Uvres Completes De Lord Byron Tome 07 Comprenant Ses Memoires P
Chapter 9
De mieux ou de pire, comme le mariage; que vous dirai-je? Vous avez été, depuis un mois, reçu comme un hôte dans le palais du prince--(à la vérité, son altesse l'avait résigné, depuis douze ans, aux rats et aux revenans;--mais encore, est-ce un palais);--vous avez, dis-je, été notre locataire; et jusqu'à présent nous ignorons votre nom.
WERNER.
Mon nom est Werner.
IDENSTEIN.
Beau nom; le plus digne que raison de commerce puisse jamais porter. J'ai un cousin dans le lazaret de Hambourg, qui a épousé une femme portant le même nom: c'est un officier de confiance, aide-chirurgien (ayant l'espoir de l'être un jour en titre), et qui, dans les affaires, a fait des miracles. Ne seriez-vous pas parent de mon parent?
WERNER.
Des vôtres?
JOSÉPHINE.
Oui, oui, nous le sommes, mais de loin. (Bas à Werner.) Ne pourriez-vous flatter l'humeur de ce grossier personnage, jusqu'à ce que nous ayons su ses projets?
IDENSTEIN.
Ah! je m'en doutais; déjà je sentais dans mon cœur des mouvemens de tendresse.--Que voulez-vous, mon cousin, _le sang n'est pas de l'eau_. Donnez-nous donc un peu de vin, et buvons à plus ample connaissance: les parens doivent être des amis.
WERNER.
Vous me semblez avoir déjà suffisamment bu; et si vous êtes d'un autre avis, je n'ai pas de vin à vous offrir; autrement, il serait à vous. D'ailleurs, vous le savez, ou devriez le savoir: je suis pauvre et malade, et vous ne sentez pas que j'aurais besoin d'être seul? Mais enfin, qui vous amène ici?
IDENSTEIN.
Comment! et qui pourrait m'amener ici?
WERNER.
Je l'ignore, quoique je devine sans effort celui qui pourra bien vous en chasser.
JOSÉPHINE, bas.
Contiens-toi, cher Werner.
IDENSTEIN.
Vous ne savez donc pas ce qui est arrivé?
JOSÉPHINE.
Comment le saurions-nous?
IDENSTEIN.
La rivière est débordée.
JOSÉPHINE.
Hélas! nous ne le savons que trop: depuis cinq jours c'est là ce qui nous retient ici.
IDENSTEIN.
Mais ce que vous ne savez pas, c'est qu'un grand personnage qui voulait passer le fleuve, en dépit du courant et de ses trois postillons, s'est noyé devant le gué, avec cinq chevaux de poste, un singe, un mâtin et un valet.
JOSÉPHINE.
Pauvres gens! en êtes-vous bien sûr?
IDENSTEIN.
Oui, pour ce qui est du singe, du valet et de l'attelage; mais nous ne savons pas encore si son excellence est ou non morte. Ces nobles sont difficiles à noyer, comme il convient à des hommes en place; mais ce qu'il y a de sûr, c'est qu'il a avalé assez de l'Oder pour crever deux paysans. En ce moment, deux voyageurs, l'un Saxon, l'autre Hongrois, qui, à leurs propres risques, l'ont tiré de la rivière, ont envoyé demander un logement ou une tombe, suivant qu'ils se trouveront avoir pêché un vivant ou un mort.
JOSÉPHINE.
Et où prétendez-vous les recevoir? ici, je suppose, si nous pouvons nous y prêter:--dites le mot.
IDENSTEIN.
Ici? non; mais dans l'appartement du prince lui-même, comme il convient à un hôte illustre. Il est humide, sans doute, n'ayant pas été habité depuis douze ans; mais comme le seigneur vient d'un endroit plus humide, il est probable qu'il n'y prendra pas de froid, supposé qu'il puisse encore le sentir:--et dans le cas contraire, il sera encore logé moins commodément ce soir. J'ai fait disposer du feu et tout ce qu'il fallait, pour le pis-aller,--c'est-à-dire, dans le cas où il vivrait encore.
JOSÉPHINE.
Le pauvre homme! je le souhaite de tout mon cœur.
WERNER.
Intendant, ne l'avez-vous pas entendu nommer? (Bas à sa femme.) Retirez-vous, ma Joséphine, je vais sonder le nigaud.
(Joséphine sort.)
IDENSTEIN.
