Uvres Completes De Lord Byron Tome 07 Comprenant Ses Memoires P
Chapter 17
Je suppose encore que la _remarquable circonstance eut lieu après_ dîner: le moyen de croire, en effet, que M. Bowles, en dépit de sa politesse et de son appétit, ait pu se décider à retenir _le reste de la compagnie_ dans l'autre salle, debout derrière leurs chaises, et cela, afin de continuer notre dissertation sur les _bois de Madère_[8], au lieu de faire circuler les trésors bachiques de cette île? Je me rappelle aussi fort bien et non sans plaisir, l'aimable enjouement de M. Bowles, l'élégance de ses manières, et l'agrément de sa conversation. Je parle _en général_, et non pas d'une conversation spéciale: car, pour ce qui touche aux propres _expressions_ que cite la brochure, je ne saurais (et lui non plus) assurer positivement qu'il les ait employées. Je ne me souviens nullement _de l'air sérieux_, et je croyais plutôt M. Bowles disposé à traiter légèrement la chose; car il me dit (si en cela il me dément, je n'ai rien à répondre) que plusieurs de ses meilleurs amis étaient venus à lui, en s'écriant: «Mon Dieu! Bowles! comment diable avez-vous imaginé que les bois de Madère[9], etc., etc.» Ajoutant qu'il avait eu quelque peine à leur démontrer, le livre en main, que jamais il n'avait fait faire à ces bois rien de semblable.
[Note 8: Description placée dans le poème de Bowles, sur l'_Esprit de découverte_, publié en 1805: _The spirit of découverte_.
(_N. du Tr._)]
[Note 9: Ajoutez: «eussent jamais tremblé au bruit d'un baiser?» Voyez _les Poètes anglais_, etc.
(_N. du Tr._)]
Il avait raison, et les torts étaient de mon côté; ils y sont restés jusqu'à ce moment où j'en fais l'aveu. Avant de commettre une inexactitude capable de causer de la peine à quelqu'un, j'aurais dû, je l'avoue, y regarder à deux fois. Le fait est que, tout en ayant lu auparavant l'_Esprit de Découverte_, j'avais emprunté à la _Revue_ la citation; de plus, la méprise était de mon fait, et non celui de la _Revue_, qui avait, je crois, rapporté assez correctement le passage. J'ai donc commis, je ne sais comment, une bévue, en attribuant les frémissemens des amans aux _bois de Madère_; et je déclare, au besoin même j'atteste aujourd'hui que les bois ne frémirent pas au bruit d'un baiser, mais bien les amans. Je cite de mémoire--
Un baiser Soudain troubla le silence attentif, etc., etc. Ils (les amans) ont frémi, comme si le pouvoir, etc.
Et si j'avais pu croire que M. Bowles eût vu avec le plus léger plaisir cette déclaration, je n'aurais pas attendu neuf ans pour la faire, bien que _les Poètes anglais et les Réviseurs écossais_ eussent été supprimés quelque tems avant notre rencontre chez M. Rogers. Notre digne hôte aurait pu lui dire que c'était surtout d'après ses représentations que j'avais résolu d'anéantir cette satire. En effet, on en préparait une édition nouvelle, quand M. Rogers m'avertit que «j'étais _maintenant_ en rapport avec plusieurs de ceux dont j'avais parlé, et que je comptais même quelques amis dans ce nombre. Il connaissait, ajouta-t-il, entre autres, une famille qui verrait la suppression de l'ouvrage avec un plaisir extrême.» Je n'hésitai pas un moment: l'impression fut sur-le-champ arrêtée; et ce n'est pas ma faute si l'on en a vendu de nouvelles depuis ce tems.
En avril 1816, quand je quittai l'Angleterre, je n'éprouvai pas un violent entraînement à occuper encore de moi cette contrée; et mon dernier acte, je crois, au milieu des distractions d'une nature différente qui s'offraient à moi, fut alors de signer une procuration pour vous autoriser à prévenir ou arrêter les réimpressions que l'on pourrait tenter de cet ouvrage, et qu'on en avait déjà faites en Irlande. Il est encore à propos de remarquer que c'est d'après leurs avances ou celles de leurs amis, que je me liai par la suite avec les personnes dont j'avais cité, dans ma satire, les noms et les ouvrages. Je ne me souviens pas d'avoir jamais cherché à faire connaissance avec un seul. Il en est parmi eux dont je n'ai même encore vu que les lettres; un, entre autres, auquel j'ai le premier écrit, mais en conséquence d'une communication de vive voix faite avec bienveillance par une personne tierce.
