Uvres Completes De Lord Byron Tome 08 Comprenant Ses Memoires P

Chapter 3

Chapter 33,918 wordsPublic domain

MARINA.

Je l'ignore, et ne m'en inquiète pas:--en Syrie, en Égypte, chez les Turcs, partout où nous pourrons respirer libres, et vivre loin de l'œil des espions, affranchis des édits de vos inquisiteurs d'état.

LE DOGE.

Ainsi vous consentiriez à faire de votre époux un renégat, à le transformer en traître?

MARINA.

Non, il ne l'est pas! c'est la patrie qui se trahit elle-même en rejetant son meilleur, son plus intrépide citoyen. La pire des trahisons, c'est la tyrannie. Penses-tu donc qu'il n'y ait de rebelles que les esclaves? Le prince qui viole ou néglige ses devoirs est un brigand à plus juste titre qu'un chef de bandits.

LE DOGE.

Je ne puis me reprocher quelque déloyauté de ce genre.

MARINA.

Non; car tu observes et respectes des lois près desquelles celles du vieux Dracon seraient un code de miséricorde.

LE DOGE.

Ces lois existaient avant moi: je ne les ai pas faites. Si je n'étais qu'un sujet, je trouverais moyen de réclamer quelque amélioration parmi elles; mais comme prince, jamais je ne songerai, au prix de ma vie et du salut des miens, à changer la charte dont nos pères m'ont transmis le dépôt.

MARINA.

Est-ce donc pour la ruine de leurs enfans qu'ils te l'ont transmis?

LE DOGE.

Venise, sous le joug de pareilles lois s'est élevée au point où nous la voyons,--à celui d'une république digne de rivaliser en hauts faits, en durée, en puissance, et je puis ajouter en gloire (car nous avons eu aussi parmi nous des ames romaines), avec tout ce que l'histoire nous rappelle des plus beaux tems de Carthage et de Rome, alors que le peuple régnait par le sénat.

MARINA.

Dites plutôt, fléchissait sous la verge implacable de l'oligarchie.

LE DOGE.

Peut-être; mais enfin c'est ainsi qu'il parvint à réduire le monde. Or, dans un tel état, qu'un individu soit le plus riche de son rang, ou le plus humble de ses concitoyens, son importance disparaît devant le grand but que l'on se propose, tant qu'on ne l'a pas perdu de vue.

MARINA.

Cela veut dire que vous êtes plutôt Doge que père.

LE DOGE.

Cela veut dire que je suis citoyen avant d'être l'un ou l'autre. Si pendant nombre de siècles nous n'avions pas eu des milliers de pareils citoyens, si nous n'en avions plus, Venise aurait cessé d'être une cité.

MARINA.

Maudite la cité où la voix des lois étouffe celle de la nature!

LE DOGE.

J'aurais autant de fils que j'ai d'années, je les donnerais tous, non sans douleur, mais je les donnerais dans l'intérêt de l'état, et pour obéir à ses exigences; je les sacrifierais sur les flots, sur les champs de bataille, ou s'il le fallait, hélas! comme déjà il l'a fallu, je les abandonnerais à l'ostracisme, à l'exil, aux chaînes, en un mot à tout ce qu'on pourrait leur imposer de pire.

MARINA.

Et c'est là du patriotisme! pour moi, je n'y vois que la plus odieuse barbarie. Laissez-moi rejoindre mon mari; avec tous leurs soupçons, le sage conseil des Dix aura peine à combattre contre la faiblesse d'une femme, et à lui refuser un moment d'accès dans sa prison.

LE DOGE.

Je puis prendre sur moi d'ordonner que l'on vous laisse pénétrer jusqu'à lui.

MARINA.

Et que dirai-je à Foscari de son père?

LE DOGE.

Qu'il sait obéir aux lois.

MARINA.

Rien de plus? Ne voulez-vous pas le voir avant qu'il ne parte? ce serait peut-être pour la dernière fois.

