Uvres Completes De Lord Byron Tome 08 Comprenant Ses Memoires P

Chapter 17

Chapter 173,901 wordsPublic domain

Nous remarquâmes chez les indigènes de nombreuses marques du deuil très-profond auquel ils se livrent quand ils perdent leurs parens, telles que des tempes ensanglantées, des têtes dépouillées de cheveux, et, ce qui est pis encore, dans la plupart d'entre eux, des mains privées de plusieurs doigts. De beaux petits garçons, qui n'avaient pas plus de six ans, avaient perdu le petit doigt des deux mains, et plusieurs des hommes s'étaient en outre coupé le doigt du milieu de la main droite.

Les chefs vinrent dîner avec moi, et nous traitâmes ensemble pour l'achat d'une grande quantité d'ignames: nous en obtînmes aussi des plantains et des fruits de l'arbre à pain. Mais les ignames surtout étaient en très-grande abondance chez eux, et d'une grosseur remarquable; une entre autres pesait quarante-cinq livres. Il vint des canots à voile, dont quelques-uns ne contenaient pas moins de quatre-vingt-dix passagers; et il en arriva successivement un si grand nombre des îles différentes, qu'il devint impossible de rien faire au milieu d'une telle multitude qui n'avait aucun chef revêtu d'une autorité suffisante pour la commander. J'ordonnai donc à une de leurs bandes, qui se disposait à venir à bord, d'aller faire de l'eau, et nous levâmes l'ancre le samedi 26 avril.

Nous nous tînmes près de l'île de Kotoo, pendant la plus grande partie de l'après-midi du lundi, dans l'espoir que quelque canot viendrait au vaisseau; mais cet espoir fut trompé. Le vent étant au nord, nous gouvernâmes à l'ouest dans la soirée pour passer au sud de Tofoa, et je donnai des ordres pour que l'on continuât toute la nuit de suivre cette direction. Le maître eut le premier quart, le canonnier eut le second, et M. Christian le quart du matin: tel était l'ordre de la nuit.

Jusque-là, le voyage s'était continué avec une prospérité dont rien n'avait troublé le cours, et il avait été accompagné de circonstances à la fois agréables et satisfaisantes; mais la scène allait changer, et se présenter sous un aspect bien différent. Il s'était formé une conspiration qui devait détruire le fruit de nos travaux passés, et ne produire que malheur et détresse; et elle avait été concertée avec tant de mystère et de circonspection, qu'il n'en transpira aucune circonstance capable de nous avertir du danger qui nous menaçait.

La nuit du lundi, le quart avait été distribué comme je viens de le dire. Le mardi, avant le lever du soleil, pendant que je dormais encore, M. Christian avec le capitaine d'armes, le second canonnier et Thomas Burkits, matelot, entrèrent dans ma cabine, et s'emparant de moi, me lièrent les mains derrière le dos avec une corde, me menaçant d'une mort immédiate si je parlais ou faisais le moindre bruit. Cela ne m'empêcha pas de crier aussi haut que je pus, dans l'espoir d'obtenir du secours; mais les officiers qui n'étaient pas du complot étaient déjà gardés par des sentinelles placées à leur porte: à celle de ma cabine, on avait posté trois hommes, indépendamment des quatre qui étaient dans l'intérieur. Tous, excepté Christian, avaient des fusils et des baïonnettes, lui seul un coutelas. Je fus traîné hors du lit, en chemise, sur le tillac, souffrant beaucoup de la manière dont on m'avait serré les mains en les attachant. Lorsque je demandai les motifs d'une telle violence, la seule réponse que je reçus fut des injures pour ne pas garder le silence. Le maître, le canonnier, le chirurgien, le second maître et Nelson, le jardinier, étaient renfermés dans les soutes, et l'écoutille de la fosse aux câbles était gardée par des sentinelles. Le maître d'équipage, le charpentier et l'ecclésiastique eurent la permission de venir sur le tillac, où ils me virent debout, en arrière du mât de misaine, les mains liées derrière le dos, entouré de gardes, à la tête desquels était Christian. Le maître d'équipage reçut alors l'ordre de mettre la chaloupe à la mer, avec la menace de prendre garde à lui, s'il n'obéissait pas immédiatement.