Son nom? oh! seigneur! Et qui sait s'il a maintenant un nom ou s'il n'en a pas? On peut encore le lui demander, s'il peut, de son côté, répondre; autrement, on n'a qu'à prendre le nom de son héritier pour son épitaphe. Mais précisément à cette heure, vous me querelliez pour avoir demandé un nom?
WERNER.
En effet; oui, je m'en souviens: vous parlez en homme sage.
(Entre Gabor.)
GABOR.
Si je suis indiscret, je demande--
IDENSTEIN.
Il n'y a pas d'indiscrétion. Voilà le palais; cet homme est un étranger comme vous-même. Faites, je vous prie, comme chez vous. Mais où est son excellence, et comment se porte-t-elle?
GABOR.
Humidement et faiblement; mais le péril est passé. Il s'est arrêté pour changer de vêtemens, dans une chaumière, où j'ai moi-même troqué les miens pour ceux-ci: il est presque revenu de son terrible bain, et dans un instant il sera ici.
IDENSTEIN.
Holà! par ici! arrivez, Herman, Weltbourg, Péter, Conrad! (Il donne des ordres à plusieurs valets qui entrent.) Un seigneur couchera ici cette nuit;--voyez à ce que tout soit en ordre dans la chambre de damas:--chauffez le poële.--Moi, je me charge de la cave,--et Mme Idenstein (étrangers, c'est mon épouse) fournira ce qui est nécessaire pour garnir le lit; car, à dire vrai, il y a, dans les coffres du palais, une merveilleuse disette sous ce rapport, depuis que son altesse l'a quitté, il y a une douzaine d'années. Mais son excellence soupera sans doute?
GABOR.
Ma foi, je ne puis le dire; je crois que l'oreiller lui plaira mieux que la table, après le plongeon qu'il a fait dans votre rivière. Mais dans la crainte que vous ne soyez obligé de jeter vos viandes, je prétends souper moi-même; et j'ai là, dehors, un ami qui fera honneur à votre bonne chère, avec un appétit de voyageur.
IDENSTEIN.
Êtes-vous bien sûr que son excellence--mais son nom, quel est-il?
GABOR.
Je l'ignore.
IDENSTEIN.
Et pourtant vous lui avez sauvé la vie.
GABOR.
J'ai aidé mon ami à le faire.
IDENSTEIN.
Cela est bien singulier! sauver la vie d'un homme qu'on ne connaît pas.
GABOR.
Nullement; il y en a que je connais fort bien, et pour lesquels je ne prendrais pas la même peine.
IDENSTEIN.
Bon ami, je vous prie, de quel pays êtes-vous?
GABOR.
Je suis Hongrois par ma famille.
IDENSTEIN.
Que l'on appelle?
GABOR.
Peu importe.
IDENSTEIN, à part.
Tout le monde, je crois, est devenu anonyme, puisque personne ne veut me dire comment il s'appelle! (Haut.) Mais, je vous prie, son excellence a-t-elle une grande suite?
GABOR.
Convenable.
IDENSTEIN.
Combien de gens?
GABOR.
Je ne les ai pas comptés. Nous nous trouvions ici par accident, et précisément à tems pour le tirer de sa voiture par la portière.
IDENSTEIN.
Vous êtes bien heureux: combien je donnerais pour sauver la vie à un grand personnage! Vous aurez certainement pour récompense une très-grosse somme.
GABOR.
Peut-être.
IDENSTEIN.
Allons! à quoi l'estimez-vous?
GABOR.
Je ne me suis pas encore mis en vente. Pour le moment, ma plus douce récompense serait un verre de votre Hochheimer, un verre frais, entouré de grappes vermeilles et de joyeuses devises, rempli des plus vieux trésors de votre cellier. En récompense, si jamais vous courez le risque d'être noyé (bien que, de toutes les morts, celle-ci semble la moins faite pour vous), je vous promets de vous tirer de l'eau pour rien. Allons, mon ami, songez-y bien, chaque gorgée que je vais avaler sauvera d'une vague votre tête.
IDENSTEIN, à part.
Je n'aime pas beaucoup cet homme-là:--il est discret et altéré, deux points qui ne me conviennent guère. Il faut pourtant lui donner du vin; s'il ne le fait pas bavarder, la curiosité m'empêchera de dormir toute la nuit.
(Idenstein sort.)
GABOR, à Werner.
Ce maître des cérémonies est, je présume, l'intendant du palais? Bel édifice, quoiqu'en ruines.
WERNER.