J'ai cru devoir un instant m'arrêter sur ces détails, parce qu'on m'a plusieurs fois amèrement reproché d'avoir voulu _supprimer_ cette satire. Jamais, et ceux qui me connaissent le savent bien, je n'ai reculé devant les conséquences personnelles d'une semblable publication. Si j'ai pu songer plus tard à l'anéantir, c'est qu'ayant conservé sur elle mes droits d'auteur j'en étais le meilleur juge et le maître incontestable. Je viens de déterminer les circonstances qui m'y engagèrent; c'est aux juges à les apprécier d'après leur candeur ou leur malveillance. M. Bowles me fait l'honneur de parler de mon _ame noble_, de ma _généreuse magnanimité_, et tout cela parce que _si le livre n'avait pas été supprimé, la circonstance y eût été rappelée_. Pour moi, je ne vois nulle noblesse d'ame dans un acte de simple justice; et quant au mot _magnanimité_, je le hais depuis que j'ai vu les imposteurs les plus grossiers en être gratifiés par les sots les plus incontestables. Cette éternelle _circonstance_, je l'aurais expliquée, malgré la suppression du livre, pour peu que M. Bowles en eût jamais exprimé le désir; et j'aurais répété ce que dit le galant _Galbraith_ au bailli Jarvie: «Eh bien! le diable emporte la méprise et tout ce qu'elle a occasionné.» Pendant les dix dernières années qui viennent de s'écouler, j'aurais eu à me plaindre, une fois au moins par mois, de méprises aussi fortes et plus graves même, concernant mon caractère personnel ou littéraire; cependant, je n'ai jamais songé à les relever, une fois les quarante-huit heures passées sur l'erreur ou la calomnie.
Un mot ou deux maintenant relativement à Pope, sur lequel vous avez mon opinion plus largement développée dans une lettre inédite _sur_ ou à (je ne le sais plus) l'éditeur du _Blackwood's Edinburgh Magazine_; et, je l'avoue, je crains bien que M. Bowles ne partage plus ici mes sentimens.
J'ai quelque regret, sans doute, d'avoir publié _les Bardes anglais et les Réviseurs écossais_; mais, dans cet ouvrage, ce qui m'en inspire le moins, est le passage relatif à M. Bowles, et son édition de Pope. En 1807 et 1808, époque de l'impression, M. Hobhouse désira m'y voir consigner notre commune opinion sur ce sujet; mais j'avais achevé ma _tâche_, j'éprouvais de la fatigue, je le priai donc de le faire à ma place. Il y consentit; et l'on peut voir, dans la première édition des _Bardes anglais_, ses quarante vers sur le Pope de M. Bowles; ils sont aussi sévères et bien autrement poétiques que les miens, sur le même sujet, dans la seconde. Mais comme je mettais mon nom à cette réimpression, j'avais dû retrancher la tirade de M. Hobhouse, pour y substituer la mienne: par là, l'ouvrage y gagna moins que M. Bowles; c'est d'ailleurs, ce que j'ai déclaré dans la Préface de la deuxième édition. Depuis longues années, je n'avais pas relu ce poème; et pour le rappeler aujourd'hui à mon souvenir, il n'a fallu rien moins que l'obligeance de la _Quarterly Review_, de M. Octavius Gilchrist et de M. Bowles lui-même. Or, je suis désolé de le dire, en revoyant ces anciens vers, je me repens d'avoir exprimé d'une manière si concise l'opinion que je me suis faite de l'édition de Pope. M. Bowles dit: «Lord Byron _sait_ bien que je _ne_ mérite _pas_ le caractère qu'on m'impute.» Je ne _sais_ rien de pareil. J'ai, dans la meilleure société de Londres, rencontré, par hasard, M. Bowles; j'ai cru voir, en lui, un homme aimable, bien élevé, et d'un très-grand mérite. Je ne souhaiterais que de me trouver une fois la semaine à table près d'une personne aussi agréable; mais voilà tout. Quant au fond _de son caractère_, je n'en connais absolument rien. De ses dehors, j'en fais le plus grand cas; cependant, je ne juge plus un homme d'après ses dehors, depuis qu'il m'est arrivé d'être volé par l'homme du monde le mieux élevé, et que j'ai fait connaissance avec Ali-Pacha, dont la politesse était des plus exquises. Si M. Bowles n'est pas seul coupable de l'édition de Pope, je ne lui ferai pas l'_injustice_ de juger, d'après ce fait, de son caractère; ou, s'il en est autrement, la _justice_. Je ne veux pas mériter le titre d'exécuteur des hautes œuvres littéraires ou personnelles. M. Bowles individu, et M. Bowles éditeur, sont, à mes yeux, les deux choses du monde les plus opposées,
Et de lui-même il est une--antithèse.