La chaloupe ayant été hissée, M. Heyward et M. Mallet, deux des aspirans, et M. Samuel, l'ecclésiastique, reçurent l'ordre d'y entrer. Je demandai le motif de cet ordre, et cherchai à persuader aux gens qui m'entouraient de ne pas persévérer dans ces actes de violence, mais ce fut en vain.--Leur réponse fut constamment: «Taisez-vous, ou vous êtes mort.»

Le maître avait envoyé demander la permission de venir sur le tillac; et elle lui avait été accordée; mais on lui commanda bientôt de retourner dans sa cabine. Je ne discontinuais pas mes efforts pour changer la face des affaires, lorsque Christian remplaçant le coutelas qu'il tenait par une baïonnette, et me saisissant fortement par la corde qui liait mes mains me menaça d'une mort immédiate si je ne me tenais pas tranquille; et les scélérats qui m'entouraient avaient leurs fusils armés, la baïonnette au bout.

D'autres individus furent appelés pour entrer dans la chaloupe, et on les entraîna par-dessus le bordage, d'où je conclus que je devais être abandonné à la mer avec eux. Une autre tentative pour changer les esprits n'amena que la menace de me brûler la cervelle.

On permit au maître d'équipage et à ceux des matelots qui devaient être mis dans la chaloupe de prendre de la ficelle, de la toile, des lignes, des voiles, des cordages et une tonne d'eau de vingt-huit gallons. M. Samuel obtint cent-cinquante livres de biscuit avec une petite quantité de rum et de vin, ainsi qu'un octant et une boussole. Mais on lui défendit, sous peine de mort, de toucher à aucune carte, à aucun livre ou instrument d'astronomie, et surtout à mes dessins et à mes observations.

Les mutins ayant ainsi jeté dans la chaloupe les matelots dont ils voulaient se débarrasser, Christian ordonna qu'on donnât un verre d'eau-de-vie à chaque homme de son équipage. Les officiers furent ensuite appelés sur le tillac et jetés par-dessus l'abordage dans la chaloupe, tandis qu'on me tenait séparé de tout le monde en arrière du mât de misaine. Christian, armé d'une baïonnette, tenait la corde qui liait mes mains, et les gardes qui m'entouraient avaient leurs fusils en joue; mais lorsque je défiai ces misérables ingrats de tirer, ils les remirent au repos. Je m'aperçus que l'un d'eux, Isaac Martin, était disposé à me secourir, et comme il me faisait manger du shaddock, mes lèvres étant entièrement desséchées, nos regards nous firent comprendre mutuellement nos sentimens; mais ceci fut remarqué et on l'emmena. Il entra alors dans la chaloupe, essayant de quitter le vaisseau; cependant il fut obligé d'y retourner. Quelques autres y furent aussi retenus contre leur inclination.

Je crus remarquer que Christian balança quelque tems s'il garderait le charpentier, ou ses aides. À la fin il se détermina pour ces derniers, et le charpentier fut conduit dans la chaloupe.--On lui laissa prendre sa caisse à outils, non pourtant sans de grandes difficultés.

M. Samuel sauva mon journal et ma commission, avec quelques autres papiers très-importans relatifs au vaisseau. Il exécuta ceci avec beaucoup de courage, quoique sévèrement surveillé. Il tenta aussi de sauver le garde-tems et une boîte contenant mes plans, dessins et observations depuis quinze ans, qui étaient en grand nombre, mais on l'entraîna en lui disant: «Malédiction! vous êtes bien heureux d'en avoir autant.»

D'assez vives altercations eurent lieu parmi l'équipage révolté pendant que tout ceci se passait. Quelques-uns s'écriaient en jurant: «Je veux être damné s'il ne trouve pas moyen de s'en retourner en Angleterre, si on lui laisse emporter quelque chose.» Ils voulaient parler de moi; et lorsqu'ils virent le charpentier emporter sa boîte à outils: «Malédiction! dans un mois il aura un autre vaisseau;» tandis que d'autres tournaient en ridicule la situation malheureuse de la chaloupe, qui tirait beaucoup d'eau et offrait si peu de place pour tous ceux qui y étaient contenus. Quant à Christian, on aurait dit qu'il méditait sa destruction et celle du monde entier.

