Uvres Completes De Lord Byron Tome 07 Comprenant Ses Memoires P
Chapter 12
Bah! nous sommes toujours forcés de subir l'arrogance de quelque être plus élevé que nous-mêmes.--Le plus grand ne peut lutter contre Satan, et le plus humble est sans force contre ses représentans sur la terre. Je vous ai vu braver les élémens, et supporter des périls capables de faire muer ce ver à soie.--Comment pouvez-vous maintenant vous irriter de quelques mots, et d'une faible injure?
GABOR.
On pourra impunément me traiter de voleur? Si l'on m'accusait d'étre un bandit des bois, je pourrais le souffrir: il y a chez lui quelque chose de brave; mais aller prendre l'argent d'un homme endormi!--
ULRIC.
Ainsi donc, vous ne seriez pas coupable?
GABOR.
Ai-je bien entendu? _vous_ aussi!
ULRIC.
Ce n'est qu'une question.
GABOR.
Si le juge me l'adressait, je lui répliquerais: Non!--mais à vous, voici comme je dois répondre.
(Il tire son épée.)
ULRIC, l'imitant.
De tout mon cœur.
JOSÉPHINE.
Au secours! au secours!--Ô ciel! un assassinat ici.
(Elle sort en poussant des cris.--Gabor et Ulric se battent. Gabor est désarmé au moment ou rentrent Stralenheim, Joséphine, Idenstein.)
JOSÉPHINE.
Dieu puissant! il n'est pas blessé.
STRALENHEIM, à Joséphine.
_Qui_, n'est pas blessé?
JOSÉPHINE.
Mon--
ULRIC, l'arrêtant d'un regard expressif, et se tournant ensuite vers Stralenheim.
L'un ni l'autre! il n'y a pas de mal de fait.
STRALENHEIM.
Quelle est donc la cause de tout ce bruit?
ULRIC.
_Vous_, baron, je suppose; mais comme les effets n'en sont pas à déplorer, je ne vous en fatiguerai pas.--Gabor! voici votre épée; et quand, à l'avenir, vous la tirerez, que ce ne soit pas contre vos _amis_.
(Ulric prononce ces derniers mots à demi-voix, et cependant avec emphase.)
GABOR.
Je vous remercie moins de la vie que vous me laissez, que de votre conseil.
STRALENHEIM.
Ici doivent s'arrêter tous les débats.
GABOR, prenant son épée.
Ils le sont. Ulric! vous m'avez offensé par vos soupçons malveillans, plus que par votre épée; et j'aimerais mieux voir cette dernière dans mon sein, que les premiers dans le vôtre. Je pouvais supporter les absurdes conjectures de ce noble:--l'ignorance et les préjugés injurieux sont ceux de ses titres qu'il conservera plus long-tems même que ses terres;--mais cependant je puis lui apprendre ce qu'il est.--Vous, vous m'avez vaincu; j'ai été aveuglé par mon emportement, lorsque j'ai pu espérer de désarmer celui que j'avais déjà vu affronter de plus grands dangers que ceux de cette arme. Quoi qu'il en soit, nous pourrons encore nous rejoindre,--mais comme vrais amis.
(Gabor sort.)
STRALENHEIM.
Je ne me contiens plus. Ce dernier outrage, à la suite de son insulte; son crime, peut-être, ont effacé tout le mérite de l'aide qu'il se vante de m'avoir portée, et dont seul vous devriez vous prévaloir. Ulric! vous n'êtes pas blessé?--
ULRIC.
Je n'ai pas une égratignure.
STRALENHEIM, à Idenstein.
Intendant, prenez vos mesures pour vous assurer de ce drôle: je révoque mes premiers ordres. On l'enverra à Francfort, duement escorté, aussitôt que la rivière pourra le permettre.
IDENSTEIN.
S'assurer de lui! il a encore son épée, et il a l'air de savoir s'en servir. D'ailleurs, il sait son métier;--et moi, je suis bourgeois: je ne sais pas me battre.
