Œuvres complètes de lord Byron, Tome 08 comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore

Part 7

Chapter 73,831 wordsPublic domain

Le lendemain, ce décret fut porté au Doge, et ce fut Jacques Lorédan qui eut la cruelle joie de le lui présenter. Il répondit: «Si j'avais pu prévoir que ma vieillesse fût préjudiciable à l'état, le chef de la république ne se serait pas montré assez ingrat pour préférer sa dignité à la patrie; mais cette vie lui ayant été utile pendant tant d'années, je voulais lui en consacrer jusqu'au dernier moment. Le décret est rendu, je m'y conformerai.» Après avoir parlé ainsi, il se dépouilla des marques de sa dignité, remit l'anneau ducal, qui fut brisé en sa présence; et dès le jour suivant, il quitta ce palais, qu'il avait habité pendant trente-cinq ans, accompagné de son frère, de ses parens et de ses amis. Un secrétaire qui se trouva sur le perron, l'invita à descendre par un escalier dérobé, afin d'éviter la foule du peuple, qui s'était rassemblé dans les cours; mais il s'y refusa, disant qu'il voulait descendre par où il était monté; et quand il fut au bas de l'escalier des Géans, il se retourna, appuyé sur sa béquille, vers le palais, en proférant ces paroles: «Mes services m'y avaient appelé, la malice de mes ennemis m'en fait sortir.»

La foule qui s'ouvrait sur son passage, et qui avait peut-être désiré sa mort, était émue de respect et d'attendrissement[19]. Rentré dans sa maison, il recommanda à sa famille d'oublier les injures de ses ennemis. Personne, dans les divers corps de l'état, ne se crut en droit de s'étonner qu'un prince inamovible eût été déposé sans qu'on lui reprochât rien; que l'état eût perdu son chef, à l'insu du sénat et du corps souverain lui-même. Le peuple seul laissa échapper quelques regrets: une proclamation du conseil des Dix prescrivit le silence le plus absolu sur cette affaire, sous peine de mort.

[Note 19: On lit dans la notice ces propres mots: «_Se fosse stato in loro potere, volentieri lo avrebbero restituito_.»]

Avant de donner un successeur à François Foscari, une nouvelle loi fut rendue, qui défendait au Doge d'ouvrir et de lire, autrement qu'en présence de ses conseillers, les dépêches des ambassadeurs de la république, et les lettres des princes étrangers[20].

Les électeurs entrèrent au conclave, et nommèrent au dogat Pascal Malipior, le 30 octobre 1457. La cloche de Saint-Marc, qui annonçait à Venise son nouveau prince, vint frapper l'oreille de François Foscari; cette fois sa fermeté l'abandonna: il éprouva un tel saisissement, qu'il mourut le lendemain[21].

[Note 20: _Hist. di Venezia, di Paolo Morosini_, lib. 24.]

[Note 21: _Hist. di Pietro Justiniani_, lib. 8.]

La république arrêta qu'on lui rendrait les mêmes honneurs funèbres que s'il fût mort dans l'exercice de sa dignité. Mais lorsqu'on se présenta pour enlever ses restes, sa veuve, qui de son nom était Marine Nani, déclara qu'elle ne le souffrirait point; qu'on ne devait pas traiter en prince, après sa mort, celui que, vivant, on avait dépouillé de la couronne; et que, puisqu'il avait consumé ses biens au service de l'état, elle saurait consacrer sa dot à lui faire rendre les derniers honneurs[22]. On ne tint aucun compte de cette résistance; et, malgré les protestations de l'ancienne dogaresse, le corps fut enlevé, revêtu des ornemens ducaux, exposé en public, et les obsèques furent célébrées avec la pompe accoutumée. Le nouveau Doge assista au convoi en robe de sénateur.

La pitié qu'avait inspirée le malheur de ce vieillard, ne fut pas tout-à-fait stérile. Un an après, on osa dire que le conseil des Dix avait outrepassé ses pouvoirs; et il lui fut défendu, par une loi du grand conseil, de s'ingérer à l'avenir de juger le prince, à moins que ce ne fût pour cause de félonie[23].

[Note 22: _Hist. d'Egnatio_, lib. 6, cap. 7.]

[Note 23: Ce décret est du 25 octobre 1458. La notice le rapporte.]