LE DOGE

La dernière!--mon enfant!--le dernier de mes enfans; la dernière fois que je le verrai! Dites-lui que je me rendrai près de lui.

(Ils sortent.)

FIN DU DEUXIÈME ACTE.

ACTE III.

SCÈNE PREMIÈRE.

(La prison de Jacopo Foscari.)

JACOPO FOSCARI, seul.

Pas de jour, si ce n'est cette faible lueur qui me laisse apercevoir des murs où ne retentirent jamais que les accens de la douleur, les soupirs des prisonniers, le bruit des pieds chargés de fers, l'agonie de la mort, les imprécations du désespoir! Voilà donc pourquoi je revins à Venise, soutenu, il est vrai, par une sorte d'espérance que le tems, qui ronge jusqu'au marbre, aurait arraché la haine du cœur des hommes. Hélas! j'éprouvai qu'il n'en était rien; c'est ici que le mien va se consumer, lui qui ne battit jamais sans regretter Venise, et soupirer après elle comme la colombe éloignée de son nid, alors qu'elle s'élance dans l'air pour rejoindre sa jeune famille. Mais quels caractères sont tracés sur ces inexorables murailles? (Il s'approche du mur.) Le rayon de jour me permettra-t-il de les distinguer? Ah! ce sont des noms; ceux de mes tristes prédécesseurs dans ces lieux, l'époque de leur désespoir, la courte expression d'un chagrin insupportable pour la plupart. Comme une épitaphe, cette page de pierre reproduit leur histoire, et le récit du malheureux captif est gravé sur les barreaux de sa prison, comme les souvenirs de l'amant sur l'écorce de quelque grand arbre confident de son nom et de celui de sa maîtresse. Hélas! plusieurs de ces noms me sont connus; ils sont néfastes comme le mien que je vais mettre à leur suite, bien digne de figurer dans une chronique que ne peuvent jamais lire ou écrire d'autres êtres que des infortunés.

(Il trace son nom.--Entre un familier des Dix.)

LE FAMILIER.

Je vous apporte de la nourriture.

JACOPO FOSCARI.

Déposez-la, je vous prie; je n'ai pas faim; mais je sens mes lèvres desséchées:--de l'eau!

LE FAMILIER.

En voici.

JACOPO FOSCARI, après avoir bu.

Je vous remercie; je suis mieux.

LE FAMILIER.

J'ai ordre de vous apprendre que l'on a sursis à votre jugement définitif.

JACOPO FOSCARI.

Jusqu'à quand?

LE FAMILIER.

Je l'ignore.--J'ai de plus reçu l'ordre de laisser parvenir jusqu'à vous votre noble épouse.

JACOPO FOSCARI.

Ah! ils se ralentissent donc?--j'avais cessé de l'espérer: il était tems.

(Entre Marina.)

MARINA.

Mon bien-aimé!

JACOPO FOSCARI, l'embrassant.

Ma chère femme, ma seule amie! quel bonheur!

MARINA.

Nous ne nous séparerons plus.

JACOPO FOSCARI.

Comment! voudrais-tu partager un cachot?

MARINA.

Oui; la torture, la tombe, tout!--tout avec toi; mais la tombe la dernière de toutes, car là nous ne saurions plus que nous sommes réunis: néanmoins je la partagerais plutôt encore qu'une séparation nouvelle; c'est déjà trop d'avoir survécu à la première. Comment te trouves-tu? tes pauvres membres? Hélas! pourquoi le demander? ta pâleur--

JACOPO FOSCARI.

C'est la joie de te revoir sitôt, et sans m'y attendre encore, qui a fait refluer le sang vers mon cœur, et rendu mes joues comme les tiennes; car toi aussi, tu es pâle, chère Marina.

MARINA.

C'est le reflet de cette éternelle prison, où jamais ne pénétra un rayon de soleil; c'est la triste et mourante lueur de la torche du familier, qui semble favoriser l'obscurité au lieu de la dissiper, en ajoutant aux vapeurs du cachot un nuage sulfureux qui ternit tous les objets, même tes yeux;--mais non, tes yeux brillent--oh! comme ils étincellent!

