Œuvres complètes de lord Byron, Tome 08 comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore
Part 15
7. Comme il parlait, au bord du promontoire qui élève au-dessus des flots sa tête haute et grisâtre, une tache noire se fit apercevoir sur l'océan, volant avec rapidité et ressemblant à l'ombre d'une mouette.--Oh ciel! elle est suivie d'une seconde; et toutes deux, tantôt en vue, tantôt cachées, suivant les sinuosités de l'océan, s'approchent enfin d'assez près pour qu'on puisse reconnaître les traits bien connus de leur noir équipage, pour qu'on puisse distinguer leurs agiles pagaïes, légères comme une paire d'ailes, se jouant sur les brisans et fuyant à travers les ondes, tantôt perchées au sommet de la vague houleuse, tantôt se plongeant dans l'écume mugissante qui surgit en bouillonnant et couvre successivement le sein de la mer de blanches nappes qui se divisent bientôt en gros flocons, formant à leur tour une neige fine et subtile. Cependant les barques, comme de petits oiseaux traversant un ciel menaçant, continuent de voguer en dépit des brisans et des vagues, et approchent enfin du rivage. Leur art leur semble enseigné par la nature, tant est remarquable l'adresse avec laquelle ces sauvages fendent les flots de l'océan avec lequel dès l'enfance ils sont habitués à jouer!
8. Et quelle est celle qui, sautant la première sur le rivage, s'élance comme une Néréide de sa conque marine? Sa peau est noire, mais brillante comme l'ébène, ses yeux humides respirent l'amour, l'espoir et la constance. C'est Neuah! Neuah! tendre, fidèle, adorée.--Son cœur s'épanche dans celui de Torquil comme un torrent: elle sourit, elle pleure, elle le presse plus étroitement encore sur son sein comme pour s'assurer que c'est bien lui, frémit en apercevant sa blessure encore tiède de sang; puis, en s'assurant qu'elle est légère, elle sourit de nouveau, et de nouveau verse des larmes. Neuah est la fille d'un guerrier; elle peut supporter un tel spectacle, le comprendre, en gémir, mais non se livrer au désespoir. Son amant vit;--aucun ennemi, aucune crainte ne peut troubler les délices que voit éclore un tel moment. La joie brille à travers ses larmes. C'est encore la joie qui gonfle son sein de sanglots et agite si violemment son cœur qu'on en pourrait presque entendre les battemens: et le ciel lui-même est dans le soupir qu'exhale l'enfant de la nature livrée à ses plus douces extases.
9. Les êtres plus austères, témoins de cette entrevue, n'y furent pas insensibles. Et qui pourrait l'être en voyant ainsi deux cœurs s'élancer l'un vers l'autre? Christian lui-même contempla la jeune fille et le jeune homme, d'un œil sec, mais brillant d'une joie sombre et où se peignait toute l'amertume que les souvenirs d'un tems meilleur répandent dans notre ame, alors que tout est perdu sans espoir jusqu'au dernier rayon de l'arc-en-ciel.--«Et sans moi!» s'écria-t-il; puis il s'arrêta et se détourna, puis regarda encore le jeune couple de la même manière que, dans son antre, le lion contemple ses petits. Après quoi il retomba dans sa sombre indifférence, comme insensible à sa destinée future.
