Uvres Completes De Lord Byron Tome 08 Comprenant Ses Memoires P

Chapter 18

Chapter 183,980 wordsPublic domain

20. «Alors il poussa des cris si étourdissans[59] que tous les saints sortirent et le firent entrer. Et le voilà depuis lors qui siége auprès de saint Paul, de pair et compagnon avec ce Paul le parvenu! La peau de saint Barthélemy, qui lui sert d'auréole dans les cieux, après avoir racheté ses péchés sur la terre par le martyre, ne fit pas mieux que cette tête faible et sans cervelle.

[Note 59: Il y a dans le texte _headless_, qui veut dire aussi _sans tête_; mais cette double acception est perdue en français.

(_N. du Tr._)]

21. «Mais s'il l'eût apportée ici sur ses épaules, la chose se serait différemment passée.--Le sentiment de compassion sympathique qu'éprouvèrent les saints, produisit sur eux l'effet d'un charme. Ainsi le ciel souda de nouveau cette tête sur son corps.--Cela peut être fort bien, mais il semble que ce soit chez nous la coutume de renverser tout ce qui se fait de sage là-bas.»

22. L'ange répondit: «Allons, Pierre, ne boudez pas; le roi qui nous arrive a sa tête et tout le reste.--Il n'a jamais très-bien compris ce qu'il faisait, et agissait à peu près comme une marionnette qui se meut par des fils. Il sera jugé comme tout le reste sans doute, ce n'est ni mon affaire ni la vôtre de nous mêler de cela; bornons-nous à remplir notre rôle, qui consiste à faire ce qui nous est ordonné.»

23. Pendant qu'ils parlaient ainsi, la caravane céleste arriva comme un tourbillon de vent traverse les champs de l'espace, ou comme le cygne fend quelque rivière argentée, comme qui dirait le Gange, le Nil, l'Indus, la Tamise ou la Tweed. Au milieu d'elle, un vieux homme avec une vieille ame, l'un et l'autre extrêmement aveugles, s'arrêta devant la porte, et les anges firent asseoir sur un nuage leur compagnon de voyage enveloppé de son drap mortuaire.

24. Mais, derrière cette troupe brillante, dont il fermait la marche, un esprit d'un aspect bien différent agitait ses ailes semblables à des nuages orageux planant sur quelque plage déserte souvent jonchée de débris de naufrage; son front ressemblait à l'océan agité par la tempête. Des pensées sombres et impénétrables avaient imprimé le sceau d'un éternel courroux sur ses traits immortels, et là où s'arrêtait son regard, tout devenait ténèbres.

25. En s'approchant il jeta sur cette porte, dont, ainsi que le péché, il ne devait jamais passer le seuil, un regard plein d'une haine si implacable et tellement surnaturelle, que saint Pierre aurait bien voulu être au-dedans. Ce dernier se mit à chercher dans ses clefs avec beaucoup d'application, suant à grosses gouttes dans sa peau apostolique: bien entendu que sa transpiration n'était que de l'ichor ou quelqu'autre fluide spirituel du même genre.

26. Les chérubins eux-mêmes se rassemblèrent en foule comme des oiseaux qui voyent le faucon prendre son essor, et ils sentirent un frémissement jusqu'au bout de chacune de leurs plumes. Formant un cercle comme la ceinture d'Orion, ils entourèrent leur vieux protégé qui savait à peine où ses gardes célestes l'avaient conduit, quoique ceux-ci en usent poliment avec les ombres royales, car nous avons pu apprendre par plus d'une véridique histoire que les anges étaient tous torys.

27. Les choses étant dans cet état, la porte s'ouvrit tout-à-coup, et la clarté qui en jaillit répandit dans l'espace une teinte de flammes de plusieurs couleurs, dont les reflets arrivant jusqu'à notre petite planète, on vit naître une nouvelle aurore boréale sur le pôle arctique, la même qui apparut au milieu des glaces à l'équipage du capitaine Parry dans le détroit de Melville.

28. Et de cette porte ouverte on vit sortir tout rayonnant un esprit de lumière, majestueux par sa puissance et sa beauté, radieux de gloire comme la bannière flottante revenant victorieuse d'un de ces combats qui changent la face du monde. Il faut que mes humbles comparaisons se composent d'images terrestres, car ici-bas les ténèbres de la chair obscurcissent nos meilleures conceptions, exceptez-en les rêveries de Johanna Southcote ou de Robert Southey.

