Uvres Completes De Lord Byron Tome 07 Comprenant Ses Memoires P

Chapter 7

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Vous parlez en jeune soldat.

SARDANAPALE.

Je suis homme, et non soldat. Ne prononcez pas ce mot, je le hais, et ceux qui se font orgueil de l'être; contentez-vous de me conduire sur leurs traces.

SALEMÈNES.

Vous devez vous défendre d'une témérité qui exposerait votre vie. Elle n'est pas comme la mienne, ou celle de tout autre sujet: elle porte avec elle les destins de la guerre; elle seule la soulève et l'alimente; elle seule peut la prolonger ou la finir.

SARDANAPALE.

Terminons-les donc toutes deux: cela vaut mieux peut-être que de les prolonger; je suis las de l'une, et peut-être également de l'autre.

(On entend au dehors une trompette.)

SALEMÈNES.

Écoutons.

SARDANAPALE.

Sachons répondre à ce signal, au lieu de l'écouter.

SALEMÈNES.

Mais votre blessure?

SARDANAPALE.

Fermée,--guérie:--je l'avais oubliée. Marchons! Une lancette m'eût piqué plus au vif: l'esclave qui m'atteignit aurait sujet de rougir de m'avoir si légèrement frappé.

SALEMÈNES.

Puissiez-vous maintenant ne pas rencontrer de bras plus redoutable!

SARDANAPALE.

Oui, si nous sommes vainqueurs; autrement, leur maladresse ne fera que me laisser un soin qu'ils devraient épargner à leur roi. En avant!

(Les trompettes retentissent de nouveau.)

SALEMÈNES.

Je marche à vos côtés.

SARDANAPALE.

Holà! mes armes! mes armes!

(Ils sortent.)

FIN DU QUATRIÈME ACTE.

ACTE V.

SCÈNE PREMIÈRE.

(La même salle dans le palais.)

MIRRHA, BALÉA.

MIRRHA, à la fenêtre.

Enfin, le jour est arrivé. Quelle nuit l'a précédé! Les cieux, bien que traversés par un orage passager, semblent plus admirables encore par cet effet varié. Et cependant, quelles horreurs sur la terre! Repos, espérances, amour, plaisirs, tout, en une heure, s'est transformé, à la voix des passions humaines, en un chaos toujours également indistinct.--Le combat dure encore. Se peut-il que le soleil se lève aussi radieux! Voyez comme il transforme chaque nuage en vapeurs qui, plus belles qu'un ciel sans nuages, offrent à nos yeux des sommets dorés, des montagnes neigeuses, des vagues d'un reflet plus rose que celui de l'Océan. Le ciel reproduit, en les colorant, les objets de la terre, si fidèles qu'on pourrait les croire durables; si fugitifs, que nous les prendrions volontiers pour un rêve, tant ils se succèdent rapidement sous la voûte éternelle! Et cependant ce spectacle touche, calme et ravit notre ame, jusqu'à ce que le soleil apparaisse lui-même, et que sa naissance et sa disparition soient un double et éternel signal de mélancolie et d'amour. Ceux qui contemplent sans émotion ces deux instans solennels ne connaissent pas les lieux favoris habités par le double génie qui tourmente et purifie nos cœurs, et dont nous ne changerions pas les douces peines pour les éclats de la joie la plus bruyante. Ils passent rapidement; mais dans cette heure d'un calme fugitif, ils nous communiquent assez d'inspirations célestes pour nous donner la force de supporter la fatigue et l'ennui des autres heures du jour, et pour mêler à nos souffrances un souvenir agréable et rêveur. Mais, hélas! comme tous nos semblables, nous n'en consumons pas moins notre vie dans les alternatives de la joie et de la douleur; _deux_ noms d'_un_ seul sentiment, expression d'une agonie toujours diverse, toujours active, et qui vient sans cesse déjouer nos plus ardens vœux de _bonheur_.

BALÉA.

Quelle raison dans vos plaintes! Pouvez-vous contempler avec tant de tranquillité un soleil qui peut-être ne se lèvera plus pour nous?