Je ne dirai pas _vile_, le mot est trop cru: ni _trompeuse_, parce que cette épithète est trop longue de deux syllabes; mais je laisse au lecteur le soin de remplir la lacune à sa guise.
Au reste, ce que j'entrevis de M. Bowles augmenta mes regrets et ma surprise de ce qu'il employait ses talens à pareille tâche. Sot, on pourrait l'excuser; indigent, ou privé de considération, on trouverait moyen d'expliquer sa conduite: mais il est précisément l'opposé de cela; et avec les idées et les sentimens que Pope m'inspire, je suis incapable de comprendre ses motifs. Il faut pourtant appeler les choses par leur nom; et je ne puis dire, de son édition de Pope, que c'est une œuvre de _candeur_; je trouve même une déplaisante affectation de cette qualité, et dans cette œuvre, et dans les brochures dernièrement publiées.
Et pourquoi _renier encor_ ses prisonniers?
«J'ai vu, dit M. Bowles dans ses lettres à Martha Blount, des passages que je n'ai pas publiés, et que _jamais, je l'espère_, personne ne publiera, tant leur grossière _licence_ suppose une _grossière_ débauche.»
Voilà, certes, un piquant jeu de mots! De tels passages peuvent exister ou ne pas exister; et Pope qui, bien que catholique, n'était pas un moine, peut fort bien s'être quelquefois oublié au tems de sa jeunesse, soit en paroles, soit même en actions, auprès d'une femme. Cela suffit-il pour justifier une aussi grave imputation? Et quel est donc, en Angleterre, l'homme marié, d'un certain rang (s'il n'est pas entré dans les ordres), dont la jeunesse ne présente pas des désordres bien autrement graves que ceux dont peuvent donner l'idée les lettres de Pope? À compter de ses premières années, ce grand poète ne cessa d'occuper l'attention publique. Il eut, pendant sa vie, tous les sots pour ennemis; et après sa mort, j'ai regret de le dire, quelques personnes qui n'ont pas, pour justifier leurs diffamations, la même sottise. Eh bien! qu'ont prouvé leurs ardentes attaques et leurs découvertes partiales?--une _liaison_ équivoque avec Martha Blount, occasionnée par ses infirmités autant que par ses passions; un amour sans espérance pour lady Mary W. Montagu; une anecdote de Cibber, et deux ou trois libres passages de ses ouvrages. Qui pourrait sortir plus pur d'une enquête malveillante faite sur une vie de cinquante-six années? Et pourquoi vient-on, aujourd'hui, nous entretenir de semblables fragmens, supposé qu'ils existent? M. Bowles nous dira-t-il quel parti l'on peut tirer de cette exhumation de lettres et d'anecdotes? J'ai vu, moi-même, une collection des lettres d'un autre poète éminent et même prééminent; eh bien! elles sont d'une indécence grossière, et si artificieusement abominables, que je ne crois pas qu'on puisse leur rien comparer en ce genre dans notre langue. Ce qu'il y a d'étrange, c'est que plusieurs sont placées en forme de _post-scriptum_ au bas de ses lettres sérieuses et les plus sentimentales, et qu'elles se trouvent réunies à des morceaux de prose ou de vers de l'indécence la plus hyperbolique. Il n'est plus, et il a dit de lui-même, que «si l'_obscénité_ (employant une expression bien plus grossière) est un péché mortel, il ne peut certainement être sauvé.» Ces lettres existent; beaucoup d'autres personnes les connaissent aussi bien que moi. Mais je le demande, l'_éditeur_ de ses œuvres eût-il témoigné sa _candeur_, en n'y faisant même que des allusions? Pour moi, spectateur indifférent, rien n'aurait pu me décider à les indiquer, sans la malheureuse tentative que l'on a faite pour flétrir la mémoire d'un homme tel que Pope.