STRALENHEIM.
Sot! N'avez-vous pas parmi vos vassaux une douzaine de dogues que vous puissiez mettre à ses trousses? Sortez! et que l'on coure après lui.
ULRIC.
Baron! je vous en prie.
STRALENHEIM.
Je ne veux rien entendre: je dois être obéi.
IDENSTEIN.
Fort bien; si cela est possible.--Allons, marchez, vassaux! Je suis votre chef;--et je vous avertirai quand vous pourrez le saisir. Un habile général ne doit jamais exposer sa vie précieuse.--Tout, en effet, ne dépend-il pas d'elle? J'aime beaucoup cet article des lois militaires.
(Idenstein sort avec la suite.)
STRALENHEIM.
Approchez, Ulric.--Que faisait ici cette femme? Ah!... maintenant je la reconnais: c'est la femme de l'étranger qu'ils appellent, je crois, Werner.
ULRIC.
Oui, tel est son nom.
STRALENHEIM.
En vérité! n'est-ce pas là, belle dame, votre mari apparent?
JOSÉPHINE.
Que lui veut-on?
STRALENHEIM.
Rien,--pour le moment. Mais, Ulric, je voudrais vous parler seul.
ULRIC.
Je vais me retirer avec vous.
JOSÉPHINE.
Non, non: vous êtes ici le dernier venu, vous devez disposer de tous les appartemens. (À part, en s'en allant, à Ulric.) Sois prudent;--songe à tout ce qu'un mot pourrait compromettre.
ULRIC, à Joséphine.
Ne craignez rien.--
(Joséphine sort.)
STRALENHEIM.
Ulric, je puis, je l'espère, me confier à vous. Vous m'avez sauvé la vie; et les bienfaits de ce genre exigent une confiance sans bornes.
ULRIC.
Parlez.
STRALENHEIM.
Des circonstances mystérieuses, et d'ailleurs trop compliquées pour que je puisse vous les rappeler en ce moment, ont rendu cet homme mon adversaire, et peut-être mon ennemi mortel.
ULRIC.
Quel homme? le Hongrois Gabor?
STRALENHEIM.
Non:--ce Werner, dont le nom est emprunté comme le costume.
ULRIC.
Comment cela se pourrait-il? c'est le plus pauvre des pauvres.--La pâle maladie creuse encore en ce moment ses joues: c'est un homme abandonné du monde entier.
STRALENHEIM.
Peu importe ce qu'il souffre. Mais s'il est l'homme que je soupçonne (et tout, autour de nous, confirme mes inquiétudes), il faut s'assurer de lui avant la fin du jour.
ULRIC.
En quoi tout cela peut-il m'intéresser?
STRALENHEIM.
J'ai dépêché à Francfort, vers le gouverneur, mon ami,--pour en obtenir une escorte (comme, d'après un ordre de l'électeur de Brandebourg, j'ai le droit d'en requérir); mais ces maudites eaux arrêtent toute communication, et peuvent encore nous retarder de quelques heures.
ULRIC.
Le fleuve commence à baisser.
STRALENHEIM.
À la bonne heure.
ULRIC.
Mais qu'ai-je à faire en tout cela?
STRALENHEIM.
Après avoir risqué votre vie pour moi, vous ne pouvez rester indifférent à ce qui m'est d'un plus grand intérêt que la vie même, dont je vous suis redevable.--Ayez donc les yeux sur _lui_! le personnage m'évite, parce qu'il devine que je l'ai reconnu.--Observez-le, comme vous feriez l'ours sauvage, qui, réduit aux abois, retournerait contre vous:--comme lui, il faut que cet homme soit immolé.
ULRIC.
Et la raison?
STRALENHEIM.
Il se trouve entre moi et un héritage magnifique. Oh! si vous l'aviez vu, Ulric! mais, plus tard!
ULRIC.
Je l'espère bien aussi.
