la vivacité, il semblait animé, par le stigmate que la nature lui avait infligé, d'un désir plus vif de surpasser tous ceux auxquels elle avait accordé de plus _parfaites proportions_. C'est là, je n'en doute pas, ce qui lui donnait aussi tant d'ardeur dans la poursuite des intrigues amoureuses. Plus d'une fois l'espoir d'étonner quelque jour le monde par les exploits d'un capitaine et d'un héros venait se mêler dans ses rêves à la perspective du laurier poétique. «Tôt ou tard, disait-il souvent quand il était enfant, je lèverai un corps de troupes; les soldats seront habillés de noir, et monteront des chevaux noirs; on les appellera, les _Byrons noirs_, et vous entendrez parler de leurs prodiges de valeur.»

J'ai déjà parlé de l'ardeur extrême avec laquelle, pendant son séjour à Harrow, il se livrait à tous les genres d'études, à la seule exception de ceux qu'exigeait la discipline de l'école. Les jours de fête ne faisaient pas trêve à la soif de connaissances qui le dévorait, et, pour être le moins possible distrait de ses heures de travail, il avait pris l'habitude chez sa mère de lire tout le tems du dîner[60]. Dans un esprit aussi mobile que le sien, tout ce qui était nouveau, grave ou frivole, lourd ou divertissant, ne manquait jamais de trouver un écho, et je n'ai pas de peine à concevoir la joie qu'il témoignait un jour en montrant à l'une de ses amies qui me l'a raconté, un exemplaire des Contes de ma Mère l'Oie, qu'il avait acheté le matin chez un bouquiniste, et qu'il venait de lire à son dîner.

[Note 60: Burns avait aussi l'habitude de lire à table, comme nous l'apprend M. Lockhart dans la vie de ce poète.]

Maintenant nous allons extraire d'un _Memorandum_, commencé par lui cette année et tracé sans ordre et à la hâte, la liste de tous les livres qu'il avait déjà parcourus dans tous les genres, à une époque où la plupart de ses condisciples n'avaient encore étudié que leurs thèmes et leurs versions. Ce document ne peut manquer d'intéresser; et quand on considère que le lecteur de tant de livres possédait en même tems la mémoire la plus heureuse, on peut douter que parmi les jeunes gens les mieux élevés, parmi les plus brillans émules des honneurs scolastiques, on en trouvât un seul qui eût acquis au même âge une aussi grande variété de connaissances utiles.

LISTE DES HISTORIENS DONT J'AI PARCOURU LES OUVRAGES EN DIFFÉRENTES LANGUES.

HISTOIRE D'ANGLETERRE.--Hume, Rapin, Henry, Smollet, Tindal, Belsham, Bisset, Adolphus, Holinshed, les Chroniques de Froissart (ces dernières appartiennent proprement à la France).

ÉCOSSE.--Buchanan, Hector, Boethius, tous deux en latin.

IRLANDE.--Gordon.

ROME.--Hooke, chute et décadence par Gibbon; Histoire ancienne de Rollin (renfermant celle des Carthaginois, etc.); de plus, Tite-Live, Tacite, Eutrope, Cornélius Nepos, Cesar, Arrien, Salluste.

GRÈCE.--La Grèce de Mitford, le Philippe de Leland, Plutarque, Antiquités de Potter, Xenophon, Thucydide, Herodote.

FRANCE.--Mezerai, Voltaire.

ESPAGNE.--Je dois ce que je sais de l'ancienne histoire d'Espagne principalement à un livre appelé l'Atlas, maintenant oublié. J'ai pris quelque teinture de son histoire moderne, depuis les intrigues d'Alberoni jusqu'au Prince de la paix, dans les ouvrages qui traitaient de la politique européenne.

PORTUGAL.--Ses révolutions par Vertot, comme aussi, du même historien, la relation du siége de Rhodes: elle est de son invention, les faits réels sont tout-à-fait différens. On en peut dire autant de ses chevaliers de Malte.

TURQUIE.--J'ai lu Knolles, sir Paul Ricaut et le prince Cantemir; en outre une histoire anonyme plus moderne. Je sais tous les événemens de l'histoire des Ottomans, depuis Tangralopi et Othman Ier jusqu'à la paix de Passarowitz, en 1718; la bataille de Cutzka, en 1739, et le traité de 1790 entre la Russie et la Porte.

RUSSIE.--La vie de Catherine II de Tooke, le czar Pierre de Voltaire.

SUÈDE.--Le Charles XII de Voltaire et celui de Norberg, selon moi le meilleur des deux. Une traduction de la guerre de trente ans de Schiller, qui renferme les exploits de Gustave-Adolphe; puis la vie du même prince par Harte. J'ai lu aussi quelque part un vie de Gustave Vasa, le libérateur de la Suède, mais j'ai oublié le nom de l'auteur.