Que dirions-nous d'un éditeur d'Addison qui citerait le passage suivant des lettres de Walpole à George Montagu? «Le docteur Young a publié un nouvel ouvrage, etc. M. Addison, au moment de mourir, envoya chercher le jeune comte de Warwick, pour lui montrer avec quel calme devait mourir un chrétien; mais par malheur il mourait pour avoir trop bu d'_eau-de-vie_; et rien ne contribue à calmer les terreurs de la mort, comme les épanchemens d'ivresse! Mais gardez-vous de répéter cela à Goth, où vous vous trouvez.» Maintenant, supposons que l'éditeur ait fait précéder ce passage de ces mots:--Horace Walpole parle d'un fait qui, s'il est vrai, est singulièrement _scandaleux_. Walpole informe Montagu, qu'Addison, avant de mourir, envoya chercher le jeune comte de Warwick, pour lui montrer avec quel calme devait mourir un chrétien; mais que malheureusement il mourait ivre, etc., etc.
Quelque chose que l'on puisse dire ailleurs ou sur la même page, quelque incrédulité que l'on affecte, en exprimant toujours _la même candeur_, je dirai que l'éditeur était un sot ou un menteur; jamais il ne devait accueillir une telle anecdote (à moins qu'elle ne lui fût évidemment prouvée), si ce n'est pour exprimer rapidement l'indignation qu'elle lui avait inspirée. Pourquoi les mots _s'il est vrai_? on n'y reconnaît pas le cachet de l'incrédule. Pourquoi appuyer les prétendus désordres de Pope, du témoignage de Cibber, et qu'est-ce que tout cela prouve? Que Pope, très-jeune encore, fut une fois entraîné par un gentilhomme avec lequel il avait joué, dans une maison de prostitution. Crime horrible! Mais M. Bowles n'a pas toujours été ecclésiastique; quand il était fort jeune, n'a-t-il jamais cédé à de pareilles séductions? Si j'étais en humeur de conter, et de répéter deux petites anecdotes, je pourrais dire de M. Bowles une bien meilleure histoire que celle de Cibber, et fondée sur une bien meilleure autorité, celle de M. Bowles lui-même. Elle, n'a pas été racontée par lui en ma présence, mais devant un tiers qu'il arrive à M. Bowles de nommer plusieurs fois dans le cours de ses répliques. Cette personne me l'a donnée comme une anecdote récréative et piquante, et elle ne se trompait pas, quels que fussent d'ailleurs ses autres mérites. Mais, pour une folie de jeunesse, faudra-t-il accuser M. Bowles d'un penchant au libertinage ou à la débauche? Et pour n'avoir pas toujours été un prêtre, n'en est-il pas moins aujourd'hui un pieux et brave homme? Loin de cela; je consens à le tenir pour une honnête personne, presque aussi honnête que Pope, mais non pas meilleure que lui.