29. C'était l'archange Michel. Tout le monde sait comment sont faits les anges et les archanges, car il n'y a presque pas un écrivailleur qui n'ait le sien à nous offrir, depuis le chef des démons jusqu'au prince des anges. Nous les voyons aussi sur quelques tableaux d'autels, quoiqu'en vérité ceux-ci ne prouvent guère que personne ait jamais eu de notions antérieures sur ces esprits immortels. Mais c'est aux connaisseurs à indiquer leur mérite.

30. Michel parut donc rayonnant de gloire et de beauté, œuvre digne de celui d'où dérive toute beauté et toute gloire. Il traversa le seuil et s'arrêta; devant lui étaient les jeunes chérubins et le saint à tête grise (quand je dis jeunes, entendons-nous; c'est-à-dire jeunes de figures et non d'âge; car je serais bien fâché d'avancer qu'ils n'étaient pas plus vieux que saint Pierre; je voulais dire seulement qu'ils étaient un peu plus jolis que lui.)

31. Les chérubins et les saints s'inclinèrent devant le chef de la hiérarchie céleste, le premier des esprits angéliques qui eût revêtu l'aspect d'un Dieu saint, sans qu'aucun orgueil se fût glissé dans son cœur divin, au fond duquel aucune pensée, hors celle du service de son créateur, n'osa pénétrer jamais. Tout exalté, tout comblé de gloire qu'il fût, il savait bien n'être que le vice-roi du ciel.

32. Lui et le taciturne esprit des ténèbres se trouvèrent en face. Ils se connaissaient tous deux en bien et en mal, et, malgré leur puissance, aucun des deux ne pouvait oublier dans l'autre son ancien ami et son ennemi futur. Il y avait dans les regards de chacun un mélange de hauteur, d'orgueil et de regret, comme si c'était moins leur volonté que le destin qui les condamnât à la guerre pendant l'éternité, et leur donnait les sphères pour champ clos.

33. Mais ici ils étaient sur un terrain neutre: nous savons par Job que Satan a la faculté de rendre visite au ciel deux ou trois fois par an, et que les fils de Dieu, comme ceux de la terre, doivent lui tenir compagnie. Nous pourrions aussi faire voir d'après le même livre, quelle politesse règne dans la conversation qui a lieu entre les puissances du bien et du mal.--Mais il faudrait pour cela des heures.

34. Et comme ceci n'est pas un traité de théologie, pour discuter, à l'aide de l'hébreu et de l'arabe, si le livre de Job est une allégorie ou un fait, mais bien une narration véridique; je n'emprunte çà et là que ce qui peut écarter le plus léger soupçon d'imposture d'un ouvrage qui est de toute vérité d'un bout à l'autre et aussi exact que toute autre vision.

35. Donc les esprits immortels étaient sur un terrain neutre et devant la porte, de même que sur le seuil de l'Orient se discute la grande cause de la mort, et que c'est de là qu'on expédie les ames dans un monde ou dans l'autre. Michel et son antagoniste avaient donc un air fort civil, quoique cela n'allât pas jusqu'à s'embrasser; mais son altesse ténébreuse et son altesse lumineuse échangèrent mutuellement des regards pleins de politesse.

36. L'archange salua, non comme salue un petit maître de nos jours, mais en s'inclinant gracieusement, à la mode de l'Orient, et portant un de ses bras rayonnans sur l'endroit où l'on suppose que le cœur est placé chez les gens de bien. Il salua Satan comme un égal, pas trop bas, mais avec affabilité. Quant à celui-ci, il aborda son ancien ami avec plus de hauteur, et comme un vieux et pauvre seigneur castillan pourrait aborder un riche bourgeois parvenu.

37. Il ne fit qu'incliner un moment son front diabolique; puis le relevant, il se prépara à soutenir ses droits, et à démontrer comme quoi le roi Georges ne pouvait justifier de ses titres à être exempt des peines éternelles plus que tant d'autres rois cités dans l'histoire, doués d'un meilleur sens et d'un meilleur cœur, et qui, depuis long-tems[60], «pavaient l'enfer de leurs bonnes intentions.»

