Uvres Completes De Lord Byron Tome 08 Comprenant Ses Memoires P
Chapter 11
Et pourquoi pas celui qui les créa? Je ne vous ai pas faits; vous êtes ses créatures et non les miennes.
CAÏN.
Alors laisse-nous _ses_ créatures, comme tu dis que nous le sommes, ou bien montre-moi ta demeure ou la _sienne_.
LUCIFER.
Je pourrais toutes deux te les montrer; mais un tems viendra que tu verras pour toujours l'une d'elles.
CAÏN.
Et pourquoi pas à cette heure?
LUCIFER.
Ton esprit d'homme a eu de la peine à concentrer dans une pensée nette et calme le peu que je t'ai montré, et déjà tu voudrais aspirer au plus grand des mystères! à celui des _deux principes_! Tu voudrais les contempler sur leurs trônes les plus secrets! Poussière! apprends à limiter ton ambition; car pour toi, voir l'une ou l'autre serait périr!
CAÏN.
Laisse-moi périr pourvu que je les voie!
LUCIFER.
Voilà bien le langage du fils de celle qui cueillit la pomme! Mais tu périrais seulement, et tu ne les verrais pas; cette vue t'est réservée dans un autre état.
CAÏN.
Celui de mort.
LUCIFER.
Du moins le prélude de la mort.
CAÏN.
Je la crains donc moins, puisque je sais qu'elle conduit à quelque chose de défini.
LUCIFER.
Maintenant je vais te ramener dans ton monde, où tu pourras multiplier la race d'Adam, manger, boire, travailler, trembler, rire, pleurer, sommeiller et mourir.
CAÏN.
Et que me servira d'avoir vu les choses que tu m'as montrées?
LUCIFER.
N'as-tu pas demandé la connaissance? et dans ce que j'ai montré, ne t'ai-je pas appris à te connaître toi-même?
CAÏN.
Hélas! je ne distingue rien encore.
LUCIFER.
Et justement, la somme des connaissances humaines devrait être la conscience du néant de l'humaine nature; transmets cette science à tes enfans, elle leur épargnera maintes tortures.
CAÏN.
Orgueilleux esprit! ta parole est dédaigneuse; mais toi-même, malgré ton arrogance, tu reconnais un supérieur.
LUCIFER.
Non! par le ciel qu'il gouverne, par l'abîme, par l'infinité de mondes et de vies que je tiens avec lui en commun.--Non! j'ai un vainqueur, je l'avoue; mais je ne reconnais pas de maître. Il reçoit l'hommage de tous;--mais il n'a pas le mien. Je combats contre lui aujourd'hui, comme je combattis au plus haut des cieux. A travers toute éternité, parmi les gouffres informes des enfers, dans les interminables royaumes de l'espace, dans les siècles des siècles, je disputerai tout, tout avec lui! et tour à tour, chaque monde, chaque étoile, chaque univers trembleront dans la balance, jusqu'au jour où cessera le grand combat, si jamais il cesse, c'est-à-dire si jamais lui ou moi pouvons être écrasés! Et qui pourra exterminer notre immortalité, notre haine irrévocable et mutuelle? Il pourra, à titre de vainqueur, appeler le vaincu génie du mal; mais quel sera donc le _bien_ qu'il prétend donner? Si j'étais le vainqueur, ses œuvres seraient jugées les seules mauvaises. Et vous, mortels, à peine nés, quels dons avez-vous reçus de lui dans votre misérable monde?
CAÏN.
Ils sont faibles, et quelques-uns bien amers.
LUCIFER.