10. Mais le tems ne permettait pas de se livrer long-tems à de bonnes ou de mauvaises pensées.--Les vagues ne tardèrent pas à apporter autour du promontoire le bruit des rames ennemies.--Hélas! qui rendait ce bruit si effrayant? Tout le monde se prépara à la défense, tous, excepté la fiancée de Toobonaï, elle qui la première avait aperçu, dans la baie, les chaloupes armées qui se hâtaient de presser leurs voiles pour achever la destruction du petit nombre qui leur était échappé; elle, dis-je, fit signe à ses compatriotes de retourner à leur proue, fit embarquer ses hôtes, et lancer à la mer leurs fragiles canots. Dans l'un elle avait placé Christian et ses deux camarades: mais Torquil et elle ne pouvaient plus se séparer; elle l'établit dans le sien. Au large! au large! Ils sortent des brisans, s'élancent le long de la baie vers un groupe de petites îles, retraite des oiseaux de mer qui y forment leurs nids, et du veau marin qui vient creuser son lit dans le sable du rivage. Ils rasent la cime azurée des vagues, fuient rapidement, et sont rapidement poursuivis par leurs cruels persécuteurs. Ces derniers obtiennent de l'avantage, puis le reperdent, puis le regagnent et les menacent sur l'océan; bientôt les deux canots ainsi chassés se séparent et prennent chacun une route différente sur les flots pour déjouer les poursuites. Vite! vite! chaque pagaïe aujourd'hui décide de la vie d'un homme; mais il s'agit de bien autre chose pour Neuah que de la vie ou de plusieurs vies.--L'amour a frété sa frêle barque, et c'est lui qui la pousse vers la baie; et maintenant l'ennemi et le port sont proches.--Un moment!... un seul moment encore!--Fuis, barque légère! Fuis!
Chant Quatrième.
1. Le dernier rayon d'espoir dans l'homme réduit aux abois ressemble à la blanche voile livrée à une mer orageuse, lorsque la moitié de l'horizon est obscurcie de nuages et que l'autre moitié en est dégagée. Flottante entre le ciel et la sombre vague, son ancre l'a abandonnée, mais sa voile de neige, au milieu de la violence des vents, continue d'attirer nos yeux, et quoique chaque flot qu'elle surmonte l'éloigne de plus en plus de nous, le cœur se plaît à la suivre des plus lointains rivages.
2. Non loin de l'île de Toobonaï un noir rocher élève son sein au-dessus des flots. Sauvage demeure des oiseaux désertée par les hommes, c'est là que le veau marin farouche se met à l'abri du vent, et repose sa masse pesante dans son obscure caverne, ou qu'il gambade lourdement aux brûlans rayons du soleil. C'est là que la barque à son passage entend l'écho répéter le cri perçant de l'oiseau de l'océan qui élève sur cette cime nue sa jeune couvée, destinée à devenir à son tour les pêcheurs ailés de cette solitude. Une étroite portion de sable jaune, s'avançant dans la mer en demi-cercle, forme d'un côté le contour d'une espèce de plage. Ici la jeune tortue, rampant hors de sa coquille, se traîne vers les flots, demeure de ceux qui lui donnèrent la vie; nourrisson d'un jour, un rayon vivifiant du soleil la fit éclore pour la rendre à l'océan. Tout le reste n'était qu'un précipice affreux, le plus affreux où les matelots aient jamais trouvé un asile et le désespoir; lieu capable de faire regretter aux échappés du naufrage le vaisseau qu'ils ont vu s'engloutir, et de leur faire envier le sort des victimes de la tempête. Tel était le triste refuge que Neuah avait choisi pour son amant. Mais tous ses secrets n'étaient pas révélés, et elle y connaissait un trésor caché à tous les yeux.
3. Avant que les canots se séparassent dans ce même endroit, les hommes qui dirigeaient celui auquel était confié le sort de son cher Torquil furent envoyés par ses ordres dans la barque de Christian, afin de réunir leurs forces pour presser sa fuite.--Vainement ce dernier tenta de s'y opposer.--Elle lui montra en souriant et d'un air calme l'île rocailleuse et lui dit: «Hâtez-vous et soyez sauvé!» Quant à elle, elle répondait du reste, pour l'amour de Torquil. Le canot partit avec ce renfort de bras, s'élança comme une étoile qui file, et fut bientôt loin de l'ennemi qui se dirigeait alors tout droit sur le rocher dont s'approchaient Neuah et Torquil. Ils firent force de rames. Le bras de la jeune sauvage, quoique délicat, était agile et vigoureux à lutter contre la mer, et le cédait à peine à la force masculine de Torquil; leur canot n'était plus qu'à la distance de sa longueur du front escarpé, impraticable, du rocher qui n'avait à sa base que des eaux sans fond; l'ennemi n'était plus séparé d'eux que par la longueur d'une centaine de barques, et maintenant quel refuge était offert à leur fragile canot? Ce fut la question que Torquil adressa à Neuah avec un regard qui exprimait presque un reproche et semblait dire: «Neuah m'a-t-elle amené ici pour y mourir? Est-ce ici un lieu d'asile ou un tombeau, et cet immense rocher est-il le sépulcre des victimes des vagues?»