Un acte d'autorité tel que la déposition d'un Doge inamovible de sa nature aurait pu exciter un soulèvement général, ou au moins occasionner une division dans une république autrement constituée que Venise. Mais, depuis trois ans, il existait dans celle-ci une magistrature, ou plutôt une autorité, devant laquelle tout devait se taire.

EXTRAIT DE L'HISTOIRE DES RÉPUBLIQUES DU MOYEN AGE, PAR J.C.L. SIMONDE DE SISMONDI, TOME X.

Le Doge de Venise, qui avait prévu par ce traité une guerre non moins dangereuse que celle qu'il avait terminée presque en même tems par le traité de Lodi, était alors parvenu à une extrême vieillesse. François Foscari occupait cette première dignité de l'état dès le 13 avril 1423. Quoiqu'il fût déjà âgé de plus de cinquante-et-un ans à l'époque de son élection, il était cependant le plus jeune des quarante-et-un électeurs. Il avait eu beaucoup de peine à parvenir au rang qu'il convoitait, et son élection avait été conduite avec beaucoup d'adresse. Pendant plusieurs tours de scrutin ses amis les plus zélés s'étaient abstenus de lui donner leur suffrage, pour que les autres ne le considérassent pas comme un concurrent redoutable[24]. Le conseil des Dix craignait son crédit parmi la noblesse pauvre, parce qu'il avait cherché à se la rendre favorable, tandis qu'il était procurateur de Saint-Marc, en faisant employer plus de trente mille ducats à doter les jeunes filles de bonne maison, ou à établir de jeunes gentilshommes. On craignait encore sa nombreuse famille; car alors il était père de quatre enfans, et marié de nouveau; enfin on redoutait son ambition et son goût pour la guerre. L'opinion que ses adversaires s'étaient formée de lui fut vérifiée par les événemens; pendant trente-quatre ans que Foscari fut à la tête de la république, elle ne cessa point de combattre. Si les hostilités étaient suspendues durant quelques mois, c'était pour recommencer avec plus de vigueur. Ce fut l'époque où Venise étendit son empire sur Brescia, Bergame, Ravenne et Crême; où elle fonda sa domination de Lombardie, et parut sans cesse sur le point d'asservir toute cette province. Profond, courageux, inébranlable, Foscari communiqua aux conseils son propre caractère; et ses talens lui firent obtenir plus d'influence sur la république que n'avaient exercé la plupart de ses prédécesseurs. Mais si son ambition avait eu pour but l'agrandissement de sa famille, elle fut cruellement trompée: trois de ses fils moururent dans les huit années qui suivirent son élection; le quatrième, Jacob, par lequel la maison Foscari s'est perpétuée, fut victime de la jalousie du conseil des Dix, et empoisonna par ses malheurs les jours de son père[25].

[Note 24: Marin Sanuto, _Vite de' Duchi di Venezia_, p. 967.]

[Note 25: Marin Sanuto, page 968.]

En effet, le conseil des Dix, redoublant de défiance envers le chef de l'état, lorsqu'il le voyait plus fort par ses talens et sa popularité, veillait sans cesse sur Foscari, pour le punir de son crédit et de sa gloire. Au mois de février 1445, Michel Bevilacqua, Florentin, exilé à Venise, accusa en secret Jacques Foscari, auprès des inquisiteurs d'état, d'avoir reçu du duc Philippe Visconti des présens d'argent et de joyaux, par les mains des gens de sa maison. Telle était l'odieuse procédure adoptée à Venise, que, sur cette accusation secrète, le fils du Doge, du représentant de la majesté de la république, fut mis à la torture. On lui arracha par l'estrapade l'aveu des charges portées contre lui; il fut relégué pour le reste de ses jours à Napoli de Romanie, avec obligation de se présenter tous les matins au commandant de la place[26]. Cependant le vaisseau qui le portait ayant touché à Trieste, Jacob, grièvement malade de la torture, et plus encore de l'humiliation qu'il avait éprouvée, demanda en grâce au conseil des Dix de n'être pas envoyé plus loin. Il obtint cette faveur, par une délibération du 28 décembre 1446; il fut rappelé à Trévise, et il eut la liberté d'habiter tout le Trévisan indifféremment[27].