Redescends donc avec moi sur cette terre; retourne éprouver le reste des faveurs que toi et les tiens devez au ciel. Les choses sont bonnes ou mauvaises dans leur essence, et non pas d'après le nom de celui qui les répand. S'il vous donne le bien,--appelez le principe du bien; si le mal découle de _lui_, apprenez à ne pas m'en rendre responsable, avant de savoir mieux sa véritable source. Ce n'est pas aux paroles des anges eux-mêmes qu'il faut croire, c'est aux fruits de votre existence, tels que vous les savourez. La pomme fatale vous a fait un don précieux,--celui de la _raison_.--Que des menaces tyranniques ne l'écrasent point, et ne vous réduisent pas à croire aveuglément, en dépit de vos sens extérieurs et de vos sentimens intimes:--examinez et souffrez,--créez-vous un monde intérieur dans votre propre sein, où viendront expirer les impressions du dehors. C'est ainsi que vous vous rapprocherez le plus de la nature des esprits et que vous parviendrez à triompher de votre enveloppe grossière.
(Ils disparaissent.)
FIN DU DEUXIÈME ACTE.
ACTE III.
SCÈNE PREMIÈRE.
(La terre près d'Éden, comme dans l'acte premier.)
Entrent CAÏN et ADAH.
ADAH.
Silence, Caïn; marche doucement.
CAÏN.
J'y consens; mais pourquoi?
ADAH.
Notre petit Énoch dort sur un lit de feuilles, à l'ombre de ce cyprès.
CAÏN.
Un cyprès! c'est un arbre mélancolique; on dirait qu'il pleure sur ceux qu'il protége de son ombre. Pourquoi l'as-tu choisi pour reposer notre enfant?
ADAH.
Parce que ses branches interceptent le soleil comme la nuit, et qu'elles paraissent ainsi faites pour inviter au sommeil.
CAÏN.
Oui, au dernier,--au plus long sommeil; mais n'importe,--mène-moi à lui. (Ils s'approchent de l'enfant.) Comme il est beau! Ses petites joues, dans leur pur incarnat, semblent vouloir lutter avec les roses effeuillées sous lui.
ADAH.
Et ses lèvres, comme elles sont gracieusement entr'ouvertes! Non! garde-toi de les baiser, du moins en ce moment: il s'éveillerait.--Son heure de repos est, il est vrai, presque écoulée; mais ce serait dommage de l'interrompre volontairement.
CAÏN.
Vous dites bien; je contiendrai mes désirs. Il dort, il sourit!--Ah! dors et souris, toi le fragile et jeune héritier d'un monde presque aussi jeune: dors et souris! les heures et les jours d'innocence et de bonheur t'appartiennent encore! _Tu_ n'as pas dérobé le fruit,--tu ne sais pas que tu es nu! Le tems viendra où tu recevras le châtiment de crimes inconnus, dont ni toi ni moi ne furent coupables. Mais aujourd'hui sommeille en paix! Voilà que ses joues se colorent d'un vif sourire, ses cils brillent au-dessous de ses longues paupières noires comme le cyprès qui se balance sur elles: le sommeil ne peut cacher entièrement le limpide azur de ses yeux. Sans doute il rêve;--de quoi? du paradis!--oui! Rêve, mon enfant, de cet héritage qui t'est ravi! ce n'est qu'un songe! car jamais, à l'avenir, ni toi, ni tes enfans, ni tes pères, ne franchiront le seuil de ces lieux de bonheur!
ADAH.
Cher Caïn! ne souffle pas dans l'oreille de notre enfant des regrets aussi mélancoliques. Pourquoi toujours regretter le paradis? N'en pouvons-nous créer un autre?
CAÏN.
Où?
ADAH.
Ici, où tu voudras: partout où tu seras, je ne sens pas la perte de cet Éden trop pleuré. N'ai-je pas et toi et notre enfant, mon père, mon frère et Zillah notre douce sœur, et notre Ève, à qui nous devons bien plus que la naissance?
CAÏN.
Oui, la mort est aussi l'une des dettes que nous lui devons.
ADAH.
Caïn! cet esprit orgueilleux qui t'a entraîné loin d'ici a contribué à te rendre encore plus sombre. J'espérais que les merveilles qu'il avait promis de te montrer, que ces visions, comme tu les appelles, de mondes passés et présens rendraient à ton esprit le calme d'une curiosité satisfaite; mais, je le vois, ton guide a redoublé tes maux. Cependant, je le remercie et je lui pardonne tout, en songeant qu'il t'a sitôt rendu à nos vœux.