MIRRHA.

C'est pour cela que je le contemple, et que mes yeux se reprochent de ne l'avoir pas plus regardé. Souvent, il est vrai, ils se sont arrêtés sur lui; mais sans le respect, sans l'enthousiasme du à tout ce qui ravit notre ame aux impressions de la terre. Le voilà! c'est le dieu des Chaldéens: aujourd'hui, que je le contemple, je suis presque convertie à la religion de votre Baal.

BALÉA.

Oui, comme il règne à présent dans les cieux, tel, jadis, s'avançait-il sur la terre.

MIRRHA.

Du moins, aujourd'hui, marche-t-il plus rapidement. Jamais monarque terrestre eut-il la moitié de la majesté et de la gloire qui sont l'attribut du plus faible de ses rayons?

BALÉA.

Comment douter qu'il ne soit un dieu!

MIRRHA.

Nous le croyons aussi, nous autres Grecs; et cependant j'ai quelquefois songé que cet orbe lumineux devait être plutôt le séjour de dieux que l'une des puissances immortelles. Voyez! il reste vainqueur de tous les nuages, il éblouit mes yeux d'une lumière qui déjà a ranimé le monde: je ne puis plus le regarder.

BALÉA.

Mais écoutez! N'entendez-vous aucun bruit?

MIRRHA.

Pure imagination; les combattans sont au-delà des murs, et nos appartemens ne sont plus, comme la dernière nuit, leur champ de bataille. Depuis cette heure de surprise, le palais s'est transformé en une forteresse: et du point central où nous sommes confinés, entourés de vastes cours, et de salles aux proportions pyramidales, qu'il faudra conquérir, l'une après l'autre, avant de pouvoir pénétrer aux lieux d'où ils furent repoussés, nous ne pouvons distinguer le moindre bruit de défaite ou de victoire.

BALÉA.

Mais ils avaient bien su franchir tous ces obstacles.

MIRRHA.

Oui, par surprise: ils en furent repoussés par la valeur. Maintenant, nous avons pour nous garder la valeur jointe à la vigilance.

BALÉA.

Puisse le succès les accompagner!

MIRRHA.

C'est la prière de beaucoup, et l'effroi d'un plus grand nombre. Heure d'inquiétude mortelle! j'ai beau vouloir donner le change à mes pensées, hélas! c'est en vain.

BALÉA.

On dit que la conduite du roi, dans le dernier combat, n'inspira guère plus d'effroi aux révoltés que d'étonnement aux sujets restés fidèles.

MIRRHA.

Il est si facile de surprendre ou d'effrayer une multitude transformée en hordes d'esclaves. Au reste, il s'est comporté en brave guerrier.

BALÉA.

N'a-t-il pas tué Belèses? J'ai ouï dire aux soldats qu'il l'avait terrassé.

MIRRHA.

En effet; mais le misérable fut sauvé, pour triompher peut-être aujourd'hui de celui qui, l'ayant vaincu les armes à la main, l'avait alors épargné, et, par cette pitié déplacée, risquait une couronne.

BALÉA.

Écoutez!

MIRRHA.

Vous avez raison, le bruit des pas se fait entendre, quoique sourdement.

(Entrent des soldats portant Salemènes blessé d'une javeline qui s'est brisée dans son côté: ils l'étendent sur l'une des couches qui décorent l'appartement.)

MIRRHA.

Ô puissant Jupiter!

BALÉA.

Ainsi, tout est perdu!

SALEMÈNES.

Cela est faux. Qu'on immole l'esclave qui parle ainsi, si c'est un soldat.

MIRRHA.

Grâce!--il ne l'est pas. Ce n'est que l'un de ces papillons qui bourdonnent autour du char de triomphe des rois.

SALEMÈNES.

Eh bien, qu'il vive!

MIRRHA.

Et vous aussi, je l'espère?

SALEMÈNES.

Je voudrais encore vivre une heure, jusqu'à ce que tout fût décidé; mais j'en doute. Pourquoi m'a-t-on transporté ici?

