Uvres Completes De Lord Byron Tome 08 Comprenant Ses Memoires P
Chapter 12
J'ai cru entendre un son douloureux; qu'est-ce donc? c'est Caïn; il veille auprès de mon époux. Que fais-tu là, mon frère? Est-ce qu'il dort?--O ciel! que signifie cette pâleur et ce flot?--Non! non! ce n'est pas du sang; qui l'aurait répandu, ce sang? Abel! qu'y a-t-il?--qui t'a fait cela? Il ne remue pas; il ne respire pas; ses mains tombent sur les miennes, froides et insensibles comme les pierres! Ah! cruel Caïn! n'as-tu pu le garantir à tems de cette violence? Quel qu'ait été l'agresseur, un étranger lui-même se serait placé entre lui et le meurtrier! Mon père!--Ève!--Adah!--venez, approchez! la mort est dans le monde!
(Zillah sort en appelant ses parens.)
CAÏN, seul.
Dans le monde!--Et qui l'y a introduite? moi!--moi qui abhorre tellement ce nom de mort, que lui seul empoisonnait toute ma vie avant que je connusse son aspect.--Je l'ai conduite ici; j'ai livré mon frère à ses froids et terribles embrassemens, comme si, sans mon aide, elle n'eût pas assez haut réclamé ses droits inexorables! Du moins, je suis éveillé,--un rêve douloureux m'a rendu fou;--mais lui, il ne s'éveillera donc plus!
(Entrent Adam, Ève, Adah et Zillah.)
ADAM.
Une voix de douleur, celle de Zillah, m'a conduit ici.--Que vois-je? Est-il vrai?--Mon fils!--mon fils! Femme, voilà l'ouvrage du serpent; voilà ton ouvrage!
ÈVE.
Oh! ne parle pas ainsi: l'aiguillon du serpent est dans mon cœur. Abel! mon bien-aimé! C'est un châtiment, Jéhovah, au-dessus du crime, de _l_'avoir enlevé à sa mère!
ADAM.
Quel est le coupable de ce crime?--Parle, Caïn; tu étais présent. Est-ce quelqu'un de ces anges ennemis qui ne marchent pas avec Jéhovah? quelque sauvage et féroce habitant des bois?
ÈVE.
Ah! une lumière livide me pénètre comme un éclat de foudre! ce tison lourd et sanglant arraché de l'autel, noirci par la fumée, et rougi du--
ADAM.
Parle, mon fils! parle; et malheureux comme nous le sommes, assure-nous que nous ne sommes pas plus déplorables encore.
ADAH.
Parle, Caïn! et dis que ce n'est pas _toi_!
ÈVE.
C'est lui. Je le vois maintenant;--il baisse la tête; il cache ses yeux féroces de ses mains rouges de sang.
ADAH.
Ma mère, tu l'outrages;--et toi, Caïn, éclaircis donc cette horrible accusation que nos parens, dans leur désespoir, font peser sur toi.
ÈVE.
Écoute, Jéhovah! Puisse l'éternelle malédiction du serpent être sur lui! elle est faite pour sa race plutôt que pour nous. Puissent tous ses jours être désolés! puisse--
ADAH.
Arrête! c'est ton fils; ne le maudis pas, ma mère: ne le maudis pas, mère! il est mon frère, mon époux.
ÈVE.
Il t'a enlevé ton frère!--Zillah, il t'a ravi ton époux:--pour moi, _plus de fils_!--A jamais je le maudis; je renonce à le voir! Tous les liens sont rompus entre nous, comme lui-même a rompu ceux de la nature.--O mort, mort! pourquoi ne m'as-tu pas prise, moi à laquelle tu fus d'abord infligée? Qu'attends-tu encore?
ADAM.
Ève, prends garde que ta douleur, hélas! trop légitime, ne te conduise à l'impiété. Une douloureuse destinée nous a été prédite; maintenant qu'elle commence, il faut la supporter de manière à prouver à notre Dieu que nous sommes entièrement soumis à sa sainte volonté.
ÈVE, désignant Caïn.