CAÏN.
Sitôt?
ADAH.
A peine s'il y a deux heures que vous vous êtes éloignés: heures longues pour moi; mais enfin deux heures seulement, en consultant le soleil.
CAÏN.
Et pourtant ce soleil, je m'en suis approché; j'ai vu des mondes qu'il éclairait jadis, et qu'il n'éclairera plus; j'en ai vu que sa lumière ne pénétrera jamais: j'aurais cru que mon absence avait duré des années.
ADAH.
A peine une heure.
CAÏN.
C'est donc l'esprit qui dispose du tems, et qui le mesure suivant que les objets qu'il contemple sont plaisans ou pénibles, sublimes ou méprisables. J'ai vu des infinités de mondes; j'ai franchi des univers disparus; j'ai contemplé l'éternité, et je croyais que quelques gouttes de l'océan des âges m'avaient donné quelque chose de son immensité; mais à présent, je reconnais ma faiblesse: l'esprit avait raison de dire que je n'étais rien.
ADAH.
Pourquoi le disait-il? Jéhovah n'en a pas parlé.
CAÏN.
Non; il s'est contenté de nous réduire à ce que nous sommes. Après avoir flatté la poussière avec quelques rayons d'Éden et d'immortalité, il nous fait de nouveau retourner en poussière:--et pourquoi?
ADAH.
Tu le sais:--c'est la faute de nos parens.
CAÏN.
Qu'a de commun avec nous leur faute? Ils ont péché, c'est à eux de mourir.
ADAH.
Tu ne parles pas bien, Caïn: cette pensée n'est pas la tienne, mais celle de l'esprit qui était avec toi. Plût à Dieu que je mourusse pour eux, si je pouvais ainsi les conserver à la vie!
CAÏN.
Tels seraient aussi mes vœux, si une seule victime devait assouvir la colère insatiable du destructeur de la vie, et si notre enfant qui repose ne devait jamais connaître la mort ni le chagrin, ni les transmettre à ceux qui naîtront de lui.
ADAH.
Ne savons-nous pas qu'un jour viendra où notre race sera rachetée!
CAÏN.
Oui, par le sacrifice de l'innocent à la place du coupable. Quelle expiation que celle-là! Ne sommes-nous pas innocens? Nous n'avons rien fait pour être les victimes d'une faute commise avant notre naissance, ou pour être forcés d'expier un crime inouï et mystérieux,--si c'est un crime que de poursuivre la science.
ADAH.
Hélas! mon cher Caïn, tu pèches en ce moment; tes paroles frappent mes oreilles comme autant d'impiétés.
CAÏN.
Alors laisse-moi!
ADAH.
Jamais, quand ton Dieu te laisserait.
CAÏN.
Dis-moi, qu'y a-t-il ici?
ADAH.
Deux autels que, pendant ton absence, a dressés notre frère Abel, afin d'y offrir un sacrifice au Seigneur, au moment de ton retour.
CAÏN.
Et qui _lui_ a dit que je m'empresserais de concourir aux offrandes qu'il élève chaque jour vers le Créateur, avec un front dont l'indigne et lâche humilité révèle mille fois plus de crainte que d'amour?
ADAH.
Certes, il fait bien.
CAÏN.
Un autel suffit: je n'ai rien à offrir.
ADAH.
Les fruits de la terre, le calice, le bouton et la tige des fleurs: voilà pour notre Dieu de douces offrandes, quand elles sont présentées d'un cœur satisfait et contrit.
CAÏN.
