Uvres Completes De Lord Byron Tome 08 Comprenant Ses Memoires P
Chapter 8
M. Southey triomphe avec une lâche férocité, en prévoyant le _repentir du lit de mort_ des objets de sa haine; il a formé lui-même une charmante _vision du jugement_ en prose aussi bien qu'en vers, et remplie de la plus impudente impiété. Quelles seront les sensations de M. Southey ou les miennes, dans l'instant terrible où il faudra quitter la vie? c'est ce que ni lui ni moi ne devrions songer à décider. Je n'ai pas attendu _mon lit de mort_ pour me repentir d'une foule d'actions; j'ai cela de commun avec la plupart des hommes, tant soit peu réfléchis, et en dépit de l'_orgueil diabolique_ que, dans sa fureur, ce misérable renégat attribue à ceux qui _le_ méprisent. Sans doute il ne m'appartient pas de peser et de déterminer ce que j'ai pu faire de bien ou de mal; mais du moins je puis borner ma défense à l'assertion très-facile à prouver, que, dans ma position, j'ai toujours fait plus de bien réel dans une seule année, depuis que j'ai atteint ma vingtième, que n'en a fait M. Southey dans tout le cours de sa méprisable et mobile existence. Il est quelques actions que je puis me rappeler avec un noble orgueil, et que les calomnies d'un écrivain vendu ne sauraient atteindre. Il en est d'autres auxquelles je me reporte avec douleur et repentir; mais le seul acte de ma vie que M. Southey puisse réellement connaître, puisqu'il me mit en rapport avec l'un de ses amis intimes, ne saurait certainement être une occasion de déshonneur pour cet ami ni pour moi-même.
Je n'ignore pas les autres calomnies de M. Southey; je sais tout ce qu'il osa publier, à son retour de Suisse, contre moi et d'autres personnes honorables: dans ce monde, cette conduite lui a fait peu de profit, et si sa croyance est la bonne, elle doit lui en faire encore moins dans l'autre. Il ne m'appartient pas de préjuger quel sera _son lit de mort_: c'est une affaire entre lui et son créateur. Mais, certes, il est plaisant et odieux de voir l'arrogance de ce prédicateur indifférent de toutes les doctrines, désignant à la damnation éternelle, ses frères, quand il a dans son pupitre des productions telles que _Wat-Tyler_, l'_Apothéose de George III_, et l'_Élégie sur Martin le régicide_. Il semble que l'une de ses consolations soit une certaine note latine d'un certain ouvrage d'un certain M. Landor, pour lequel l'amitié de Robert Southey sera, dit-il, _un honneur, quand les disputes éphémères et les éphémères réputations du jour seront oubliées_. Pour moi, je n'envie pas une amitié ni une gloire réversible, avec les intérêts, comme la fortune de M. Thélusson, à la troisième et quatrième génération.--Cette amitié sera probablement aussi mémorable que les épopées de M. Southey, desquelles Porson a dit (comme je l'ai répété, il y a dix ou douze ans, dans _les Bardes anglais_), qu'on s'en souviendrait quand Homère et Virgile seront oubliés, et non pas avant. Je le laisse pour le présent.
FIN DE LA NOTE.
CAÏN,
MYSTÈRE.
«Or le serpent était le plus malin des animaux que le Seigneur Dieu avait faits.»
(_Genèse_, chap. III, vers. I.)
A SIR WALTER SCOTT, BARONNET, _Ce Mystère de Caïn_ est dédié, par son obligé ami et dévoué serviteur,
L'AUTEUR.
PRÉFACE.