[Note 60: Cette dernière ligne est une citation.

(_N. du Tr._)]

38. Michel répondit: «Pourquoi en veux-tu à cet homme qui est mort, et amené devant le Seigneur? Quel mal a-t-il fait depuis le commencement de sa vie mortelle? qui te donne le droit de le réclamer? Parle, et que ta volonté soit faite si elle est juste.--Dis; et si, pendant sa carrière terrestre, il a manqué gravement à l'accomplissement de ses devoirs, comme roi et comme homme, il est à toi; sinon, laisse-le passer.»

39. «Michel, répondit le prince de l'air, jusqu'en ces lieux mêmes, et devant la porte de celui que tu sers, je viens réclamer mon sujet; et je prouverai que, de même qu'il fut mon adorateur dans sa poussière, il le sera en esprit: quoique chéri de toi et des tiens, parce qu'aucun penchant pour le vin et la volupté ne se mêla à ses faiblesses, du trône où il était placé, il ne régna sur des millions d'hommes que pour me servir seul.

40. «Regarde cette terre, notre domaine, ou plutôt le mien; jadis elle appartenait à ton maître. Mais je ne m'enorgueillis pas de la conquête de cette misérable planète, et celui que tu sers ne doit pas, hélas! m'envier non plus mon lot. Au milieu de ces myriades de mondes lumineux qui passent devant lui pour lui rendre hommage, il a pu oublier cette pitoyable création d'êtres chétifs dont bien peu me semblent mériter la damnation, excepté leurs rois.

41. «Et même je ne regarde ceux-ci que comme une espèce de redevance pour soutenir mes droits de seigneur; et eussé-je des inclinations contraires, elles seraient, vous le savez bien, superflues. Les hommes sont devenus si méchans que l'enfer lui-même n'a rien de mieux à faire que de les abandonner à eux-mêmes, plus tourmentés et plus frénétiques cent fois par les malédictions qu'ils se donnent. Le ciel ne peut pas les faire meilleurs et je ne saurais les rendre pires.

42. «Regarde sur la terre, te dis-je encore.--Lorsque ce misérable ver de terre, ce vieillard faible, infirme, aveugle et insensé, commença son règne dans tout l'éclat et la fraîcheur de la jeunesse, le monde et lui se présentaient tous deux sous un aspect bien différent. Une grande partie de la terre et des plaines liquides de l'océan le reconnaissaient pour roi.--À travers plus d'une tempête, ses îles avaient surnagé sur l'abîme du tems, car elles étaient l'asile des vertus austères.

43. «Jeune, il arriva au trône; vieux, il le quitte: vois dans quel état il trouva son royaume, et comment il le laissa; consulte ses annales: vois d'abord comment il abandonna le pouvoir à un favori; puis comment la soif de l'or, ce vice du mendiant, qui ne peut remplir que les ames basses, s'empara graduellement de son cœur.--Et quant au reste, jette seulement un coup d'œil sur l'Amérique et la France.

44. «Il est vrai de dire que, depuis le commencement jusqu'à la fin, il ne fut qu'un instrument, et j'ai mis en lieu de sûreté ceux qui s'en servirent. Eh bien! ainsi qu'un instrument qu'il soit consumé! Fouillez dans tous les siècles passés depuis que le genre humain a plié devant un monarque, parcourez toutes les annales sanglantes qui consacrent le crime et le carnage, choisissez le plus criminel des disciples de César, et citez-moi un règne plus abreuvé de sang, plus encombré de morts.

45. «Il ne cessa de faire la guerre à la liberté et aux hommes libres. Les nations comme les particuliers, ses propres sujets, ses ennemis étrangers, tout ce qui prononça le mot de liberté eut George III pour adversaire. Quelle histoire sera jamais plus souillée que la sienne de malheurs publics et individuels! Je lui accorde la continence domestique. Je lui accorde ces vertus passives qui manquent à la plupart des monarques.

46. «Je sais qu'il fut mari constant; je conviens que c'était un homme sobre et décent et un assez bon maître. Tout cela est beaucoup, et bien plus encore sur un trône; de même que la tempérance a bien plus de mérite observée au banquet d'Apicius qu'à la table de l'anachorète. Je lui accorde tout ce que les plus indulgens peuvent lui accorder;--tout cela fut bien quant à lui, mais non pour les millions d'hommes qui le trouvèrent toujours tel que l'oppression pouvait le désirer.