J'ai travaillé, j'ai creusé la terre; la sueur a coulé de mon front: en un mot, j'ai accompli sa malédiction;--que faut-il de plus encore? Pourquoi serais-je satisfait? sans doute parce qu'il m'a fallu lutter avec tous les élémens, pour en arracher le pain qui me nourrit? Pourquoi serais-je reconnaissant? parce que je suis poudre, que je m'agite dans la poudre, et que je retournerai en poudre? Ah! si je ne suis rien,--du moins, pour rien au monde, ne serai-je un lâche hypocrite, affectant la joie, quand intérieurement le chagrin me dévore. Pourquoi serais-je contrit? Pour la faute de mon père? Mais déjà tous nos maux l'ont suffisamment expiée, et les prophéties nous apprennent que nos enfans l'expieront encore bien au-delà de ce qu'elle mérite. Il ne sait pas, notre jeune enfant, à présent livré au sommeil, il ne sait pas qu'il doit transmettre à des multitudes innombrables le germe d'une misère éternelle: mieux vaudrait l'étouffer au milieu de ses doux rêves, et écraser sa tête contre les rochers, plutôt que de le laisser vivre pour--
ADAH.
O mon Dieu! ne le touche pas!--mon--ton enfant! Caïn!
CAÏN.
Ne crains rien. Pour tous les globes célestes, et le pouvoir qui les gouverne, je ne voudrais pas déposer autre chose qu'un baiser de père sur les lèvres de cet enfant.
ADAH.
Alors, pourquoi ces horribles paroles?
CAÏN.
Mieux vaudrait, disais-je, qu'il cessât de vivre, au lieu de transmettre à d'autres descendans des chagrins plus insupportables encore que ceux auxquels il sera soumis. Mais puisque ces paroles vous déplaisent, je me contente de dire--qu'il eût mieux valu pour lui de ne pas naître.
ADAH.
Oh! ne parle pas ainsi. Où seraient donc mes joies, ces joies maternelles que j'éprouve à le veiller, le nourrir et l'aimer? Silence! il s'éveille. Doux Énoch! (Elle s'approche de l'enfant.) Caïn, viens le voir! regarde comme il est plein de vie, de force, de fraîcheur, de beauté, de bonheur; comme il me ressemble, comme il est semblable à toi, quand tu souris: car _alors_ nous sommes _tout_ autres. N'est-il pas vrai, Caïn? Mère, père, enfant, chacun de nous réfléchit les traits de l'autre, comme le fait une claire fontaine, quand elle est calme, et quand ton ame est calme comme elle. Aime-nous, mon cher Caïn! Aime-toi à cause de nous, qui te chérissons tant! Vois comme il sourit! comme il étend ses bras, comme il arrête ses grands yeux bleus sur les tiens comme pour saluer son père, tandis que son petit corps s'agite et semble tressaillir de plaisir. Que nous parles-tu de peines? les chérubins qui n'ont pas d'enfans t'envieraient les joies de la paternité. Caïn! bénis-le! il n'a pas de parole pour te remercier, mais son cœur lui indique ta présence comme le tien la sienne.
CAÏN.
Enfant, sois béni! si toutefois la bénédiction d'un mortel peut te garantir de la malédiction du serpent.
ADAH.
Elle le peut. Sans doute la fourberie d'un reptile ne peut l'emporter sur la bénédiction d'un père.
CAÏN.
Oh! pour cela, j'en doute; toutefois, je le bénis.
ADAH.
Notre frère approche.
CAÏN.
Ton frère Abel.
(Entre Abel.)
ABEL.
Bonjour, Caïn! la paix de Dieu soit avec toi, mon frère.
CAÏN.
Abel! salut!
ABEL.
Notre sœur m'a dit que tu avais voyagé avec un esprit, bien au-delà des limites que nous ne sommes pas habitués à franchir. Etait-il de ceux que nous avons déjà vus, auxquels nous avons parlé comme à notre père?
CAÏN.
Non.
ABEL.
Pourquoi donc rester avec lui? c'est peut-être l'ennemi du Très-Haut.
CAÏN.
Et l'ami de l'homme. Le Très-Haut, comme vous le nommez, le fut-il jamais?
ABEL.
_Nous le nommons_! vos paroles sont étranges aujourd'hui. Adah, ma sœur, laisse-nous pour un instant:--nous voulons offrir un sacrifice.
ADAH.
Adieu, mon Caïn; mais auparavant, embrasse ton fils. Puisse le calme de son ame, et les pieux efforts d'Abel, te rendre à l'innocence et au bonheur!
(Adah sort avec son enfant.)
ABEL.
