Uvres Completes De Lord Byron Tome 08 Comprenant Ses Memoires P

Chapter 16

Chapter 163,915 wordsPublic domain

12. La chaloupe s'approchait: elle était bien armée, elle avait un équipage ferme et prêt à faire ce que le devoir lui commanderait, indifférent aux dangers comme le vent d'automne l'est à la chute des feuilles qu'il fait tomber. Et cependant ces hommes auraient peut-être préféré marcher contre une nation étrangère que contre un ennemi natal, et sentaient que cette malheureuse victime de ses passions, pour avoir cessé d'être Anglais, n'en avait pas moins été un enfant de l'Angleterre. Ils lui crient de se rendre;--pas de réponse; leurs armes sont pointées, elles étincellent aux rayons du jour. Le même cri est répété,--pas de réponse; et cependant, une troisième fois, et plus haut que les deux premières,--on lui offre encore quartier.--L'écho résonnant du rocher répéta seul les sons mourans de leurs voix.--Alors une lueur jaillit, et l'on vit briller la décharge meurtrière: un nuage de fumée s'éleva entre les deux partis, tandis que le roc retentissait du bruit des balles qui sifflaient en vain et allaient s'aplatir en tombant. Ce fut alors que partit la seule réponse qui pût être faite par ceux qui avaient perdu tout espoir sur la terre ou dans le ciel. Après la première décharge, s'étant approchés de plus près, les Anglais entendirent la voix de Christian crier:--Maintenant feu! et avant que l'écho eût achevé de redire ces mots, deux hommes étaient tombés. Les autres assaillirent les âpres flancs du rocher, et, furieux de la démence de leur ennemi, dédaignèrent toute autre tentative pour en venir aux mains. Mais le roc était escarpé, et ne présentait aucun sentier frayé. À chaque pas, un nouveau rempart s'opposait à leur fureur; tandis que, debout au milieu des sommités les plus inaccessibles que l'œil de Christian était bien habitué à distinguer, nos trois rebelles soutenaient un combat à mort aux lieux que l'aigle a choisis pour construire son nid. Chacun de leurs coups portait, tandis que les assaillans tombaient brisés comme le coquillage rampant qui s'attache aux flancs du rocher. Cependant il en survivait encore assez qui ne se lassaient pas d'escalader et de se disperser çà et là, jusqu'à ce qu'enfin cerné et environné de toutes parts, non d'assez près pour être pris, mais assez pour y périr, le trio désespéré, comme des requins qui se sont gorgés de leur proie, vit que son sort ne tenait plus qu'à un fil. Quoi qu'il en soit, jusqu'au dernier moment ils se battirent bien, et aucun gémissement n'apprit à l'ennemi quel était celui qui venait de tomber. Christian succomba le dernier.--Deux fois blessé, on lui offrit encore merci en voyant son sang couler. Mais il était trop tard pour vivre et non pour mourir avec une main ennemie pour lui fermer les yeux. Un de ses membres était rompu et tomba le long du rocher comme un faucon privé de ses petits. Ce bruit le ranima et parut réveiller en lui quelque sentiment exprimé dans son faible geste. Il fit signe aux plus avancés, qui s'approchèrent en ce moment: il éleva son arme, sa dernière balle avait été tirée; mais, arrachant le premier bouton de sa veste[56], il l'enfonça dans le canon, ajusta, fit feu et sourit en voyant son ennemi tomber; puis, repliant comme un serpent son corps mutilé et épuisé, il se mit à ramper vers l'endroit où le précipice, s'élevant à pic au-dessus des flots, offrait comme lui l'image du désespoir.--Là, jetant un dernier regard derrière lui, il serra convulsivement le poing, déchargea pour la dernière fois sa rage contre cette terre qu'il allait quitter, et se laissa rouler dans l'abîme. Le rocher reçut en bas son corps brisé comme du verre, et ne formant plus qu'une masse sanglante dont il restait à peine un fragment qui parût avoir appartenu à une forme humaine, et qui pût servir de proie à l'oiseau marin où au ver. Un crâne à cheveux blonds souillé de sang et d'herbes de mer fumait encore. C'était tout ce qui restait de cet homme et de ses actions. On vit briller un instant encore dans le lointain quelques débris de ses armes que sa main avait tenues serrées jusqu'au dernier moment; mais bientôt, entraînés dans les flots, ils allèrent se couvrir de rouille sous les ondes écumeuses qui les engloutissaient: voilà toutes les traces qu'il laissa de lui, si l'on en excepte une vie mal employée, et une ame;--mais qui osera dire où elle alla? C'est à nous de pardonner et non de juger les morts, et ceux qui les condamnent si légèrement à l'enfer, en sont eux-mêmes sur la route, à moins que ces espèces de fanfarons, qui se plaisent à exagérer les peines éternelles, n'obtiennent grâce pour leur mauvais cœur, en faveur de leur plus mauvaise tête.

