Œuvres complètes de lord Byron, Tome 09 comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore

Part 10

Chapter 103,753 wordsPublic domain

On voit, par ses lettres de Harrowgate, qu'il songeait à organiser un théâtre; il s'en occupa aussitôt après son retour à Southwell, et ce fut pour lui une source infinie de plaisirs. On peut juger, par le fragment d'une lettre adressée à son compagnon, avec quelle impatience toutes les personnes chargées d'un rôle attendaient son retour:

«Dites à Lord Byron, si quelque accident retardait son retour, que sa mère souhaite qu'il lui écrive; et combien elle serait malheureuse s'il ne se montrait pas au jour fixé. M. Wil. Banks a écrit à Mrs. H. pour lui offrir le rôle de _Henry Woodville_. M. et Mrs. *** n'approuvent pas que leur fils soit l'un des acteurs; mais je crois qu'il ne persistera pas moins. M. G. W. dit que, pour ne pas faire manquer la partie, il prendrait plutôt, pour nous obliger, un emploi, comme de chanter, de danser, ou enfin quelque autre chose. Il n'y a rien à faire jusqu'au retour de Lord Byron, et réellement il ne faut pas qu'il revienne plus tard que mercredi ou jeudi.»

Nous avons déjà vu qu'à Harrow, le seul point qui le distinguât de ses condisciples était son talent pour la déclamation. Il revient avec une évidente satisfaction sur ses succès de collége et sur la part qu'il prenait à ces représentations de Southwell:

«J'étais, dans ma jeunesse, considéré comme un bon acteur, outre les exercices de Harrow, dans lesquels je brillais. Je remplis, en 1806, pendant trois soirées consécutives, sur quelques théâtres particuliers de Southwell, le rôle de Penruddock, dans _la Roue de Fortune_, et celui de Tristram Fickle dans la farce de _la Girouette_, par Allingham. J'y recueillis les plus vifs applaudissemens. Le prologue, fait à l'occasion de notre réunion comique, était de ma composition. Quant aux autres acteurs, c'étaient de jeunes dames et des personnes du voisinage. Notre auditoire bienveillant parut complètement satisfait de nous.»

Peut-être ici ne sera-t-il pas inutile de remarquer qu'en remplissant deux rôles opposés avec un égal succès, le jeune poète développait dès-lors cet amour et cette puissance de contraste qui, plus tard, le signalèrent dans le monde et sur un plus grand théâtre sous des aspects si divers. La morosité de Penruddock et la causticité de Tristram sont en effet deux types auxquels semblent se rapporter toutes les singularités de son caractère postérieur.

Ces représentations forment une ère mémorable à Southwell; elles eurent lieu sur la fin de septembre, dans la maison de M. Leacroft, dont l'antichambre fut, pour cet effet, transformée en salle de spectacle, et dont la famille remplissait quelques-uns des plus beaux rôles. Le prologue, que l'on peut lire dans ses _Heures d'oisiveté_, fut composé par Lord Byron, en voiture et sur la route d'Harrowgate. En montant dans la chaise, à Chesterfield, il dit à son compagnon de voyage: «Pigot, je vais tramer un prologue pour notre représentation,» et avant de gagner Mansfield il avait achevé son travail, n'ayant qu'une seule fois interrompu sa versifiante rêverie pour demander la prononciation précise du mot français _début_; quand on la lui dit, il s'écria avec l'enthousiasme de Byshe: «Bien! ce sera pour rimer avec _new_.»

L'épilogue fut dans cette occasion composé par M. Becher; c'était, pour donner à Lord Byron l'occasion de développer ses talens comiques, une réunion de gais portraits de toutes les personnes qui avaient pris part à cette représentation. Mais on avait eu, dans les coulisses, quelque indice de ce projet; soudain la crainte du ridicule répandit l'alarme chez tous les acteurs, et, pour les rassurer, l'auteur se vit obligé de promettre que, si après la répétition ils venaient à en condamner les traits, il le retirerait de bonne grâce. Cependant Lord Byron et lui convinrent de répéter les vers devant leurs camarades, dans un ton aussi innocent et aussi inoffensif que possible, réservant pour le soir de la représentation le jeu de pantomime qui faisait tout le sel de la plaisanterie. L'effet désiré fut produit; tous les acteurs satisfaits témoignèrent leur étonnement de ce qu'on avait pu soupçonner l'inconvenance d'un ouvrage aussi estimable. Mais leur surprise fut d'une nature tout-à-fait différente, quand ils entendirent, le lendemain, les bruyans éclats de rire de l'auditoire; et quand ils virent le tour que leur avait joué Lord Byron, ils n'eurent d'autre ressource que de joindre leurs rires à ceux que l'imitation de leurs traits excitait dans l'assemblée.