Où as-tu été?
CAÏN.
Je ne sais pas.
ABEL.
Quoi? ni ce que tu as vu?
CAÏN.
Les morts, les immortels; les immenses, les tout-puissans, les inconcevables mystères de l'espace;--les univers sans nombre qui furent ou sont encore;--un abîme d'objets étourdissans, des soleils, des lunes et des terres roulant comme un tonnerre autour de moi; tout cela m'a rendu incapable de suivre une conversation mortelle: Abel, laisse-moi.
ABEL.
Tes yeux sont animés d'un éclat surnaturel; une rougeur surnaturelle couvre tes joues; un accent surnaturel exprime tes paroles.--Que signifie tout cela?
CAÏN.
Cela signifie--je te prie, laisse-moi.
ABEL.
Non pas, jusqu'à ce que nous ayons prié et sacrifié ensemble.
CAÏN.
Abel, je te prie, sacrifie seul.--Jéhovah t'aime bien.
ABEL.
Bien _tous les deux_, j'espère.
CAÏN.
Mais toi le mieux. Peu m'importe pourquoi; tu as mieux trouvé grâce que moi: respecte-le donc,--mais respecte seul,--ou du moins sans moi.
ABEL.
Mon frère, je serais indigne d'être le fils de notre commun père, si je ne te respectais pas comme le premier-né, et si je ne te priais pas de te joindre à moi, de me précéder même dans les pieux sacrifices que nous offrons à Dieu:--c'est là ta place.
CAÏN.
Je ne l'ai jamais réclamée.
ABEL.
Et c'est là ce qui m'afflige. Je t'en prie, consens à ce que je demande de toi. Ton ame semble oppressée de je ne sais quelle étrange illusion; cela te rendra le calme.
CAÏN.
Non; rien ne peut me calmer désormais. Que dis-je, me _calmer_? jamais je n'ai senti le calme dans mon cœur, même dans le silence complet des élémens. Cher Abel, laisse-moi! ou permets-moi de ne pas troubler plus long-tems tes pieuses intentions.
ABEL.
Non, non: il faut que nous fassions ensemble notre devoir. Ne me repousse pas.
CAÏN.
Puisqu'il le faut--eh bien donc, qu'ai-je à faire?
ABEL.
Choisis l'un de ces deux autels.
CAÏN.
Choisis pour moi. Ils ne sont tous les deux, pour moi, que de la pierre et du gazon.
ABEL.
Cependant, choisis!
CAÏN.
Je l'ai fait.
ABEL.
C'est le plus élevé, celui qui te convenait le mieux, comme à l'aîné. Maintenant, prépare tes offrandes.
CAÏN.
Et les tiennes, où sont-elles?
ABEL.
Les voici.--Les premiers-nés, les plus gras du troupeau:--c'est l'humble don d'un pasteur.
CAÏN.
Je n'ai pas d'agneaux; mon sort est de creuser la terre: je ne puis offrir que ce qu'elle accorde à mes sueurs,--des fruits. (Il cueille des fruits.) Les voici dans leur fraîcheur, dans leur maturité.
(Ils dressent leurs autels, et allument une flamme au-dessous.)
ABEL.
Mon frère, tu es l'aîné; offre d'abord, avec le sacrifice, ta prière et tes actions de grâce.
CAÏN.
Non.--Je n'ai pas l'habitude de cela;--donne-moi l'exemple, je le suivrai--comme je pourrai.
ABEL, s'agenouillant.
O Dieu! toi qui nous créas, et déposas dans nos narines le souffle de la vie; qui nous as béni, et qui, en dépit de la faute de notre père, as bien voulu ne pas perdre tous ses enfans, comme ils eussent été perdus, si ta justice n'eût pas été tempérée par la bonté dans laquelle tu te complais; toi qui nous accordas le pardon, comme un autre paradis, si on le compare à l'énormité de notre crime;--seul maître de la lumière, du bien, de la gloire, de l'éternité; sans qui tout serait mal, avec qui rien ne peut faillir, si ce n'est dans un but louable et prévu par ton impénétrable et toute-puissante bonté,--accepte le premier des prémices du troupeau de ton humble pasteur:--cette offrande n'est rien en elle-même;--et quelle offrande serait quelque chose auprès de toi?--Mais pourtant accepte-la, comme une action de grâce de celui qui la dépose à la face sublime de tes cieux, en inclinant son front jusque dans la poussière dont il est lui-même formé, pour mieux, et à jamais, rendre hommage à toi et à ton nom!