JACOPO FOSCARI.

Et les tiens!--mais cette torche m'empêche de voir.

MARINA.

Et sans elle j'aurais encore moins vu. Peux-tu donc distinguer ici quelque chose?

JACOPO FOSCARI.

D'abord rien; mais le tems et l'habitude m'ont rendu familier avec l'obscurité: la plus faible lueur qui pénètre à travers les crevasses de ces murs battus des vents, enivre plus mes yeux que tout l'éclat du soleil quand il dore orgueilleusement toutes les tourelles du monde, sauf pourtant celles de Venise. À l'instant même où tu es entrée, j'étais occupé à écrire.

MARINA.

Quoi donc?

JACOPO FOSCARI.

Mon nom. Regarde, le voici, placé à la suite du nom de celui qui m'a précédé dans ces lieux, si les dates de cachot ne sont pas trompeuses.

MARINA.

Et celui-là, qu'est-il devenu?

JACOPO FOSCARI.

Ces murs gardent le silence sur la fin de leurs victimes, et par là ils semblent nous en avertir. Jamais murs plus insensibles ne pesèrent sur les mortels, si ce n'est sur les morts, ou sur ceux qui ne vont pas tarder à l'être. Tu demandes ce qu'il est devenu? que serai-je devenu moi-même? on le demandera bientôt, on n'obtiendra que la même réponse:--un doute, un soupçon douloureux,--à moins que tu ne racontes mes infortunes.

MARINA.

Moi, _parler_ de toi?

JACOPO FOSCARI.

Pourquoi non? alors mon nom serait dans toutes les bouches. La tyrannie du silence n'est pas éternelle; on peut étouffer la vérité, mais le murmure des hommes justes soulève bientôt toutes les entrailles, même celles d'un vivant tombeau. Je n'ai pas d'incertitude sur ma mémoire, mais sur ma mort, et je ne redoute ni l'une ni l'autre.

MARINA.

Ta vie est en sûreté.

JACOPO FOSCARI.

Et ma liberté?

MARINA.

C'est l'ame qui seule devrait pouvoir la donner.

JACOPO FOSCARI.

Voilà un beau mot, mais ce n'est qu'un mot; une mélodie bien pénétrante, mais aussi bien passagère. L'ame sans doute est beaucoup, mais ce n'est pas tout. C'est l'ame qui m'a donné la force de courir le risque de la mort, et de subir des tortures bien plus cruelles que la mort (si la mort n'est qu'un profond sommeil), sans un gémissement, ou du moins avec un cri qui faisait pâlir mes juges encore plus que moi. Mais enfin ce n'est pas tout; il est des choses dont l'ame ne peut tempérer l'horreur,--et tel est cet étroit cachot, où je dois respirer pendant longues années.

MARINA.

Hélas! un étroit cachot, voilà tout ce qui t'appartient de ce vaste empire dont ton père est le souverain.

JACOPO FOSCARI.

Cette pensée ajoute encore à mes souffrances. Mon sort est commun à plusieurs: les captifs ne sont pas rares; mais il n'en est pas qui languissent comme moi aussi près du palais de leur père. Quelquefois cependant, mon cœur, à cette idée, se relève; l'espérance glisse jusqu'à moi de ces épaisses lueurs peuplées de poudreux atômes, le seul jour que je connaisse; car, excepté la torche du geolier et une sorte de lampyris, qui la dernière nuit est venue se prendre dans les filets de cette énorme araignée, je n'ai rien vu qui eût quelque apparence de rayon. Hélas! je sais quelle force l'ame peut nous communiquer; je le sais, j'en ai fait preuve devant les hommes; mais elle ne résiste pas à la solitude, et je sens que mon esprit est fait pour la société.

MARINA.

Je ne te quitterai plus.

JACOPO FOSCARI.