_Sa volonté_!--c'est celle de cet esprit incarné de mort, que j'ai mis sur la terre pour y faire entrer la mort. Puissent toutes les malédictions de la vie peser sur lui! ses tourmens le chasser au fond des déserts, comme les nôtres nous ont chassés d'Éden, jusqu'à ce que ses enfans lui rendent ce qu'il a donné à son frère! Que jour et nuit le glaive et les ailes des chérubins le poursuivent;--que les serpens se dressent sous ses pas!--que les fruits de la terre deviennent cendre dans sa bouche! que les feuilles dont il entoure sa tête pour reposer soient le séjour des scorpions! qu'il rêve sans cesse de son innocente victime! que ses veilles ne soient qu'un autre rêve prolongé de mort! que les claires fontaines se tournent en sang dès qu'il voudra les souiller de l'impur contact de ses lèvres avides! que les élémens reculent ou se transforment devant lui! qu'il vive au sein de l'agonie qui accompagnera les derniers instans des autres hommes! et que la mort soit pour lui, qui le premier l'introduisit dans le monde, quelque chose de pire que la mort! Va-t'en, fratricide! Désormais ton nom, le mot Caïn, sera pour le genre humain un objet d'horreur, même pour ceux dont tu dois être le père! Que l'herbe se dessèche sous tes pieds! que les bois te refusent leur abri, la terre une couche, la poussière une tombe, le soleil ses rayons et le ciel son Dieu!
(Ève sort.)
ADAM.
Caïn! éloigne-toi: nous ne pouvons plus demeurer ensemble. Fuis! laisse le mort à mes soins;--désormais je suis seul:--nous ne nous reverrons plus.
ADAH.
O mon père! ne le quitte pas ainsi. Ne va pas ajouter à la terrible malédiction d'Ève sur sa tête!
ADAM.
Je ne le maudis pas: son esprit est sa malédiction. Viens, Zillah!
ZILLAH.
Je dois veiller sur le corps de mon époux.
ADAM.
Nous reviendrons quand celui qui nous a préparé ce douloureux devoir aura disparu. Viens, Zillah!
ZILLAH.
Auparavant un baiser sur cette pâle figure, sur ces lèvres autrefois si animées.--O mon cœur! mon cœur!
(Adam et Zillah sortent en pleurant.)
ADAH.
Caïn! vous avez entendu; il faut nous éloigner. Je suis prête, nos enfans aussi! Je porterai Énoch, et vous sa sœur. Partons avant que le soleil ne tombe, et n'attendons pas l'obscurité de la nuit pour traverser le désert.--Eh bien! parle, parle-moi, _moi_--qui suis à toi.
CAÏN.
Laisse-moi!
ADAH.
Pourquoi? tout le monde t'a quitté.
CAÏN.
Et que tardes-tu de te réunir à eux? Ne crains-tu pas de rester avec l'auteur d'une pareille action?
ADAH.
Après la crainte de t'abandonner, il n'en est pas de plus grande pour moi que celle que m'inspire le crime qui te prive d'un frère. Je n'en dois pas parler:--c'est entre toi et le Tout-Puissant.--
UNE VOIX D'EN HAUT.
Caïn! Caïn!
ADAH.
Entends-tu cette voix?
LA VOIX D'EN HAUT.
Caïn! Caïn!
ADAH.
Elle retentit comme celle d'un ange.
(Entre l'ange du Seigneur.)
L'ANGE.
Où est ton frère Abel?
CAÏN.
Suis-je donc le gardien de mon frère?
L'ANGE.
Caïn! qu'as-tu fait? La voix du sang de ton frère crie de la terre vers le Seigneur!--Maintenant, tu es maudit de la terre, qui vient d'ouvrir sa bouche pour boire le sang versé par ta main fratricide. Désormais, quand tu creuseras la terre, elle demeurera stérile; tu resteras fugitif et vagabond dans le monde!
ADAH.
Le châtiment est au-delà de ses forces. Vois! tu lui dérobes la face de la terre; il reste privé de la face de Dieu. Vagabond et fugitif, il arrivera que ceux qui le trouveront le tueront.
CAÏN.
Que ne le peuvent-ils! Mais où sont ceux qui me tueront? où sont-ils sur cette terre encore déserte et inhabitée?
L'ANGE.
Tu as tué ton frère, qui te garantira de ton fils?
ADAH.