CAÏN, demeuré debout.
Esprit! quelque tu sois;--tout-puissant, il se peut;--bon, comme doivent l'être toutes tes créations; Jéhovah sur la terre, et Dieu dans le ciel! décoré d'autres noms encore, peut-être, car tes attributs semblent aussi multipliés que tes ouvrages: si les prières peuvent te rendre propice, reçois les miennes. Si tu dois être honoré par des autels, adouci par des sacrifices, accueille ceux que je te présente! Deux créatures viennent en ériger de concert vers toi. Si tu aimes le sang, l'autel du pasteur, qui fume à mes côtés, en a répandu devant toi, et les membres de ses agneaux, palpitans encore, élèvent vers les cieux un encens ensanglanté; ou si les fruits doux et parfumés de la terre, présentés devant toi, à la face du soleil qui les a mûris, peuvent t'agréer, en cela qu'ils sont aussi beaux encore que tu nous les as donnés, et semblent déposés ici plutôt pour témoigner de la beauté de tes ouvrages que pour attirer l'un de tes regards sur les nôtres; si l'autel privé de victimes et l'autel non rougi de sang peuvent obtenir tes faveurs, regarde le mien; et quant à celui qui l'éleva,--il est tel que tu l'as fait: il ne sait rien solliciter à genoux. S'il est méchant, frappe-le! tu es tout-puissant, et tu le peux;--qui pourrait en effet s'y opposer? S'il est bon, frappe ou épargne-le, comme il te plaira! puisque tout dépend de toi; puisque le bon et le mauvais sont eux-mêmes sans pouvoir, quand tu ne les soutiens pas. Que ta volonté elle-même soit juste ou partiale, je l'ignore; n'étant pas tout-puissant, ne pouvant juger la toute-puissance, mais seulement subir les arrêts, hélas! déjà trop cruellement subis!
(Le feu allumé sous l'autel d'Abel s'élève en colonne, et s'élance lumineusement vers le ciel; un ouragan renverse l'autel de Caïn, et disperse les fruits sur la terre.)
ABEL, s'agenouillant.
O mon frère, prie! Jéhovah est irrité contre toi.
CAÏN.
Et pourquoi?
ABEL.
Tes fruits sont épars sur la terre.
CAÏN.
Ils viennent de la terre; laisse-les y retourner: leur graine portera de nouveaux fruits avant l'été. Quant à ton offrande carnassière, elle plaît davantage; vois comme le ciel suce la flamme que le sang a engraissée.
ABEL.
Ne songe pas au succès de mon offrande; mais hâte-toi d'en préparer une autre, avant qu'il ne soit trop tard.
CAÏN.
Je ne veux plus élever d'autels, ni souffrir qu'on en élève.--
ABEL, se levant.
Caïn! que prétends-tu?
CAÏN.
Renverser ce lâche courtisan des nuages, cet enfumé réceptacle de tes sottes prières,--ton autel enfin, rougi du sang des faibles agneaux que leur mère a nourris de lait pour qu'ils fussent égorgés à ton Dieu.
ABEL, le retenant.
Tu ne le feras pas.--N'ajoute pas à des actions impies des paroles impies! N'ébranle pas l'autel,--il est sacré maintenant, par le bon plaisir de Jéhovah, puisqu'il en a daigné accepter les offrandes.
CAÏN.
_Son plaisir_! Le met-il donc, ce plaisir, dans le parfum des chairs pantelantes et du sang encore bouillant? dans le bêlement des mères désolées, qui redemandent leurs expirans nourrissons? dans l'agonie des tristes et innocentes victimes sous le couteau sacré? Va-t'en! aussi bien ce trophée sanglant n'épouvantera pas long-tems le soleil, et ne restera pas la honte de la création.