47. «Le Nouveau-Monde se débarrassa de lui. L'ancien gémit encore du sort que lui et les siens lui préparèrent du moins, s'ils ne purent entièrement l'accomplir. Il laissa sur plusieurs trônes des héritiers de ses vices, sans l'être de ses vertus domestiques, qui ont inspiré la compassion pour lui.--Rois fainéans endormis sur le trône de la terre, ou despotes veillant au même poste et qui ont oublié déjà une leçon qu'on leur apprendra de nouveau.--Qu'ils tremblent!

48. «Cinq millions d'hommes de l'église primitive, conservant cette foi qui vous rend puissans sur la terre, implorèrent une partie de ce tout immense qu'ils possédaient jadis--la liberté de leur culte.--Non-seulement votre maître, Michel, mais vous-même, et vous aussi, saint Pierre, il faut que vous ayez une ame de glace si vous n'abhorrez pas l'ennemi de la participation des catholiques à toutes les libertés d'une nation chrétienne.

49. «À la vérité, il leur permit de prier Dieu; mais, comme une conséquence de la prière, il leur refusa la loi qui les aurait placés sur la même base que ceux qui n'adoraient pas les saints.» Ici saint Pierre, faisant un bond hors de sa place, s'écria: «Vous pouvez emmener le prisonnier. Avant que le ciel ouvre ses portes à ce Guelfe, tandis que je suis de garde, je veux être damné moi-même.

50. «J'aimerais mieux changer de place avec Cerbère (et la sienne n'est pas une sinécure), que de voir ce vieux fou, ce vieux bigot de roi parcourir les plaines azurées du ciel.» «Saint, répondit Satan, vous ferez bien de vous venger des maux qu'il a fait souffrir à vos satellites; et si vous étiez disposé à l'échange en question, je tâcherais d'apprivoiser notre Cerbère avec le ciel.»

51. Mais ici Michel intervint: «Bon saint, dit-il, et démon! je vous prie, n'allez pas si vite; vous passez tous deux les bornes de la discrétion. Saint Pierre! vous aviez coutume d'être plus poli, et vous, Satan, excusez la chaleur de ses expressions, et cette condescendance qui le fait descendre au niveau du vulgaire: les saints eux-mêmes quelquefois s'oublient à leur tour.--Avez-vous autre chose à dire?» «Non.» «Eh bien, je vous prierai d'appeler vos témoins.»--

52. Satan se retourna, et agita sa main basanée dont les facultés électriques attirent les nuages de plus loin que nous ne pouvons le comprendre, quoique nous le retrouvions souvent dans notre ciel. Soudain le tonnerre infernal fit trembler la mer et la terre dans toutes les planètes, et les batteries de l'enfer firent jouer cette artillerie dont parle Milton comme d'une des plus sublimes inventions de Satan.

53. Ceci fut un signal pour ces ames damnées qui voient s'étendre les priviléges de leur damnation au-delà du contrôle ordinaire des mondes passés, présens ou futurs. Aucune place ne leur est particulièrement assignée dans les archives de l'enfer; mais ils sont libres d'aller où leur inclination les porte à la poursuite du gibier,--n'en étant ni plus ni moins damnés.

54. Ils sont fiers de ce privilége, et ils ont raison de l'être.--C'est une espèce de chevalerie, ou de clef d'or attachée à leur ceinture, ou quelqu'association du même genre, ou bien encore une entrée dans les petits appartemens. J'emprunte mes comparaisons à la chair étant chair moi-même. Que les esprits immortels ne soient pas choqués de ces similitudes basses et vulgaires! Nous savons qu'ils occupent là-haut des postes bien plus exaltés.

55. Lorsque le formidable signal vola du ciel à l'enfer, séparés par une distance dix millions de fois plus grande environ que celle qui existe entre notre globe et le soleil, et il nous est facile de calculer à une seconde près combien de tems il fallut pour cela, car chaque rayon qui se fraye une voie pour dissiper les brouillards de Londres et qui dore faiblement ses clochers à peu près trois fois par an, quand l'été n'est pas trop rigoureux.