STRALENHEIM.
C'est le plus riche de la riche Bohême: les ravages de la guerre l'ont épargné. Il est tellement près de Prague, la ville imprenable, que le glaive et le feu l'ont à peine touché; et maintenant, grâce à cet avantage et à ceux qu'il doit à sa propre valeur, il présente un revenu double de tous les royaumes éloignés ou contigus que la guerre a dévastés.
ULRIC.
Vous en parlez exactement.
STRALENHEIM.
Oui.--Et si vous le pouviez voir, vous en conviendriez;--mais, comme j'ai dit,--plus tard!
ULRIC.
J'en accepte l'augure.
STRALENHEIM.
Exigez alors de ce domaine et de moi une récompense digne de tous les deux, et des services signalés que nous vous aurons dus, pour toujours, moi et les miens.
ULRIC.
Et ce pauvre homme, malade, indigent, abandonné; cet étranger égaré se trouve donc placé entre vous et ce paradis!--(à part) comme Adam, entre le diable et le sien.
STRALENHEIM.
Vous l'avez dit.
ULRIC.
Mais, n'y a-t-il pas droit?
STRALENHEIM.
Droit! nullement. Un prodigue déshérité, dont toutes les actions, depuis vingt ans, ont été, pour sa famille, autant d'injures; qui, surtout, a fait un mariage disproportionné, et n'a pas rougi de vivre au milieu de bourgeois, de marchands et de juifs!
ULRIC.
Il a donc une femme?--
STRALENHEIM.
Que vous rougiriez d'appeler votre mère. Vous l'avez vue, celle qu'il _appelle_ sa femme.
ULRIC.
Et ne l'est-elle pas?
STRALENHEIM.
Pas plus qu'il n'est votre père.--C'est une Italienne, fille d'un proscrit, qui partage sa misère et sa tendresse touchante.
ULRIC.
Ainsi, ils n'ont pas d'enfans?
STRALENHEIM.
Il y a, ou il y avait un bâtard que le vieux grand-père (la vieillesse est toujours bizarre) avait recueilli comme pour ranimer la chaleur de son sein, à l'instant où les glaces de l'âge le poussaient vers la tombe. Mais le magot n'embarrasse plus mon chemin;--il s'est sauvé, personne ne sait où; et même il se présenterait, que ses prétentions seraient trop misérables pour être écoutées.--Eh bien! pourquoi souriez-vous?
ULRIC.
De vos vaines terreurs. Un pauvre diable, pour ainsi dire dans vos filets,--un enfant d'une naissance incertaine,--voilà ce qui épouvante un grand seigneur!
STRALENHEIM.
On a tout à craindre, quand on a tout à conquérir.
ULRIC.
Oui; et on doit faire quelque chose pour le conserver ou l'obtenir.
STRALENHEIM.
Vous avez touché la véritable corde; vous lisez dans mon cœur: je puis donc compter sur vous.
ULRIC.
Il est déjà trop tard pour en douter.
STRALENHEIM.
Surtout qu'une folle compassion, ne touche pas votre cœur, car l'extérieur de cet homme est bien fait pour l'exciter.--C'est un misérable; et il aurait pu, aussi bien que l'autre, être soupçonné du vol, si les circonstances ne l'excusaient pas; car il habite trop loin de là, et dans une chambre qui n'a, sur la mienne, aucune issue. Puis, à dire la vérité, j'ai trop haute opinion d'un sang allié au mien, pour supposer qu'il pût descendre à une telle infamie. Ajoutez qu'il a été soldat, bon soldat, quoique des plus intraitables.
ULRIC.
Et ceux-là, monseigneur, nous le savons par notre expérience, ne pillent jamais avant d'avoir ôté la vie à ceux dont ils deviennent ainsi les héritiers et non les voleurs. Les morts, privés de sentiment, n'ont rien à perdre, et l'on ne peut rien leur dérober; leurs dépouilles sont un legs: voilà tout.