[Note 26: Marin Sanuto, p. 968.]

[Note 27: _Ibid. Vite_, p. 1123.]

Il vivait en paix à Trévise, et la fille de Léonard Contarini, qu'il avait épousée le 10 février 1441, était venue le joindre dans son exil, lorsque, le 5 novembre 1450, Almoro Donato, chef du conseil des Dix, fut assassiné. Les deux autres inquisiteurs d'état, Triadano Gritti et Antonio Venieri, portèrent leurs soupçons sur Jacob Foscari, parce qu'un domestique à lui, nommé Olivier, avait été vu ce soir-là même à Venise, et avait des premiers donné la nouvelle de cet assassinat. Olivier fut mis à la torture; mais il nia jusqu'à la fin, avec un courage inébranlable, le crime dont on l'accusait, quoique ses juges eussent la barbarie de lui faire donner jusqu'à quatre-vingts tours d'estrapade. Cependant, comme Jacob Foscari avait de puissans motifs d'inimitié contre le conseil des Dix qui l'avait condamné, et qui témoignait de la haine au Doge son père, on essaya de mettre à son tour Jacob à la torture, et l'on prolongea contre lui ces affreux tourmens, sans réussir à en tirer aucune confession. Malgré sa dénégation, le conseil des Dix le condamna à être transporté à la Canée, et accorda une récompense à son délateur. Mais les horribles douleurs que Jacob Foscari avait éprouvées, avaient troublé sa raison; ses persécuteurs, touchés de ce dernier malheur, permirent qu'on le ramenât à Venise le 26 mai 1451. Il embrassa son père, il puisa dans ses exhortations quelque courage et quelque calme, et il fut reconduit immédiatement à la Canée[28]. Sur ces entrefaites, Nicolas Erizzo, homme déjà noté pour un précédent crime, confessa, en mourant, que c'était lui qui avait tué Almoro Donato[29].

[Note 28: Marin Sanuto, p. 1138.--M. Ant. Sabellico, Dec. III, lib. VI, fol. 187.]

[Note 29: Marin Sanuto, p. 1139.]

Le malheureux Doge, François Foscari, avait déjà cherché, à plusieurs reprises, à abdiquer une dignité si funeste à lui-même et à sa famille. Il lui semblait que, redescendu au rang de simple citoyen, comme il n'inspirerait plus de crainte ou de jalousie, on n'accablerait plus son fils par ces effroyables persécutions. Abattu par la mort de ses premiers enfans, il avait voulu, dès le 26 juin 1433, déposer une dignité durant l'exercice de laquelle sa patrie avait été tourmentée par la guerre, par la peste, et par des malheurs de tout genre[30]. Il renouvela cette proposition après les jugemens rendus contre son fils; mais le conseil des Dix le retenait forcément sur le trône, comme il retenait son fils dans les fers.

[Note 30: _Ibid._, p. 1032.]

En vain Jacob Foscari, obligé de se présenter chaque jour au gouverneur de la Canée, réclamait contre l'injustice de sa dernière sentence, sur laquelle la confession d'Erizzo ne laissait plus de doutes. En vain il demandait grâce au farouche conseil des Dix; il ne pouvait obtenir aucune réponse. Le désir de revoir son père et sa mère, arrivés tous deux au dernier terme de la vieillesse, le désir de revoir une patrie dont la cruauté ne méritait pas un si tendre amour, se changèrent en lui en une vraie fureur. Ne pouvant retourner à Venise pour y vivre libre, il voulut du moins y aller chercher un supplice. Il écrivit au duc de Milan, à la fin de mai 1456, pour implorer sa protection auprès du sénat: et sachant qu'une telle lettre serait considérée comme un crime, il l'exposa lui-même dans un lieu où il était sûr qu'elle serait saisie par les espions qui l'entouraient. En effet, la lettre étant déférée au conseil des Dix, on l'envoya chercher aussitôt, et il fut conduit à Venise le 19 juillet 1456[31].

[Note 31: Marin Sanuto, p. 1162.]