56. J'ai dit que je pouvais faire ce calcul.--Il fallut donc une demi-minute.--Je sais qu'il faut plus de tems aux rayons solaires pour faire leurs préparatifs de voyage et se mettre en route, mais aussi leur télégraphe est bien moins sublime, et s'ils joutaient à la course contre les courriers de Satan partis pour leurs climats, ils ne gagneraient pas: Il faut au soleil des années pour que chacun de ses rayons regagne le point d'où il est parti, il ne faut pas au diable une demi-journée.

57. À l'extrémité de l'horizon parut une petite tache, de la grandeur environ d'une demi-couronne; j'ai vu quelquefois dans les cieux quelque chose de semblable étant sur la mer Égée, avant une rafale. Bientôt grossissant, cet objet changea de forme, et, semblable à un vaisseau aérien, paraissait louvoyer, et _se gouvernait_ ou _était gouverné_, je ne suis pas bien sûr de la correction de cette dernière phrase qui fait clocher la stance.

58. Au surplus, choisissez entre les deux. Bientôt cet objet ressembla à un nuage, et c'en était un en effet, un nuage de témoins, et quel nuage! La terre ne vit jamais de nuées de sauterelles aussi nombreuses que celles qui couvraient en ce moment le ciel, et en obscurcissaient l'espace de leurs myriades. Leurs cris perçans et variés ressemblaient à ceux d'une troupe d'oies sauvages (si toutefois on peut comparer les nations à des oies), et réalisaient l'expression de l'enfer déchaîné.

59. Ici résonnait le bon juron du gros John Bull qui damnait ses yeux[61] comme de par le passé. Puis Paddy[62], dans son patois, s'écriait: «De par Jésus.» Venait ensuite le flegmatique Écossais, demandant d'un ton plus calme: «Quel est votre bon plaisir?» Puis l'ame du Français jurait en certains termes que je ne traduirai pas littéralement, le premier cocher pouvant le faire pour moi. Et au milieu de tout ce vacarme, on entendait la voix de Jonathan[63], qui disait:--«Notre président va faire la guerre, à ce qu'il paraît.»

[Note 61: _Who damned his eyes_. Juron favori de la dernière classe du peuple anglais.]

[Note 62: Nom donné par les Anglais à la nation irlandaise, comme celui de John Bull au peuple anglais.]

[Note 63: Les Américains des États-Unis.

(_N. du Tr._)]

60. Il y avait en outre des Espagnols, des Hollandais et des Danois, bref une multitude universelle d'ombres, depuis l'île d'Otaïti jusqu'aux plaines de Salisbury, de tous les climats et professions, de tous les âges et de tous les métiers, prêts à déposer contre le règne du bon roi, aussi acharnés que les trèfles le sont contre les piques, et tous cités par le grand _sub pœna_ pour essayer de prouver que les rois peuvent être damnés comme vous ou moi.

61. Quand Michel vit toute cette armée, il pâlit d'abord autant que les anges peuvent pâlir.--Puis devint de toutes les couleurs, comme un crépuscule d'Italie, ou la queue d'un paon, ou les rayons du soleil couchant vus à travers les gothiques vitraux d'une vieille abbaye, ou comme une truite encore fraîche, ou comme l'éclair qui brille la nuit sur le lointain horizon, ou comme l'arc-en-ciel à son premier aspect, ou comme une grande revue de trente régimens habillés de rouge, de vert et de bleu.

62. Puis, s'adressant à Satan: «Pourquoi, dit-il, mon bon vieil ami, car je vous tiens pour tel, quoiqu'étant de différens partis, nous soyons obligés de nous faire la guerre, je ne vous ai jamais regardé comme un ennemi personnel; nos différends sont tout politiques, et j'espère que, quoi qu'il puisse arriver là-bas, vous connaissez ma grande estime pour vous, et c'est par cette raison que je regrette de vous trouver des torts--

63. «Pourquoi donc, dis-je, mon cher Lucifer, voulez-vous abuser de la demande que j'ai faite des témoins? Mon intention n'était pas que vous fissiez venir la moitié de la terre et de l'enfer; cela est même inutile puisque deux témoins honnêtes, décens et véridiques nous suffisent. Nous perdons notre tems, que dis-je? notre éternité, entre l'accusation et la défense: si nous écoutons l'une et l'autre, cela prolongera notre immortalité.»