ABEL.
Mon frère, arrête-toi. Tu ne veux pas employer la violence contre mon autel; si tu en es jaloux, il est à toi: consomme-s-y un autre sacrifice.
CAÏN.
Un autre sacrifice? Va-t'en, ou ce sacrifice peut en effet--
ABEL.
Que veux-tu dire?
CAÏN.
Va--va-t'en.--Ton Dieu, n'est-ce pas, aime le sang?--songe-s-y.--Va-t'en avant qu'il n'y en ait _davantage_!
ABEL.
Je me place, en son divin nom, entre toi et l'autel qui l'a sanctifié.
CAÏN.
Si tu te chéris toi-même, recule, jusqu'à ce que j'aie rendu ce gazon à son sol naturel;--autrement--
ABEL, le retenant.
J'aime Dieu bien plus que la vie.
CAÏN. Il le frappe sur les tempes, avec l'un des tisons qu'il enlève de l'autel.
Offre donc à ton Dieu le sacrifice de ta vie, puisqu'il aime ceux de ce genre.
ABEL. Il tombe.
Qu'as-tu fait, mon frère?
CAÏN.
Frère?
ABEL.
O Dieu! reçois ton serviteur, et pardonne à son assassin; il n'a pas su ce qu'il faisait.--Caïn, donne, donne-moi ta main, et dis à la pauvre Zillah--
CAÏN, après un instant de stupeur.
_Ma_ main! elle est rouge, et du--de quoi? (Long silence. Il jette les yeux autour de lui.) Où suis-je? Seul! Où est Abel? où Caïn? Se peut-il que je sois Caïn? Mon frère, réveille-toi!--Pourquoi restes-tu couché sur l'herbe? ce n'est pas l'heure du sommeil.--Pourquoi si pâle?--qu'as-tu?--ce matin, tu étais plein de vie! Abel! ah! je t'en prie, ne te joue pas de moi! Je t'ai frappé trop fort, mais non pour toujours! Pourquoi as-tu voulu me résister? C'est un jeu! tu veux m'épouvanter.--Un coup--un seul coup!--Remue,--oh! remue--une seule fois;--oui, comme cela!--bien!--tu respires! souffle sur moi! O Dieu! Dieu!
ABEL, d'une voix mourante.
Qui parle ici de Dieu?
CAÏN.
Ton meurtrier.
ABEL.
Alors,--puisse Dieu lui pardonner! Caïn, console la pauvre Zillah;--elle n'a plus maintenant qu'un frère. (Il expire.)
CAÏN.
Et moi, plus! Qui m'a enlevé le mien,--mon frère?--Ses yeux sont ouverts! donc il n'est pas mort! La mort ressemble au sommeil,--et le sommeil ferme nos paupières. Ses lèvres aussi sont ouvertes; il respire donc! et pourtant je ne le sens pas.--Son cœur!--son cœur!--que je voie s'il bat.--Il me semble:--non!--non!--c'est une illusion; il faut que je sois passé dans un autre monde pire que le premier. La terre tourne autour de moi:--qu'est-ce cela? de l'eau! (Il porte la main à son front, puis la regarde.) Pourtant, il ne pleut pas! C'est du sang!--le sang de mon frère, le mien lui-même, et répandu par moi! Qu'a de commun encore avec moi la vie, puisque j'ai pris celle de ma propre chair? Non, il ne peut être mort!--Est-ce la mort que le silence? Non; il s'éveillera: je vais attendre à ses côtés. Se pourrait-il que la vie fût assez fragile pour être si facilement anéantie?--Depuis, il m'a parlé;--que lui dirai-je maintenant?--Mon frère!--non; il ne répondra pas à ce nom: les frères ne se frappent pas l'un l'autre. Cependant--encore--parle-moi, Abel! Un mot, un seul mot encore de ta douce voix, pour m'aider à supporter le bruit de la mienne!
(Entre Zillah.)
ZILLAH.