Ange de lumière! sois miséricordieux; ne dis pas que mon sein déchiré nourrisse maintenant dans mon fils un meurtrier, un meurtrier de son père.
L'ANGE.
Il ne ferait que suivre les traces de Caïn. Le lait d'Ève n'a-t-il pas nourri celui que tu vois maintenant noyé dans le sang? Le fratricide peut bien engendrer le parricide;--mais il n'en sera pas ainsi.--Le Seigneur, ton Dieu et le mien, m'a commandé d'imprimer son sceau sur Caïn, pour qu'il puisse errer en sûreté. Qui tuera Caïn attirera sur sa tête une punition sept fois plus forte. Approche!
CAÏN.
Que veux-tu de moi?
L'ANGE.
Marquer sur ton front l'affranchissement du crime que tu as commis toi-même.
CAÏN.
Non, laisse-moi mourir!
L'ANGE.
Cela ne peut être.
(L'ange imprime une marque sur le front de Caïn.)
CAÏN.
Je sens mon front brûlé, mais ce n'est rien auprès du feu intérieur; que faut-il encore? accable-moi de tout ce que je puis supporter.
L'ANGE.
Tu as été sombre et farouche dès le sein de ta mère, semblable à la terre que tu as jusqu'à présent creusée; mais celui que tu as immolé était doux comme les troupeaux qu'il paissait.
CAÏN.
Je fus enfanté trop tôt après la chute; l'esprit de ma mère était encore fasciné par le serpent, et mon père pleurait encore sur Éden. Je suis ce que je suis; je n'ai pas demandé la vie; je ne me la suis pas donnée moi-même. Que ne puis-je seulement de mon sang racheter celui--et pourquoi pas? Qu'Abel renaisse, et que je sois rayé du livre de vie! Ainsi l'existence sera rendue par Dieu au bien-aimé de Dieu, et je perdrai un don qui n'eut jamais d'attrait pour moi.
L'ANGE.
Qui pourrait anéantir le meurtre? ce qui est fait est fait. Éloigne-toi! accomplis tes jours! et puissent tes actions ne pas ressembler à celle que tu viens de commettre!
(L'ange disparaît.)
ADAH.
Il est parti; éloignons-nous. J'entends les cris de notre petit Énoch dans son berceau.
CAÏN.
Ah! il ignore pourquoi il pleure! et moi qui répandis le sang, je ne puis répandre de larmes; mais les quatre rivières ne pourraient laver mon ame[35]. Crois-tu que mon fils puisse jamais me regarder?
[Note 35: Les quatre rivières qui entouraient l'Éden, les seules, par conséquent, que connût Caïn sur la terre.]
ADAH.
Si je croyais qu'il ne le voulût pas, je voudrais--
CAÏN, l'interrompant.
Non, non! plus de menace: nous en avons trop subi. Va prendre ton enfant; je vous suivrai.
ADAH.
Je ne te laisse pas seul avec le mort; quittons ces lieux ensemble.
CAÏN.
O toi, image inanimée et toujours présente! toi dont le sang doit voiler de deuil la terre et les cieux! J'ignore ce que tu es _maintenant_! mais si _tu_ vois ce que _je_ suis, je crois que tu me pardonnes ce que ne pardonnera jamais ni ton Dieu ni mon propre cœur.--Adieu! je ne dois, je n'ose toucher ce que j'ai fait. Je sortis des mêmes entrailles que toi; j'ai sucé le même sein; je t'ai souvent pressé dans mes bras; souvent nos jeux enfantins se confondirent; et voilà que je ne puis plus t'approcher, que je n'ose pas même faire pour toi ce que tu aurais fait pour moi:--réunir tes membres dans leur tombeau,--le premier tombeau creusé pour les mortels. Mais ce tombeau, qui l'a creusé? O terre! ô terre! voilà le trésor que je dépose dans ton sein, en récompense de tous ceux que j'ai reçus de toi.--Au désert maintenant!
(Adah s'incline, et baise le corps d'Abel.)
ADAH.
Cruelle et prématurée fut ta mort, ô mon frère! et moi seule, de tous ceux qui pleurent sur toi, je ne puis verser de larmes. Mon devoir est désormais de sécher des pleurs, et non pas d'en répandre. Mais pourtant, de tous ceux qui gémissent, nul ne gémit comme moi, non-seulement sur toi, mais sur celui qui t'a frappé. Allons, Caïn! je supporterai la moitié de ton fardeau.
