Uvres Completes De Lord Byron Tome 08 Comprenant Ses Memoires P
Chapter 6
Je le sais, du moins quand il s'agit de torturer les vivans; mais je pensais que les morts n'étaient plus sous votre empire, et qu'ils étaient confiés à des êtres supérieurs, dont l'office, il faut l'avouer, ressemble beaucoup à celui que vous exercez sur la terre. Laissez-le à mes soins; vous me l'auriez abandonné si vous n'eussiez porté le dernier coup à ce vieillard infortuné: c'est mon dernier devoir, et, dans mon malheur, il peut m'offrir une sorte de consolation. Le désespoir est fantastique, il recherche les images de mort et l'appareil des funérailles.
LE CHEF DES DIX.
Prétendez-vous encore à cet office?
MARINA.
Oui, seigneur, j'y prétends. Sa fortune, il est vrai, fut dissipée au service de l'état; mais il me reste mon douaire, et je le consacre à ses obsèques et à celles de--(Elle s'arrête agitée.)
LE CHEF DES DIX.
Gardez-le plutôt pour vos enfans.
MARINA.
Oui; en effet, ils sont orphelins: je vous remercie.
LE CHEF DES DIX.
Quant à votre requête, nous ne pouvons y souscrire. Ces restes seront exposés avec la pompe accoutumée; ils seront accompagnés à leur dernier gîte par le nouveau Doge, non pas revêtu des insignes de sa dignité mais de la simple robe des sénateurs.
MARINA.
L'on m'a cité des meurtriers qui avaient enterré leurs victimes; mais jusqu'à présent je n'avais jamais entendu parler d'une apparence hypocrite de splendeur semblable à celle que les assassins de Faliero veulent préparer. L'on m'a cité des veuves en larmes,--hélas! j'en ai versé quelques-unes,--et toujours grâce à vous! L'on m'a cité des héritiers à la tête du deuil;--et sans doute, n'en ayant pas laissé au défunt, vous prétendez aujourd'hui en remplir le rôle. Fort bien, seigneurs; votre volonté sera faite, comme un jour, je l'espère, le sera la volonté du ciel!
LE CHEF DES DIX.
Songez-vous, madame, à qui vous parlez, et tout le danger d'un pareil discours?
MARINA.
Quant au premier point, je le connais mieux, et quant au dernier, aussi bien que vous-mêmes; je puis les envisager. Souhaitez-vous quelques funérailles de plus?
BARBARIGO.
Ne relevez pas ces expressions passionnées; sa position doit lui servir d'excuse.
LE CHEF DES DIX.
Nous n'en tiendrons donc pas compte.
BARBARIGO, à Lorédano qui trace quelques mots sur ses tablettes.
Qu'écrivez-vous donc là avec tant d'empressement?
LORÉDANO, montrant du doigt le corps du Doge.
Qu'_il_ m'a payé[4].
[Note 4: _L'ha pagata_, fait historique. Voyez l'_Histoire de Venise_, par Pierre Daru, page 411, vol. II.]
LE CHEF DES DIX.
Quelle dette vous devait-il?
LORÉDANO.
Une dette ancienne et juste; la dette de la nature et la _mienne_.
(La toile tombe.)
FIN DES DEUX FOSCARI.
APPENDICE.
EXTRAIT DE L'HISTOIRE DE LA RÉPUBLIQUE DE VENISE, PAR P. DARU, DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE.
Depuis trente ans, la république n'avait pas déposé les armes. Elle avait acquis les provinces de Brescia, de Bergame, de Crême, et la principauté de Ravenne.
Mais ces guerres continuelles faisaient beaucoup de malheureux et de mécontens. Le Doge François Foscari, à qui on ne pouvait pardonner d'en avoir été le promoteur, manifesta une seconde fois, en 1442, et probablement avec plus de sincérité que la première, l'intention d'abdiquer sa dignité. Le conseil s'y refusa encore. On avait exigé de lui le serment de ne plus quitter le dogat. Il était déjà avancé dans la vieillesse, conservant toujours beaucoup de force de tête et de caractère, et jouissant de la gloire d'avoir vu la république étendre au loin les limites de ses domaines pendant son administration.