Les scènes suivantes sont intitulées _Mystère_, par allusion à l'ancien titre de _mystère_ ou _moralité_ donné aux drames dont le sujet était analogue. L'auteur n'a cependant pas pris les mêmes libertés qui jadis étaient tolérées dans les ouvrages de ce genre, comme peut s'en convaincre tout lecteur curieux de consulter ces productions très-profanes, en anglais, en français, en italien ou en espagnol. L'auteur s'est efforcé de conserver le langage qui convenait le mieux à ses personnages; et quand il a cru devoir emprunter celui de l'_Écriture_, il l'a reproduit en l'altérant aussi peu, même quant aux paroles, que pouvait le permettre le rhythme poétique. Le lecteur se souviendra que la _Genèse_ ne dit pas qu'Ève fut tentée par un démon, mais par _le serpent_; et cela, uniquement parce qu'il était le plus subtil des animaux. Quelle que soit l'interprétation que les rabbins et les pères aient donnée à ce passage, j'ai dû prendre les mots comme je les ai trouvés, et répliquer avec l'évêque Watson, quand on lui citait en pareille occasion les Pères, tandis qu'il était recteur de Cambridge: «Voyez le livre,» entendant parler de l'Écriture. Il faut encore se rappeler que mon sujet n'a rien de commun avec le _Nouveau-Testament_, et que l'on ne pourrait, sans anachronisme, s'y reporter le moins du monde.
Depuis long-tems je n'ai lu de poèmes sur des sujets religieux. Je n'ai pas relu Milton depuis l'âge de vingt ans; mais avant cet âge, je l'avais tant de fois parcouru, que l'impression ne s'en est jamais effacée. Je n'ai pas lu _la Mort d'Abel_ de Gessner depuis l'âge de huit ans, à Aberdeen. Le souvenir que j'en ai conservé est en général agréable; mais quant aux détails, je me souviens seulement que la femme de Caïn s'appelait Meala.--Dans mon ouvrage, je les appelle Adah et Zillah, les premiers noms féminins qui soient écrits dans la _Genèse_; c'était celui des femmes de Lamech: celles de Caïn et d'Abel ne sont pas désignées par leurs noms. Ainsi, dans le cas où le même sujet nous aurait inspiré quelques idées analogues, je puis dire que je l'ignore, et je ne m'en soucie que légèrement.
Le lecteur n'oubliera pas non plus qu'on ne trouve pas une seule allusion à la vie future dans les ouvrages de Moïse, ni même dans tout le vieux Testament. Les raisons de cette singulière omission sont développées dans le livre de Warburton, de _la Légation divine_; elles sont, ou elles ne sont pas satisfaisantes: mais il est certain qu'on n'en a pas trouvé de meilleures. J'ai pu supposer, dans tous les cas, que Caïn n'en avait pas encore pris connaissance, sans avoir eu besoin, je l'espère, de falsifier l'Écriture-Sainte.
Quant au langage de Lucifer, je ne pouvais guère le modeler sur celui d'un prédicateur chrétien; mais j'ai fait ce qui était en mon pouvoir pour le maintenir dans les bornes de la politesse spiritualiste.
S'il se défend d'avoir tenté Ève sous la forme du serpent, c'est uniquement parce que la _Genèse_ n'offre pas la plus indirecte allusion à quelque chose de ce genre, et qu'elle ne met en scène le serpent que dans le cercle de ses facultés serpentines.
NOTA.--Le lecteur remarquera que l'auteur adopte dans ce poème l'opinion de Cuvier, que le monde, avant la création de l'homme, avait été déjà plusieurs fois détruit. Cette hypothèse, fondée sur l'étude des différentes couches de terre, et sur les ossemens des énormes animaux dont la race est perdue, et que l'on a trouvés parmi elles, n'est pas contraire au récit de Moïse, et sert plutôt à le confirmer. Nul ossement humain n'a été découvert, bien que ceux d'autres animaux dont la race est encore aujourd'hui conservée se retrouvent mêlés aux squelettes des races disparues. L'assertion de Lucifer, que le monde préadamite fut aussi peuplé d'êtres raisonnables, d'une intelligence supérieure à celle de l'homme, et doués d'une force comparable à celle du mammoth, etc., etc., est d'ailleurs une fiction poétique destinée à le servir dans ses projets de séduction.