Ah! s'il en était ainsi! mais jamais ils ne l'ont accordé,--ils ne l'accorderont pas, et je resterai seul. Pas d'êtres vivans,--pas de livres,--cette image trompeuse des mortels trompeurs. J'aurais voulu que ces vestiges de l'espèce humaine, qu'ils appellent annales, histoires, ce que vous voudrez, et ce qu'ils lèguent aux générations suivantes comme autant de portraits fidèles; j'aurais voulu, dis-je, qu'elles s'ouvrissent pour moi: on me l'a refusé. Aussi j'ai dirigé mon étude vers ces murailles, peinture de l'histoire vénitienne plus fidèle, avec toutes ses lacunes, ses obscurités sinistres, que n'est la salle bâtie à quelques pas de là, où sont renfermés les cent portraits des Doges et le récit de leurs actions.

MARINA.

Je viens t'apprendre ce qu'ils viennent de décider dans leur dernier conseil.

JACOPO FOSCARI.

Je le sais:--regarde.

(Il indique du doigt ses membres, comme pour rappeler la question qu'il a subie.)

MARINA.

Non, non,--ce n'est plus cela: leur cruauté même s'est ralentie.

JACOPO FOSCARI.

En quoi donc?

MARINA.

Tu retournes à Candie.

JACOPO FOSCARI.

Adieu donc ma dernière espérance! Je pouvais endurer mon cachot: c'était encore Venise; je pouvais supporter la torture: il y avait dans mon air natal quelque chose qui ranimait mes forces, comme, sur l'océan, le vaisseau battu des orages se soutient pourtant encore à la hauteur des vagues, et continue fièrement sa course. Mais _là-bas_, dans cette île maudite d'esclaves, de prisonniers et de mécréans, mon ame, telle qu'un bâtiment naufragé, se brise dans mon sein; et si l'on m'y renvoie, je périrai dans une cruelle agonie.

MARINA.

Mais _ici_?

JACOPO FOSCARI.

Je périrai de même;--mais en moins de tems, et moins péniblement. Eh quoi! prétendent-ils donc me refuser le tombeau de mes pères, aussi bien que leur demeure et leur héritage?

MARINA.

Écoute, Foscari: j'ai sollicité la permission de t'accompagner dans ton exil, mais je ne partage pas ton désespoir. Cet amour que tu conserves pour une terre ingrate et tyrannique est une passion, et non du patriotisme. Pour moi, si je pouvais revoir le calme dans tes traits, s'il nous était permis de profiter de la douce liberté de l'air et de la terre, peu m'importeraient les climats et les pays. Cette multitude de palais et de prisons n'est pas un Éden; ses premiers habitans étaient de misérables proscrits.

JACOPO FOSCARI.

Oui, je sens qu'ils devaient être bien misérables!

MARINA.

Et cependant, vois: refoulés par les Tartares dans ces îles étroites, et soutenus par cette énergie antique (tout ce qui leur restait de l'héritage de Rome), ils parvinrent à créer, par degrés, une Rome flottante. Ton courage sera-t-il donc au-dessous d'une infortune qui tant de fois devint l'occasion d'une grande prospérité?

JACOPO FOSCARI.

Ah! si j'étais sorti de ma patrie, cherchant, comme les anciens patriarches, une autre contrée, suivi comme eux de leurs familles et de leurs troupeaux; si j'avais été exilé, comme les juifs, de Sion, ou, comme nos pères chassés par Attila, des belles campagnes de l'Italie, j'aurais sans doute encore donné quelques pleurs à mon ancienne contrée, quelques pensées amères: mais bientôt je me serais relevé; et de concert avec les miens, qui n'auraient pas cessé de m'entourer, j'aurais créé une nouvelle patrie, une autre chose publique: peut-être alors aurais-je supporté mon sort--bien que je n'ose l'assurer!

MARINA.

Pourquoi pas? c'est le sort de tant de milliers d'hommes! tant d'autres le supporteront encore!

JACOPO FOSCARI.