L'appartement destiné à celui que vous venez de sauver conviendra mieux à un hôte malade.
GABOR.
En ce cas, je m'étonne que vous ne l'occupiez pas, car votre santé paraît délicate.
WERNER, avec impatience.
Monsieur!
GABOR.
Veuillez me pardonner: vous aurais-je en quelque chose offensé?
WERNER.
Non; mais enfin nous sommes étrangers l'un à l'autre.
GABOR.
C'est là précisément l'ennui que je voulais diminuer: il me semble que notre hôte affairé nous a dit que vous étiez ici par hasard et en passager, comme nous sommes, mon compagnon et moi.
WERNER.
Effectivement.
GABOR.
Alors, comme nous ne nous sommes jamais vus, et que peut-être nous ne nous reverrons jamais, j'avais pensé à égayer ce vieux donjon, en vous priant de partager la chère de mes compagnons et de moi-même.
WERNER.
Excusez-moi, je vous prie; ma santé--
GABOR.
À votre aise. J'ai été soldat, et peut-être mes manières sont-elles impolies.
WERNER.
Moi aussi, j'ai servi; et je puis demander à ce titre quelqu'indulgence.
GABOR.
À quel service? celui de l'empereur?
WERNER, avec vivacité et en s'interrompant.
J'ai commandé,--non,--je veux dire j'ai servi; mais il y a longues années: c'était quand la Bohême leva, pour la première fois, l'étendard contre l'Autriche.
GABOR.
Eh bien, tout cela est fini, la paix a rendu quelques milliers de braves compagnons à un genre de vie plus commode, et, à vrai dire, quelques-uns ont pris le chemin et les moyens les plus courts.
WERNER.
Lesquels?
GABOR.
Ils prennent tout ce qui leur tombe sous la main. La Silésie et les forêts de la Lusace sont occupées par des bandes de vieilles troupes, qui lèvent sur la contrée la solde de leur service. Les châtelains se renferment dans leurs murailles,--car toute excursion pourrait être fatale à vos riches comtes ou à vos fiers barons. Pour moi, ce qui me rassure, c'est que, dans ma course errante, il me reste peu de chose à perdre.
WERNER.
Et à moi--rien.
GABOR.
C'est encore plus sûr. Vous fûtes, dites-vous, soldat?
WERNER.
Je l'ai été.
GABOR.
Vous me semblez l'être encore. Tous les soldats sont ou doivent être camarades, même étant ennemis. Nos épées une fois tirées doivent se croiser, et nos machines se diriger d'un cœur vers l'autre; mais quand un moment de trêve, de paix, ou ce que vous voudrez, repousse le fer dans le fourreau et éteint l'étincelle de nos mousquets, nous ne sommes plus que des frères. Vous êtes pauvre et souffrant,--moi, je ne suis pas riche, mais je me porte bien, et je ne manque de rien dont je ne puisse facilement me passer; vous paraissez dépourvu de cela (faisant sonner une bourse)--eh bien, voulez-vous partager?
WERNER.
Qui vous a dit que je fusse un mendiant?
GABOR.
Vous, vous-même, en m'apprenant que vous étiez soldat, en tems de paix.
WERNER, le regardant avec inquiétude.
Ne me connaissez-vous pas?
GABOR.
Je ne connais personne, pas même moi: comment connaîtrais-je un homme que je n'avais jamais vu il y a une demi-heure?
WERNER.
Je vous remercie, monsieur. Votre offre est noble, quand vous la feriez à un ami; elle est généreuse, à l'égard d'un étranger inconnu, mais elle est peut-être indiscrète. Recevez-en toutefois mes remerciemens. J'ai tout du mendiant, excepté la profession; mais quand je demanderai, ce sera près de celui qui le premier m'offrit ce que l'on refuse si souvent à ceux qui le sollicitent. Veuillez m'excuser.
(Il sort.)
GABOR, seul.
Il a l'air d'un honnête homme, malgré cet accablement que la peine ou le plaisir infligent aux plus braves gens du monde, et qui les arrache à la vie long-tems avant l'époque fixée par la nature. J'en connais peu de plus ombrageux; mais, il semble avoir vu de meilleurs jours, comme tous ceux, à peu près, qui en ont vu plus de deux. Mais voici notre respectable intendant, avec du vin; ma foi, en faveur de la coupe, je ferai grâce à l'échanson.
(Entre Idenstein.)
IDENSTEIN.
Le voilà! le superfin! il n'a que vingt années d'âge.
GABOR.