Le fait est que, de nos jours, le grand _primum mobile_ de l'Angleterre est la _phraserie_: phraserie politique, phraserie poétique, phraserie religieuse, phraserie morale, mais toujours, et dans tous les accidens de la vie, de la phraserie. C'est la mode, et tant qu'elle durera, elle entraînera toujours ceux qui ne peuvent vivre qu'en se conformant au ton du jour. Je dis phraserie, parce que c'est une affaire de mots sans la plus légère influence sur la conduite. Les Anglais n'en sont pour cela ni plus sages ni meilleurs, mais beaucoup plus pauvres, plus divisés entre eux, et bien autrement dépravés qu'ils ne l'étaient avant la vogue donnée à ce verbal _décorum_. Cette horreur nerveuse pour les amours équivoques et très-contestables du pauvre Pope (car Cibber lui-même avoue qu'il prévint le danger des aventures dans lesquelles il allait s'embarquer), fait très-bien dans une brochure de controverse; mais tous les gens du monde qui connaissent ce que c'est que la vie, ou du moins ce qu'elle était pour eux dans leur jeunesse, ne manqueront pas de rire des plaisantes preuves sur lesquelles se trouve fondée l'accusation d'une _sorte de passion libertine_, et les hommes graves regarderont sans doute ceux qui, d'après un fait isolé, se permettent une pareille imputation, comme des fanatiques ou des hypocrites, et tous les deux, peut-être. On trouve quelquefois, dans un heureux mélange, ces deux qualités confondues.
M. Octavius Gilchrist parle avec une extrême irrévérence d'un _second verre de chaud Négus_. Qu'entend-il par là? y a-t-il dans le Négus quelque mal? offre-t-il pour les mœurs plus de danger quand on le boit _chaud_? ou bien encore M. Bowles boit-il du Négus? J'ai de lui meilleure opinion. J'espérais que jamais il ne buvait que du vin non mélangé, ou que du moins,--comme l'official de Jonathan Wild, il préférait le _punch_, «attendu qu'on ne trouvait rien contre lui dans l'écriture.» Je serais désolé de croire que M. Bowles fût passionné pour le Négus; c'est une liqueur trop _candide_; un compromis trop commode entre la passion du vin et les avantages de l'eau. Mais les goûts diffèrent chez les différens écrivains. Le juge Blakstone (il avait fait des vers dans sa jeunesse) composa ses doctes commentaires avec une bouteille de Porto devant lui. Addison ne savait pas dire un mot de spirituel avant d'avoir pris une semblable dose: et peut-être le régime de ces deux grands hommes valait-il celui d'un soi-disant poète de nos jours, qui, après avoir grimpé sur de hautes montagnes, revient, se met au lit, et de là dicte ses vers, en dévorant, durant l'opération, nombre de tartines de beurre.
Maintenant je reviens à M. Bowles, et à ses _invariables_ principes de poésie. M. Bowles et quelques-uns de ses correspondans les déclarent incontestables, du moins sont-ils incontestés par Campbell, qui semble avoir été étourdi du fracas de ces mots. On dit que le sultan offrit autrefois de s'allier à un roi de France, parce que, comme lui, il haïssait le mot de _ligue_; preuve que sa hautesse entendait le français: M. Campbell n'a pas besoin de mon alliance sans doute, et je n'ai pas la prétention de la lui proposer; mais je hais souverainement le mot _invariable_. Qu'y a-t-il en effet parmi les hommes, poésie, philosophie, génie, sagesse, science, gloire, puissance, ame, matière, vie ou mort, qui puisse se vanter d'être invariable? Je veux bien mettre les choses divines hors de la question. De tous les noms dont on a jamais eu l'arrogance de baptiser un livre, le plus ridicule est sans contredit un pareil titre dans une brochure. C'est à M. Campbell à répondre de l'ouvrage en lui-même, et de venger l'honneur de son _vaisseau_[10], que M. Bowles déclare de l'air le plus triomphant avoir, dès le premier feu, coulé bas.
Il y avait, a-t-il dit, un vaisseau; Vieux coquin, livre-moi passage, Ou mon bâton te fait sauter.
[Footnote 10: Voyez la Préface des _Specimen of english poetry_, dans laquelle Campbell, pour mieux réfuter le système littéraire de M. Bowles, emploie la comparaison d'un _vaisseau de ligne prêt à être lancé en mer_.
(_N. du Tr._)]
Cela n'est pas mon affaire; mais j'ai commencé (non pas de mon plein gré, mais sollicité par les fréquentes allusions que l'on faisait à mon nom dans les brochures), et je suis comme un Irlandais au milieu de la bagarre, attaquant tout ce qui s'offre devant lui. Je dirai donc un ou deux mots sur la comparaison du _vaisseau_.