Jacob Foscari ne nia point sa lettre; il raconta en même tems dans quel but il l'avait écrite, et comment il l'avait fait tomber entre les mains de son délateur. Malgré ces aveux, Foscari fut remis à la torture, et on lui donna trente tours d'estrapade, pour voir s'il confirmerait ensuite ses dépositions. Quand on le détacha de la corde, on le trouva déchiré par ces horribles secousses. Les juges permirent alors à son père, à sa mère, à sa femme et à ses fils, d'aller le voir dans sa prison. Le vieux Foscari, appuyé sur un bâton, ne se traîna qu'avec peine dans la chambre où son fils unique était pansé de ses blessures. Ce fils demandait encore la grâce de mourir dans sa maison.--«Retourne à ton exil, mon fils, puisque ta patrie l'ordonne, lui dit le Doge, et soumets-toi à sa volonté.» Mais, en rentrant dans son palais, ce malheureux vieillard s'évanouit, épuisé par la violence qu'il s'était faite. Jacob devait encore passer une année en prison à la Canée, avant qu'on lui rendît la même liberté limitée à laquelle il était réduit avant cet événement; mais à peine fut-il débarqué sur cette terre d'exil, qu'il y mourut de douleur[32].

[Note 32: _Ibid._, p. 1163.--Navagiero, _Storia Venez._, p. 1118.]

Dès-lors, et pendant quinze mois, le vieux Doge, accablé d'années et de chagrins, ne recouvra plus la force de son corps ou celle de son ame; il n'assistait plus à aucun des conseils, et il ne pouvait plus remplir aucune des fonctions de sa dignité. Il était entré dans sa quatre-vingt-sixième année; et si le conseil des Dix avait été susceptible de quelque pitié, il aurait attendu en silence la fin, sans doute prochaine, d'une carrière marquée par tant de gloire et de malheurs. Mais le chef du conseil des Dix était alors Jacques Lorédano, fils de Marc, et neveu de Pierre, le grand amiral, qui, toute leur vie, avaient été ennemis acharnés du vieux Doge. Ils avaient transmis leur haine à leurs enfans, et cette vieille rancune n'était pas encore satisfaite[33]. A l'instigation de Lorédano, Jérôme Barbarigo, inquisiteur d'état, proposa au conseil des Dix, au mois d'octobre 1457, de soumettre Foscari à une nouvelle humiliation. Dès que ce magistrat ne pouvait plus remplir ses fonctions, Barbarigo demanda qu'on nommât un autre Doge. Le conseil, qui avait refusé par deux fois l'abdication de Foscari, parce que la constitution ne pouvait la permettre, hésita avant de se mettre en contradiction avec ses propres décrets. Les discussions dans le conseil et la junte se prolongèrent pendant huit jours, jusque fort avant dans la nuit. Cependant on fit entrer dans l'assemblée Marco Foscari, procurateur de Saint-Marc, et frère du Doge, pour qu'il fût lié par le redoutable serment du secret, et qu'il ne pût arrêter les menées de ses ennemis. Enfin, le conseil se rendit auprès du Doge, et lui demanda d'abdiquer volontairement un emploi qu'il ne pouvait plus exercer. «J'ai juré, répondit le vieillard, de remplir jusqu'à ma mort, selon mon honneur et ma conscience, les fonctions auxquelles ma patrie m'a appelé. Je ne puis me délier moi-même de mon serment; qu'un ordre des conseils dispose de moi, je m'y soumettrai, mais je ne le devancerai pas.» Alors une nouvelle délibération du conseil délia François Foscari de son serment ducal, lui assura une pension de 2,000 ducats pour le reste de sa vie, et lui ordonna d'évacuer en trois jours le palais, et de déposer les ornemens de sa dignité. Le Doge ayant remarqué parmi les conseillers qui lui portèrent cet ordre, un chef de la Quarantie, qu'il ne connaissait pas, demanda son nom: «Je suis le fils de Marco Memmo,» lui dit le conseiller. «Ah! ton père était mon ami,» lui dit le vieux Doge en soupirant. Il donna aussitôt des ordres pour qu'on transportât ses effets dans une maison à lui; et le lendemain, 23 octobre, on le vit, se soutenant à peine, et appuyé sur son vieux frère, redescendre ces mêmes escaliers sur lesquels, trente-quatre ans auparavant, on l'avait vu installé avec tant de pompe, et traverser ces mêmes salles où la république avait reçu ses sermens. Le peuple entier parut indigné de tant de dureté exercée contre un vieillard qu'il respectait et qu'il aimait; mais le conseil des Dix fit publier une défense de parler de cette révolution, sous peine d'être traduit devant les inquisiteurs d'état. Le 20 octobre, Pascal Malipieri, procurateur de Saint-Marc, fut élu pour successeur de Foscari; celui-ci n'eut pas néanmoins l'humiliation de vivre sujet là où il avait régné. En entendant le son des cloches qui sonnaient en actions de grâces pour cette élection, il mourut subitement d'une hémorragie causée par une veine qui s'éclata dans sa poitrine[34].