[Note 56: Dans l'ouvrage de Thibault, sur Frédéric II de Prusse, il y a une singulière histoire d'un jeune Français et de sa maîtresse, qui paraissaient être de quelque distinction. Il s'était engagé, et avait déserté à Sweidnitz, et fut pris après une résistance désespérée; il avait tué un officier qui avait essayé de le saisir, étant déjà blessé lui-même par la décharge de son fusil, dans lequel il avait mis un bouton de son uniforme en guise de balle. Quelques circonstances de son procès, devant la cour martiale, excitèrent un grand intérêt parmi ses juges, qui désirèrent connaître sa véritable situation. Il offrit de la révéler, mais au roi seulement, auquel il demandait permission d'écrire. Cette permission lui fut refusée, et Frédéric fut rempli de la plus grande indignation, soit de voir sa curiosité trompée, ou par quelqu'autre motif, quand il apprit qu'on avait rejeté sa requête. (Voyez l'ouvrage de Thibault, vol. II.--Je cite de mémoire.)

(_Note de Lord Byron_.)]

13. L'action était terminée! tout était pris ou détruit, fugitif, captif ou mort. Le peu de malheureux qui avaient survécu à l'escarmouche de l'île étaient enchaînés sur ce vaisseau, après avoir fait autrefois honorablement partie de son brave équipage. Mais le dernier rocher n'avait pas vu de dépouilles vivantes. Couchés à l'endroit où ils étaient tombés, froids, nageant dans leur sang, le vorace oiseau de mer agitait sur eux son aile humide, et quelquefois, se rapprochant de la vague voisine avec des cris perçans et discords, entonnait l'hymne funèbre. Mais, calme et insouciante, la vague continuait de se soulever, et poursuivait son cours avec son éternelle indifférence. Les dauphins se jouaient sur sa surface et le poisson-volant s'élançait vers le soleil, jusqu'à ce que son aile desséchée le fît retomber de sa hauteur éphémère, et plonger de nouveau dans l'onde pour se préparer à prendre un nouvel essor.

14. Le matin avait paru; et Neuah, qui dès l'aurore s'était mollement plongée dans l'onde pour recueillir les rayons naissans du jour, et examiner si personne ne s'approchait de l'antre amphibie où reposait son amant, aperçut une voile en mer: elle s'agitait, se gonflait, et courbait son arc flottant sous le joug de la brise naissante. Le souffle commença à lui manquer, tant elle se sentit troublée par la crainte!--son cœur se gonfla et palpita violemment, tandis qu'elle doutait encore de quel côté se dirigeait sa course.--Mais non, le vaisseau ne s'avance pas,--il s'éloigne au contraire rapidement. Il est déjà loin, et son ombre s'efface à mesure qu'il sort de la baie. Elle regarde, elle secoue l'écume de mer qui couvre ses yeux, afin de le contempler comme elle contemple les cieux quand elle espère y voir paraître l'arc-en-ciel. Le bâtiment, parvenu au dernier point de l'horizon, diminue, et bientôt ne présente plus qu'un point noir qui bientôt s'évanouit. Tout est océan, tout est bonheur. De nouveau elle se plonge à la mer pour aller réveiller son jeune amant, lui dit ce qu'elle a vu, ce qu'elle espère, enfin tout ce que l'amour heureux peut former de rians présages, s'élançant encore une fois avec Torquil, qui suit gaîment sa Néréide, bondissante au milieu de la vaste mer,--nageant autour du rocher vers un creux qui cachait le canot que Neuah y avait laissé flottant avec la marée, sans une rame, le soir où les étrangers les avaient chassés du rivage. Mais ceux-ci ont disparu; elle va à la recherche de sa pagaie, la retrouve, en reprend possession, et jamais, jamais, jamais barque fragile ne porta tant d'amour et de bonheur que celle-ci n'en contient en ce moment.