Je dois ajouter qu'Alfieri a fait une _tramélogédie_ intitulée _Abel_. Je ne l'ai jamais lue, non plus qu'aucun des autres ouvrages posthumes de cet écrivain, à l'exception de sa Vie.
PERSONNAGES.
HOMMES.
ADAM. CAÏN. ABEL.
FEMMES
ÈVE. ADAH. ZILLAH.
ESPRITS
L'ANGE DU SEIGNEUR. LUCIFER.
CAÏN.
ACTE PREMIER.
SCÈNE PREMIÈRE.
(La scène se passe hors du Paradis.--Le soleil se lève.)
ADAM, ÈVE, CAÏN, ABEL, ADAH, ZILLAH, offrant un sacrifice.
ADAM.
O Dieu, l'éternel, l'infini, le très-sage!--toi qui d'une parole fis jaillir des ténèbres la lumière sur l'abîme des eaux:--salut, Jéhovah! salut encore au retour de la lumière!
ÈVE.
O Dieu! qui nommas le jour, et séparas pour la première fois le matin de la nuit;--toi qui divisas les flots, et donnas le nom de firmament à une partie de ton ouvrage,--à jamais, salut!
ABEL.
O Dieu! qui transformas les élémens en terre, en eau, en air et en flamme; toi, père des jours et des nuits, et avec eux des mondes éclairés de leurs flambeaux, ou voilés de leurs ténèbres; toi qui communiques l'existence à des êtres faits pour en jouir et pour les aimer aussi bien que toi,--salut, mille fois salut!
ADAH.
Dieu éternel! père de toutes choses! qui créas ces êtres excellens et brillans de beauté, pour être aimés plus que toutes choses, à l'exception de toi,--permets-moi de les confondre avec toi dans le même amour.--Salut! mille fois salut!
ZILLAH.
O Dieu! qui, malgré ton amour, ta puissance et ta bonté, permis au serpent de nous séduire, et d'arracher mon père au paradis terrestre, préserve-nous aujourd'hui d'autres malheurs.--Salut! mille fois salut!
ADAM.
Caïn, mon fils, mon premier né, pourquoi gardes-tu le silence?
CAÏN.
Pourquoi parlerais-je?
ADAM.
Pour prier.
CAÏN.
N'avez-vous pas prié vous-même?
ADAM.
Oui, et de la plus grande ferveur.
CAÏN.
Et très-haut: je vous ai entendus.
ADAM.
Puisse Dieu nous avoir également entendus!
ABEL.
Ainsi soit-il!
ADAM.
Et cependant mon fils aîné se tait encore.
CAÏN.
Mieux vaut que je reste silencieux.
ADAM.
Pourquoi?
CAÏN.
Je n'ai rien à demander.
ADAM.
Rien dont tu puisses rendre grâce?
CAÏN.
Non.
ADAM.
Ne vis-tu pas?
CAÏN.
Ne dois-je pas mourir?
ÈVE.
Hélas! le fruit défendu de l'arbre commence à tomber devant nous.
ADAM.
Et nous devons le recueillir. O Dieu! pourquoi as-tu planté l'arbre de la science?
CAÏN.
Et pourquoi n'avez-vous pas cueilli le fruit de l'arbre de vie? alors vous auriez pu le braver!
ADAM.
O mon fils! ne blasphème pas: c'est ainsi que parlait le serpent.
CAÏN.
Pourquoi pas? le reptile parlait bien. Vous aviez l'arbre de la science, vous aviez celui de la vie:--la science est bonne et la vie est bonne; comment donc toutes deux peuvent-elles être mauvaises?
ÈVE.
Mon fils, tu parles comme à l'instant où je péchai, alors que tu n'étais pas encore né. Ne me rappelle pas mon malheur par le tien. Je me suis repentie. Ne m'offre pas la vue de l'un de mes enfans succombant aux inspirations du serpent devant les murs mêmes du paradis qu'il a pour jamais fermé à tes parens. Sois satisfait de ce qui est. Sans notre curiosité fatale, tu serais heureux dans ce moment,--ô mon cher fils!