Oui;--mais l'on nous parle uniquement de ceux qui, dans une nouvelle terre, ont survécu à leurs maux; de leur nombre, de leur succès: qui aurait pu compter les cœurs brisés en silence par cet exil? Qui pourrait compter les victimes de cette maladie[1] qui, de l'impitoyable mer, semble tout d'un coup faire jaillir les belles campagnes de la patrie; qui les représente si fidèlement aux yeux malades du malheureux proscrit, qu'on peut difficilement l'empêcher de se précipiter devant l'image trompeuse? Rappelez-vous cette mélodie traînante[2] qui, tout d'un coup, ranime les regrets passionnés du montagnard éloigné de ses hauteurs couronnées de neige et de nuages; il s'abandonne à ses regrets, mais il porte le poison dans ses veines, et bientôt il expire de désespoir. Vous appelez cela de _la faiblesse_! c'est de la force; c'est la source de tous les sentimens généreux: qui n'aime pas sa patrie est incapable de rien aimer.

[Note 1: La calenture.]

[Note 2: Allusion à l'air suisse (le _ranz des vaches_) et à ses effets.]

MARINA.

Obéis-lui donc, car c'est elle qui te proscrit.

JACOPO FOSCARI.

Oui, c'est elle: et son arrêt pèse sur mon cœur comme la malédiction d'une mère;--l'empreinte en brûle mon front. Ces exilés dont vous me parlez, ils s'éloignaient en foule les mains pressées l'une dans l'autre, pendant la route; et leurs tentes réunies et confondues:--moi, je suis seul.

MARINA.

Non, tu ne le seras plus:--ne vais-je pas avec toi?

JACOPO FOSCARI.

Chère Marina!--et nos enfans?

MARINA.

Pour eux, je crains bien que les soupçons de votre odieuse politique (qui se joue de tous les liens et les brise à son plaisir) ne nous permettent pas de les emmener avec nous.

JACOPO FOSCARI.

Et toi, peux-tu donc les quitter?

MARINA.

Oui, avec bien de la peine; mais je puis les laisser, enfans comme ils sont, pour vous apprendre à l'être moins vous-même; apprenez par-là à étouffer des sentimens sacrés, quand d'autres devoirs plus sacrés encore le commandent: dans ce monde, d'ailleurs, notre premier devoir est de savoir souffrir.

JACOPO FOSCARI.

N'ai-je encore rien supporté?

MARINA.

Beaucoup trop d'une injuste tyrannie, et assez pour vous apprendre à ne pas être épouvanté d'une perspective qui n'a plus rien de pénible, comparée à tout ce que vous avez déjà souffert.

JACOPO FOSCARI.

Ah! je le vois, vous n'avez jamais été proscrite loin de Venise; vous n'avez jamais vu s'éloigner progressivement ses ravissantes tourelles, alors que chaque sillon creusé dans la mer par le vaisseau semble frapper et entr'ouvrir votre cœur; vous n'avez jamais vu le jour s'abaisser sur nos rivages, et les couvrir de son auréole calme et rougissante; puis, ayant rêvé qu'ils vous apparaissaient dans toute leur beauté, vous ne vous êtes jamais réveillée sans les retrouver.

MARINA.

Je partagerai avec vous tout cela. Faisons-nous à l'idée de quitter cette ville bien-aimée (car elle le mérite bien sans doute), et cette prison d'état que vous devez à ses bontés. Nos enfans recevront les soins du Doge et de mes oncles: il faut que nous mettions à la voile avant la nuit.

JACOPO FOSCARI.

Ce terme est bien court. Ne verrai-je donc pas mon père?

MARINA.

Vous le verrez.

JACOPO FOSCARI.

Où?

MARINA.

Ici ou dans l'appartement ducal:--il n'a pas dit où. Que ne supportez-vous votre exil comme il le supporte!

JACOPO FOSCARI.

Oh! ne le blâmez pas. Quelquefois il m'est arrivé de murmurer un instant; mais il ne pouvait pas autrement agir. Le moindre témoignage de pitié ou de sympathie de sa part n'eût fait que rejeter sur ses cheveux blancs le soupçon des Dix, et sur ma tête des malheurs accumulés.