Au milieu de ses prospérités, de grands chagrins vinrent mettre à l'épreuve la fermeté de son ame.
Son fils, Jacques Foscari, fut accusé, en 1445 d'avoir reçu des présens de quelques princes ou seigneurs étrangers, notamment, disait-on, du duc de Milan, Philippe Visconti. C'était non-seulement une bassesse, mais une infraction des lois positives de la république.
Le conseil des Dix traita cette affaire comme s'il se fût agi d'un délit commis par un particulier obscur. L'accusé fut amené devant ses juges, devant le Doge, qui ne crut pas pouvoir s'abstenir de présider le tribunal. Là, il fut interrogé, appliqué à la question[5], déclaré coupable; et il entendit, de la bouche de son père, l'arrêt qui le condamnait au bannissement perpétuel, et le reléguait à Naples de Romanie, pour y finir ses jours.
[Note 5: _E datagli la corda per avere da lui la verita; chiamato il consiglio de' Dieci colla giunta, nel quale fù messer lo Doge, fù sentenziato_. (Marin Sanuto, _Vite de' Duchi, F. Foscari_.)]
Embarqué sur une galère pour se rendre au lieu de son exil, il tomba malade à Trieste. Les sollicitations du Doge obtinrent, non sans difficulté, qu'on lui assignât une autre résidence. Enfin le conseil des Dix lui permit de se retirer à Trévise, en lui imposant l'obligation d'y rester sous peine de mort, et de se présenter tous les jours devant le gouverneur.
Il y était depuis cinq ans, lorsqu'un des chefs du conseil des Dix fut assassiné. Les soupçons se portèrent sur lui: un de ses domestiques qu'on avait vu à Venise fut arrêté et subit la torture. Les bourreaux ne purent lui arracher aucun aveu. Ce terrible tribunal se fit amener son maître, le soumit aux mêmes épreuves; il résista à tous les tourmens, ne cessant d'attester son innocence[6]. Mais on ne vit dans cette constance que de l'obstination; de ce qu'il taisait le fait, on conclut que ce fait existait: on attribua sa fermeté à la magie, et on le relégua à la Canée. De cette terre lointaine, le banni, digne alors de quelque pitié, ne cessait d'écrire à son père, à ses amis, pour obtenir quelque adoucissement à sa déportation. N'obtenant rien, et sachant que la terreur qu'inspirait le conseil des Dix ne lui permettait pas d'espérer de trouver dans Venise une seule voix qui s'élevât en sa faveur, il fit une lettre pour le nouveau duc de Milan, par laquelle, au nom des bons offices que Sforce avait reçus du chef de la république, il implorait son intervention en faveur d'un innocent, du fils du Doge.
[Note 6: _E fù tormentato nè mai confessò cosa alcuna, pure parve al consiglio de' Dieci di confinarlo in vita alla Canea_. (Ibid.) Voici le texte du jugement: _«Cùm Jacobus Foscari, per occasioneni percussionis et mortis Hermolai Donati, fuit retentus et examinatus, et propter significationes, testificationes, et scripturas quœ habentur contra eum, clare apparet ipsum esse reum criminis prœdicti; sed propter incantationes et verba quœ sibi reperta sunt, de quibus exsistit indicia manifesta, videtur, propter obstinatam mentem suam, non esse possibile extrahere ab ipso illam veritatem, quœ clara est per scripturas et per testificationes, quoniam in fune aliquam nec vocem, nec gemitum, sed solum intra dentes voces ipse videtur et auditur infra se loqui_, etc.... _Tamen non est standum in istis terminis, propter honorem status nostri et pro multis respectibus, prœsertìm quòd regimen nostrum occupatur in hac re, et qui interdictum est ampliùs progredere; vadit pars quòd dictus Jacobus Foscari, propter ea quœ habentur de illo, mittatur in confinium in civitate Caneœ_, etc.» Notice sur le procès de Jacques Foscari, dans un volume intitulé, _Raccolta di memorie storiche e annedote, per formar la Storia dell' eccellentissimo consiglio de' Dieci dalla sua prima istituzione sino a' giorni nostri, con le diverse variazioni e riforme nelle varie epoche successe_. (Archives de Venise.)]