ADAM.
Nos prières sont terminées, séparons-nous, et reprenons nos travaux: ils sont nécessaires sans être pénibles. La terre est jeune encore; elle récompense volontiers, par le don de ses fruits, notre léger travail.
ÈVE.
Caïn, vois ton père calme et résigné: fais comme lui.
(Adam et Ève sortent.)
ZILLAH.
Ne le veux-tu pas, mon frère?
ABEL.
Pourquoi ce nuage qui obscurcit ton front? il ne peut te servir de rien, si ce n'est à réveiller le courroux de l'Éternel.
ADAH.
Mon cher Caïn, serais-je également l'objet de ton courroux?
CAÏN.
Non, Adah! seulement je voulais être seul un instant. Abel! je souffre; mais ce mal sera passager. Devance mes pas, mon frère,--je ne tarderai pas à te suivre; et vous aussi, mes sœurs, ne tardez pas davantage: vous ne devez pas recevoir un repoussant accueil. Je vous suis.
ADAH.
Mais je reviendrai, si tu tardes quelque tems.
ABEL.
La paix du Seigneur soit dans votre ame, mon frère!
(Sortent Abel, Zillah, Adah.)
CAÏN, seul.
Et c'est là la vie!--Travailler! et pourquoi travailler?--parce que mon père n'a pu conserver sa place dans l'Éden. Mais en suis-je cause?--je n'étais pas né; je ne cherchais pas à naître, et je ne tiens nullement au sort dans lequel m'a placé cette naissance. Pourquoi faut-il qu'il ait cédé au serpent et à la femme? ou pourquoi souffrir d'avoir cédé? Quel crime dans cette faiblesse? L'arbre était planté, pourquoi ne l'était-il pas pour lui? et sinon, pourquoi le placer près de lui, au centre de l'Éden, et le plus beau de tous les arbres? A toutes mes questions, ils n'ont qu'une réponse: «Il l'a voulu; il est bon.» Et comment puis-je le savoir? Parce qu'il est tout-puissant, s'ensuit-il qu'il soit souverainement bon? Je ne le juge que par les résultats:--ils sont amers.--Faut-il que je les subisse pour une faute qui n'est pas la mienne? Mais qu'aperçois-je près d'ici?--une forme comme celle des anges; mais l'aspect plus triste et plus sévère que le leur. Je frémis malgré moi; pourquoi cependant le craindrais-je plus que les autres esprits dont je vois tous les jours, dans le crépuscule, les épées flamboyantes, alors qu'errant autour des portes dont l'entrée nous est interdite, je cherche à saisir quelque chose des jardins qui devaient être mon héritage, avant que la nuit n'en obscurcisse les murailles et les arbres immortels? Si les chérubins armés ne m'effraient pas, pourquoi frémirais-je à l'aspect de celui qui maintenant s'approche? Cependant, il semble plus puissant qu'eux tous; leur égal en beauté, et cependant moins radieux qu'il ne fut ou pourrait être. Le chagrin semble une partie de son immortalité; se pourrait-il? et la douleur ne serait-elle pas le partage exclusif des hommes? Le voici.
(Entre Lucifer.)
LUCIFER.
Mortel!
CAÏN.
Ange! quel es-tu?
LUCIFER.
Le maître des anges.
CAÏN.
S'il est ainsi, peux-tu les abandonner, et descendre près d'une vile poussière?
LUCIFER.
Je connais les pensées de la poussière; j'y compatis, ainsi qu'aux vôtres.
CAÏN.
Eh quoi! vous connaissez mes pensées?
LUCIFER.
Elles sont celles de tout être digne de penser;--c'est la partie immortelle de votre substance qui parle en vous.
CAÏN.
Quelle partie immortelle? cela ne nous a pas été révélé. L'arbre de vie nous fut enlevé par la folie de mon père, et celui de la science fut trop tôt dépouillé par l'avidité de ma mère; tout le fruit qui nous en soit resté est la mort!