STRALENHEIM.
Allons donc! vous plaisantez. Mais revenons à cet homme. Puis-je compter que vous aurez l'œil sur lui, et que vous me donnerez avis du premier mouvement qu'il fera pour se cacher ou s'enfuir?
ULRIC.
Vous pouvez être sûr que vous-même ne sauriez le garder avec plus d'empressement que je ne le ferai moi-même.
STRALENHEIM.
Par là, vous vous assurerez à jamais mon dévouement et ma reconnaissance.
ULRIC.
C'est aussi ce que j'espère.
(Ils sortent.)
FIN DU DEUXIÈME ACTE.
ACTE III.
SCÈNE PREMIÈRE.
(Chambre du même palais, à laquelle aboutit le passage secret.)
Entrent WERNER et GABOR.
GABOR.
Je vous ai dit ce qu'il en était, monsieur; si donc il vous plaît de m'accorder un refuge pour quelques heures, tant mieux; sinon,--je tenterai fortune ailleurs.
WERNER.
Et comment, malheureux comme je le suis, pourrais-je offrir un abri au malheur?--Jamais daim poursuivi par les chasseurs n'a mieux senti que moi-même la privation d'un lieu couvert.
GABOR.
Ou lion blessé celle d'un frais repaire;--il me semble, à votre regard, que vous seriez assez tenté de revenir sur vos pas pour entr'ouvrir les entrailles du chasseur.
WERNER.
Ah!
GABOR.
Je ne cherche pas à le deviner, disposé, comme je le suis, à faire la même chose. Mais voulez-vous me seconder? Comme vous, je suis opprimé,--comme vous, pauvre,--déshonoré--
WERNER, vivement.
Qui vous a dit que je fusse déshonoré?
GABOR.
Personne: je ne _vous_ le dis même pas. Votre pauvreté est le dernier point de comparaison que j'aie prétendu établir entre nous. Mais _moi_, je suis déshonoré,--et, je puis ajouter, sans l'avoir mérité plus que vous.
WERNER.
Encore moi!
GABOR.
Ou tout autre honnête homme. Que diable avez-vous? Sans doute, vous ne me croiriez pas capable d'une action aussi basse?
WERNER.
Non, non,--certainement.
GABOR.
Enfin, voilà un homme d'honneur! Quant aux autres, ce jeune muguet,--ce stupide intendant, cet épais seigneur,--tous me soupçonnent, et pourquoi? parce que je suis le plus mal vêtu et le plus obscur d'eux tous. Et cependant, si le fond d'un verre réclamait de nous une entière franchise, mon ame craindrait moins de paraître au grand jour que la leur. Mais enfin,--vous êtes pauvre et sans secours,--plus encore que moi-même--
WERNER.
Qui vous l'a dit?
GABOR.
Vous avez raison. Eh bien! je réclame un asile de celui dont je suppose la complète indigence; si vous la niez, sans doute je pourrai compter sur votre secours. Vous qui semblez avoir éprouvé toutes les amertumes de la vie, vous savez bien, par expérience, que tous les trésors du Nouveau-Monde, dont l'Espagnol est si fier, ne tenteront jamais l'homme qui pèse dans la même balance leur valeur et la sienne propre, à moins que leur acquisition (car je suis moins que tout autre en position de la dédaigner) ne fasse peser sur lui le plus léger cauchemar.
WERNER.
Où prétendez-vous en venir?
GABOR.
Où j'en suis venu: je croyais parler très-clairement. Vous n'êtes pas le voleur, n'est-ce pas?--moi non plus:--Eh bien! comme de braves gens, nous devons nous entr'aider.
WERNER.
Monsieur, nous sommes dans un monde damné.
GABOR.