Ce fut au mois de novembre que le petit volume de poésies, dont il s'occupait depuis quelque tems, fut lancé dans le cercle étroit auquel il était destiné. M. Becher en reçut le premier exemplaire[52]. L'ascendant que son amour pour la poésie, son esprit juste et sociable, lui donnaient dans ce tems sur Lord Byron, lui permettait fréquemment de diriger le goût de son jeune ami, autant en matière de conduite que de littérature. Je citerai un exemple de la puissance de cet ascendant; il prouvera que le caractère de Byron était loin d'être intraitable, et que s'il avait eu plus souvent le bonheur de tomber dans des mains _habiles à toucher cet instrument_, elles en eussent tiré une expression douce aussi bien qu'énergique.

[Note 52: Il ne reste de cette édition in quarto, composée d'un petit nombre de feuilles, que deux ou trois copies.]

À l'instant de marquer ainsi sa place dans la littérature légère du jour, il était naturel que Lord Byron revînt avec plaisir sur les ouvrages qui semblaient le plus en harmonie avec sa jeunesse et son caractère. On dit que ses livres favoris étaient alors le Camoëns de lord Strangford et les poèmes de Little[53]; souvent son respectable ami lui avait justement reproché ce goût particulier; il lui représentait avec raison (du moins quant au dernier de ces deux auteurs), combien il lui était facile de trouver dans les vieilles illustrations littéraires de l'Angleterre de plus sûrs modèles de pensées et de style. Au lieu de perdre son tems sur les productions éphémères de ses contemporains, que n'étudiait-il les pages de Milton et de Shakspeare, et surtout que ne songeait-il à élever son imagination et son jugement par la contemplation des plus sublimes beautés de la Bible? Mais quant à ce dernier point, M. Becher reconnut que Lord Byron avait prévenu depuis long-tems ses avis, et qu'il avait une profonde connaissance des beautés de l'Écriture sainte. Cette circonstance fortifie encore le compte rendu par son premier maître, le docteur Glennie, de ses grands progrès dans les livres sacrés lorsqu'il n'était encore qu'un enfant.

[Note 53: On sait que Thomas Moore s'était caché sous ce nom dans ses premières poésies érotiques. (_Note du Tr._)]

M. Becher, comme je l'ai dit, reçut le premier exemplaire de son livre; en le parcourant, et parmi plusieurs pièces dignes d'admiration, d'éloge ou de critique, il trouva un poème dans lequel le jeune auteur avait répandu une indécence de coloris, que ne pouvait pas même rendre excusable sa grande jeunesse. Aussitôt, et pour lui exprimer son opinion d'une manière plus courtoise, il fit et adressa à Lord Byron sur ce sujet une supplique rimée à laquelle le noble poète fit sur-le-champ une réponse également en vers; il y joignit une note en prose pour lui dire qu'il sentait parfaitement la justice de sa critique amicale, et qu'en conséquence plutôt que de laisser circuler le poème en question, il en retirerait toutes les copies qu'il avait pu déjà distribuer, et annullerait l'impression entière. Ce sacrifice fut fait le soir même; Mr Becher vit brûler toutes les copies de cette édition, à l'exception de celle qu'il avait reçue, et une autre qui, envoyée à Édimbourg, ne fut pas rendue.

Ce trait du jeune poète parle assez haut en sa faveur; cette docilité ingénue, cette sensibilité, attestent un naturel capable de respecter et d'aimer tout ce qu'il y a de respectable au monde. Les sentimens qui lui dictèrent, vers ce tems, la lettre suivante, ne portent pas un caractère moins aimable; il est impossible de la parcourir sans reconnaître dans l'écrivain une noble candeur et une véritable sincérité.