Cette lettre, selon quelques historiens, fut confiée à un marchand qui avait promis de la faire parvenir au duc, mais qui, trop averti de ce qu'il avait à craindre en se rendant l'intermédiaire d'une pareille correspondance, se hâta, en débarquant à Venise, de la remettre au chef du tribunal. Une autre version, qui paraît plus sûre, rapporte que la lettre fut surprise par un espion, attaché aux pas de l'exilé[7].
[Note 7: La notice citée ci-dessus, qui rapporte les actes de cette procédure.]
Ce fut un nouveau délit dont on eut à punir Jacques Foscari. Réclamer la protection d'un prince étranger était un crime dans un sujet de la république. Une galère partit sur-le-champ pour l'amener dans les prisons de Venise. À son arrivée, il fut soumis à l'estrapade[8]. C'était une singulière destinée pour le citoyen d'une république et pour le fils d'un prince, d'être trois fois dans sa vie appliqué à la question. Cette fois la torture était d'autant plus odieuse, qu'elle n'avait point d'objet, le fait qu'on avait à lui reprocher étant incontestable.
[Note 8: _Ebbe prima par sapere la verità trenta squassi di corda_. (Marin Sanuto, _Vite de' Duchi, F. Foscari_.)]
Quand on demanda à l'accusé, dans les intervalles que les bourreaux lui accordaient, pourquoi il avait écrit la lettre qu'on lui produisait, il répondit que c'était précisément parce qu'il ne doutait pas qu'elle ne tombât entre les mains du tribunal, que toute autre voie lui avait été fermée pour faire parvenir ses réclamations, qu'il s'attendait bien qu'on le ferait amener à Venise, mais qu'il avait tout risqué pour avoir la consolation de voir sa femme, son père et sa mère encore une fois.
Sur cette naïve déclaration, on confirma sa sentence d'exil; mais on l'aggrava, en ajoutant qu'il serait retenu en prison pendant un an. Cette rigueur dont on usait envers un malheureux, était sans doute odieuse; mais cette politique, qui défendait à tous les citoyens de faire intervenir des étrangers dans les affaires intérieures de la république, était sage. Elle était chez eux une maxime de gouvernement et une maxime inflexible. L'historien Paul Morosini[9] a conté que l'empereur Frédéric III, pendant qu'il était l'hôte des Vénitiens, demanda, comme une faveur particulière, l'admission d'un citoyen dans le grand conseil, et la grâce d'un ancien gouverneur de Candie; gendre du Doge, et banni par sa mauvaise administration, sans pouvoir obtenir ni l'une ni l'autre.
[Note 9: _Historia di Venezia_, lib. 23.]
Cependant on ne put refuser au condamné la permission de voir sa femme, ses enfans, ses parens, qu'il allait quitter pour toujours. Cette dernière entrevue même fut accompagnée de cruauté, par la sévère circonspection qui retenait les épanchemens de la douleur paternelle et conjugale. Ce ne fut point dans l'intérieur de leur appartement, ce fut dans une des grandes salles du palais, qu'une femme, accompagnée de ses quatre fils, vint faire les derniers adieux à son mari; qu'un père octogénaire, et la dogaresse accablée d'infirmités, jouirent un moment de la triste consolation de mêler leurs larmes à celles de leur exilé. Il se jeta à leurs genoux en leur tendant des mains disloquées par la torture, pour les supplier de solliciter quelque adoucissement à la sentence qui venait d'être prononcée contre lui. Son père eut le courage de lui répondre: «Non, mon fils, respectez votre arrêt, et obéissez sans murmure à la seigneurie[10].» À ces mots, il se sépara de l'infortuné, qui fut sur-le-champ embarqué pour Candie.