M. Bowles prétend que le _vaisseau de ligne_ de Campbell tire tout son mérite poétique, non pas de l'_art_, mais de la _nature_. «Otez, dit-il, les vagues, les vents, le soleil, etc., et le vaisseau n'est plus qu'une pièce de canevas grossier sur trois grandes perches.» Rien de plus vrai; ôtez les _vagues_, les _vents_, il n'y aura plus même de vaisseau, non-seulement pour l'usage des poètes, mais pour tout autre usage; ôtez le _soleil_, et force nous sera de lire le pamphlet de M. Bowles à la chandelle. Mais la _poésie_ du vaisseau ne dépendait pas des _vagues_, etc.; bien au contraire: le vaisseau répandait sur les vagues les idées poétiques qui l'escortaient, et donnait un nouveau lustre à celles qui étaient inhérentes à elles-mêmes. Ce n'est pas que je prétende nier que les vagues et les vents, le soleil par-dessus tout, soient éminemment poétiques: nous le savons trop à nos dépens, par les nombreuses descriptions en vers qu'on en a faites. Mais si les vagues n'offraient que de l'écume à leur surface, si les vents ne poussaient sur les rivages que de l'algue marine; si le soleil n'éclairait ni pyramides, ni flottes, ni forteresses, ses rayons répandraient-ils la même impression poétique? Je ne le crois pas; et du moins conviendra-t-on ici qu'il y a réciprocité de poésie. Arrachez le vaisseau au calme sein des ondes, et les calmes ondes n'offrent plus qu'un spectacle, qu'un objet singulièrement monotone, surtout si les ondes ne sont pas claires; témoin la plupart des hommes qui passent à côté d'elles sans les regarder. Qui donc peut exciter l'intérêt des mêmes spectateurs, quand on lance à l'eau quelque bâtiment? Ils ont pu voir les _calmes ondes_ à Wapping, dans le bassin de Londres ou dans le canal Paddington, dans une fosse à cheval, dans une marre, ou dans tout autre réservoir; ils ont pu entendre les vents siffler au travers des ouvertures d'une étable à pourceaux ou des auvents d'un grenier; ils ont pu voir le soleil éclairer la livrée d'un laquais ou le cuivre d'une bassinoire: et cependant, quelle poésie ont répandu sur ces objets le calme des ondes, le sifflement des vents ou les rayons du soleil? aucune, à mon avis. M. Bowles prétend que le _vaisseau_ n'est poétique que par l'effet de ses accessoires; mais s'ils ont pu jeter sur un objet naturellement prosaïque, un manteau de poésie, ils pourront en couvrir également d'autres objets, surtout quand le premier est un vaisseau de ligne, qui, dépouillé de ses accessoires, c'est-à-dire ses mâts, ses voiles et ses pavillons, n'offre plus qu'un _grossier canevas_ et de _longues perches_. Et, vraiment, un vaisseau n'est que cela, comme la porcelaine, de la terre; l'homme, de la poussière, et la chair, de l'herbe. Cependant, combien d'idées poétiques ne réveillent-ils pas, du moins l'homme et sa matérielle enveloppe?
M. Bowles a-t-il jamais contemplé la mer? je le présume, du moins sur des tableaux de marine. Qu'il nous dise si quelque artiste a jamais peint la mer _isolément_, et sans y joindre un vaisseau, une barque, un naufrage, ou quelque autre accessoire? Qu'il nous dise lequel des deux est plus attrayant, plus moral, plus poétique, de la mer seule, ou de la mer représentée avec un vaisseau rompant sa vaste mais fatigante monotonie? Un orage est-il plus inspirateur sans un vaisseau qui le supporte? Et, dans le poème du _Naufrage_, qui nous intéresse davantage, du bâtiment entr'ouvert ou de l'orage? Tous deux, sans doute, nous frappent vivement; mais sans le vaisseau, quel souci prendrions-nous de la tempête? Il faudrait tomber dans une description purement descriptive, genre de poésie qui ne fut jamais placé au premier rang de l'art.