64. Satan répondit: «Cette affaire m'est fort indifférente sous un point de vue personnel.--Je puis avoir cinquante ames meilleures que celle-ci avec la moitié moins de peine qu'elle ne m'en a déjà donné, et je n'ai discuté avec vous la cause de feu sa majesté britannique que comme un point de droit. Vous pouvez disposer de lui.--Dieu sait que j'ai assez de rois là-bas.»

65. Ainsi parla le démon, appelé dernièrement _à plusieurs faces_ par l'écrivain Southey. «Alors, reprit Michel, nous appellerons une ou deux personnes des myriades qui entourent notre congrès, et nous donnerons congé au reste.--Qui aura l'honneur de parler le premier? Il y a de quoi choisir. Qui prendrons-nous?» Satan répondit: «Il n'en manque pas; mais quant à choisir, autant vaut Jack Wilkes qu'un autre.»

66. À l'instant on vit sortir de la foule un esprit à l'aspect bizarre et joyeux et à l'œil perçant, vêtu d'une manière tout-à-fait oubliée maintenant, car les gens de l'autre monde conservent long-tems les modes de celui-ci; ce qui fait qu'on y trouve réunis tous les costumes bons ou mauvais qui ont paru depuis Adam, à commencer par la feuille de figuier de notre mère Ève jusqu'au jupon presqu'aussi rétréci d'une époque plus récente.

67. L'esprit, jetant les yeux sur les foules assemblées, s'écria: «Mes amis de toutes les sphères, nous courons risque de nous enrhumer au milieu de ces nuages; occupons-nous donc d'affaires. Pourquoi cette assemblée générale? Sont-ce des électeurs que j'aperçois là à couvert? Si c'est pour une élection qu'ils font tout ce tapage, voyez en moi un candidat qui n'a pas tourné casaque.--Saint Pierre, puis-je compter sur votre vote?»

68. «Monsieur, répondit Michel, vous vous méprenez, ces choses-là appartiennent à la vie humaine, nous nous occupons ici d'affaires plus augustes: Le tribunal est assemblé pour juger des rois; vous voilà au fait maintenant.» «Alors, dit Wilkes, je présume que ces messieurs qui ont des ailes sont des chérubins, et cet esprit là-bas me paraît ressembler fort à George III. Mais, dans mon opinion, il est beaucoup plus vieux.--Dieu me pardonne, il est aveugle.»

69. «Il est, dit l'ange, tel que vous le voyez, et son sort va dépendre de ses actions. Si vous avez quelque chose à lui reprocher, songez que la tombe permet au plus humble mendiant de lever la tête en présence du potentat le plus superbe.» «Il y a des gens, dit Wilkes, qui n'attendent pas que les rois soient déposés dans leur cercueil de plomb, pour prendre cette liberté, et moi, par exemple; je leur ai toujours dit ce que je pensais à la face du soleil.»

70. «Eh bien donc, au-dessus du soleil, répétez ce que vous avez à faire valoir contre lui,» dit l'archange. «Eh quoi, répliqua l'esprit, quand depuis si long-tems il n'est plus question de tout cela, faut-il que je devienne un témoin accusateur? Non, de par ma foi. D'ailleurs j'avais fini par le battre à plates coutures devant ses pairs et ses communes. Je ne me plais pas à faire revivre de vieilles histoires dans le ciel, d'autant plus que sa conduite était toute naturelle dans un prince.

71. «C'était une sottise sans doute, et une mauvaise action d'opprimer un pauvre diable qui ne possédait pas un schelling: mais j'en veux moins à l'homme lui-même qu'à Bute et à Graftan, et je ne voudrais pas le voir puni de leur crime, d'autant plus qu'ils sont damnés depuis long-tems.--Quant à moi, j'ai pardonné, et je vote pour son _habeas corpus_ dans le ciel.»

72. «Wilkes, dit le diable, je comprends tout ceci; vous étiez devenu à moitié courtisan avant votre mort, et il paraît que vous avez envie de le devenir tout-à-fait de l'autre côté de la barque de Caron. Vous oubliez que le règne de cet homme est fini, et que, quoi qu'il puisse être d'ailleurs, il ne sera plus souverain. Vous avez perdu vos peines, car le mieux qui puisse lui arriver est de se trouver votre voisin.