MARINA.

Accumulés! Quels sont donc les tourmens qu'ils vous ont épargnés?

JACOPO FOSCARI.

Celui de quitter Venise sans vous voir, lui ou toi; ils m'auraient interdit ce bonheur, comme la première fois qu'ils m'exilèrent.

MARINA.

Cela est vrai; oui, pour cela, j'avoue ma dette envers la république, et je lui devrai davantage encore quand tous deux nous flotterons sur les libres vagues.--Partons! ah! partons aux extrémités du monde, s'il le faut; mais loin de cette horrible, injuste et--

JACOPO FOSCARI.

Ne la maudissez pas. Quand je me tais, qui ose accuser ma patrie?

MARINA.

Ciel et terre! qui ose l'accuser? le sang de plusieurs millions d'hommes s'élevant au ciel contre elle; les accens de désespoir des esclaves enchaînés, des citoyens dans les cachots, des mères, des épouses, des enfans, des pères, et de tous les sujets courbés sous le joug de dix vieilles têtes; enfin, jusqu'à _ton silence_. Et quand tu pourrais encore alléguer quelque chose en sa faveur, quel autre, dis-moi, voudrait le faire à ta place?

JACOPO FOSCARI.

Songeons, puisqu'il le faut, à notre départ. Mais qui vient ici?

(Entre Lorédano suivi de familiers.)

LORÉDANO, aux familiers.

Retirez-vous, et laissez-moi le flambeau.

(Les familiers se retirent.)

JACOPO FOSCARI.

Noble signor, soyez le bien-venu; je ne croyais pas que ces tristes lieux recevraient jamais l'honneur d'une pareille visite.

LORÉDANO.

Ce n'est pas la première fois que je me trouve dans ces sortes de lieux.

MARINA.

Ni la dernière, si la récompense suivait le mérite. Venez-vous ici pour nous insulter, pour faire l'office d'espion, ou pour demeurer en otage auprès de nous?

LORÉDANO.

Telle n'est pas ma mission, noble dame! je suis envoyé vers votre mari pour lui apprendre le décret des Dix.

MARINA.

L'on a prévenu cet acte de bonté: il le connaît.

LORÉDANO.

Et comment?

MARINA.

Je l'ai informé de l'indulgence de vos collègues, non sans doute avec les délicates précautions que vous aurait suggérées votre naïve sensibilité; mais enfin il la connaît. Si vous venez recevoir nos remerciemens, prenez-les et sortez! L'horreur du cachot est assez profonde sans vous; il s'y rencontre assez de reptiles non moins malfaisans, bien que leur venin soit moins lâche.

JACOPO FOSCARI.

Calmez-vous, je vous prie. À quoi servent de telles paroles?

MARINA.

À lui faire connaître qu'il est connu.

LORÉDANO.

La belle dame doit conserver les priviléges de son sexe.

MARINA.

Signor, j'ai des fils: un jour ils sauront mieux vous remercier.

LORÉDANO.

Vous ferez bien de les élever dans de bons sentimens. Foscari,--vous connaissez donc votre sentence?

JACOPO FOSCARI.

Je retourne à Candie?

LORÉDANO.

Oui,--pour la vie.

JACOPO FOSCARI.

Pour peu de tems.

LORÉDANO.

J'ai dit--pour _la vie_.

JACOPO FOSCARI.

Et je répète--pour peu de tems.

LORÉDANO.

Une année d'emprisonnement à la Cannée,--ensuite la liberté de l'île entière.

JACOPO FOSCARI.

C'est tout un pour moi: cette liberté est à mes yeux comme la prison qui doit la précéder. Est-il vrai que ma femme m'accompagne?

LORÉDANO.

Oui, si elle le veut.

MARINA.

Qui a réclamé pour moi cette justice?

LORÉDANO.

Quelqu'un qui ne fait pas la guerre aux femmes.

MARINA.