4. Ils étaient appuyés sur leurs pagaïes. Neuah se lève, et lui montrant l'ennemi qui s'approchait, s'écrie: «Suis-moi, Torquil, et suis-moi sans crainte!» Soudain elle se plonge dans les profondeurs de l'océan. Il n'y avait pas une minute à perdre;--les ennemis étaient proches, offrant des chaînes à ses yeux et exhalant des menaces à ses oreilles. Ils ramaient avec vigueur, et, en s'approchant, lui criaient de se rendre au nom de son _honneur_ perdu. Torquil se précipite dans les flots.--L'art du nageur lui était familier dès l'enfance, et c'était de lui maintenant qu'allait dépendre tout son espoir.--Mais où va-t-il?--Il s'enfonce et ne reparaît plus? L'équipage de la chaloupe regarde avec consternation la mer et le rivage. Il n'y avait pas d'endroit où l'on pût débarquer sur ce précipice escarpé, nu et glissant comme une montagne de glace. Ils regardèrent quelque tems, s'attendant à le voir flotter au-dessus des flots; mais nulle trace ne sillonna la mer. La vague continua de s'écouler après qu'ils se furent plongés dans son sein, sans qu'aucun bouillonnement en rappelât le moindre indice. Le faible reflux de l'eau; la légère écume qui, semblable à un blanc sépulcre, s'était élevée sur l'endroit qui semblait le dernier gîte de ce jeune couple, qui ne laissait pas après lui de monument fastueusement triste comme un héritier; la barque paisible ballottée par les flots: voilà tout ce qui parlait encore de Torquil et de son épouse; et, sans cette petite barque, tout ceci aurait pu passer pour le fantôme évanoui du rêve d'un marin. Ils s'arrêtèrent, et cherchèrent en vain; puis se remirent à ramer pour s'en retourner, la superstition même leur défendant de s'arrêter là plus long-tems. Quelques-uns dirent qu'il ne s'était pas plongé dans les vagues, mais qu'il s'était évanoui comme un esprit follet; d'autres que quelque chose de surnaturel les avait frappés dans sa figure et dans sa taille au-dessus de l'humaine; tandis que tous convenaient que ses joues et ses yeux offraient la teinte cadavéreuse de la mort. Cependant, tout en s'éloignant du rocher, ils s'arrêtaient auprès de chaque plante marine, s'attendant à trouver quelque trace de leur proie.--Mais non, elle s'était dissipée à leurs yeux comme l'écume marine.
5. Et où était-il ce pèlerin de l'océan? Suivait-il sa Néréide? Tous deux avaient-ils cessé pour jamais de souffrir, ou, reçus dans des grottes de corail, avaient-ils arraché quelque pitié aux vagues attendries, et en avaient-ils obtenu la vie? Habitaient-ils parmi les mystérieux souverains de l'océan? faisaient-ils résonner avec _Mermen_ le coquillage fantastique? Neuah, au milieu des sirènes, peignait-elle ses longs cheveux alors flottans sur l'océan comme ils l'avaient jadis été dans l'air? Ou bien avaient-ils péri, et dormaient-ils du sommeil de la mort sous ce gouffre dans lequel ils s'étaient élancés avec tant d'intrépidité?