15. Leur rivage chéri paraît encore une fois à leurs yeux, non plus souillé par des couleurs hostiles; plus de vaisseau menaçant, de prison flottante fièrement arrêtée sur ses bords: tout est espoir et patrie! Mille embarcations s'élancent dans la baie, en sonnant dans des conques marines, et annoncent leur retour. Les chefs s'assemblèrent, le peuple se répandit en flots; tous accueillirent Torquil comme un fils qui leur était rendu. Les femmes se pressèrent en foule pour embrasser Neuah, qui les embrassait à son tour; lui demandèrent comment ils avaient été poursuivis, et comment ils s'étaient échappés? Le récit en fut fait, et une seule acclamation retentit jusqu'au ciel; et depuis ce moment, une nouvelle tradition donna à leur asile le nom de _Grotte de Neuah_. Mille feux flamboyant sur les hauteurs éclairèrent les réjouissances générales de cette nuit, et la fête donnée en l'honneur de l'hôte rendu au repos et à des plaisirs gagnés au prix de tant de dangers; et à cette nuit succédèrent ces jours de bonheur, tels que peut seul en offrir un monde encore enfant.

FIN DE L'ILE.

APPENDICE.

EXTRAIT DU VOYAGE DU CAPITAINE BLIGH.

Le 27 décembre, il souffla un vent d'est très-violent, pendant lequel nous souffrîmes beaucoup. Une lame emporta la vergue de rechange et les esparres des chaînes de haubans du grand mât sur le tribord; une autre entra dans le vaisseau et couvrit toutes les chaloupes; plusieurs tonneaux de bière, qui avaient été amarrés sur le pont, se défoncèrent et furent emportés, et ce ne fut pas sans beaucoup de risque et de danger que nous parvînmes à attacher les embarcations pour empêcher qu'elles n'eussent le même sort. Une grande quantité de notre provision de biscuit fut aussi gâtée de manière à ne plus pouvoir en faire usage; car la mer avait pénétré dans l'arrière du bâtiment et avait rempli la cabine d'eau.

Le 5 janvier 1788, nous vîmes l'île de Ténériffe à environ douze lieues de nous, et le lendemain étant un dimanche, nous jetâmes l'ancre dans la rade de Santa-Cruz. Là, nous renouvelâmes nos provisions, et après avoir terminé nos affaires, nous mîmes à la voile le 10.

Je divisai alors nos gens en trois quarts, et je chargeai du troisième quart M. Fletcher Christian, un des lieutenans. J'ai toujours pensé qu'il était à désirer que ce réglement fût établi lorsque les circonstances le permettaient, et je suis persuadé qu'un sommeil non interrompu contribue non-seulement beaucoup à la santé de l'équipage d'un vaisseau, mais même le rend bien plus capable de supporter la fatigue en cas d'un événement imprévu.

Comme je désirais me rendre à Otaïti sans m'arrêter, je réduisis d'un tiers la portion de biscuit, et je fis filtrer l'eau destinée à la boisson dans des pierres filtrantes que j'avais achetées à Ténériffe à cet effet. J'appris alors à l'équipage du vaisseau le but de notre voyage, et donnai l'assurance d'un avancement certain à quiconque le mériterait par ses efforts.

Le mardi 26 février, étant dans une latitude sud 29° 38', et dans une longitude ouest 44° 38', nous enverguâmes de nouvelles voiles, et fîmes d'autres préparatifs nécessaires contre le tems que nous devions nous attendre à avoir dans cette haute latitude. Nous n'étions éloignés de la côte du Brésil que d'environ 100 lieues.

Dans la matinée du dimanche 2 mars, après m'être assuré que tout le monde était propre et en bonne tenue, le service divin fut célébré, comme c'était toujours l'usage, ce jour-là: je donnai à M. Christian Fletcher, que j'avais précédemment chargé du troisième quart, une autorisation écrite de remplir les fonctions de lieutenant.