[Note 10: Marin Sanuto, dans sa Chronique, _Vite de' Duchi_, se sert ici, sans en avoir eu l'intention, d'une expression assez énergique: «_Il Doge era vecchio, in decrepita eta, et camminava con una mazzetta: É quando gli ando parlogli molto constantemente che parea che non fosse suo figliuolo, licet fosse figliuolo unico, e Jacopo disse, Messer padre, vi prego che procuriate per me, acciocchè io torni a casa mia. Il Doge disse: Jacopo, va e obbedisci a quello che vuole la terra, e non cercar più oltre_.»]
L'antiquité vit avec autant d'horreur que d'admiration un père condamnant ses fils évidemment coupables. Elle hésita pour qualifier de vertu sublime ou de férocité cet effort qui paraît au-dessus de la nature humaine[11]; mais ici, où la première faute n'était qu'une faiblesse, où la seconde n'était pas prouvée, où la troisième n'avait rien de criminel, comment concevoir la constance d'un père qui voit torturer trois fois son fils unique, qui l'entend condamner sans preuves, et qui n'éclate pas en plaintes; qui ne l'aborde que pour lui montrer un visage plus austère qu'attendri, et qui, au moment de s'en séparer pour jamais, lui interdit les murmures et jusqu'à l'espérance? Comment expliquer une si cruelle circonspection, si ce n'est en avouant, à notre honte, que la tyrannie peut obtenir de l'espèce humaine les mêmes efforts que la vertu? La servitude aurait-elle son héroïsme comme la liberté?
[Note 11: «Cela fut un acte que l'on ne sçaurait ni suffisament louer, ny assez blasmer: car, ou c'estait une excellence de vertu qui rendait ainsi son cœur impassible, ou une violence de passion qui le rendait insensible; dont ne l'une ne l'autre n'est chose petite, ains surpassant l'ordinaire d'humaine nature, et tenant ou de la divinité ou de la bestialité. Mais il est plus raisonnable que le jugement des hommes s'accorde à sa gloire, que la faiblesse des jugeants fasse descroire sa vertu. Mais pour lors'quand il se fut retiré, tout le monde demoura sur la place; comme transy d'horreur et de frayeur par un long temps sans mot dire, pour avoir veu ce qui avait été fait.»
(PLUTARQUE, _Valérius Publicola_.)]
Quelque tems après ce jugement, on découvrit le véritable auteur de l'assassinat dont Jacques Foscari portait la peine; mais il n'était plus tems de réparer cette atroce injustice, le malheureux était mort dans sa prison.
Il me reste à raconter les suites des malheurs du père. L'histoire les attribue à l'impatience qu'avaient ses ennemis et ses rivaux de voir vaquer sa place. Elle accuse formellement Jacques Lorédan, l'un des chefs du conseil des Dix, de s'être livré contre ce vieillard aux conseils d'une haine héréditaire, et qui depuis long-tems divisait leurs maisons[12].
[Note 12: Je suis principalement dans ce récit une relation manuscrite de la déposition de François Foscari, qui est dans le volume intitulé, _Raccolta di memorie storiche e annedote, per formar la Storia dell' eccellentissimo consiglio de' Dieci_. (Archives de Venise.)]
François Foscari avait essayé de la faire cesser, en offrant sa fille à l'illustre amiral P. Lorédano, pour un de ses fils. L'alliance avait été rejetée, et l'inimitié s'en était accrue. Dans tous les conseils, dans toutes les affaires, le Doge trouvait toujours les Lorédano prêts à combattre ses propositions ou ses intérêts. Il lui échappa un jour de dire qu'il ne se croirait réellement prince que lorsque Pierre Lorédano aurait cessé de vivre. Cet amiral mourut quelque tems après d'une incommodité assez prompte qu'on ne put expliquer. Il n'en fallut pas davantage aux malveillans pour insinuer que François Foscari, ayant désiré cette mort, pouvait bien l'avoir hâtée.
Ces bruits s'accréditèrent encore lorsqu'on vit aussi mourir subitement Marc Lorédan, frère de Pierre, et cela dans le moment où, en sa qualité d'avogador, il instruisait un procès contre André Donato, gendre du Doge, accusé de péculat. On écrivit sur la tombe de l'amiral, qu'il avait été enlevé à la patrie par le poison.