Je demandai des armes, mais les mutins se moquèrent de moi en disant que je connaissais bien les gens chez lesquels j'allais. Quatre coutelas, cependant, nous furent jetés dans la chaloupe après que nous eûmes viré de bord.

Les officiers et les matelots étant dans la chaloupe, on n'attendait plus que moi. Le capitaine d'armes en informa Christian, qui dit alors: «Allons, capitaine Bligh, vos officiers et vos hommes sont maintenant dans la chaloupe, et il faut que vous alliez avec eux. Si vous essayez de faire la moindre résistance, vous serez immédiatement mis à mort.» Et sans plus de cérémonie, je fus jeté par-dessus le bordage, par une troupe de scélérats armés. Alors on me délia les mains. Une fois dans la chaloupe, on nous fit virer sur l'arrière, au moyen de la corde qui nous tenait amarrés. Alors on nous jeta quelques morceaux de porc, ainsi que les quatre coutelas. L'armurier et le charpentier m'appelèrent alors pour me dire de ne pas oublier qu'ils n'avaient pris aucune part dans toute cette affaire. Après être restés quelque tems à servir de jouet à ces malheureux sans compassion, et en butte à leurs railleries, nous fûmes à la fin poussés au large, et abandonnés aux flots de l'Océan.

Dix-huit personnes étaient avec moi dans la chaloupe: le maître, le premier chirurgien, le botaniste, le canonnier, le maître d'équipage, le charpentier, le maître timonier et le quartier-maître en second; deux quartier-maîtres, le voilier, deux cuisiniers, l'ecclésiastique, le boucher et un garçon. Il restait à bord Fletcher Christian, le maître en second, Pierre Haywood, Edward Young, George Stewart, aspirans; le capitaine d'armes, le second canonnier, le second maître d'équipage, le jardinier, l'armurier, le second charpentier et ses ouvriers, et quatorze matelots: c'était, à tout prendre, les hommes les plus capables.

Ayant peu ou pas de vent, nous voguâmes assez vite vers l'île de Tofoa, qui était au nord-est, à environ dix lieues de distance. Tant que le vaisseau resta en vue, il gouverna ouest ouest-nord; mais je regardai ceci comme une feinte, car lorsqu'on nous éloigna, les mutins répétèrent plusieurs fois, par acclamations: «Otaïti! Otaïti!»

Christian, leur chef, était d'une famille respectable du nord de l'Angleterre: c'était le troisième voyage qu'il faisait avec moi. Malgré la dureté avec laquelle il me traita, le souvenir d'anciens bienfaits produisit en lui quelques remords. Lorsque l'on m'entraîna hors du vaisseau, je lui demandai si c'était ainsi qu'il répondait aux marques nombreuses qu'il avait eues de mon amitié. Il parut troublé de cette question, et me répondit avec une grande émotion: «Capitaine Bligh, vous avez frappé juste: je suis dans l'enfer; je suis dans l'enfer!» Ses talens le rendaient parfaitement capable de se charger du troisième quart, d'après la manière dont j'avais divisé l'équipage du vaisseau.

Haywood était aussi d'une famille respectable du nord de l'Angleterre; et, ainsi que Christian, c'était un jeune homme de talent. Ces deux jeunes gens avaient été les objets particuliers de mes soins, et je m'étais donné beaucoup de peine pour les instruire, ayant conçu l'espoir qu'ils feraient un jour honneur à leur pays dans cette profession. Young m'était bien recommandé, et Stewart appartenait à des parens des Orkneys, pays où nous avions été si bien accueillis à notre retour des mers du Sud, en 1780, que, d'après cette seule considération, je l'aurais pris volontiers avec moi; mais d'ailleurs il avait toujours joui d'une bonne réputation.

Lorsque j'eus le loisir de réfléchir, une satisfaction secrète m'empêcha de me livrer à l'abattement. Et cependant, quelques heures auparavant, je me trouvais dans la situation la plus satisfaisante: commandant un vaisseau dans le meilleur état possible, pourvu de tout ce qui pouvait être nécessaire à la santé et au service de l'équipage; le but de notre voyage était atteint, nous en avions accompli les deux tiers, et le reste de la traversée n'offrait qu'une perspective de succès.