Le changement de température commença bientôt à se faire sentir d'une manière remarquable, et afin que nos gens ne souffrissent pas par négligence de leur part, je leur fis donner des vêtemens plus chauds et plus convenables au climat. Le 11, nous vîmes un grand nombre de baleines d'une immense grosseur, avec deux trous derrière la tête, d'où l'eau jaillissait.

Le contre-maître m'ayant porté plainte, je jugeai qu'il était nécessaire de punir de vingt-quatre coups de fouet Mathieu Quintal, un des matelots, à cause de son insolence et de son insubordination. C'était la première fois que je me trouvais dans la nécessité d'ordonner un châtiment depuis que nous étions à bord.

Nous nous trouvions à la hauteur du cap San-Diégo, à l'est de la Terre de Feu, et le vent ne nous étant pas favorable, je jugeai plus prudent de tourner à l'est de la terre de Stalen, que de traverser le détroit de Lemaire. Nous passâmes le port de la Nouvelle-Année et le cap Saint-Jean, et le lundi 31 nous arrivâmes au 60° 1' de latitude sud; mais le vent devint variable, et nous eûmes du mauvais tems.

Des orages, accompagnés d'une grosse mer, continuèrent jusqu'au 12 avril. Le vaisseau commença à faire eau, ce qui exigeait que l'on pompât toutes les heures, et nous ne devions pas nous attendre à moins, après une telle continuité de vents et de grosses mers. Les ponts aussi firent eau de telle sorte qu'il fut nécessaire d'abandonner la grande cabine, dont je ne faisais pas grand usage, excepté quand il faisait beau, à ceux qui n'avaient pas de place pour y suspendre leurs hamacs, et par ce moyen les entre-ponts furent moins obstrués.

Joint à tout ce mauvais tems, nous avions encore le chagrin de nous apercevoir, à la fin de chaque jour, que nous rétrogradions; car, malgré tous nos efforts pour louvoyer, nous ne faisions guère que dériver sous le vent. Le mardi 22 avril, nous avions huit hommes sur la liste des malades, et le reste de notre monde, quoiqu'en bonne santé, était très-fatigué; mais je vis avec beaucoup de chagrin qu'il nous serait impossible d'arriver de ce côté aux îles de la Société, car il y avait trente jours que nous étions dans une mer orageuse. La saison était trop avancée pour que nous pussions espérer qu'un meilleur tems nous permît de doubler le cap Horn. D'après ces considérations, jointes à d'autres encore, je fis gouverner au vent et porter sur le cap de Bonne-Espérance, à la grande satisfaction de tous ceux qui étaient à bord.

Nous jetâmes l'ancre, le vendredi 23 mai, dans la baie de Sunon, au Cap, après une assez bonne navigation. Le vaisseau avait besoin d'être complètement calfaté, car il faisait tellement eau que nous avions été obligés de pomper toutes les heures pendant la traversée depuis le cap Horn.--Les voiles et les agrès avaient aussi besoin de réparations, et en examinant les provisions on en trouva une quantité considérable avariée.

Après être restés trente-huit jours dans ce mouillage, et lorsque mon équipage eut recueilli tout l'avantage qu'on pouvait attendre des rafraîchissemens de toute espèce qui s'y trouvaient, nous appareillâmes le 1er juillet.

Un vent frais souffla: le 20 la mer devint houleuse, et dans l'après-midi il augmenta avec tant de violence que le vaisseau fut presque chassé sur le gaillard d'avant, avant que nous pussions carguer nos voiles. On abaissa les basses vergues et on descendit le mât de perroquet sur le pont, ce qui soulagea beaucoup le bâtiment. Le vaisseau se tint sur le côté. Toute la nuit et le matin nous fîmes route vent-arrière après avoir pris des ris dans notre voile de misaine. La mer étant encore grosse, il devint très-dangereux dans l'après-midi de redresser le bâtiment. Nous restâmes donc encore sur le côté toute la nuit, sans éprouver d'accident, à l'exception d'un homme qui, étant au gouvernail, fut jeté par-dessus la roue, et en sortit très-meurtri. Vers midi la violence du vent diminuant, nous continuâmes notre route sous la voile de misaine avec les ris que nous avions pris.