Mais qui opprime les hommes. Quoi qu'il en soit, je le remercie de la seule faveur que j'aurais voulu demander ou recevoir de lui ou de ses semblables.

LORÉDANO.

Il reçoit ces remerciemens avec les sentimens de celle qui les lui offre.

MARINA.

Et puissent-ils lui servir en proportion de leur sincérité!--Mais assez.

JACOPO FOSCARI.

Est-ce là, signor, toute votre mission? Songez qu'il nous reste peu de tems pour nous préparer, et que votre présence est pénible pour cette dame, dont la famille est noble comme la vôtre.

MARINA.

Plus noble.

LORÉDANO.

Comment, plus noble?

MARINA.

Oui, car plus généreuse! Nous disons d'un coursier qu'il est _généreux_, quand nous voulons exprimer la pureté de sa race. Je le sais, bien que née à Venise où l'on ne connaît guère que des coursiers de bronze; mais je l'ai appris de ces Vénitiens qui ont abordé sur les côtes d'Égypte, et de l'Arabie leur voisine. Pourquoi donc ne dirions-nous mieux encore: l'_homme généreux_? Si la famille est quelque chose, c'est pour les vertus, plutôt que pour les années qu'elle rappelle; et la mienne, aussi ancienne que la vôtre, est plus recommandable dans ses rejetons. Oh! n'affectez pas de l'indignation,--mais reportez vos yeux en arrière; considérez votre arbre généalogique aux feuillages si verts, aux fruits si mûrs: alors vous serez forcé de rougir d'ancêtres qui rougiraient eux-mêmes d'un fils tel que vous,--cœur aride et dévoré de haine!

JACOPO FOSCARI.

Encore, Marina!

MARINA.

Encore! Ne voyez-vous pas qu'il vient ici pour assouvir sa rage, en reposant sur nos malheurs un dernier regard? laissez-le les partager.

JACOPO FOSCARI.

Cela serait difficile.

MARINA.

Nullement. Il les partage déjà:--c'est en vain qu'il cherche à dérober ses angoisses sous un front de marbre et sous un dédaigneux sourire; il les partage. Quelques mots précis de vérité confondent les suppôts de l'enfer aussi bien que leur maître; j'ai mis un instant son ame à l'épreuve, comme le fera avant peu le feu éternel qui le réclame. Vois comme il recule à ma voix! et cependant il porte en ses mains la mort, les fers et l'exil, qu'il déverse à volonté sur ses semblables. Mais ces armes ne sont pas défensives, car j'ai percé du premier coup son cœur glacé. Je brave ses furieux regards. Nous ne pouvons que mourir; il est plus à plaindre que nous, car il ne peut que vivre, et chaque jour avance l'heure inévitable de son châtiment.

JACOPO FOSCARI.

Vous avez perdu la raison.

MARINA.

Cela peut être; mais quelle est la cause de ce _délire_?

LORÉDANO.

Laissez-la poursuivre; elle ne m'atteint pas.

MARINA.

Vous mentez! Vous veniez ici pour savourer un lâche triomphe, à la vue de notre déplorable situation. Vous veniez pour écouter froidement nos prières,--pour compter nos pleurs et nos sanglots,--pour contempler le naufrage auquel vous aviez réduit mon époux, le fils de votre souverain; en un mot, vous veniez fouler aux pieds la victime,--idée devant laquelle le bourreau recule, lui qui fait horreur à tous les hommes! Qu'en est-il résulté? Nous sommes malheureux, signor; malheureux autant que votre scélératesse et votre soif de vengeance pouvaient le désirer: et cependant, comment _vous trouvez-vous_?

LORÉDANO.

Comme un roc.

MARINA.

Oui, mais frappé de la foudre: ils sont insensibles, mais ils demeurent sillonnés. Allons, Foscari! éloignons-nous, et laissons cet être vil, le seul digne d'habiter ces lieux qu'il a tant de fois peuplés de victimes, mais qui ne seront purifiés qu'à l'instant où ils se fermeront sur lui.

(Entre le Doge.)

JACOPO FOSCARI.