LETTRE VIII.

AU COMTE DE CLARE.

Southwell Nottes, 6 février 1807.

MON TRÈS-CHER CLARE,

«Si je voulais justifier ou du moins pallier ma négligence, vous pourriez dire qu'au lieu d'une lettre vous avez reçu un placet surchargé de prières à fin de pardon; j'aime mieux en un seul mot avouer mes crimes, et me confier à votre affection et à votre générosité plutôt qu'à mes protestations. Ma santé n'est pas entièrement rétablie: cependant je suis hors de tout danger, et j'ai repris toutes mes forces, si ce n'est celles de l'esprit fort susceptibles par elles-mêmes d'affaiblissement. Vous serez étonné d'apprendre que j'aie dernièrement écrit à Delaware pour lui expliquer (autant que possible sans compromettre quelques-uns de _mes vieux_ amis) les motifs de ma conduite à son égard pendant ma dernière résidence à Harrow (il y a deux ans de cela), laquelle, si vous vous rappelez, était extrêmement _en cavalier_[54]. Depuis j'ai découvert qu'il avait été injustement traité et par ceux qui avaient accusé ses procédés et par moi-même qui avais cru leur suggestion. En conséquence, je lui ai fait toutes les réparations possibles en expliquant ma méprise, sans toutefois grande espérance de le persuader: véritablement je n'attendais pas de réponse, tout en désirant qu'elle m'arrivât pour la forme; elle ne l'est pas encore, et sans doute elle ne viendra pas. Mais j'éprouve du bien-aise intérieurement de mon procédé, assez humiliant d'ailleurs pour les gens de ma nature; et je n'aurais pu dormir tranquille avec l'idée d'avoir, _même involontairement_, fait injure à quelqu'un. J'ai, autant qu'il m'était possible, réparé cette injure, et là doit se terminer l'affaire. Que nous revenions ou non à notre ancienne intimité, c'est une chose d'ailleurs fort secondaire.

[Note 54: On voit que Lord Byron, peu familiarisé avec la langue française, prend ici l'expression _en cavalier_, pour synonyme de celle de _cavalière_.]

»Je viens de passer le tems au milieu de soins divers; j'ai fait condamner à _l'exportation_ un domestique[55] qui me volait, chose en elle-même fort désagréable; j'ai joué sur un théâtre de société; j'ai publié un volume de poésies (à la demande et à l'unique usage de mes amis); j'ai fait l'amour; j'ai pris médecine. Ces deux derniers amusemens n'ont pas eu _dans le monde_ un excellent effet; d'un côté mes attentions se partagèrent entre tant de belles _demoiselles_, et de l'autre les drogues qu'on me fit avaler étaient d'une vertu si compliquée, qu'entre Vénus et Esculape je me suis trouvé mortellement harassé. J'ai pourtant assez de loisir pour consacrer quelques heures aux souvenirs du passé, pour regretter l'amitié et en même tems profiter de l'occasion favorable pour vous assurer combien je suis et serai toujours, mon très-cher Clare, votre sincère et parfaitement dévoué,

BYRON.

[Note 55: Son valet Frank.]

Comme il se croyait obligé de remplacer les exemplaires de son livre qu'il avait redemandés, et en même tems de lever l'espèce de stigmate dont on aurait pu flétrir son talent avorté, il s'occupa promptement de préparer une seconde édition, et ce travail ne fut terminé qu'au bout de six semaines. Mais au commencement de janvier nous le voyons en adresser un exemplaire à son ami d'Édimbourg, le docteur Pigot.

LETTRE IX.

À M. PIGOT.

Southwell, 13 janvier 1807.

«Je devrais commencer par un million d'excuses; mais la variété de mes travaux en vers et en prose servira, je l'espère, à justifier ma négligence. Vous recevrez avec cette lettre un volume de tous mes _Juvenilia_, publiés depuis votre départ: leur nombre est beaucoup plus grand que dans l'exemplaire en votre possession, lequel je vous supplie d'anéantir, celui que je vous envoie étant beaucoup plus complet. Ces _maudits_ vers à ma pauvre Marie[56] ont été une source de mécontentemens auprès des dames d'un _certain âge_. Je ne les ai pas insérés dans cette édition, parce que je leur dois d'avoir été traité de _pécheur déhonté_, enfin d'un nouveau _Moore_, par votre cher[57]... Je pense qu'on a en général accueilli favorablement ce volume, et sans doute l'âge de son auteur préviendra la sévérité des juges.