En peu de jours nous dépassâmes l'île de Saint-Paul, où l'on trouve de bonne eau comme je l'ai appris d'un capitaine hollandais, ainsi qu'une source chaude dans laquelle on peut faire bouillir le poisson aussi complètement que sur le feu. En approchant de la terre de Van-Diémen, nous eûmes un très-mauvais tems accompagné de neige et de grêle, mais nous ne vîmes rien qui pût nous indiquer notre position exacte le 13 août, à l'exception d'un veau marin qui parut à la distance de vingt lieues. Nous jetâmes l'ancre dans la baie de l'Aventure le mercredi 20.

Pendant notre traversée, depuis le cap de Bonne-Espérance, nous eûmes presque toujours le vent à l'ouest avec un très-gros tems. L'approche d'un vent violent du sud est annoncée par des nuées d'oiseaux de la famille des albatross ou des peterels, et la baisse ou le changement du vent quand il tourne au nord, par l'éloignement où ils se tiennent. Le thermomètre aussi varie de cinq ou six degrés dans sa hauteur quand on doit s'attendre à un de ces changemens de vent.

Dans le pays qui environne la baie de l'Aventure, il y a dans les forêts beaucoup d'arbres de cent-cinquante pieds de hauteur. Nous remarquâmes plusieurs aigles, quelques hérons d'un magnifique plumage, et une grande variété de perroquets.

Les indigènes ne paraissant pas, nous allâmes à leur recherche vers le cap Frédéric-Henri. Bientôt ayant jeté le grapin près du rivage, car il était impossible d'aborder, nous entendîmes leurs voix semblables au gloussement des oies, et nous en vîmes une vingtaine sortir du bois. Nous leur jetâmes des paquets de menues quincailleries qu'ils ne voulurent pas ouvrir qu'ils ne m'eussent vu faire signe de les quitter; alors ils s'y décidèrent, et tirant ces objets, ils les mirent sur leur tête. En nous apercevant, ils s'étaient mis à parler avec une grande volubilité et d'une manière très-bruyante, élevant leurs bras au-dessus de leur tête. Ils parlaient si vite qu'il était impossible de distinguer un seul des mots qu'ils prononçaient. Leur couleur est d'un noir terne.--Leur peau est tatouée sur la poitrine et sur les épaules. L'un d'eux se distinguait par la couleur de son corps peint en ocre rouge; mais tous les autres étaient enduits de noir avec une espèce de suie, dont ils avaient une couche si épaisse sur la figure et sur les épaules, qu'il était difficile de dire à quoi ils ressemblaient.

Le jeudi 4 septembre, nous sortîmes de la baie de l'Aventure, gouvernant d'abord vers l'est-sud-est, puis au nord-est, et le 19 nous arrivâmes en vue d'un groupe de petites îles rocailleuses que je nommai les îles Bonté. Peu de tems après, nous remarquâmes que la mer était souvent couverte, pendant la nuit, d'une quantité étonnante de petites méduses qui répandent une clarté semblable à celle d'une chandelle par des fibres phosphorescentes qui s'étendent sur une partie de leur corps, et laissent le reste dans l'obscurité.

Nous découvrîmes l'île d'Otaïti le 15, et avant de jeter l'ancre le lendemain matin dans la baie de Matavaï, un si grand nombre de canots était venu à notre rencontre, qu'après que les naturels se furent assurés que nous étions des amis, ils vinrent à bord, et obstruèrent tellement le pont, que j'avais de la peine à trouver les gens de mon équipage. La distance que le vaisseau avait parcourue, depuis qu'il était parti d'Angleterre jusqu'à son arrivée à Otaïti, tant en courses directes qu'en courses contraires, était en tout de 27,086 milles, ce qui fait, l'un dans l'autre, 108 milles par 24 heures.

Nous perdîmes ici notre chirurgien le 9 décembre. Depuis peu il ne sortait presque plus de la cabine, quoiqu'on ne regardât pas son état comme dangereux. Néanmoins, comme il parut plus mal le soir, on le transporta dans un lieu où il avait plus d'air, mais sans aucun succès, puisqu'il mourut une heure après. Ce malheureux homme buvait beaucoup, et aimait si peu à faire de l'exercice, qu'on ne put jamais le décider à faire une douzaine de tours sur le pont pendant tout le tems que dura la traversée.