CAÏN.
Nous marcherons à l'orient d'Éden; cette ligne est plus désolée: elle me convient davantage.
ADAH.
Marche le premier! tu seras mon guide, et puisse être le tien notre Dieu! Allons chercher nos enfans.
CAÏN.
Celui qui repose ici n'en avait pas; j'ai tari la source d'une race vertueuse qui eût bientôt charmé les nœuds d'une union récente. Hélas! en les joignant plus tard aux enfans d'Abel, la dureté de mon naturel se fût adoucie chez eux! Abel!
ADAH.
La paix soit avec lui.
CAÏN.
Mais avec _moi_!--
(Ils sortent.)
FIN DE CAÏN.
L'ILE, OU CHRISTIAN ET SES CAMARADES.
AVERTISSEMENT.
Le morceau suivant est fondé en partie sur la relation du soulèvement de l'équipage _la Bonté_, dans les mers du Sud, en 1789, et en partie sur la _Relation des îles Tonga_, par Marnier.
Chant Premier.
1. L'instant de la veille matinale était arrivé. Le vaisseau avançait avec grâce, traçant sur les flots un sentier mobile. La vague entr'ouverte par la proue se courbait en sillons complaisans devant la majestueuse charrue. L'onde immense embrassait toute la perspective, et derrière s'évanouissaient maints rivages de la Mer du Sud. La nuit paisible, déjà nuancée d'argent, opposait encore sa mourante obscurité aux atteintes de l'aube naissante. Les dauphins, avertis de l'approche du jour, s'élançaient au-dessus des flots, comme pour aspirer plus tôt ses premières lueurs. Les étoiles détournaient de l'océan leurs scintillans regards, et disparaissaient devant une clarté plus radieuse. La voile reprenait sa blancheur naguère obscurcie; une brise rafraîchissante glissait sur les vents. Déjà même la pourpre de l'Océan annonçait la venue du soleil;--mais un coup sera tenté avant qu'il n'apparaisse.
2. Le vaillant chef dormait dans sa cabine, confiant dans ceux qui faisaient la veille. Il rêvait des rivages désirés de la vieille Angleterre, de ses travaux récompensés, de ses dangers évanouis; son nom était ajouté à la liste glorieuse de ceux qui avaient visité les pôles, séjour des orages. Le plus difficile était passé, rien ne pouvait justifier de nouvelles inquiétudes; pourquoi donc le sommeil avait-il pour lui des dangers? Hélas! son tillac était foulé par un pied indiscipliné; des mains plus inhabiles voulaient diriger la voile du vaisseau; de jeunes cœurs, languissant après je ne sais quelle île favorisée du soleil, où l'été dure toute l'année, où les femmes sourient pendant tout l'été; des hommes éloignés de leur patrie, et qui, trop long-tems voyageurs, n'avaient jamais revu la maison natale, ou l'avaient trouvée toute changée, et demi-barbare, préféraient une fraîche et douce grotte sauvage à l'incertitude des flots.--Puis le souvenir des fruits savoureux que donnait une terre incultivée; des forêts qui ne connaissaient d'autres sentiers que ceux qu'ils y frayèrent; des champs sur lesquels l'abondance étendait sa corne fortunée; des terres, domaine commun et indépendant d'un seul possesseur..... Puis le vœu que les siècles n'ont jamais étouffé dans le cœur de l'homme--de ne connaître d'autre maître que sa volonté; la terre offrant à sa surface des mines non exploitées; la liberté qu'on y trouvait d'appeler chaque grotte sa propre demeure; ce jardin commun ouvert devant tous les pas, où la nature traite en tendre mère tout un peuple charmé des délices du désert; leurs coquillages, leurs fruits, seule opulence qu'ils connaissent; leurs canots toujours retenus à l'entour des rivages; leur chasse, leur gibier, leurs armes, leur aspect enfin si étrange aux yeux d'un Européen:--tels étaient les objets et la contrée qui réveillaient les désirs de ces marins,--désirs qu'ils devaient chèrement expier.