On demandera naturellement quelle pouvait être la cause d'une pareille révolte? En réponse à cette question, je ne puis donner que mes conjectures.--J'ai souvent pensé que les mutins s'étaient flattés de l'espoir de passer une vie plus heureuse parmi les Otaïtiens qu'il ne leur serait jamais possible de se la procurer en Angleterre: ceci, joint à quelques liaisons qu'ils avaient formées avec des femmes du pays, occasionna très-probablement toute cette affaire.

Les femmes d'Otaïti sont belles, douces, enjouées dans leur conversation et leurs manières, et ont assez de délicatesse pour se faire admirer et chérir. Les chefs étaient si attachés à nos gens, qu'ils les encourageaient, en quelque sorte, à rester avec eux, et leur promettaient de vastes possessions. Dans des circonstances semblables, auxquelles s'en joignirent d'autres encore, on ne peut guère s'étonner qu'une troupe de matelots, dont la plupart n'avaient pas de famille, se soient laissés entraîner, lorsqu'il ne dépendait que d'eux de s'établir au milieu de l'abondance, dans une des plus belles îles du monde, où il n'y avait pas de nécessité de se livrer au travail, et qui leur offrait l'attrait de plaisirs dont il est impossible de se former une idée. Cependant, tout ce qu'un commandant pouvait craindre était la désertion, telle qu'il y en a plus ou moins d'exemples dans les mers du Sud, et non une révolte complète.

Mais le secret qui accompagna ce complot surpasse toute croyance. Treize de ceux qui partageaient mon sort avaient toujours vécu avec les matelots; et cependant, ni eux, ni les camarades de Christian, de Stewart, d'Heywood et de Young n'avaient jamais remarqué aucune circonstance qui pût faire soupçonner ce qui se tramait. Il n'est donc pas étonnant que j'en sois devenu victime, mon esprit étant complètement exempt de méfiance. Peut-être la chose ne serait-elle pas arrivée s'il y eût eu des troupes à bord et une sentinelle à la porte de ma cabine, que je laissais toujours ouverte pendant la nuit, afin que l'officier de quart put entrer chez moi toutes les fois qu'il en avait besoin. Si cette révolte eût été occasionnée par quelque sujet de mécontentement, fondé ou non, j'en aurais découvert des symptômes, ce qui m'aurait mis sur mes gardes; mais il en était bien autrement. Je vivais, surtout avec Christian, de la manière la plus amicale; ce jour même, il était engagé à dîner avec moi, et la veille au soir, il s'était excusé de partager mon souper, sous prétexte d'une indisposition dont j'avais témoigné de l'inquiétude, étant bien loin de soupçonner son intégrité ou son honneur.

FIN DE L'APPENDICE.

LA VISION DU JUGEMENT,

PAR QUEVEDO REDIVIVUS.

POÈME INSPIRÉ PAR UNE COMPOSITION DU MÊME TITRE, PAR L'AUTEUR DE WAT-TYLER.

«C'est un Daniel venu pour prononcer le jugement! oui, un vrai Daniel! Je te remercie, Juif, de m'avoir enseigné ce mot.»

LA VISION DU JUGEMENT.

1. Saint Pierre était assis auprès de la porte du ciel; les clefs en étaient rouillées et la serrure un _peu_ dure, par suite du _peu_ d'usage qu'on en avait fait depuis quelque tems: non, à beaucoup près, que le paradis fût plein; mais, depuis l'ère gallique quatre-vingt-huit, les diables s'étaient tellement démenés, ils avaient si bien conduit leur barque, comme le dirait un marin, qu'ils avaient entraîné presque toutes les ames de leur côté.

2. Les anges chantaient faux, et s'étaient enroués à force d'exercer leur voix, car ils n'avaient presque autre chose à faire qu'à remonter le soleil et la lune, et contenir dans le devoir quelqu'étoile vagabonde, ou quelque comète étourdie, qui, s'émancipant trop tôt sur l'azur éthéré, avait pourfendu quelque planète en folâtrant avec sa queue, comme la baleine en use quelquefois à l'égard des petits bâtimens, dans ses accès de gaîté.

3. Les séraphins, nos anges gardiens, voyant qu'ils ne pouvaient suffire à leur emploi ici-bas, s'étaient retirés là-haut; les affaires terrestres n'occupaient plus aucune place dans le ciel, si ce n'est sur le noir bureau de l'ange chargé de nos archives. Celui-ci, voyant les exemples de vices et de malheur se multiplier avec une telle rapidité, avait arraché toutes les plumes de ses deux ailes sans pouvoir encore finir d'enregistrer les misères humaines.