PRUSSE.--J'ai vu au moins vingt vies de Frédéric II, le seul prince mémorable dans les annales de la Prusse; ses propres ouvrages, ceux de Gillies et de Thibault sont loin d'être amusans; le dernier est peu estimable, mais circonstancié.

DANEMARCK.--J'en sais peu de chose; j'ai quelque teinture de l'histoire naturelle de la Norwége, aucune de sa chronologie.

ALLEMAGNE.--J'ai lu de longues histoires de la maison de Souabe, de Venceslas, de Rodolphe de Hapsbourg et de ses descendans autrichiens aux grosses lèvres.

SUISSE.--Ah! Guillaume-Tell et la bataille de Morgarten, où le duc de Bourgogne fut tué!

ITALIE.--Davila, Guicciardini, les Guelfes et les Gibelins, la bataille de Pavie, Mazaniello, les révolutions de Naples, etc.

INDOSTAN.--Orme et Cambridge.

AMÉRIQUE.--Robertson, la guerre d'Amérique par Andrews.

AFRIQUE.--Rien que des voyageurs, comme Mungo-Park, Bruce.

BIOGRAPHIE.

Charles-Quint de Robertson, César, Salluste (Catilina et Jugurtha), les vies de Marlborough, du prince Eugène, de Tékéli, de Bonnard, de Bonaparte, de tous les poètes anglais, par Johnson et Anderson; les Confessions de Rousseau, la vie de Cromwell, le Plutarque anglais, le Nepos anglais, les vies des amiraux par Campbell, de Charles XII, du czar Pierre, de Catherine II, de Henri lord Kaimes, de Marmontel, de sir William Jones, par Teignmouth; la vie de Newton, de Bélisaire, et de mille autres qui ne méritent pas qu'on en fasse mention.

LÉGISLATION.

Blackstone, Montesquieu.

PHILOSOPHIE.

Paley, Locke, Bacon, Hume, Berkeley, Drummond, Beattie et Bolingbroke. Je déteste Hobbes.

GÉOGRAPHIE.

Strabon, Cellarius, Adams, Pinkerton et Guthrie.

POÉSIE.

Tous les classiques anglais et la plupart des poètes vivans, Scott, Southey, etc.; quelques poètes français dans l'original: le Cid est ma pièce favorite. Peu d'italiens; des grecs et des latins sans nombre: à l'avenir je ne m'occuperai plus de ces derniers. J'ai fait de nombreuses traductions de ces deux langues, vers et prose.

ÉLOQUENCE.

Démosthène, Cicéron, Quintilien, Sheridan, la Chironomie d'Austin, et les débats du parlement, depuis la révolution, jusqu'en 1742.

THÉOLOGIE.

Blair, Porteus, Tillotson, Hooker, tous fort ennuyeux. J'abhorre les livres de dévotion, quoique je révère et que j'aime Dieu, sans admettre les idées blasphématrices des sectaires, ni croire à leurs absurdes et damnables hérésies, à leurs mystères et aux trente-neuf articles.

MÉLANGES.

Le spectateur, le rôdeur; le monde, etc., etc., des romans par milliers.

C'est de mémoire que j'ai fait l'énumération de tous ces livres: je me souviens de les avoir lus, et j'en pourrais à l'occasion citer plus d'un passage. J'ai, sans doute, omis quelques noms dans mon catalogue. J'en avais lu la majeure partie avant quinze ans. Depuis que j'ai quitté Harrow, je suis devenu paresseux et fat, en griffonnant des rimes et faisant la cour aux femmes.

B., 30 novembre 1807.

J'ai aussi lu, et je regrette aujourd'hui plus de quatre mille romans, y compris les œuvres de Cervantes, Fielding, Smollet, Richardson, Mackenzie, Sterne, Rabelais, Rousseau, etc., etc. Le livre, à mon avis, le plus utile pour celui qui veut avoir l'air d'être fort instruit sans grande peine, c'est la physiologie de la tristesse par Burton: c'est le recueil de citations et d'anecdotes le plus curieux et le plus amusant que j'aie parcouru; mais le lecteur superficiel doit le lire avec attention, ou bien la confusion des sujets le rebutera facilement. S'il a la patience d'aller jusqu'à la fin, il aura mieux profité pour ses conversations littéraires, que s'il avait parcouru vingt autres ouvrages que j'ai également lus, du moins en anglais.