SOLDAT.

Le roi l'a ordonné. Quand la javeline vous atteignit, vous êtes tombé sans force; son ordre exprès fut de vous conduire dans cet appartement.

SALEMÈNES.

Il a bien fait, car dans ce moment d'incertitude et d'hésitation, la vue de mon cadavre pouvait ébranler nos soldats; mais--c'est en vain. Je me sens suffoqué.

MIRRHA.

Laissez-moi voir la blessure; j'ai quelque connaissance: dans ma patrie, celle-ci forme une partie de notre éducation. La guerre, toujours renouvelée, nous rend la vue des blessures familière.

SOLDAT.

Le mieux serait d'arracher la javeline.

MIRRHA.

Arrêtez! non, non: gardez-vous-en bien!

SALEMÈNES.

C'en est donc fait?

MIRRHA.

Non; mais le sang qui jaillirait en abondance de la plaie ouverte me ferait craindre pour ta vie.

SALEMÈNES.

Pour moi, je ne crains pas la mort. Où était le roi quand vous m'avez arraché du champ de bataille?

SOLDAT.

À quelques pas de là, animant de la voix et du geste les troupes découragées, qui vous avaient vu tomber et perdre connaissance.

SALEMÈNES.

Et qui entendîtes-vous transmettre les ordres à ma place?

SOLDAT.

Je n'ai rien entendu.

SALEMÈNES.

Courez donc; et dites au roi que mon dernier vœu serait que Zames me remplaçât, jusqu'à la jonction tant désirée et si tardive du satrape de Suse, Ofratanes. Laissez-moi ici: nos troupes ne sont pas assez nombreuses pour se passer de votre présence.

SOLDAT.

Mais, prince--

SALEMÈNES.

Partez, vous dis-je. Il me resté ici un courtisan et une femme, c'est la meilleure société d'un appartement. Et puisque vous ne m'avez pas permis de mourir sur le champ de bataille, je ne veux pas de mauvais soldats autour de mon lit de mort. Partez! et remplissez mes ordres!

(Les soldats sortent.)

MIRRHA.

Ame grande et généreuse! faut-il que la terre se referme sitôt sur toi!

SALEMÈNES.

Telle est la fin que j'aurais préférée, aimable Mirrha, si, par ce moyen, j'avais pu sauver le monarque ou la monarchie; et quoi qu'il en soit, je ne leur survivrai pas.

MIRRHA.

Vous pâlissez.

SALEMÈNES.

Votre main, je vous prie. Le tronçon de cette arme ne fait que prolonger mon agonie, sans me laisser assez de vie pour la rendre utile à mon pays: je l'arracherais de mon sein, et avec lui mon existence, si je ne désirais auparavant connaître le sort du combat.

(Entrent Sardanapale et soldats.)

SARDANAPALE.

Mon excellent frère!

SALEMÈNES.

Et la bataille, est-elle perdue?

SARDANAPALE, à demi-voix.

Vous _me_ voyez ici.

SALEMÈNES.

Et je voudrais vous voir à ma place!

(Il arrache violemment le trait de sa blessure, et meurt.)

SARDANAPALE.

Cet exemple, je le suivrai; à moins que le secours, dernière lueur de nos espérances, n'arrive avec Ofratanes.

MIRRHA.

N'avez-vous pas reçu un courrier de votre frère, qui, avant de mourir, désignait pour chef Zames?

SARDANAPALE.

Oui.

MIRRHA.

Zames, où est-il?

SARDANAPALE.

Mort.

MIRRHA.

Et Altada?

SARDANAPALE.

Mourant.

MIRRHA.

Pania, Sféro?

SARDANAPALE.

Pania vit encore; mais Sféro est en fuite ou captif: je reste seul.

MIRRHA.

Tout est-il donc perdu?

SARDANAPALE.

Nos murs, quoique faiblement défendus, peuvent encore résister à leurs forces présentes, à tout même excepté à la trahison; mais en pleine campagne--

MIRRHA.