Le lundi 5 juin, on ne trouva pas le petit cutter, ce dont on me fit part immédiatement; l'équipage du vaisseau ayant été rassemblé, on s'aperçut qu'il manquait trois hommes qui l'avaient emmené.

Ils avaient pris avec eux huit armemens complets et des munitions; mais quant à leur plan, tout le monde à bord paraissait en être complètement ignorant. Je descendis à terre et j'engageai tous les chefs à m'aider à ratrapper la chaloupe et les déserteurs. Effectivement, le cutter fut ramené dans le courant de la journée par cinq des indigènes; mais les hommes ne furent pris que près de trois semaines plus tard. Ayant appris qu'il étaient dans une partie différente de l'île d'Otaïti, j'y allai dans la chaloupe, pensant qu'il ne serait pas très-difficile de s'en assurer avec le secours des naturels. Cependant ils apprirent mon arrivée, et lorsque je fus près de l'habitation où ils étaient, ils vinrent sans armes et se rendirent. Quelques-uns des chefs avaient déjà saisi, une fois auparavant, ces déserteurs, et les avaient enchaînés; mais ils s'étaient laissés persuader de leur rendre la liberté, par les belles promesses qu'ils leur avaient faites de retourner au vaisseau; après quoi, ayant trouvé moyen de s'emparer de nouveau des armes, ils avaient nargué les indigènes.

L'objet de ce voyage était accompli, puisque j'avais fait porter à bord, le mardi 31 mars, 115 plants de l'arbre à pain: outre cela, nous avions recueilli plusieurs autres plantes, dont quelques-unes portaient les plus beaux fruits du monde, et étaient précieuses pour les différentes teintures qu'elles pouvaient offrir et les propriétés qu'elles possédaient. Le 4 avril, au coucher du soleil, nous appareillâmes d'Otaïti et dîmes adieu à une île où, pendant vingt-trois semaines, nous avions été traités avec une amitié et des égards qui semblaient croître en proportion de la longueur de notre séjour. Les circonstances suivantes prouveront assez que nous n'avions pas été insensibles à l'hospitalité de ce peuple; car c'est à ses manières affectueuses et attachantes qu'on doit attribuer les causes de l'événement qui amena la ruine d'une expédition qui, selon toutes les apparences, devait avoir le résultat le plus favorable.

Le lendemain, nous arrivâmes en vue de l'île Huaheine, et un double canot, contenant dix indigènes, étant venu sur nos bordages, je vis parmi eux un jeune homme qui me reconnut; j'y étais venu en 1780, avec le capitaine Cook, à bord de _la Résolution_. Quelques jours après avoir quitté cette île, le tems devint sujet aux rafales, et une masse épaisse de nuages obscurs se forma à l'est. Bientôt après nous aperçûmes une trombe d'eau qui ressortait en proportion de l'obscurité des nuages qui étaient derrière. Autant que je pus en juger, la partie supérieure pouvait avoir deux pieds de diamètre et la base environ huit pouces. À peine avais-je fait ces remarques, que j'observai qu'elle s'avançait rapidement vers le vaisseau. Nous changeâmes immédiatement de direction, et déployâmes toutes nos voiles, excepté celle de misaine. Bientôt après, elle passa à trente pieds de l'arrière avec un frémissement, mais sans que personne en ressentît aucun effet, quoiqu'elle fût aussi rapprochée. Elle semblait marcher de la vitesse environ de dix milles à l'heure, et elle se dissipa un quart-d'heure après nous avoir dépassés. Il est impossible de dire le mal qu'elle aurait pu nous faire si elle fût passée directement sur nous. Nos mâts, à ce que j'imagine, auraient pu en être emportés; mais je ne crois pas qu'elle eût occasionné la perte du vaisseau.

Laissant plusieurs îles sur notre route, nous jetâmes l'ancre à Anamooka, le 23 avril; un vieillard infirme, nommé Tapa, que j'y avais connu en 1777, et que je reconnus sur-le-champ, vint à bord avec d'autres de différentes îles du voisinage. Ils désiraient voir le vaisseau; et lorsqu'on les mena en bas, où les plants de l'arbre à pain étaient arrangés, ils témoignèrent une grande surprise. Quelques-uns de ces plants étaient morts; nous fûmes à terre pour nous en procurer d'autres.