4. Ses occupations avaient tellement augmenté depuis quelques années, que (contre sa volonté, sans doute, et comme ces chérubins ministres terrestres) il avait été forcé de chercher des ressources autour de lui, et de réclamer l'aide de ses pairs célestes, avant que le besoin croissant qu'on avait de son ministère eût achevé de l'épuiser. En conséquence, six anges et douze saints lui furent donnés pour commis.

5. C'était là un fameux bureau,--du moins pour le ciel; et cependant, tous tant qu'ils étaient, ils ne manquaient pas de besogne. On voyait tous les jours le triomphe de tant de conquérans et tant de royaumes remis à neuf! chaque jour aussi avait son carnage de six ou sept mille hommes, jusqu'à ce que celui de Waterloo arrivant pour couronner le tout, les esprits célestes jetèrent leurs plumes, saisis d'un divin dégoût, tant cette dernière page était barbouillée de fange et de sang!

6. Par parenthèse, ce n'est pas à moi à redire ce qui fit frémir les anges.--Le diable lui-même, dans cette occasion, abhorra son propre ouvrage, tant il était rassasié du banquet infernal! Et quoique ce fût lui-même qui eût aiguisé chaque glaive, sa soif innée du mal en était presque éteinte. Ici, la seule bonne œuvre de Satan mérite bien d'être citée: c'est qu'il s'était réservé les deux généraux, en toute propriété, après leur mort.

7. Sautons par-dessus quelques années d'une paix factice, pendant lesquelles la terre ne fut ni plus ni moins bien peuplée, l'enfer comme de coutume, et le ciel pas du tout. Elles forment le bail des tyrans, seulement ce sont de nouveaux noms qui l'ont signé.--Cela finira quelque jour; en attendant ils vont toujours augmentant, avec leurs sept têtes et leurs dix cornes, comme la bête prédite par l'Apocalypse.--Quant aux nôtres[57], elles sont moins redoutables par la tête que par les cornes.

[Note 57: Ce pronom se rapporte probablement au mot _bête_.

(_N. du Tr._)]

8. La seconde aurore de la première année de la liberté, Georges III mourut. Sans être un tyran, il avait protégé les tyrans, jusqu'au moment où, chaque sens lui étant ravi, il avait perdu et la lumière intellectuelle, et la lumière extérieure. Jamais meilleur fermier n'avait fait valoir un pré; jamais plus mauvais roi n'avait laissé un royaume livré à sa perte. Il mourut, et laissa la moitié de ses sujets aussi fous, et l'autre moitié aussi aveugles que lui.

9. Il mourut!--sa mort ne fit pas beaucoup de bruit sur la terre. Ses funérailles eurent quelque éclat;--le velours, les dorures, le cuivre y furent en profusion. Il n'y manqua que des larmes, excepté celles de convention: car cette espèce de marchandise peut s'acheter à sa vraie valeur.--Quant aux élégies, il y eut un nombre convenable de ces inspirations, bien entendu qu'elles furent aussi payées. Puis vinrent les torches, les manteaux, les bannières, les hérauts d'armes, et tous ces restes des vieilles coutumes gothiques.

10. Cela formait un mélodrame vraiment sépulcral. De tous les fous accourus pour augmenter et contempler ce spectacle, qui se souciait du défunt? La pompe des funérailles était le seul motif d'attraction, et le noir composait tout le deuil. Là, pas une pensée qui s'élançât au-delà du drap mortuaire; et lorsque le magnifique cercueil fut enseveli, on eût dit une dérision de l'enfer, qui renfermait ainsi dans l'or une pourriture de quatre-vingts ans.

11. C'est ainsi que son corps fut mêlé à la poussière! Il aurait pu redevenir bien plus tôt ce qu'il faut qu'il soit un jour, si ses élémens naturels eussent été livrés à eux-mêmes pour s'incorporer de nouveau avec la terre, l'eau et le feu. Mais ces parfums étrangers ne font que contrarier les intentions de la nature, qui le créa aussi nu que ces millions d'hommes dont on n'embaume pas l'argile vulgaire. Et cependant, toutes ces épices ne réussissent qu'à prolonger sa corruption.