Je croyais que l'intention de Salemènes était de ne pas risquer de saillie avant l'arrivée des secours attendus.

SARDANAPALE.

J'ai méprisé ses conseils.

MIRRHA.

Bien: c'est une faute héroïque.

SARDANAPALE.

Mais fatale. Ô mon frère! je donnerais ces états, dont tu fus la gloire; je donnerais mon épée, mon bouclier, l'honneur que j'ai reconquis, pour te rappeler à la vie;--mais je ne t'accorderai pas de larmes: il faut te pleurer comme tu désirais de l'être. Seulement, j'ai l'ame oppressée de ce qu'en quittant la vie tu parus croire que je survivrais à notre longue royauté héréditaire, à laquelle tu sacrifias tes jours. Si je parviens à la ressaisir, je t'offrirai en sacrifice le sang de milliers, les pleurs de millions d'hommes (quant aux regrets des gens de bien, ils te sont déjà acquis). S'il en est autrement, et si les ames survivent à notre terrestre existence, nous nous réunirons bientôt; mais tu lis dès à présent dans mon cœur, et tu me rends justice. Laisse-moi rapprocher ce cœur immobile d'un cœur qui bat encore si douloureusement. (Il embrasse le corps.) Maintenant, qu'on le transporte.

SOLDAT.

Où?

SARDANAPALE.

Dans mon appartement. Placez-le sous mon dais, comme si le roi lui-même reposait: plus tard, nous parlerons des honneurs dus à de pareilles cendres.

(Les soldats sortent avec le corps de Salemènes.--Entre Pania.)

SARDANAPALE.

Eh bien, Pania! avez-vous placé les gardes, et donné le mot d'ordre convenu?

PANIA.

Sire, j'ai obéi.

SARDANAPALE.

Et les soldats, quelle est leur contenance?

PANIA.

Sire?

SARDANAPALE.

Il suffit. Quand un roi demande deux fois, et n'obtient pour réponse qu'une nouvelle question, il connaît son sort. Ainsi, ils sont tous découragés?

PANIA.

La mort de Salemènes et les transports bruyans des révoltés au signal de sa chute--

SARDANAPALE.

Quoi! cela n'a pas excité leur rage, plutôt que leur consternation! Nous trouverons le moyen de ranimer leur valeur.

PANIA.

Une pareille perte flétrirait même une victoire.

SARDANAPALE.

Hélas! qui peut le sentir aussi vivement que moi! Mais enfin, bien que resserrés dans nos murs, les remparts sont forts, et nous avons des guerriers au-dedans qui s'ouvriront volontiers un chemin au travers des ennemis, pour rendre la demeure du souverain ce qu'elle était:--un palais, et non pas une prison ni une forteresse.

(Un officier entre à la hâte.)

SARDANAPALE.

Ton visage est sinistre, parle!

L'OFFICIER.

Je ne l'ose.

SARDANAPALE.

Tu ne l'oses! quand des millions d'autres osent se révolter, le glaive en main! cela est étrange. Romps, je te prie, ce fidèle silence; tu viens trop tard pour frapper de nouveaux coups ton souverain; crois-moi, je puis supporter plus que tout ce que tu vas m'apprendre.

PANIA.

Tu entends, poursuis.

L'OFFICIER.

La muraille qui longeait les bords du fleuve est renversée par le débordement subit de l'Euphrate, qui, tout d'un coup gonflé dans les monts inaccessibles où il prend sa source, et par les dernières pluies de ces orageux climats, vient de rompre ses digues et de détruire le boulevard.

PANIA.

Cela est d'un sinistre augure. On a dit, dans les tems anciens, que cette cité ne céderait aux efforts de l'homme qu'au jour où le fleuve se déclarerait contre elle.

SARDANAPALE.

Je ne crains pas la prédiction, mais le ravage. Quelle étendue de murailles se trouve renversée?

L'OFFICIER.

Vingt stades, environ.

SARDANAPALE.

Et tout cet espace est en proie aux assaillans?