L'autre l'est également, suivant le récit des prêtres (et nul doute qu'ils ne le connaissent mieux que nous); c'est pourquoi j'aime encore mieux celui-ci.--Je suis peu curieux du sort des martyrs, surtout avec une épitaphe de voleur sur ma tombe. Je ne vous demande qu'un logement d'une nuit; demain matin j'irai reconnaître le fleuve, et, comme la colombe, voir si les eaux sont baissées.
WERNER.
Baissées! Est-ce qu'on peut l'espérer?
GABOR.
On le pourrait vers le milieu du jour.
WERNER.
Nous pourrons donc nous sauver?
GABOR.
Êtes-_vous_ aussi en danger?
WERNER.
La pauvreté l'est toujours.
GABOR.
Je le sais par une longue expérience. Voulez-vous promettre d'alléger la mienne?
WERNER.
Votre pauvreté?
GABOR.
Non:--vous ne me semblez pas posséder le remède d'une pareille maladie; mais je parle du danger que je cours. Vous avez un toit, et je n'en ai pas: je demande simplement un refuge.
WERNER.
À la bonne heure; aussi bien, comment un malheureux tel que moi aurait-il de l'or?
GABOR.
Ce ne serait pas du moins par des moyens honnêtes, à parler franchement; et cependant, je souhaiterais presque que vous eussiez celui du baron.
WERNER.
Osez-vous insinuer?
GABOR.
Quoi?
WERNER.
Faites-vous attention à qui vous parlez?
GABOR.
Non; et ce n'est guère mon usage. (On entend du bruit au dehors.) Mais écoutez! les voilà qui viennent.
WERNER.
Qui donc?
GABOR.
L'intendant et sa meute d'hommes, sur mes traces. Je les aurais attendus de pied ferme; mais c'est en vain qu'on demanderait justice à de tels instrumens. Où me réfugier? montrez-moi quelque place... Je vous le proteste, par tout ce qu'il y a de plus sacré, je suis innocent. Mettez-vous un instant à ma place.
WERNER, à part.
Juste ciel! ton enfer n'est pas d'un autre monde. Mais suis-je bien encore en vie?
GABOR.
Vous êtes ému, je le vois; et cela vous honore. Un jour, je pourrai reconnaître ce service.
WERNER.
N'êtes-vous pas un espion de Stralenheim?
GABOR.
Moi! mais quand je le serais, que viendrais-je épier en vous? Et cependant, en me rappelant les questions fréquentes qu'il m'a adressées sur vous et votre femme, je pourrais concevoir quelques soupçons; mais vous savez mieux,--comment et pourquoi, moi, je suis son ennemi mortel.
WERNER.
_Vous_?
GABOR.
Oui, après la manière dont il a reconnu le service que je contribuai à lui rendre, je ne puis être que son ennemi; et, si vous n'êtes pas de ses amis, vous me prêterez assistance.
WERNER.
De tout mon cœur.
GABOR.
Mais par quel moyen!
WERNER, montrant l'ouverture secrète.
Il y a ici une secrète issue; rappelez-vous bien que le hasard me l'a fait découvrir, et que je n'en profite que pour vous sauver.
GABOR.
Ouvrez-la; je n'en userai que dans cette intention-là.
WERNER.
Je l'ai trouvée comme je vous le dis: elle conduit, à travers des murs intérieurement creusés (assez épais pour offrir de longues routes circulaires, sans rien perdre de leur force ou de leur régularité), à travers des salles profondes et des recoins obscurs, jusqu'à je ne sais où. Mais il ne faut pas que vous avanciez: donnez-m'en votre parole.
GABOR.
C'est inutile. Comment pourrais-je avancer dans l'obscurité, à travers un labyrinthe de trouées gothiques et inconnues?
WERNER.
Sans doute. Mais qui peut deviner où cette issue peut conduire? je l'ignore (remarquez-le bien). Mais qui peut savoir si elle ne conduirait pas jusqu'à l'appartement de votre ennemi? Ces galeries étaient disposées d'une manière si bizarre, par nos ancêtres, dans les anciens tems de la Germanie! Alors, il s'agissait moins de se défendre des élémens, que de ses plus proches voisins. Ne vous aventurez donc pas au-delà des deux premiers escaliers; si vous le faites (bien que je ne les aie jamais outrepassés), je ne réponds pas de ce que vous pourrez rencontrer.