Belle époque pour des jeunes femmes et le vin! Quel malheur que de ces deux bonnes choses l'âge perfectionne l'une et flétrisse l'autre. À pleins bords!--c'est pour la santé de notre hôtesse,--votre charmante femme. (Il prend le verre)
IDENSTEIN.
Charmante!--Je crains bien que vous ne sachiez pas mieux juger du vin que de la beauté; pourtant, je vous ferai raison.
GABOR.
N'est-ce pas cette jolie femme que je rencontrai dans la salle voisine, et qui me rendit le plus gracieux salut, avec un air, un maintien et des yeux mille fois mieux placés dans ce palais aux jours de sa splendeur (bien que par ses vêtemens, elle parût mieux en harmonie avec son délabrement actuel): n'est-ce pas elle qui est votre femme?
IDENSTEIN.
Je le voudrais bien! mais vous vous trompez:--c'est la femme de l'étranger.
GABOR.
On pourrait la prendre pour celle d'un prince: le tems l'a bien effleurée, mais elle a conservé encore une grande beauté, et surtout une grande dignité.
IDENSTEIN.
C'est là, pour la beauté du moins, ce que je ne puis dire de Mme Idenstein: quant à la majesté, elle en a peut-être gardé quelques attributs;--mais n'y pensons pas.
GABOR.
Je le veux bien. Quel peut donc être cet étranger? son extérieur aussi paraît au-dessus de sa fortune.
IDENSTEIN.
En cela, je suis d'un autre avis. Il est pauvre comme Job, et il n'a pas sa patience; et pour ce qu'il est, ou peut se rapporter à lui, à l'exception de son nom (encore, ne l'ai-je appris que cette nuit), je l'ignore entièrement.
GABOR.
Mais comment est-il venu ici?
IDENSTEIN.
Dans la plus vieille et la plus misérable calèche; il y a un mois de cela, et aussitôt il tomba malade, et fut sur le point de mourir: il aurait mieux fait.
GABOR.
Que de bonté et de candeur!--Mais pourquoi?
IDENSTEIN.
Pourquoi? Qu'est-ce donc que la vie sans le vivre? il n'a pas un sou.
GABOR.
En ce cas, je suis étonné qu'une personne d'une prudence aussi incontestable puisse admettre dans cette noble demeure des hôtes aussi misérables.
IDENSTEIN.
Vous avez raison; mais vous savez, la pitié fait commettre bien des folies. D'ailleurs, ils avaient alors quelques valeurs, qui, jusqu'à présent, ont suffi pour payer leur loyer. J'ai pensé qu'ils pouvaient se trouver aussi bien logés ici qu'à la petite taverne, et je leur ai donné la clef de quelques-unes des plus vieilles salles. Ils en renouvelleront l'air aussi long-tems du moins qu'ils pourront payer leur bois de chauffage.
GABOR.
Les pauvres gens!
IDENSTEIN.
Oh, oui! excessivement pauvres.
GABOR.
Et cependant peu faits à l'indigence, si je ne me trompe. Vers quel point se dirigeaient-ils?
IDENSTEIN.
Le ciel le sait; à moins que ce ne fût vers le ciel même. Il y a quelques jours, c'était le voyage que Werner semblait vouloir faire.
GABOR.
Werner! j'ai entendu ce nom, mais il est peut-être supposé.
IDENSTEIN.
Cela est vraisemblable; mais, écoutons: c'est un bruit de voitures, de voix, et la lueur de torches au dehors. Son excellence arrive, on n'en peut douter; il faut que je sois à mon poste. Ne voulez-vous pas m'accompagner pour l'aider à sortir de voiture, et lui présenter vos humbles devoirs à la portière?
GABOR.
Je l'ai tiré de cette voiture quand il aurait donné volontiers une baronnie ou un comté pour défendre son cou de la rivière menaçante: il a maintenant assez de valets. Ils étaient là tous à se battre les flancs sur le rivage, et à crier: Au secours! mais ils n'en offraient aucun. C'est alors que j'ai présenté mes _devoirs_, comme vous dites; présentez maintenant les _vôtres_. Allons, sortez! allez vous courber et ramper devant lui.
IDENSTEIN.
Ramper! mais je pourrais perdre l'occasion...--La peste l'étouffe! il sera ici avant que je ne sois là-bas.
(Il sort à la hâte.--Werner rentre.)
WERNER, à part.