LUCIFER.
Ils t'ont trompé; tu vivras.
CAÏN.
Je vis, mais je vis pour mourir. Je ne vois rien dans la mort qui m'effraie, si ce n'est que je sens un frisson invincible, un aveugle et naturel instinct de vie que j'abhorre, autant que je me méprise moi-même, et cependant que je ne puis dompter:--voilà pourquoi je vis encore. Pourquoi suis-je, hélas! né?
LUCIFER.
Tu vis, et tu vivras à jamais. Ne crois pas que la terre qui forme ton enveloppe soit la condition de ton existence:--elle te quittera, et tu seras encore le même.
CAÏN.
Le _même_! et pourquoi pas mieux?
LUCIFER.
Il se pourra que tu sois comme nous.
CAÏN.
Et vous?
LUCIFER.
Nous sommes éternels.
CAÏN.
Êtes-vous heureux?
LUCIFER.
Nous sommes puissans.
CAÏN.
Êtes-vous heureux?
LUCIFER.
Non: l'es-tu?
CAÏN.
Comment le serais-je? Regarde-moi.
LUCIFER.
Pauvre argile! Et tu as la prétention d'être malheureux! toi!
CAÏN.
Je le suis.--Mais toi, avec toute ta puissance, qui es-tu?
LUCIFER.
Un être qui aspire au rang de ton créateur, et qui ne t'aurait pas fait ce que tu es.
CAÏN.
Ah! tu me sembles presque un dieu, et--
LUCIFER.
Je ne le suis pas; et n'ayant pu le devenir, je ne veux être que ce que je suis. Il a vaincu; qu'il règne!
CAÏN.
Qui?
LUCIFER.
Le créateur de ton père et celui de la terre.
CAÏN.
Et du ciel, de tout ce qu'il renferme. J'ai entendu ses anges le chanter, et mon père le redire.
LUCIFER.
Ils disent--ce qu'ils sont forcés de chanter et de dire, sous peine d'être ce que je suis,--ce que tu es: des esprits et des hommes.
CAÏN.
Et que sommes-nous?
LUCIFER.
Des ames qui osent jouir de leur immortalité,--des ames qui osent regarder en face leur éternel tyran, et lui dire que son mal n'est pas bon. Si, comme il le dit, il nous a créés--ce que je ne sais ni ne crois;--quoi qu'il en soit--il ne peut nous anéantir: nous sommes immortels!--Bien plus, il en est ravi, afin de nous torturer davantage. Qu'il le fasse donc: il est tout-puissant;--mais dans sa grandeur, il n'est pas plus heureux que nous au milieu de nos tourmens. La bonté n'aurait pas fait le mal; et qu'a-t-il fait autre chose? Laissons-le cependant reposer sur son trône immense et solitaire; qu'il crée des mondes nouveaux pour adoucir l'ennui d'une insipide éternité et d'une immense solitude! Qu'il lance dans l'espace globes sur globes: le tyran n'en est pas moins seul; et s'il pouvait donner la faculté de le combattre, il serait moins malheureux. Mais qu'il règne, et que sans cesse il multiplie sa misère. Esprits et hommes, nous devons entre nous sympathiser: nos souffrances sont communes; apprenons à les supporter, en réunissant à jamais notre misère, tandis que lui, accablé sous le poids de sa grandeur, il ne pourra que créer encore, et toujours créer.--
CAÏN.
