Uvres Completes De Lord Byron Tome 07 Comprenant Ses Memoires P
Chapter 20
Mais il y a, dans la protestation de M. Bowles, quelque chose de plus sérieux: Il aurait, dit-il, parlé de sa noble générosité à l'égard du malheureux Richard Savage; il aurait cité d'autres exemples d'un cœur noble et compatissant, _si sa mémoire les lui avait offerts quand il écrivit_. Qu'est-ce à dire? M. Bowles n'a-t-il pas prétendu composer une vie minutieuse et exacte du grand poète dont il donnait les oeuvres? n'a-t-il pas disséqué son caractère moral et politique? n'a-t-il pas mis au jour ses moindres fautes, ses plus légères faiblesses? n'a-t-il pas souri de sa sensibilité, et douté de sa franchise? n'a-t-il pas dévoilé sa vanité et sa duplicité? Comment donc, après cela, oublie-t-il les bonnes qualités qui pouvaient servir en partie d'excuse à la _multitude de ses torts_? A-t-il bonne grâce à venir nous dire que _sa mémoire ne les lui a pas offertes_? Est-ce dans cette disposition d'esprit que l'on doit aborder les morts illustres? Si M. Bowles, avec tous les moyens qui pouvaient le mieux aider sa mémoire, ne s'en est pas souvenu, il avait entrepris une tâche au-dessus de ses forces; mais s'il s'en est souvenu, et qu'il les ait omises, je ne sais pas ce dont il est capable, mais je sais ce dont il serait digne. En conscience, on ne peut admettre une pareille excuse pour des faits aussi connus. M. Bowles a été au collège; et comme j'ai reçu, ainsi que lui, une éducation publique, je veux bien lui présenter un argument de son goût. Quand nous étions dans la troisième _forme_, si nous avions cherché à nous justifier, le lundi matin, de n'avoir pas fait le travail du samedi, sous prétexte que nous l'aurions oublié, comment nous aurait-on répondu? Et cette excuse, qu'on ne saurait pardonner à un écolier, l'admettrons-nous dans un cas qui intéresse de si près la gloire du premier poète de son siècle, pour ne pas dire de son pays? Cependant M. Bowles, qui oublie si facilement les vertus des autres, se plaint fort amèrement de ce que d'autres gardent mieux la mémoire de ses propres fautes. Ce ne sont pourtant que les fautes d'un auteur, tandis que les vertus qu'il oublie, sont essentielles à l'homme auquel on prétend faire justice.
Au fait, M. Bowles semble susceptible au-delà du privilége qu'en ont les auteurs. Dans une larmoyante dédicace à M. Gifford, il le rend responsable de tous les articles de la _Quarterly_. M. Southey, _le plus fort et le plus éloquent des écrivains de cette Revue_, approuve il est vrai l'édition de M. Bowles, mais la _Revue_, ce me semble, n'a fait preuve que d'impartialité, en insérant l'_Essai sur Spence_, bien qu'il fût écrit dans une opinion contraire à celle de son _plus grand écrivain_. Une _Revue_ doit-elle être dévouée aux opinions d'un seul homme? La critique n'y doit-elle pas s'y exercer en raison des sujets et des circonstances? J'ai bien peur que les écrivains ne soient tenus de prendre, comme ils se présentent, le miel et l'absinthe des journaux; un homme de l'expérience de M. Bowles devrait avoir l'habitude de ces contrariétés; il peut en être affligé, mais surpris, je ne le conçois pas. J'ai été _revisé_ dans la _Quarterly_ presqu'aussi fréquemment que M. Bowles, j'ai reçu des paroles douces, j'en ai subi d'aussi _déplaisantes_ qu'on puisse l'imaginer. On pose en fait, dans l'examen de la _Chute de Jérusalem_[17], que j'ai voué mes facultés, etc., à l'appui de ce qu'il y a de plus détestable dans la doctrine du _manichéisme_, ce qui veut dire clairement que j'adore le diable. Eh bien! je n'ai pas fait de réponse, je n'ai rien écrit à Gifford; seulement, je crois que je vous mandai, dans une lettre particulière, que le critique aurait fort bien pu louer Milman sans se croire obligé de me diffamer. Et, dans le même tems, ou bientôt après (à l'occasion d'une note sur le livre des voyageurs), j'ajoutai que je n'effacerais pas, quand même je le pourrais, une seule ligne de ce qui m'y regarde, dans une _Revue_ quelconque.--Toutefois, je me réserve le droit d'y répondre, quand je le juge nécessaire. Pour M. Bowles, l'article sur Spence semble l'avoir mis dans une position critique. Je ne suis pas, vous le savez, dans votre confidence, ni dans celle du directeur du journal; mais à l'instant même où je vis l'article, je fus moralement sûr qu'à _son style_ j'avais reconnu l'auteur. Vous me dites que je ne le sais pas; c'est fort bien: gardez votre secret; de mon côté, je garderai le mien, bien que personne ne me l'ait recommandé; et, dans tous les cas, ce n'est pas la personne que dénonce M. Bowles.
[Note 17: Par Milman.]
L'extrême susceptibilité de M. Bowles me rappelle un fait qui se passa à bord d'une frégate sur laquelle je me trouvais en qualité de passager. Long-tems je dînai avec le capitaine; le chirurgien du bâtiment, fort galant homme du reste, et fort habile dans son art, était _porteur_ de _toupet_, et, sur cet article, il n'entendait pas raison le moins du monde. Les plaisanteries des marins sont parfois, on le sait, assez franches; et souvent il arrivait que les officiers, ses confrères, se permissent des allusions à cette partie délicate de la personne du docteur. Un jour, au milieu d'une discussion plaisante, un jeune lieutenant s'écria: «Supposez maintenant, docteur, que je prenne votre _chapeau_!--Monsieur, repartit aussitôt le chirurgien, brisons-là; vous voulez _m'insulter_.» Il ne pouvait pas même souffrir qu'on approchât du chapeau qui défendait sa perruque. Ainsi, quelqu'un approche-t-il le moins du monde des lauriers de M. Bowles, même à propos de son mérite _d'éditeur_, on prétend aussitôt _l'insulter_. Vous dites que vous préparez en ce moment une édition de Pope; vous ne pouvez mieux faire pour votre réputation de libraire, pour compenser le travail de M. Bowles, et prévenir ainsi la décadence rapide du goût.
FIN DE LA LETTRE A JOHN MURRAY.