[Note 33: Vettor Sandi, _Storia civile Venez._, pt. II, lib. VIII, p. 715-717.]

[Note 34: Marin Sanuto, _Vite de' Duchi di Venezia_, p. 1164.--_Chronicon Eugubinum_, t. XXI, p. 992.--Cristoforo de Soldo, _Istoria Bresciana_, t. XXI, p. 891.--Novigero, _Storia Veneziana_, t. XXIII, p. 1120.--M.A. Sabellico, Dec. III, lib. VIII, f. 201.]

«Le Doge, blessé de trouver constamment un contradicteur et un censeur si amer dans son frère, lui dit un jour en plein conseil: «Messire Augustin, vous faites tout votre possible pour hâter ma mort: vous vous flattez de me succéder; mais si les autres vous connaissent aussi bien que je vous connais, ils n'auront garde de vous élire.» Là-dessus il se leva, ému de colère, rentra dans son appartement, et mourut quelques jours après. Ce frère, contre lequel il s'était emporté, fut précisément le successeur qu'on lui donna. C'était un mérite dont on aimait à tenir compté, surtout à un parent, de s'être mis en opposition avec le chef de la république.»

(DARU, _Histoire de Venise_; vol. II, sect. XI, p. 533.)

FIN DE L'APPENDICE.

NOTE DE LORD BYRON.

Dans l'excellent et courageux ouvrage sur l'Italie, de lady Morgan, je remarque que l'expression _Rome de l'Océan_ est appliquée à Venise; la même phrase se retrouve dans _les Deux Foscari_. Heureusement mon éditeur peut attester en mon nom que la tragédie fut composée et envoyée en Angleterre avant que j'eusse vu l'ouvrage de lady Morgan, que je reçus seulement le 16 d'août. Mais je m'empresse de remarquer cette coïncidence, et de céder l'originalité de la phrase à celle qui l'a pour la première fois présentée au public. Et je le fais avec d'autant plus d'empressement, que l'on m'apprend (car je me suis peu donné la peine de m'en assurer par moi-même) que je viens d'être l'objet d'une accusation de plagiat. Déjà l'on m'avait envoyé sous le voile de l'anonyme une déclaration menaçante de la même espèce, sans doute dans le but d'arracher de moi quelque argent. Quoi qu'il en soit, je n'ai rien à répondre aux imputations de ce genre. L'on m'accuse d'avoir composé la description d'un voyage en vers d'après le récit de plusieurs naufrages réels _en prose_, en prenant à cette source tous les matériaux qui me semblaient le plus importans. Gibbon fait un mérite au Tasse «d'avoir copié dans les chroniqueurs les plus minutieux détails du siége de Jérusalem.» La même chose est peut-être à blâmer chez moi; je m'en soucie fort peu.

Pendant que je travaillais à défendre le caractère de Pope, la troupe famélique des écrivains de _Grub-Street_ semble avoir voulu attaquer _le mien_: rien de mieux, pour eux et pour moi. Une des accusations portées dans leur épître anonyme est surtout fort amusante: on y pose en fait sérieusement que «j'ai reçu 500 livres sterling pour avoir annoncé le cirage patenté de Day et Martin.» Voilà le compliment le plus flatteur que l'on ait jamais accordé à la puissance de mon style. On y voit encore la preuve qu'une personne a tenté de faire connaissance avec M. Townsend (homme de lois, qui vint, il y a trois ans, me trouver à Venise pour affaire), dans l'intention de recevoir de ce visiteur accidentel la confidence de quelques diffamations particulières sur mon compte. M. Townsend est libre de dire ce qu'il sait. Je ne rappelle cette circonstance que pour indiquer quel misérable monde se trouve renfermé au milieu du monde littéraire, et comment ces honnêtes gens-là travaillent. On me fait un autre crime, m'a-t-on dit, dans la _Gazette littéraire_, d'avoir écrit des notes pour la _Reine Mab_, ouvrage que je n'avais jamais vu avant sa publication, et que je me souviens d'avoir alors montré à M. Sotheby comme un poème d'un mérite et d'une imagination remarquable. Je n'ai pas écrit une seule de ces notes; je ne les ai jamais vues manuscrites. Personne même ne sait mieux que leur véritable auteur combien nous différons tous deux matériellement d'opinion quant à la partie métaphysique de l'ouvrage; mais je n'en admire pas moins hautement, avec tout ce qui n'est pas aveuglé par la bassesse et la bigotterie, ce qu'il y a de poésie dans cette production et dans les autres du même auteur.