Tu me parles de choses qui, depuis long-tems, flottent comme autant de visions à travers mes pensées: je ne pouvais concilier ce que je vois avec ce que j'entends. Mon père et ma mère me parlent de serpent, d'arbres et de fruits; je vois les portes de ce qu'ils nomment leur paradis gardées par l'épée flamboyante de chérubins qui nous repoussent, eux et moi; je sens le poids d'un travail journalier et d'une constante pensée; je contemple un monde où je ne semble rien, avec des idées qui semblent capables de tout maîtriser:--mais je me croyais seul en proie à ce genre de misère.--Mon père est abattu; ma mère n'a plus cette ame qui lui faisait aspirer après la science, au risque d'une malédiction éternelle; mon frère est un jeune gardeur de troupeaux, qui offre les premiers nés de ses brebis à celui qui ne permet pas à la terre de rien donner qui ne soit arrosé de nos sueurs; ma sœur Zillah chante un hymne d'actions de grâces avant les oiseaux du matin; et mon Adah, ma bien-aimée, elle ne comprend rien aux soucis qui me dévorent: en un mot, jusqu'alors, aucun être n'avait sympathisé avec moi. Eh bien!--je suis ravi de m'associer aux esprits.
LUCIFER.
Si ton ame ne te rendait pas digne d'une pareille association, je n'apparaîtrais pas maintenant à tes yeux. Comme la première fois, un serpent eût suffi pour te charmer.
CAÏN.
Oh! serait-ce donc toi qui tentas ma mère?
LUCIFER.
Je ne tente qu'avec l'appât de la vérité. N'y avait-il pas l'arbre de la science? l'arbre de vie n'était-il pas encore chargé de fruits? Suis-je cause qu'elle trembla d'y toucher? Est-ce moi qui plaçai des objets défendus à la portée d'êtres innocens, et que leur innocence même devait rendre curieux? Moi, je vous aurais créés des dieux; et celui qui vous a exilés ne l'a fait que pour vous empêcher «de manger le fruit de vie, et de devenir des dieux comme nous.» N'étaient-ce pas là ses paroles?
CAÏN.
Oui; et je les entendis de ceux qui les avaient entendues au milieu des éclairs.
LUCIFER.
Quel était donc le démon, de celui qui vous défendait de vivre, ou de celui qui voulait vous faire vivre à jamais dans le bonheur et le pouvoir de la science?
CAÏN.
Pourquoi n'ont-ils pas ravi le fruit de l'un et de l'autre arbre, ou n'ont-ils pas laissé tous les deux?
LUCIFER.
L'un vous appartient déjà, l'autre peut vous appartenir encore.
CAÏN.
Et par quel moyen?
LUCIFER.
En résistant; en demeurant vous-mêmes. L'ame est supérieure à tout, quand l'ame veut bien se comprendre, quand elle se fait le point central du cercle qui l'entoure,--et qu'elle est faite pour maîtriser.
CAÏN.
Mais n'as-tu pas tenté mes parens?
LUCIFER.
Moi? misérable poussière! et pourquoi, comment les aurais-je tentés?
CAÏN.
Le serpent, disent-ils, était un esprit.
LUCIFER.
Qui l'a dit? cela n'est pas écrit là-haut. L'homme, dans ses craintes immenses et sa petite vanité, peut bien rejeter sur les substances spirituelles le tort de sa propre chute; mais notre orgueilleux despote ne voudrait pas falsifier ainsi les faits. Le serpent était le serpent,--rien de plus, et cependant l'égal de ceux qu'il tenta, par sa nature terrestre comme la leur;--leur supérieur en sagesse, puisqu'il put les séduire, et leur donner la connaissance qui devait détruire leurs insipides plaisirs. Crois-tu que je voulusse revêtir l'enveloppe des êtres qui doivent mourir?
CAÏN.
Mais, enfin, le reptile avait-il un démon en lui?
LUCIFER.
Il ne fit qu'en éveiller un dans ceux qu'entraînait sa langue venimeuse. Je te répète que le serpent n'était rien de plus qu'un serpent: demande-le au chérubin qui garde l'arbre séducteur. Quand des milliers de siècles auront roulé sur vos cendres dispersées et sur celles de votre race, les habitans de la terre pourront bien alors cacher sous les fables leurs fautes primitives, m'attribuant un déguisement que je méprise, comme je méprise tout ce qui plie le genou devant celui qui ne fit des êtres que pour les courber devant sa triste et solitaire éternité; mais nous qui voyons la vérité en face, nous devons la reproduire. Tes malheureux parens écoutèrent les conseils d'un reptile; ils tombèrent. Et pourquoi les esprits les auraient-ils tentés? Quel objet digne d'envie, que les bornes étroites de votre paradis, pour des intelligences qui peuvent traverser l'espace!--Mais je te parle de choses que tu ignores, avec ton arbre de la science.