J'ai entendu un bruit de voitures et de plusieurs voix. Comme maintenant tous les sons se confondent dans ma tête! (Apercevant Gabor.) Encore ici! Ne serait-ce pas un espion de mes persécuteurs! Son offre franche et soudaine, et à l'égard d'un étranger, semble trahir un ennemi secret; des amis ne sont pas aussi empressés.
GABOR.
Vous paraissez distrait: le tems n'est pourtant pas favorable à la méditation. Ces vieilles murailles vont devenir bruyantes. Le baron, comte, ou tout ce que peut être ce noble demi-noyé, vient d'arriver ici; et les rares habitans de ce triste village montrent pour lui beaucoup plus de respect que n'en témoignèrent les élémens.
IDENSTEIN, en dehors.
Par ici,--par ici, votre excellence;--prenez garde, l'escalier est un peu sombre, et tant soit peu fatigué: si nous avions prévu l'arrivée d'un hôte aussi illustre...--Je vous en prie, monseigneur, prenez mon bras.
(Entrent Stralenheim, Idenstein et valets, les uns, de ce dernier; les autres, attachés au domaine dont Idenstein est intendant.)
STRALENHEIM.
Arrêtons un instant ici.
IDENSTEIN, aux valets.
Vite un fauteuil! Allons, drôles!
(Stralenheim s'asseoit.)
WERNER, à part.
C'est lui.
STRALENHEIM.
Je suis mieux à présent. Quels sont ces étrangers?
IDENSTEIN.
Avec votre permission, mon bon seigneur, l'un d'eux prétend qu'il n'est pas étranger.
WERNER, avec vivacité.
_Qui_ dit cela? (Tous le regardent avec étonnement.)
IDENSTEIN.
Oh! mon Dieu! personne ne parle de _vous_, ni à _vous_;--mais il y a ici quelqu'un (montrant Gabor) que son excellence aimera sans doute à reconnaître.
GABOR.
Je ne prétends pas fatiguer sa noble mémoire.
STRALENHEIM.
Je soupçonne que c'est l'un des étrangers aux secours desquels je dois la vie. Et celui-ci, (montrant Werner) n'est-ce pas l'autre? Mon état de faiblesse, quand on me secourut, doit me servir d'excuse, si j'ignore encore le nom de ceux à qui je dois tant.
IDENSTEIN.
Lui!--non, monseigneur! il a plutôt besoin d'aide qu'il ne pourrait en donner. C'est un pauvre diable, malade, harassé de fatigue, et qui s'est dernièrement levé d'un lit dont il n'espérait plus sortir vivant.
STRALENHEIM.
Je croyais qu'ils étaient deux.
GABOR.
Ils l'étaient en effet, de compagnie; mais pour le service rendu à votre seigneurie, il ne faut l'attribuer qu'à un _seul_, et il est absent. C'est lui dont le bras vous fut principalement utile: le hasard avait voulu qu'il se trouvât le premier. Mes intentions étaient les mêmes; mais sa jeunesse et sa vigueur ne m'ont presque rien laissé à faire. Ainsi, n'allez pas perdre vos remerciemens sur moi: je n'ai été que le _second_ empressé d'un chef plus illustre.
STRALENHEIM.
Mais où est-il?
UN VALET.
Monseigneur, il s'est arrêté où votre excellence a pris une heure de repos, et il a dit qu'il serait ici dans la soirée.
STRALENHEIM.
En l'attendant, je ne puis qu'exprimer mes remerciemens, ensuite--
GABOR.
Je ne demande rien de plus, et c'est tout au plus si j'en mérite autant. Quant à mon camarade, il répondra pour lui.
STRALENHEIM, à part, après avoir fixé les yeux sur Werner.
C'est impossible! cependant, il faut s'en assurer. Il y a vingt ans que mes yeux ne l'ont vu; et bien que mes agens n'aient pas cessé de le surveiller, j'ai dû, par politique, avoir l'air de le négliger, pour ne pas lui donner le moindre soupçon de mes plans. Pourquoi faut-il que j'aie laissé à Hambourg ceux qui m'auraient fait connaître si c'est réellement lui? Je croyais, jusqu'à présent, être seigneur de Siégendorff; j'étais parti à la hâte; mais les élémens eux-mêmes semblent lutter contre moi, et ce dernier accident peut me retenir ici prisonnier jusqu'à--(Il s'arrête, regarde encore Werner, et reprend:) Il faut observer cet homme. Si c'est lui, il est tellement changé, que son père, sortant aujourd'hui du tombeau, passerait sans le reconnaître. Soyons sur nos gardes, une erreur pourrait tout perdre.