6. La jeune Neuah s'était plongée dans les flots, et il l'avait suivie. À la manière dont elle traversait les profondeurs de sa mer natale, on l'eût cru née au sein de cet élément, tant elle avait d'aisance, de grâce et de fermeté! Une trace lumineuse marquait son passage; on eût dit qu'il sortait des étincelles de ses pieds, comme d'un acier _amphibie_. Ne la perdant pas de vue, et presque aussi habile qu'elle à explorer les abîmes où les plongeurs vont à la recherche des perles, Torquil, le nourrisson des mers du Nord, suivait ses pas liquides avec adresse et facilité. Pendant un moment, Neuah s'enfonça plus bas; puis se relevant, elle reparut, étendit les bras, secoua sa noire chevelure pleine d'écume, et fit résonner les rochers d'un rire joyeux. Ils avaient de nouveau atteint un royaume central de la terre, mais c'est en vain qu'on y aurait cherché un arbre, des champs et un ciel.--Elle indiqua du doigt à son époux une grotte spacieuse[52], dont la vague mobile était le seul portique; cavité profonde, que le soleil ne voit jamais, si ce n'est à travers le voile verdâtre des flots, dans ces jours de fête de l'océan où son onde est claire et transparente, et où tout le peuple poisson se livre à de folâtres jeux. Avec ses cheveux, Neuah essuya l'eau qui découlait des yeux de Torquil, puis elle frappa dans ses mains de joie en voyant son étonnement. Elle le conduisit dans un endroit où le roc paraissait s'avancer en saillie et former une espèce de hutte semblable à celle d'un triton. Du moins à ce qu'il leur parut, car pendant quelque tems ils se trouvèrent dans les ténèbres, jusqu'à ce que le jour, pénétrant par les fentes du rocher, y eût répandu une faible clarté, telle que celle qui luit dans l'aile d'une vieille cathédrale où d'antiques monumens poudreux fuient l'éclat de la lumière: de même la voûte de leur grotte marine ne laissait entrer qu'une lueur mélancolique.
[Note 52: La description de cette cave (qui n'est pas une fiction) se trouvera dans le neuvième chapitre du _Rapport_ fait sur les îles de Tonga, par Mariner. J'ai pris la liberté poétique de la transplanter à Toobonaï, le dernier endroit où l'on ait eu quelque nouvelle certaine de Christian et de ses camarades.]
7. La jeune sauvage tira de son sein une torche de pin, entourée de gnatoo, et recouverte d'une feuille de plantain, afin de mieux préserver de l'humidité des flots sa dernière étincelle. Cette enveloppe l'avait tenue sèche; puis, tirant de la même feuille de plantain une pierre et quelques petits branchages de bois sec, elle en fit jaillir du feu avec la lame du couteau de Torquil, et allumant sa torche, elle en éclaira la grotte. Cette dernière apparut alors vaste et élevée; c'était une voûte gothique qui s'était créée elle-même. La nature était l'architecte qui avait élevé ses arceaux; les architraves étaient peut-être dus à quelque tremblement de terre. Les arcs-boutans avaient pu être précipités du sein de quelque montagne, alors que les pôles craquaient, et que le monde était couvert d'eau; ou peut-être calcinés par un feu concentré dans les entrailles de la terre, tandis qu'à peine échappé de son bûcher funèbre, les débris du globe fumaient encore. Rien n'y manquait, ni le faîte orné de ciselures et de reliefs, ni les ailes[53], ni la nef. Là, tout semblait avoir été creusé des mains de l'obscurité pour y faire son temple. Là, aussi, en se livrant quelque peu aux fantaisies de l'imagination, on croyait voir la voûte peuplée de figures bizarres, tristes ou grimaçantes. Une mitre, une châsse attiraient l'œil qui se reportait bientôt sur l'image d'un crucifix. C'est ainsi que la nature, se jouant avec les stalactites, s'était élevé une chapelle au sein des mers.
[Note 53: Ces détails peuvent paraître trop minutieux par rapport à la description générale d'où ils sont puisés (dans Mariner); mais il y a peu d'hommes qui aient voyagé sans voir quelque chose de semblable, sur terre c'est-à-dire, et sans parler d'_Ellora_, dont il est question dans le dernier journal de _Mungo-Park_ (si ma mémoire ne me trompe pas, car il y a huit ans que j'ai lu cet ouvrage) Il dit aussi avoir rencontré un rocher, ou une montagne, dont l'intérieur ressemblait tellement à une cathédrale gothique, qu'il fallut le plus minutieux examen pour le convaincre qu'elle était l'œuvre de la nature.]