3. Debout, brave Bligh! l'ennemi est à la porte! debout! debout!--Hélas! il est trop tard! derrière ta case se tient le féroce rebelle proclamant déjà le règne de la rage et de la terreur. Tes membres sont enchaînés, la baïonnette touche ton sein, les mains qui tremblaient à ta voix te saisissent; traîné sur le tillac, tu ne verras plus l'obéissant gouvernail ou la voile attentive attendre tes ordres pour suivre une direction, ou se développer; cet esprit sauvage qui voudrait étouffer à force de délire le sentiment de sa révolte, fait briller autour de toi les yeux encore étonnés de ceux qui redoutent le chef qu'ils sacrifient: car jamais l'homme ne peut étourdir le cri de la conscience, s'il ne porte à ses lèvres la coupe passionnée de la rage.
4. C'est en vain que, bravant l'œil de la mort, ta poitrine menacée implore ceux de tes compagnons restés loyaux:--ils ne viennent pas; ils sont rares: il faut qu'ils consentent à ce qu'applaudissent des cœurs plus indociles. En vain tu cherches la cause: la malédiction est leur seule réponse, ou la menace de quelque chose de pire. A tes yeux brille le poignard homicide; sur ta gorge reste suspendue la baïonnette effilée; les mousquets chargés t'environnent, et semblent prêts à terminer tes jours. Tu les y encourages, en leur criant: Feu! Mais des cœurs impitoyables admirent encore, et quelque souvenir de leur ancien respect les arrête, plutôt que la voix méconnue de leurs devoirs; ils ne voudraient pas perdre leur ame en répandant le sang: ils préfèrent t'abandonner à la merci des flots.
5. «Disposez la chaloupe!» c'est le cri du nouveau chef; et qui jamais osa dire _non_ à la révolte dans la première impétuosité de son ivresse, dans les saturnales d'un pouvoir inattendu? La chaloupe est disposée avec tout l'empressement de la haine; et déjà de légères planches te séparent seules de l'abîme qui doit t'engloutir; de faibles provisions te promettent une fin que leurs mains te refusent: c'est justement ce qu'il faut d'eau et de pain pour garantir quelques jours le moribond de la mort; de plus, quelques cornes, un peu de toile, des livres, unique trésor des hermites de l'Océan; quelques cordages sont ensuite ajoutés, aux instances de ceux qui n'espéraient plus pour toi que dans l'air et les flots; puis enfin ce mobile et tremblant vassal des pôles, cette aiguille sensible, ame de la navigation.
6. Et maintenant, le chef élu par lui-même juge à propos d'étouffer le premier sentiment de son crime; il réveille ainsi ses compagnons:--«A boire!» tant il craint que la passion ne cède bientôt à la voix de la raison! «De l'eau-de-vie pour les héros!» Ainsi jadis s'était écrié Burke;--et sans doute cette liqueur peut conduire à la gloire. Nos héros partagèrent cette opinion; au milieu de bruyans applaudissemens, ils vidèrent la coupe. Huzza! huzza! Otaïti! tel fut leur cri; étrange exclamation de la part des fils de la révolte! Comment cette île délicieuse, cette terre chérie de la nature, des cœurs aimans, des fêtes sans périls, des mœurs aimables, étrangères à l'art, cette opulence commune, cet amour sans inquiétude; comment tout cela pouvait-il avoir des charmes pour de grossiers marins ballottés sous leurs mâts par chaque souffle de vent? Et maintenant, par quels nouveaux crimes se préparent-ils à réaliser les vains désirs de la vertu, le repos? Hélas! telle est notre nature! notre but est le même à tous, seulement nous suivons des routes diverses; nos moyens, notre naissance, notre pays, notre gloire, notre fortune, nos goûts, tout cela est plus puissant sur notre faible poussière que tout ce qui est en dehors du misérable cercle de notre égoïsme. Cependant murmure encore au-dedans de nous-mêmes une faible voix troublant le silence de l'intérêt ou le tumulte de la gloire; quelle que soit notre foi, quelque terre que nous foulions, Dieu fait toujours entendre son oracle, la conscience de l'homme!