[Note 56: Il ne faut pas confondre cette Marie avec miss Chaworth ou Marie d'Aberdeen; tout ce que j'en puis dire, c'est qu'elle avait dans le monde une position humble, sinon équivoque; qu'elle avait de longs, de brillans cheveux blonds, dont Byron aimait à montrer à ses amis une tresse aussi bien que le portrait de celle qui les lui avait donnés; et qu'enfin c'est à elle que furent adressés les vers des _Heures d'oisiveté_, intitulés: _À Marie, en recevant son portrait_.]

[Note 57: Le _respectable_ M. Becher, sans doute. (_N. du Tr._)]

»Les aventures de ma vie de seize à dix-neuf ans, et la dissipation au milieu de laquelle je me suis trouvé à Londres, ont donné à mes idées une teinte voluptueuse; mais d'ailleurs les inspirations que j'ai eues ne comportaient guère un autre coloris. Ce volume _est singulièrement_ correct et miraculeusement chaste. À propos, en parlant d'amour....

»Si vous pouvez trouver le tems de répondre à ce pot-pourri indigeste de sottises, vous ne doutez pas du plaisir qu'en recevra votre, etc.»

L'un de ses amis de collége, M. William Bankes, ayant vu, par hasard, un exemplaire du livre, lui avait adressé une lettre où se trouvait exposée l'opinion qu'il s'en formait. Voici la réponse de lord Byron:

LETTRE X.

À M. WILLIAMS BANKES.

Southwell, 6 mars 1807.

CHER BANKES,

«Votre critique m'est précieuse à plusieurs titres: d'abord c'est la seule où la flatterie ait fort peu de part, ensuite je suis _affadi_ par les complimens insipides. J'ai meilleure opinion de votre jugement et de votre mérite que de votre sensibilité. Recevez mes vifs remercîmens pour la sincérité d'un jugement qui, pour être entièrement inattendu, n'en sera pas moins bienvenu. Pour ce qui est d'un examen plus exact, il est inutile de vous rappeler combien peu de nos _meilleurs_ poèmes soutiendraient l'épreuve d'une minutieuse critique de mots. On ne peut donc guère attendre d'un enfant (et la plupart de ces vers furent composés il y a déjà long-tems) une grande perfection de sujet ou de style. Plusieurs pièces furent écrites sous l'influence d'un grand abattement d'esprit, d'une indisposition grave; de là, le tour sombre des idées. Nous sommes d'accord dans l'opinion que les poésies érotiques sont les moins irréprochables; elles n'en furent pas moins agréables aux divinités sur l'autel desquelles je les déposai; c'est tout ce que je voulais.

»Le portrait de Pomposus fut dessiné à Harrow, après une _longue séance_; cela garantit la ressemblance ou plutôt la caricature. C'est _votre_ ami, _il ne fut jamais le mien_; il est donc à propos de m'en taire. Les rimes sur le collége ne contiennent pas de personnalités; on peut en voir dans l'une des notes, mais je ne pouvais la supprimer. Je ne doute pas qu'elles ne servent de prétexte au blâme, juste punition de mon impiété filiale envers une _alma mater_ aussi excellente. Je ne vous envoie pas mon livre dans la crainte de _nous_ placer, vous dans la situation de Gilblas, moi dans celle de l'archevêque de Grenade: au risque des chances de l'épreuve, je désire laisser à votre arrêt toute son indépendance. Si je vous avais adressé mon _libellus_ avant votre lettre, j'aurais semblé vouloir acheter un compliment, et je n'hésite pas à dire que j'avais plus d'impatience de voir votre critique malgré sa sévérité, que d'entendre un million de louangeurs. Le même jour je reçus les félicitations de Mackenzie, le célèbre auteur de l'_Homme sensible_; laquelle, de _votre_ approbation ou de la _sienne_, me flatta le plus? c'est ce que je ne puis décider. Vous recevrez mes _Juvenilia_, tous ceux, du moins, qui ont été publiés. J'ai en manuscrit un gros volume que je pourrai, par la suite, donner à part; à présent, je n'ai ni le tems ni la volonté de le livrer à l'impression. Le printems, je retournerai à la Trinité pour enlever mes effets, et vous dire un dernier adieu; mes _pleurs_, dans cette circonstance, n'augmenteront guère le courant du _Cam_. Je mettrai à profit désormais vos remarques, malgré leur causticité ou leur amertume pour un palais gâté par les _adulations sucrées_. Johnson a démontré qu'il n'y avait point de poésies parfaites, mais il faudrait un Hercule pour travailler à corriger les miennes. Franchement, je ne les avais pas revues depuis l'époque où je les composai; et si je les ai publiées, ce n'a été qu'à la prière de mes amis; mais on m'a tant parlé du _genus irritabile vatum_, que nous n'aurons jamais, sur ce sujet, de querelle, la réputation de poète n'étant nullement le _but_ de mes vœux.