L'OFFICIER.

Pour cette heure, la violence du fleuve s'opposerait à l'assaut; mais aussitôt qu'il rentrera dans son lit ordinaire, et que les barques pourront être confiées à ses flots, le palais leur appartiendra.

SARDANAPALE.

Non, cela ne sera jamais. Les hommes et les dieux, les élémens, les présages, tout en vain se soulève contre un être qui ne les provoqua jamais; la maison de mes pères ne sera jamais l'antre où les loups dévorans viendront habiter et rugir.

PANIA.

Si vous le permettez, je me rendrai sur les lieux, et je fermerai l'espace entr'ouvert, aussi bien que le tems et nos ressources nous le permettent.

SARDANAPALE.

Va donc, et reviens le plus promptement possible, pour nous offrir un fidèle rapport des ravages de l'inondation.

(Pania et l'officier sortent.)

MIRRHA.

Ainsi, les flots eux-mêmes se soulèvent contre vous.

SARDANAPALE.

Ils ne sont pas mes sujets; et dans l'impuissance de les punir, il faut bien leur pardonner.

MIRRHA.

J'aime à voir que tant de malheurs ne vous accablent pas.

SARDANAPALE.

L'heure de la crainte est passée, et l'événement ne peut plus rien m'apprendre que je n'aie prévu depuis minuit: mon désespoir a pris les devants.

MIRRHA.

Le désespoir!

SARDANAPALE.

Non, pas le désespoir. Quand nous mesurons tout ce qui peut arriver, et le vrai moyen d'y remédier, nos sentimens méritent un nom plus généreux. Mais qu'importent les noms? bientôt nous en aurons fini avec eux et tout le reste.

MIRRHA.

Il vous _reste_ encore une _affaire_,--la dernière et la plus grande; action décisive pour tout ce qui fut, est ou doit être; la seule qui soit commune à tout le genre humain, si divers d'ailleurs de naissance, de langage, de sexe, de naturel, de couleur, de traits, de climats, de tems et d'intelligence; n'ayant qu'un seul point d'union, celui auquel nous tendons, pour lequel nous sommes nés et lancés dans le mystérieux labyrinthe de la vie.

SARDANAPALE.

Notre trame sera bientôt filée; livrons-nous à l'espérance. Revenus de nos terreurs, nous pouvons bien, comme les enfans, en reconnaissant les fantômes qui les avaient effrayés, accorder un sourire à l'ancien objet de notre épouvante.

(Pania rentre.)

PANIA.

L'avis était fidèle: j'ai disposé, le long des murailles écroulées, une double garde, en dégarnissant les points les mieux défendus pour combler la brèche occasionnée par les eaux.

SARDANAPALE.

Vous avez fait votre devoir, et montré une fidélité digne de vous-même. Pania! bientôt les derniers liens qui nous unissent se trouveront rompus. Prenez, je vous en conjure, cette clef (il lui donne une clef): elle ouvre une porte secrète placée derrière la couche royale (maintenant celle du plus grand des héros qu'elle ait encore reçus,--bien qu'une longue suite de souverains aient reposé, sur ses franges dorées). Vous pénétrerez dans cette chambre; elle recèle d'immenses trésors. Vous pouvez vous en emparer, et les partager avec vos compagnons: vous êtes nombreux, mais il y a assez d'or pour vous satisfaire tous. Que les esclaves aussi soient mis en liberté; que tous les habitans du palais, de l'un ou l'autre sexe, se hâtent de le quitter d'ici à une heure. Puis alors préparez les barques royales, qui assuraient nos plaisirs jadis, et notre sécurité aujourd'hui. Le fleuve est large et gonflé, et, plus puissant qu'un roi, les assiégés ne sauraient l'emprisonner. Partez! et soyez heureux!

PANIA.

Daignez souffrir ma présence ici, ou consentez à accompagner votre garde fidèle.

SARDANAPALE.

Non, Pania, cela ne peut être; sors, et laisse-moi à ma destinée.

PANIA.