IDENSTEIN.
Votre seigneurie semble pensive. Ne désirez-vous pas avancer?
STRALENHEIM.
La fatigue passée peut en ce moment faire prendre le change, et donner à mes traits l'apparence de la réflexion. Je voudrais reposer.
IDENSTEIN.
L'appartement du prince est déjà disposé, précisément comme il l'était autrefois pour le prince, dans sa première splendeur. (À part.) Les meubles sont un peu déchirés, un peu humides; mais à la lumière, ils sont encore assez beaux. Et je pense que vingt écartelures sous un dais suffisent bien pour un sang illustre comme le vôtre. Quel mal, d'ailleurs, de vous faire reposer une fois sur un lit comparable à celui où vous reposerez un jour à jamais?
STRALENHEIM, se levant, et se tournant vers Gabor.
Bon soir, braves gens! Monsieur, j'espère bien ce soir récompenser plus convenablement vos services. En attendant, je désire avoir avec vous, dans mon appartement, un instant d'entretien.
GABOR.
Je vous suis.
STRALENHEIM. Il s'arrête après quelques pas, et s'adressant à Werner:
Ami!
WERNER.
Monsieur!
IDENSTEIN.
Grand dieu! _monsieur_. Pourquoi donc ne dites-vous pas sa seigneurie, ou son excellence? Monseigneur, je vous en prie,--excusez le défaut d'éducation de ce pauvre homme. Il n'a pas été habitué à voir de grands personnages.
STRALENHEIM.
Taisez-vous, intendant.
IDENSTEIN.
Oh! que je suis absurde!
STRALENHEIM, à Werner.
Êtes-vous ici depuis long-tems?
WERNER.
Long-tems?
STRALENHEIM.
Je désire une réponse, non pas un écho.
WERNER.
Vous pouvez demander l'un et l'autre à ces murailles: je n'ai pas l'habitude de répondre à ceux que je ne connais pas.
STRALENHEIM.
Vraiment! Vous pourriez toutefois répliquer avec politesse à ce qu'on vous demande avec bienveillance.
WERNER.
Quand j'aurai la preuve de cette bienveillance, j'aurai soin d'y _répondre_ par la mienne.
STRALENHEIM.
Vous avez été, à ce que dit l'intendant, retardé par l'effet d'une maladie.--Si je pouvais vous aider,--voyageant du même côté...
WERNER, avec vivacité.
Je ne voyage pas du même côté.
STRALENHEIM.
Comment le savez-vous avant de connaître ma route?
WERNER.
Parce qu'il n'y a qu'une route que le riche et le pauvre puissent faire ensemble. Vous êtes éloigné de ce chemin redouté pour quelques heures encore, et moi pour quelques jours; jusque-là, notre course doit être séparée, bien qu'elle tende au même but.
STRALENHEIM.
Votre langage est au-dessus de votre état.
WERNER, avec amertume.
Ah! l'est-il?
STRALENHEIM.
Ou du moins au-dessus de votre costume.
WERNER.
Je me félicite de ce qu'il n'est pas au-dessous, comme cela quelquefois arrive aux hommes d'un extérieur pompeux. Mais, enfin, que prétendez-vous de moi?
STRALENHEIM, interdit.
Moi?
WERNER.
Oui, vous? Vous ne me connaissez pas; vous m'interrogez, et vous paraissez surpris de ce que, ne connaissant pas mon interrogateur, je ne lui réponds pas. Expliquez ce que vous voulez, et je verrai si je dois ou non vous donner satisfaction.
STRALENHEIM.
Je ne prévoyais pas que vous eussiez des motifs de réserve.
WERNER.
Bien des gens en ont, cependant. N'avez-vous pas les vôtres?
STRALENHEIM.
Non; aucun qui puisse intéresser un étranger.
WERNER.
Pardonnez donc à un étranger inconnu et défiant de lui-même, s'il souhaite demeurer tel auprès d'un homme qui ne peut rien avoir de commun avec lui.
STRALENHEIM.
Monsieur, je ne prétends pas contrarier vos sentimens, quelqu'injustes qu'ils soient. Je ne voulais que vous rendre service.--Bon soir! montrez-moi le chemin, intendant! (À Gabor.) Vous voulez bien m'accompagner, monsieur?
(Sortent Stralenheim, Gabor, Idenstein et les domestiques.)
WERNER, seul.