»Adieu. Tout à vous,»

BYRON.

Cette lettre fut suivie d'une autre, au même M. Bankes, sur le même sujet; il n'en reste malheureusement que les fragmens suivans:

«Pour ma part, j'ai bien souffert de la mort de mes deux meilleurs amis, les seuls êtres que j'eusse jamais aimés (les femmes exceptées); me voici réduit à être un animal solitaire, passablement misérable, et je me sens assez cosmopolite pour ne plus me soucier le moins du monde du lieu que j'habiterai, l'Angleterre ou le Kamtschatka. Je ne puis montrer une déférence plus grande pour vos corrections qu'en les adoptant de suite; je les suivrai dans l'édition suivante. Je suis fâché que vos remarques ne soient pas plus fréquentes, convaincu de tout l'avantage que j'en pourrais également retirer. J'ai, depuis ma dernière lettre, reçu d'Édimbourg deux jugemens trop flatteurs tous les deux pour que je puisse les répéter: l'un est de lord Woodhouselee, le premier et le plus _volumineux_ des littérateurs écossais (son dernier ouvrage est une _Vie de lord Kaymes_); le second est de Mackenzie, qui m'envoyait pour la seconde fois son sentiment, mais plus développé. Je ne les connais personnellement l'un ni l'autre, et je n'ai jamais sollicité leur avis à ce sujet: leurs éloges sont volontaires; c'est un ami chez qui ils avaient lu mes vers qui me les a transmis.

«Contre mes premières intentions, je m'occupe en ce moment de la publication d'une nouvelle édition; les sujets d'amour seront retranchés et remplacés par d'autres; le tout, considérablement augmenté, paraîtra vers la fin de mai. C'est une épreuve hasardeuse; mais le défaut d'occupations plus graves, les encouragemens que j'ai reçus, ma vanité personnelle, tout me porte à la tenter, mais non sans de _vives palpitations_. Le livre sera lu dans ce pays, du moins par curiosité...» Le reste manque.

Voici la lettre modeste qu'il joignit à l'exemplaire qu'il présenta à M. Falkner, propriétaire de la maison qu'occupait sa mère.

LETTRE XI.

À M. FALKNER.

MONSIEUR,

«Le volume qui accompagne cette lettre vous aurait déjà été présenté, si l'indisposition de miss Falkner ne m'eût pas fait craindre de rendre inconvenante l'offre de pareilles bagatelles. Vous y verrez quelques fautes d'impression que je n'ai pas eu le tems de corriger: vous avez donc une tâche pénible, celle d'apercevoir et les fautes de l'auteur et celles dont il n'est pas coupable. De pareils _juvenilia_ ne peuvent espérer une approbation sérieuse, mais j'ose espérer, pour la même raison, qu'ils échapperont à la sévérité d'une critique intempestive, quoique peut-être non méritée.

»Ces poésies furent composées dans des tems et des circonstances diverses; elles n'ont été publiées que pour un cercle d'amis bienveillans. Vous pouvez m'en croire, monsieur: si elles procurent le plus léger plaisir à vous et à mes autres _familiers_ lecteurs, j'aurai recueilli tous les lauriers que je souhaite pour la tête de votre tout dévoué,

BYRON.