M. Southey aussi, dans la pieuse préface d'un poème où l'irréligion est aussi inoffensive que dans Wat-Tyler l'esprit de sédition, attendu que l'un et l'autre restent également absurdes, invoque contre moi la sévérité des lois, attendu que la tolérance de pareils écrits aurait conduit à la révolution française: _non pas_ des écrits dans le genre de Wat-Tyler, mais de ceux de l'_école satanique_. Cela est faux, et M. Southey sait fort bien que cela est faux. Tous les écrivains français de quelqu'indépendance furent persécutés; Voltaire et Rousseau furent exilés, Marmontel et Diderot furent mis à la Bastille; et le despotisme de ce tems fit une guerre continuelle à tous les écrivains de la même secte. En second lieu, la révolution française ne fut pas occasionnée par un écrit quelconque; elle serait arrivée quand même aucun de ces écrits n'eût existé. C'est la mode d'attribuer tout à la révolution française, et la révolution française à tout, excepté à sa réelle cause. Cette cause est évidente:--le gouvernement exigeait trop, et le peuple ne pouvait _donner_ ni _supporter davantage_; sans cela, les encyclopédistes auraient inutilement usé toutes les plumes du monde. Et la révolution _anglaise_--(la première, j'entends), par qui fut-elle occasionnée? Certes, les puritains étaient aussi pieux, aussi sévères que Wesley ou son biographe! Je le répète donc; les actes,--les actes de la part du gouvernement, et non pas les écrits qui les attaquent, ont causé les tourmentes passées, et causeront celles qui se préparent.

Je ne suis pas révolutionnaire, mais je les regarde comme inévitables. Mon vœu serait de voir la constitution anglaise restaurée plutôt que renversée. Aristocrate par ma naissance, et j'ajouterai par mon caractère, j'ai encore la plus grande partie de ma fortune dans les fonds publics; qu'aurais-je donc à gagner à une révolution? Peut-être ai-je plus à y perdre, en tous cas, que M. Southey, avec toutes ses places, ses gratifications, pour ses panégyriques et ses calomnies. Mais, je le répète, une révolution est inévitable. Que le gouvernement soit fier d'avoir réprimé quelques misérables tumultes; ils ne sont que de faibles vagues repoussées pour un instant du rivage, tandis que la grande marée roule cependant, et gagne à chaque minute un nouveau terrain. M. Southey nous accuse de saper la religion du pays; croit-il donc la soutenir en écrivant des vies telle que celle de Wesley? Jamais un culte ne tombe sans qu'un autre ne le remplace. Il n'y eut, il n'y aura jamais de contrée sans religion. On nous citera encore la France; mais ce fut dans Paris seulement un parti frénétique, qui soutint, et pour un instant encore, la dogmatique absurdité de la théophilantropie. Si l'église d'Angleterre est renversée, elle tombera sous les coups des sectaires, et non pas des sceptiques. Les hommes sont aujourd'hui trop sages, trop éclairés, trop convaincus de leur immense importance dans les royaumes de la métaphysique, pour jamais se soumettre à l'impiété du doute. Il peut y avoir quelques spéculateurs incrédules; mais c'est comme quelques rares gouttes d'eau dans le pâle rayon de la raison humaine. Ils sont en fort petit nombre; et leurs opinions, dépouillées d'enthousiasme et sans aliment pour les passions, ne feront jamais de prosélytes,--à moins toutefois qu'on ne les persécute: cette circonstance, sans doute, pourrait leur donner quelque importance.