7. La chaloupe est chargée du brave et triste petit nombre demeuré fidèle au chef; quelques-uns, restés sur le tillac du vaisseau--maintenant jouet d'un moral naufrage--faisaient des vœux tardifs pour partager le sort d'un capitaine que leurs yeux voyaient s'éloigner; d'autres calculaient pour lui de nouveaux malheurs, plaisantaient à la vue lointaine de sa faible voile, à l'idée de cette faible barque, si fragile et si chargée. Oh! combien il est plus assuré, plus tranquille, le tendre nautile[36], pilote maritime de sa couche imperceptible, la fée, le génie de la mer. Lui, quand l'ouragan siffle et jaillit en éclairs sur les ondes, demeure en sûreté,--son port est dans la ville,--il triomphe sur les _armadas_ du genre humain, qui ébranlent le monde, et fléchissent sous la verge des vents.
[Note 36: Espèce de coquillage.]
8. Quand tout fut prêt sur le vaisseau, qui maintenant avouait un révolté pour son maître,--un matelot, moins endurci que ses compagnons, témoigna cette pitié inutile, faite seulement pour irriter le malheur. D'un regard inquiet, il veillait sur les mouvemens de son ancien chef, et cherchait même, à force de signes, à lui exprimer son compatissant repentir. Déjà même il avançait un humide flacon jusqu'à ses lèvres arides et desséchées; mais bientôt, observé lui-même, ce gardien fut éloigné, et la pitié cessa de percer le nuage que la sédition étendait autour du brave chef. Alors s'approcha l'audacieux et sombre jeune homme que, pour son malheur, avait trop aimé le capitaine; il s'écria, en désignant la chaloupe abandonnée: «Partez! tout retard coûterait la vie!» Et pourtant, même en ce dernier instant, il n'avait pas étouffé toute sympathie. Un mot pouvait encore ramener le remords dans cette ame violente et passionnée; et ce que les autres ne soupçonnaient pas, la victime put le reconnaître. Quand Bligh, avec un ton de reproche amer, lui demanda qu'était devenu le souvenir des anciens bienfaits;--qu'étaient devenues ses espérances d'une gloire supérieure à celle des mille écussons pompeux de la Grande-Bretagne? ses lèvres tremblantes semblèrent céder devant une force invincible. «C'est cela! c'est cela! prononça-t-il; je suis damné! damné!» Il n'en dit pas davantage; mais, poussant dans sa barque son maître, il le confia au faible esquif. Sa langue ne put articuler d'autres accens; mais combien d'idées dans ses brusques adieux!
9. Le large soleil des régions arctiques s'élevait sur les ondes; la brise tantôt s'engouffrait, tantôt ressortait de ses humides grottes. Son aile capricieuse s'éloignait, puis revenait effleurer les sillons de l'Océan, comme les cordes d'une harpe éolienne. D'une rame désespérée et presque silencieuse, déjà l'esquif se creusait un chemin redouté vers une roche à peine visible, qui dressait, comme un lointain nuage, son front au-dessus des flots. La chaloupe et le vaisseau ne se réuniront plus! mais ce n'est pas à moi de dire les infortunes de Bligh, leurs dangers continuels, leurs rares espérances; leurs jours de péril, leurs nuits de désespoir; leur courage toujours le même, quand il semblait le plus inutile; la famine dévorante, rendant un fils méconnaissable à l'œil même de sa mère; les autres maux, assez horribles pour faire trêve à la faim, jusqu'à ce qu'elle n'eût plus sur eux de prise; les fureurs et les égards de la mer, tantôt les couvrant de son abîme, tantôt les laissant briser de leurs rames fatiguées les vagues qui ne cédaient qu'à tous leurs efforts réunis.--Une fièvre continue, une soif sèche, qui leur faisait saluer, comme un bonheur, les nuages qui glaçaient leurs os nus, savourer avec délices la froide humidité des nuits orageuses, et presser avidement la toile tendue sur leur tête, pour recueillir quelques gouttes de pluie. Il leur fallut fuir mainte horde sauvage, pour redemander un asile plus sûr encore aux flots impitoyables. Et pourtant, il fut accordé à ces spectres animés de raconter leurs dangers passés, et des angoisses telles que jamais les annales de l'humide abîme n'en avaient retracées, pour arracher de la terreur aux hommes, aux femmes des larmes.