»_P. S._ Miss Falkner est, je l'espère, en pleine convalescence.»

Malgré cette déclaration peu ambitieuse du jeune auteur, il avait en lui quelque chose qui l'empêchait de s'arrêter; et la réputation qu'il s'était faite dans un cercle limité l'avait rendu plus avide de courir les chances d'une plus vaste lice. Les cent copies de cette première édition étaient à peine distribuées, qu'il revint avec une nouvelle activité chez son imprimeur, et c'est ainsi que parurent les _Heures de loisir_; il y joignit plusieurs pièces nouvellement composées, il en retrancha une vingtaine de celles que renfermait son premier volume. Il est difficile d'expliquer cette sévérité, la plupart des vers éliminés étant aussi beaux, sinon meilleurs que les autres.

Il y a dans l'une des pièces réimprimées parmi les _Heures de loisir_ quelques corrections et additions assez curieuses, en ce qu'on peut les attribuer aux sentimens connus du poète sur l'illustration de naissance. L'_Épitaphe d'un ami_ semble, d'après les vers que je vais citer, avoir été d'abord composée pour déplorer la mort de ce même jeune fermier auquel il avait auparavant adressé quelques vers affectueux reproduits plus haut:

Quoique ton lot soit humble, puisque tu es né dans une chaumière; et que ton nom ne soit point orné de titres, ta simple amitié m'était bien plus chère que toutes les joies que peuvent donner la richesse, la réputation et les amis du grand monde.

Dans la nouvelle forme de cette épitaphe, non-seulement il supprima ce passage, mais tous ceux qui rappelaient encore l'humble rang de son jeune ami. Le premier des vers ajoutés:

Et quoique ton père déplore l'extinction de sa race,

semble destiné à rappeler l'idée d'une haute position sociale, toute différente de celle que présentait l'épitaphe primitive. L'autre pièce, évidemment adressée au même enfant, et rappelant en termes équivalens l'obscurité de sa condition, ne se retrouve pas davantage dans les _Heures de loisir_. Qu'en approchant de l'âge viril il sentît mieux l'élévation de son rang, on peut le supposer, et ne voir qu'une suite de ces sentimens dans le soin qu'il mit à cacher ses premières amitiés de village.

Ses visites à Southwell n'ayant plus été, après ce tems, que rares et passagères, je saisis l'occasion de rappeler quelques traits variés de ses habitudes et de son genre de vie à la même époque. Dans les premiers instans de son séjour, sa timidité était excessive, mais elle disparut à mesure qu'il se lia davantage avec les jeunes gens; il finit même par se trouver à la plupart des assemblées et des festins, et par être mortifié quand il n'était pas invité à quelque _rout_. Toutefois il conservait encore son horreur des nouvelles figures; et s'il voyait des étrangers approcher de la maison de Mrs. Pigot, quand il s'y trouvait, il eût volontiers, pour les éviter, sauté par la fenêtre. Cette réserve naturelle, jointe à une dose assez forte d'orgueil, l'éloignait des gentilshommes du voisinage, auxquels, plus d'une fois, il lui arriva de ne pas rendre leur visite: à l'égard de quelques-uns, sous prétexte que leurs femmes n'étaient pas allées voir sa mère; de quelques autres, parce qu'ils avaient trop tardé à le voir lui-même: mais la vraie raison de ce dédain, c'est qu'il ne voulait pas faire connaissance avec des voisins plus opulens que lui, et qu'il aimait à les mortifier par la supériorité de son rang, comme il l'était lui-même par celle de leur fortune. Son ami M. Becher lui faisait de fréquens reproches de cet esprit insociable; et un jour Lord Byron lui répondit par des vers qui expriment parfaitement la hauteur avec laquelle son génie volcanique considérait déjà le monde; et comme le volume où se trouvent ces vers est devenu fort rare, je ne puis résister au désir d'en donner les passages suivans:

Mon cher Becher, vous me dites de me mêler à la société des hommes: je ne saurais nier que votre avis ne soit bon; mais la retraite convient mieux à mon caractère, je ne veux pas descendre jusqu'à un monde que je méprise.