12. Il est mort! la terre extérieure n'a plus rien à démêler avec lui. Il est enterré, et, à l'exception du mémoire des funérailles et du griffonnage du lapidaire, il ne sera plus question de lui dans le monde, à moins qu'il n'ait fait son testament tout entier;--mais quel est le procureur qui le demandera à son fils, à son fils en qui nous voyons ses qualités briller encore, excepté cette vertu domestique, si rare aujourd'hui, la fidélité envers une femme laide et méchante?

13. Dieu sauve le roi[58]! Ce serait une grande économie pour Dieu que d'épargner cette race-là; mais s'il veut être d'humeur miséricordieuse, tant mieux. Je ne suis pas de ceux qui prêchent pour la damnation;--je ne sais pas trop même si je ne suis pas, à peu près, le seul qui, dans le faible espoir d'adoucir la perspective de nos maux futurs, ait mis, à quelques légères restrictions près, des bornes aussi étroites à l'infernale juridiction des peines éternelles.

[Note 58: _God save the king!_ acclamation nationale des Anglais, qui répond à notre cri de: «Vive le roi!» _Save_ vent dire aussi _épargner_; de là l'espèce de jeu de mot du commencement de cette stance.

(_N. du Tr._)]

14. Je sais que cette opinion n'est pas populaire; je sais que c'est un blasphême; je sais que l'on peut être damné pour avoir espéré que personne ne le serait jamais; je sais que, dès l'enfance, l'on nous gorge des meilleures doctrines, jusqu'à ce que nous soyons prêts à en déborder;--je sais qu'excepté l'église anglicane, toutes, sans exception, nous en ont fait accroire, et que les trois ou quatre cents autres qui restent, ainsi que les synagogues, ont fait une maudite acquisition.

15. Dieu nous soit en aide à tous! Dieu me soit en aide à moi surtout qui suis, Dieu le sait, aussi fragile que le diable peut le souhaiter, et non plus difficile à damner qu'un poisson qui a avalé l'hameçon ne l'est à amener au rivage, ou que l'agneau à servir de proie au boucher: non pourtant que je sois prêt encore à faire partie du noble mets que formera un jour cette immortelle friture composée de presque tous les êtres créés pour mourir.

16. Saint Pierre donc était assis auprès de la porte céleste, et s'endormait sur ses clefs, lorsque tout-à-coup survient un bruit merveilleux qu'il n'avait pas entendu depuis long-tems. C'était le bruissement du vent, des flots et des flammes, bref un mélange de bruits extrêmement imposans, et qui eût arraché une exclamation à tout autre qu'à un saint; mais celui-ci se contenta de faire un saut sur sa chaise, et de dire en clignotant de l'œil: «Je crois que voilà encore une étoile qui file!»

17. Mais avant qu'il pût se rendormir, un chérubin lui effleura les yeux du bout de son aile droite, sur quoi Saint Pierre bâilla et se gratta le nez. «Saint portier, dit l'ange en agitant une aile sacrée, brillante de couleur céleste, comme brille sur la terre la queue éblouissante du paon; saint portier, lève-toi, je te prie.» À quoi le saint répondit: «Eh bien, que veut dire tout cela? Est-ce Lucifer qui revient avec tout ce tintamarre?»

18. «Non, répondit le chérubin,--George III est mort.» «Et quel est ce George III? demanda l'apôtre. Quel George? quel trois?» «C'est un roi d'Angleterre, dit l'ange.» «Bon, il ne trouvera pas ici de rois pour le coudoyer sur sa route. Mais a-t-il sa tête sur ses épaules? car le... dernier que nous vîmes ici n'avait qu'un tronc, et jamais il n'aurait obtenu les bonnes grâces du ciel s'il ne nous avait jeté sa tête au visage.

19. «Il était, si je me le rappelle bien, roi d'***. Et cette tête, qui n'avait pas su conserver une couronne sur la terre, osa, à mon nez, venir réclamer des droits semblables aux miens, à celle de martyr. Si j'avais eu le sabre que je portais jadis quand je coupais des oreilles, je l'aurais pourfendue; mais n'ayant que mes clefs et pas de glaive, je me contentai de lui faire sauter sa tête des mains.