CAÏN.
Mais du moins tu ne peux parler d'une nouvelle science sans m'inspirer le désir de la pénétrer, la soif de m'en abreuver; oui, mon ame est digne de la comprendre.
LUCIFER.
En aurais-tu le courage?
CAÏN.
Tu peux l'éprouver.
LUCIFER.
Oserais-tu contempler la mort?
CAÏN.
Je ne l'ai pas encore vue.
LUCIFER.
Mais tu devras la subir.
CAÏN.
Mon père dit que c'est une chose terrible, ma mère pleure en l'entendant nommer: Abel, alors, lève les yeux au ciel; Zillah laisse retomber les siens vers la terre, en soupirant une prière; Adah me regarde, et se tait.
LUCIFER.
Mais toi?
CAÏN.
D'indicibles pensées pénètrent dans mon cœur embrasé, quand j'entends parler de cette toute-puissante mort qui semble inévitable. Ne pourrais-je lutter contre elle? J'ai lutté avec le lion, quand j'étais encore enfant; je jouais avec lui, jusqu'à ce qu'il s'échappât de mes bras en rugissant.
LUCIFER.
Elle n'a pas de forme; mais elle anéantira tous les êtres, enfans de la terre, qui sont revêtus d'une forme.
CAÏN.
Ah! je croyais que c'était un être; et quel autre qu'un être pouvait créer quelque chose d'aussi fatal aux êtres?
LUCIFER.
Demande au destructeur.
CAÏN.
Quel est-il?
LUCIFER.
Le créateur.--Donne-lui le nom qu'il te plaira; il ne crée que pour détruire.
CAÏN.
Je ne le savais pas; cependant, au nom de la mort, je le conjecturais: je ne la connais pas, mais elle me semble horrible. Dans la vaste désolation des nuits, je l'ai recherchée, j'ai tenté de la surprendre; et quand je voyais les formes gigantesques que l'ombrage jetait sur les murs d'Éden, et que traversait le glaive étincelant des chérubins, j'attendais après ce que je croyais elle: car, en même tems que la crainte, naissait dans mon cœur le désir de connaître ce qui devait tous nous subjuguer;--mais rien ne se présentait. Alors je détachais mes yeux accablés de la vue du paradis défendu, notre première patrie; je les reportais aux flambeaux répandus sur nos têtes, si nombreux et si ravissans: eux aussi devront-ils donc mourir?
LUCIFER.
Peut-être;--mais long-tems après que vous ne serez plus, toi et les tiens.
CAÏN.
J'en suis ravi; je n'aurais pas voulu les voir mourir: ils sont trop beaux. Qu'est-ce que la mort? Je sens, et je le crains, que c'est une chose terrible; mais, pourquoi? je ne puis le comprendre. On nous l'a dénoncée comme un mal, à nous, à ceux qui péchèrent, à ceux qui ne péchèrent pas:--ce mal, quel est-il?
LUCIFER.
On l'apprend dans la terre.
CAÏN.
Mais pourrai-je le connaître?
LUCIFER.
Comme je n'ai rien de commun avec la mort, je ne puis répondre.
CAÏN.
Je ne serais qu'une poussière tranquille, il n'y aurait pas de mal; et que n'ai-je jamais été autre chose!
LUCIFER.
Ce vœu est ignoble; il est même indigne de ton père: car, du moins, il souhaita de connaître.
CAÏN.
Mais non pas de vivre; car il eût dépouillé l'arbre de vie.
LUCIFER.
Il en fut empêché.
CAÏN.