Il n'y avait aucune preuve, aucun indice contre François Foscari, aucune raison même de le soupçonner. Quand sa vie entière n'aurait pas démenti une imputation aussi odieuse, il savait que son rang ne lui promettait ni l'impunité ni même l'indulgence. La mort tragique de l'un de ses prédécesseurs l'en avertissait, et il n'avait que trop d'exemples domestiques du soin que le conseil des Dix prenait d'humilier le chef de la république.
Cependant Jacques Lorédan, fils de Pierre, croyait ou feignait de croire avoir à venger les pertes de sa famille[13]. Dans ses livres de comptes (car il faisait le commerce, comme à cette époque presque tous les patriciens), il avait inscrit de sa propre main le Doge au nombre de ses débiteurs, «pour la mort, y était-il dit, de mon père et de mon oncle[14]». De l'autre côté du registre, il avait laissé une page en blanc, pour y faire mention du recouvrement de cette dette; et en effet, après la perte du Doge, il écrivit sur son registre: «Il me l'a payée, _l'ha pagata_.»
[Note 13: _Hasce tamen injurias, quamvis imaginarias, non tam ad animum revocaverat Jacobus Lauredanus defunctorum nepos, quam in abecedarium vindictam opportunam_.
(PALAZZI, _Fasti ducales_.)]
[Note 14: Note ci-contre, et l'histoire vénitienne de Vianolo.]
Jacques Lorédan fut élu membre du conseil des Dix, en devint un des trois chefs, et se promit bien de profiter de cette occasion pour accomplir la vengeance qu'il méditait.
Le Doge, en sortant de la terrible épreuve qu'il venait de subir pendant le procès de son fils, s'était retiré au fond de son palais; incapable de se livrer aux affaires, consumé de chagrins, accablé de vieillesse, il ne se montrait plus en public, ni même dans les conseils. Cette retraite, si facile à expliquer dans un vieillard octogénaire si malheureux, déplut aux décemvirs, qui voulurent y voir un murmure contre leurs arrêts.
Lorédan commença par se plaindre devant ses collègues du tort que les infirmités du Doge, son absence dans le conseil, apportaient à l'expédition des affaires; il finit par hasarder, et réussit à faire la proposition de le déposer. Ce n'était pas la première fois que Venise avait pour prince un homme dans la caducité; l'usage et les lois y avaient pourvu: dans ces circonstances, le Doge était suppléé par le plus ancien du conseil. Ici, cela ne suffisait pas aux ennemis de Foscari. Pour donner plus de solennité à la délibération, le conseil des Dix demanda une adjonction de vingt-cinq sénateurs; mais comme on n'en énonçait pas l'objet, et que le grand conseil était loin de le soupçonner, il se trouva que Marc Foscari, frère du Doge, leur fut donné pour l'un des adjoints. Au lieu de l'admettre à la délibération, on enferma ce sénateur dans une chambre séparée, et on lui fit jurer de ne jamais parler de cette exclusion qu'il éprouvait, en lui déclarant qu'il y allait de sa vie; ce qui n'empêcha pas qu'on n'inscrivit son nom au bas du décret, comme s'il y eût pris part[15].
[Note 15: Il faut cependant remarquer que, dans la notice où l'on raconte ce fait, la délibération est rapportée, que les vingt-cinq adjoints y sont nommés, et que le nom de Marc Foscari ne s'y trouve pas.]
Quand on en vint à la délibération, Lorédan la provoqua en ces termes[16]: «Si l'utilité publique doit imposer silence à tous les intérêts privés, je ne doute pas que nous ne prenions aujourd'hui une mesure que la patrie réclame, que nous lui devons. Les états ne peuvent se maintenir dans un ordre de choses immuable: vous n'avez qu'à voir comme le nôtre est changé, et combien il le serait davantage s'il n'y avait une autorité assez ferme pour y porter remède. J'ai honte de vous faire remarquer la confusion qui règne dans les conseils, le désordre des délibérations, l'encombrement des affaires, et la légèreté avec laquelle les plus importantes sont décidées; la licence de notre jeunesse, le peu d'assiduité des magistrats, l'introduction de nouveautés dangereuses. Quel est l'effet de ces désordres? de compromettre notre considération. Quelle en est la cause? l'absence d'un chef capable de modérer les uns, de diriger les autres, de donner l'exemple à tous, et de maintenir la force des lois.