C'est la première fois que j'aurai désobéi, mais--

SARDANAPALE.

Ainsi, tout le monde ose me braver: l'insolence au dedans, la trahison au dehors. Épargnez les questions; c'est ma volonté, ma dernière volonté. Oserez-vous la méconnaître? _vous_!

PANIA.

Cependant...--non, je ne le puis.

SARDANAPALE.

Fort bien: jurez d'obéir quand je vous donnerai le signal.

PANIA.

Ma volonté en souffre, mais je le promets.

SARDANAPALE.

Assez! Disposez maintenant fagots, noix de pins et feuilles desséchées, toutes choses propres à produire, à l'aide d'une étincelle, une grande et brillante flamme; réunissez bois de cèdre, parfums, drogues précieuses, et de fortes planches pour soutenir un énorme bûcher; de plus, de l'encens et de la myrrhe: je veux offrir un grand sacrifice. Que tout soit disposé près de ce trône.

PANIA.

Seigneur!

SARDANAPALE.

J'ai parlé, et _vous_ avez _juré_.

PANIA.

Et sans avoir juré je devrais encore vous garder ma foi.

(Pania sort.)

MIRRHA.

Quelle est votre intention?

SARDANAPALE.

Mirrha, vous saurez bientôt--ce que le monde entier n'oubliera jamais.

PANIA, revenant accompagné d'un héraut.

Ô mon roi, j'allais exécuter vos ordres, quand ce héraut me fut amené, demandant une audience.

SARDANAPALE.

Qu'on le laisse parler.

HÉRAUT.

Le _roi_ Arbaces--

SARDANAPALE.

Quoi! déjà couronné? mais poursuis.

HÉRAUT.

Belèses, le grand prêtre sacré--

SARDANAPALE.

De quel dieu ou démon? car avec de nouveaux rois, de nouveaux autels s'élèvent. Mais poursuis: ton devoir est d'exprimer la volonté de ton maître, et de ne pas répondre à la mienne.

HÉRAUT.

De plus, le satrape Ofratanes--

SARDANAPALE.

Eh quoi! n'est-il pas des nôtres?

HÉRAUT, montrant un anneau.

Soyez sûr qu'il est dans le camp des vainqueurs, voici son cachet.

SARDANAPALE.

Je le reconnais. Admirable procédé! Pauvre Salemènes! tu es mort assez tôt pour ne pas voir une trahison de plus. Voilà donc l'homme que tu regardais comme ton meilleur ami et mon sujet le plus fidèle!--Poursuis.

HÉRAUT.

Ils t'offrent la vie, et le choix d'une résidence dans quelque province éloignée; là, surveillé, sans être captif, tu pourras couler en paix tes jours; mais sous une condition: c'est que les trois jeunes princes seront livrés en otages.

SARDANAPALE.

Les généreux vainqueurs!

HÉRAUT.

J'attends la réponse.

SARDANAPALE.

Une réponse? esclave! Depuis quand les esclaves décident-ils du sort des rois?

HÉRAUT.

Depuis qu'ils sont libres.

SARDANAPALE.

Porte-voix de révolte, tu connaîtras du moins la peine méritée par les traîtres dont tu n'es que l'organe. Pania, qu'on lui tranche la tête; qu'on la jette dans le camp des rebelles, et que son cadavre soit précipité dans les flots. Sortez avec lui!

(Pania et les gardes le saisissent.)

PANIA.

Jamais je n'aurai obéi à des ordres plus agréables. Entraînons-le, soldats! Ne souillons pas de son perfide sang cette salle royale! qu'il expire dehors.

HÉRAUT.

Un seul mot, ô roi! Mon office est sacré.

SARDANAPALE.

Et le _mien_, quel est-il donc, pour que tu oses venir me demander d'y renoncer?

HÉRAUT.

Je n'ai fait qu'exécuter d'autres ordres: en cas de refus, je courais les dangers qui sont devenus l'effet de mon obéissance.

SARDANAPALE.