8. Neuah prit alors son Torquil par la main; et agitant le long de la voûte sa torche allumée--elle le conduisit dans chaque enfoncement, et lui montra tous les endroits secrets de leur nouvelle demeure. Elle n'en resta pas là; tout avait été dès long-tems préparé par elle pour adoucir le sort qu'elle devait partager avec son amant. Il y trouva une natte pour se livrer au repos; le frais _gnatoo_ pour lui servir de vêtement, et l'huile de sandale pour se garantir de la rosée. Pour aliment, la noix de coco, l'igname et le pain produit de l'arbre. Pour table, le plantain étendant ses larges feuilles, et l'écaille de la tortue qui offre un banquet délicieux dans la chair qu'elle renferme. La gourde remplie d'eau fraîchement puisée à la source, la mûre banane cueillie sur la fertile montagne, une pile de branches de pin, pour entretenir sous ces voûtes une clarté perpétuelle; enfin, Neuah elle-même, belle comme la nuit, venait animer de son ame tout ce qui les entourait, et répandre la sérénité et la lumière dans ce monde souterrain. Depuis que l'étranger avait débarqué pour la première fois dans son île, elle avait prévu que la force ou la fuite pouvait les trahir. Alors elle avait formé un asile de cet antre rocailleux où Torquil put être en sûreté contre ses compatriotes. Chaque aurore, la brise matinale avait transporté vers ces lieux son léger canot chargé de tous les fruits dorés qui mûrissent dans ces beaux climats. Chaque soir l'avait vue s'y diriger encore avec tout ce qui pouvait embellir et égayer leur grotte de spath. Et maintenant elle étalait à ses yeux ses petits trésors avec un sourire qui indiquait assez que Neuah était la plus heureuse des filles de ces îles hospitalières.
9. Tandis qu'il la regardait avec admiration et reconnaissance, elle, pressant sur son cœur passionné l'amant qu'elle venait de sauver, accompagnait ses douces caresses d'un ancien conte d'amour; car l'amour est vieux, vieux comme l'éternité, quoiqu'il ne soit pas usé par tous les êtres qui furent, sont, ou seront un jour[54]. Elle lui raconta comment il y avait bien mille lunes, un jeune chef, s'étant plongé dans ces profondeurs à la recherche de la tortue, en suivant les traces de sa proie, s'était trouvé dans la grotte qui leur servait d'asile; comment, quelque tems après, à la suite d'un combat sanglant, il y avait caché une fille du sol, qui devait la naissance à ses ennemis, ennemie trop chère, sauvée par sa tribu pour subir le sort des captifs; comment, lorsque les orages de la guerre furent calmés, il avait conduit sa tribu insulaire à l'endroit où les ondes étendent leur ombre épaisse et verdâtre sur l'entrée rocailleuse de la grotte, puis s'était enfoncé dans les flots comme pour n'en ressortir jamais, tandis que ses compagnons consternés, dans leurs barques, le croyaient fou, et tremblaient de le voir la proie du bleu requin. Plongés dans l'affliction, ils ramèrent tristement autour du rocher qu'entourait la mer, puis se reposèrent sur leurs pagaies avec abattement, lorsque tout-à-coup ils voient surgir des flots une fraîche déesse, telle elle leur apparut, du moins, dans la surprise et l'admiration dont ils furent frappés. Leur chef était à ses côtés, relevant la tête avec orgueil, heureux et fier de sa jeune sirène, de sa belle épouse, et comment, lorsque ses compatriotes reconnurent leur erreur, ils portèrent les deux époux sur le rivage, au son des conques marines, et de mille acclamations joyeuses; enfin, comment ils vécurent heureux et moururent en paix. Et pourquoi n'en serait-il pas de même de Torquil et de son épouse? Il ne m'appartient pas de décrire les caresses impétueuses, passionnées, qui suivirent ce récit, et qui firent de cet asile sauvage un séjour d'ivresse. Il suffit de dire que tout était amour, dans cette grotte aussi souterraine, aussi éloignée des regards des humains, que la tombe où Abailard, vingt ans après sa mort, ouvrit encore les bras pour recevoir le corps d'Héloïse descendu sous la voûte nuptiale, et presser contre son cœur ranimé ses restes de nouveau palpitans[55]. Les vagues avaient beau murmurer autour de leur couche, leur mugissement n'était pas plus entendu que si la vie les eût abandonnés. Au-dedans d'eux, leurs cœurs formaient une délicieuse harmonie qui s'exhalait dans le murmure et les soupirs entrecoupés de l'amour.