[Note 16: Cette harangue se lit dans la notice citée ci-dessus.]
«Où est le tems où nos décrets étaient aussitôt exécutés que rendus; où François Carrare se trouvait investi dans Padoue, avant de pouvoir être seulement informé que nous voulions lui faire la guerre? Nous avons vu tout le contraire dans la dernière guerre contre le duc de Milan. Malheureuse la république qui est sans chef!
«Je ne vous rappelle pas tous ces inconvéniens et leurs suites déplorables pour vous affliger, pour vous effrayer; mais pour vous faire souvenir que vous êtes les maîtres, les conservateurs de cet état fondé par vos pères, et de la liberté que nous devons à leurs travaux, à leurs institutions. Ici, le mal indique le remède. Nous n'avons point de chef, il nous en faut un. Notre prince est notre ouvrage, nous avons donc le droit de juger son mérite quand il s'agit de l'élire, et son incapacité quand elle se manifeste. J'ajouterai que le peuple, encore bien qu'il n'ait pas le droit de prononcer sur les actions de ses maîtres, apprendra ce changement avec transport. C'est la Providence, je n'en doute pas, qui lui inspire elle-même ces dispositions, pour vous avertir que la république réclame cette résolution, et que le sort de l'état est en vos mains.»
Ce discours n'éprouva que de timides contradictions; cependant la délibération dura huit jours. L'assemblée, ne se jugeant pas aussi sûre de l'approbation universelle que l'orateur voulait le lui faire croire, désirait que le Doge donnât lui-même sa démission. Il l'avait déjà proposée deux fois, et on n'avait pas voulu l'accepter.
Aucune loi ne portait que le prince fût révocable: il était au contraire à vie; et les exemples qu'on pouvait citer de plusieurs Doges déposés prouvaient que de telles révolutions avaient été le résultat d'un mouvement populaire.
Mais, d'ailleurs, si le Doge pouvait être déposé, ce n'était pas assurément par un tribunal composé d'un petit nombre de membres, institué pour punir les crimes, et nullement investi du droit de révoquer ce que le corps souverain de l'état avait fait.
Cependant le tribunal arrêta que les six conseillers de la seigneurie, et les chefs du conseil des Dix, se transporteraient auprès du Doge, pour lui signifier que l'excellentissime conseil avait jugé convenable qu'il abdiquât une dignité dont son âge ne lui permettait plus de remplir les fonctions. On lui donnait 1500 ducats d'or pour son entretien, et vingt-quatre heures pour se décider[17].
Foscari répondit sur-le-champ avec beaucoup de gravité, que deux fois il avait voulu se démettre de sa charge; qu'au lieu de le lui permettre, on avait exigé de lui le serment de ne plus réitérer cette demande; que la Providence avait prolongé ses jours pour l'éprouver et pour l'affliger, et que cependant on n'était pas en droit de reprocher sa longue vie à un homme qui avait employé quatre-vingt-quatre ans au service de la république; qu'il était prêt encore à lui sacrifier sa vie; mais que, pour sa dignité, il la tenait de la république entière, et qu'il se réservait de répondre sur ce sujet quand la volonté générale serait légalement manifestée.
Le lendemain, à l'heure indiquée, les conseillers et les chefs des Dix se présentèrent. Il ne voulut pas leur donner d'autre réponse. Le conseil s'assembla sur-le-champ, lui envoya demander encore une fois sa résolution, séance tenante; et, la réponse ayant été la même, on prononça que le Doge était relevé de son serment et déposé de sa dignité; on lui assignait une pension de 1500 ducats d'or, en lui enjoignant de sortir du palais dans huit jours, sous peine de voir tous ses biens confisqués[18].
[Note 17: Ce décret est rapporté textuellement dans la notice.]
[Note 18: La notice rapporte aussi ce décret.]