Ainsi donc ces monarques d'une heure sont déjà plus despotiques que les rois bercés dans la pourpre, et, dès leur naissance, appelés à commander au monde!

HÉRAUT.

Ma vie est entre vos mains; mais peut-être, excusez ma hardiesse, la vôtre est également exposée au danger le plus imminent. Voudrez-vous consacrer la dernière heure d'une race telle que celle de Nemrod à l'assassinat d'un héraut, paisible, inoffensif, et dont tout le crime est d'avoir accompli son message? violerez-vous ainsi tout ce qu'il y a jamais eu de plus saint aux yeux de la divinité?

SARDANAPALE.

Il a raison,--qu'il soit libre!--le dernier acte de ma vie ne sera pas à la colère. Approche, ami. (Prenant sur la table une coupe.) Prends cette coupe d'or; remplis-la souvent de vin, et souviens-toi de _moi_; ou bien réduis-la en lingots, et ne songe qu'à la valeur qu'elle représente.

HÉRAUT.

Je vous remercie doublement pour ma vie et pour ce don précieux, dont votre grâce augmente encore le prix. Mais ne rendrai-je pas de réponse?

SARDANAPALE.

Ah!--je demande une heure pour y songer.

HÉRAUT.

Une heure seulement?

SARDANAPALE.

Une heure. Si, quand elle sera expirée, vos maîtres ne reçoivent aucune nouvelle, ils auront à croire que je rejette leur proposition, et que j'agis en conséquence.

HÉRAUT.

Je serai l'organe fidèle de vos intentions.

SARDANAPALE.

Écoute! encore un mot.

HÉRAUT.

Quel qu'il soit, je ne l'oublierai pas.

SARDANAPALE.

Recommande-moi à Belèses; dis-lui qu'avant la fin de l'année, je le somme de me rejoindre.

HÉRAUT.

Où?

SARDANAPALE.

À Babylone. Du moins partira-t-il de là pour venir à ma rencontre.

HÉRAUT.

Je vous obéirai exactement.

(Le héraut sort.)

SARDANAPALE.

Pania!--allons, cher Pania!--dispose ce que j'ai demandé.

PANIA.

Seigneur,--les soldats sont déjà chargés. Voyez, ils entrent.

(Entrent des soldats; ils forment un monceau autour du trône.)

SARDANAPALE.

Plus haut! braves soldats, plus épais, surtout; il faut que les fondemens de ce nouvel édifice n'épuisent pas trop promptement la flamme, et qu'aucune aide officieuse ne puisse parvenir à l'étouffer. Que le trône soit le centre: je veux le livrer aux nouveaux arrivans cicatrisé par la flamme dévorante. Disposez le tout comme s'il s'agissait d'embraser la forte tour de nos mortels ennemis. Cela commence à prendre une forme; qu'en dites-vous, Pania? cet échafaudage suffit-il pour les obsèques d'un roi?

PANIA.

Oui, et pour celles d'un royaume. Je vous comprends enfin.

SARDANAPALE.

Et me blâmez-vous?

PANIA.

Non:--je demande même à enflammer le bûcher, avant de le partager avec vous.

MIRRHA.

Ce soin me regarde.

PANIA.

Quoi! une femme!

MIRRHA.

Le devoir d'un soldat est bien de mourir pour son prince, pourquoi celui d'une femme ne serait-il pas d'expirer avec son amant?

PANIA.

Ma surprise est extrême.

MIRRHA.

Cela pourtant, brave Pania, est moins rare que tu ne le penses. Toi, cependant, vis.--Adieu! le bûcher nous attend.

PANIA.

J'aurais trop de honte de laisser à une faible femme l'honneur de mourir avec mon souverain.

SARDANAPALE.

Déjà trop de héros m'ont précédé dans la tombe. Éloigne-toi, accepte les richesses qui te sont offertes.

PANIA.

Offertes avec l'infamie.

SARDANAPALE.

En un mot, songe à ton serment:--il est irrévocable et sacré.

PANIA.

Adieu donc, puisqu'il le faut.

SARDANAPALE.