[Note 54: Le lecteur se rappellera ici l'épigramme de l'anthologie grecque, ou sa traduction dans la plupart des langues modernes:
Qui que tu sois, voici ton maître; Il le fut, il l'est, ou doit l'être. ]
[Note 55: La tradition attachée à l'histoire d'Héloïse rapporte que, lorsque l'on descendit son corps dans le tombeau d'Abailard (enterré vingt ans auparavant) ses bras s'ouvrirent pour la recevoir.]
10. Et ceux qui avaient causé et partagé ce désastre; ceux qui les livraient à l'exil dans la cavité d'un roc, qu'étaient-ils devenus à leur tour? Ramant comme lorsqu'il y va de la vie, ils demandaient au ciel l'asile que les hommes leur refusaient. Libres de leur choix, ils eussent suivi une autre route; mais où se diriger! le flot qui les portait portait aussi leurs ennemis! Ceux-ci, trompés dans leurs premiers efforts, s'étaient remis de nouveau à la poursuite; enflammés de colère, comme des vautours privés de leur proie, leurs bras vigoureux fendaient les flots. Bientôt ils gagnèrent de l'avantage sur ceux qui ne pouvaient plus trouver de salut que sur quelque roc aride ou dans quelque baie enfoncée et inconnue:--nulle autre chance, nul autre espoir ne leur restait.--Ils se dirigèrent donc vers le premier rocher qui frappa leurs regards, pour prendre leur dernier congé de la terre, et céder comme des victimes ou mourir le glaive à la main. Là, Christian renvoya les sauvages et leur canot, quoique ceux-ci eussent encore voulu se battre pour ce petit nombre d'hommes; mais il leur commanda de retourner dans leur île, et de ne pas ajouter à tout ce qu'ils avaient déjà fait un sacrifice inutile: car que pouvaient l'arc et la lance grossière contre les armes qui allaient être employées?
11. Ils débarquèrent sur une plage étroite et sauvage, où l'on avait rarement vu d'autres traces que celles de la nature, et avec ce regard sombre, fixe et farouche de l'homme parvenu aux dernières extrémités du malheur, alors que tout espoir est perdu, que la gloire elle-même ne lui reste pas pour animer sa résistance contre la mort ou les fers, ils attendirent tous trois, comme attendirent jadis les trois cents braves qui teignirent les Thermopyles de leur sang héroïque.--Mais quelle différence entre eux! c'est la cause qui fait tout; c'est elle qui dégrade ou consacre le courage qui succombe. Sur ces trois hommes, aucun rayon de gloire, aucune promesse d'immortalité ne brillait à travers les nuages épais de la mort. Une patrie reconnaissante, souriant à travers ses larmes, n'entonnait pas pour eux cet hymne de louanges répété pendant plus de mille ans. Les yeux d'aucune nation ne devaient se fixer sur leur tombe;--aucun monument funèbre, élevé à leur mémoire, ne devait exciter l'envie des héros. Avec quelqu'intrépidité qu'ils répandissent les derniers flots de leur sang, leur vie était un opprobre,--leur épitaphe devait contenir un crime. Et tout ceci, ils le savaient et le comprenaient, du moins le chef de la troupe qu'il avait entraînée à sa perte, lui qui, né peut-être pour quelque chose de mieux, avait placé sa vie sur une chance long-tems incertaine; mais le dé allait être jeté, et toutes les probabilités se réunissaient pour annoncer sa chute. Et quelle chute! Toutefois, il envisageait la catastrophe d'un cœur aussi endurci que le rocher sur lequel il se tenait, et où il avait pointé son fusil, sombre lui-même comme le nuage épais qui se montre à côté du soleil.