C'est à cette étude précoce et variée des écrivains anglais que Lord Byron dut la facilité avec laquelle il savait employer toutes les ressources de sa langue maternelle: c'est elle qui, le lançant dans les champs de la littérature, armé de pied en cap, lui permit de revêtir ses poétiques inspirations d'un style parfaitement digne d'elles. En général, ce n'est pas l'absence d'idées ou de coloris qui arrête les premiers pas des écrivains, c'est l'embarras de trouver des expressions pour ce qu'ils conçoivent, c'est l'inexpérience de l'instrument dont se rend maître l'homme de génie; en un mot, de leur langue maternelle. C'est un fait assez singulier, que les trois exemples les plus frappans de précocité littéraire, c'est-à-dire Pope, Congrève et Chatterton, devaient tous trois à eux-mêmes leur éducation[61]; et que c'est par suite de leurs goûts naturels, affranchis des pédantesques directions de l'école, qu'ils découvrirent dans le génie de la langue anglaise ces précieuses beautés dont ils surent faire un si parfait usage[62].

[Note 61: «Je lisais de moi-même, dit Pope, car la lecture était une véritable passion chez moi; j'allais çà et là au gré de mon imagination, et, comme un enfant qui va prendre des fleurs dans les champs, dans les bois, partout où il en voit sur sa route. Je regarde encore aujourd'hui ces cinq ou six années comme les plus heureuses de ma vie.»

Il paraît aussi qu'il n'ignorait pas les avantages de cette manière d'étudier indépendante: «M. Pope, dit Spins, croyait avoir gagné sous quelques rapports à n'avoir pas eu d'éducation régulière. Il avait l'habitude de chercher dans ce qu'il étudiait un sens, quand nous n'y voyons encore que des mots.»]

[Note 62: Chatterton écrivit, avant l'âge de douze ans, un catalogue, dans le genre de celui de Byron, de tous les livres qu'il avait déjà lus; ils s'élevaient à soixante-dix, et la plupart roulaient sur des matières d'histoire ou de théologie.]

On peut, dans le fond, ajouter à ces trois exemples celui de Lord Byron, puisque, malgré son nom d'écolier, il n'étudia pas sur les bancs de l'école, dans le tems employé par ses camarades, à remuer curieusement la cendre de l'antiquité; il se contentait de remonter à la source fraîche et vive de son propre idiome[63], et d'y puiser cette richesse et cette variété de style qui, dès l'âge de vingt-deux ans, placèrent ses ouvrages parmi les monumens les plus précieux de la force et de la douceur de la langue anglaise.

[Note 63: La pureté que les Grecs mettaient dans leur style a été attribuée peut-être avec justice à leur habitude de n'étudier que leur propre langue. «S'ils devinrent savans, dit Ferguson, ce ne fut qu'en étudiant ce qu'eux-mêmes avaient composé.»]

Dans le même livre où l'on retrouve les souvenirs de ses études, que nous venons de citer, Byron avait écrit également de mémoire une liste des divers poètes qui s'étaient distingués dans leur langue respective. Après avoir cité ceux de l'Europe ancienne et moderne, voici comme il poursuit son catalogue pour les autres contrées:

ARABIE.--Mahomet, dont le Coran contient des passages d'une poésie bien plus sublime que celle des auteurs européens.

PERSE.--Ferdousi, auteur du Shah-Nameh; l'Iliade des Persans; Sadi et Hafiz, l'immortel Hafiz, l'Anacréon de l'Orient. Ce dernier est respecté par les Persans, bien autrement que nous ne respectons aucun poète ancien ou moderne; ils vont en pélerinage à Shiraz pour y honorer sa mémoire sur son tombeau: à ce monument est attaché un magnifique exemplaire de ses œuvres.

AMÉRIQUE.--Cet hémisphère a déjà produit un poète épique, c'est Barlow, auteur de la Colombiade; il ne faut pas le comparer aux ouvrages des nations plus polies.

ISLANDE, DANEMARCK, NORWÉGE.--Ces régions étaient fameuses pour leurs Scaldes. Parmi ces derniers on distinguait Lodburg; son chant de mort respire des sentimens féroces, mais c'est un genre de poésie généreuse et passionnée.

L'INDOSTAN n'a pas de grands poètes connus; du moins le sanscrit l'est si mal en Europe, que nous ignorons ce que le tems peut avoir épargné dans leur littérature.

L'EMPIRE BIRMAN.--Les habitans aiment passionnément la poésie; mais on ne connaît pas leurs poètes.

CHINE.--Je n'ai jamais entendu parler en fait de poète chinois que de l'empereur Kien-Long et de son Ode au thé. Quel malheur que le philosophe Confucius n'ait pas rédigé en vers ses admirables préceptes de morale!

AFRIQUE.--Quelques chants de ce pays sont plaintifs, et leurs paroles simples et touchantes; mais j'ignore s'il faut compter ces informes essais parmi les poèmes, comme les chants des bardes ou des scaldes.