GABOR.
J'en réponds pour moi. Mille remerciemens!
WERNER.
Vous trouverez, de l'autre côté, cette ouverture plus reconnaissable; et quand il vous conviendra de revenir, le panneau s'ouvrira au plus léger toucher.
GABOR.
Entrons.--Adieu!
(Il disparaît par le secret panneau.)
WERNER, seul.
Qu'ai-je fait? hélas! qu'_avais-je_ fait auparavant, pour concevoir maintenant des craintes? Ah! plutôt, que ce soit pour moi une sorte d'allégement, d'avoir sauvé l'homme dont la perte pouvait assurer mon salut.--Les voici! cherchant ailleurs ce qu'ils ont devant les yeux.
(Entrent Idenstein et autres.)
IDENSTEIN.
Comment! il n'est pas ici? Il a donc disparu au travers des sombres vitraux gothiques, sous la pieuse aide des saints représentés sur les fenêtres jaunes et rouges. Voyez le soleil éclairer, en se couchant de même qu'en se levant, les longues barbes perlées, les croix de pourpre, les crosses d'or, les capuchons et les bras croisés, les heaumes, les armures lacées, les longues épées, et toutes ces figures fantastiques: braves chevaliers et pieux ermites, dont quelques pans de cristal préservent seuls la ressemblance et la gloire; et dont chaque bouffée de vent semble proclamer que leur fragilité est égale à celle de toute autre vie et de toute autre gloire. Quoi qu'il en soit, notre homme a disparu.
WERNER.
Qui cherchez-vous?
IDENSTEIN.
Un fripon.
WERNER.
Pourquoi donc aller si loin?
IDENSTEIN.
Nous recherchons celui qui a volé le baron.
WERNER.
Êtes-vous sûr de l'avoir deviné?
IDENSTEIN.
Aussi sûr que vous êtes ici; mais de quel côté s'est-il enfui?
WERNER.
Qui?
IDENSTEIN.
Celui que nous cherchons.
WERNER.
Vous voyez qu'il n'est pas ici.
IDENSTEIN.
Nous l'avions cependant suivi jusqu'à cette chambre. Seriez-vous son complice? ou si vous pratiquez la magie noire?
WERNER.
La magie que je pratique est la franchise: c'est la plus obscure de toutes, pour bien des hommes.
IDENSTEIN.
Il se pourrait que j'eusse plus tard une ou deux questions à vous faire; mais, en ce moment, il nous faut poursuivre les traces de l'autre.
WERNER.
Vous feriez mieux de commencer maintenant à me questionner: je puis bien ne pas toujours avoir la même patience.
IDENSTEIN.
Eh bien! je voudrais savoir, en bonne vérité, si vous êtes réellement l'homme que cherche Stralenheim?
WERNER.
Insolent! N'avez-vous pas dit qu'il n'était pas ici?
IDENSTEIN.
Oui, quant à l'_un_; mais il en est un autre dont il suit la trace avec plus de chaleur, et qu'il poursuivra bientôt peut-être au nom d'une autorité supérieure à la sienne et à la mienne. Mais, allons! cherchez, mes amis! vous êtes en défaut.
(Idenstein sort avec ses gens.)
WERNER.
Dans quel abîme m'a précipité ma triste destinée! Et c'est une action infâme qui, seule, aura pu m'arracher à de plus grands malheurs! Loin de moi, démon persécuteur! cesse de siffler dans mon sein! Tu viens trop tard! je ne veux rien avoir à faire avec le sang.
(Entre Ulric.)
ULRIC.
Je vous cherchais, mon père.
WERNER.
N'y a-t-il aucun danger?
ULRIC.
Non. Stralenheim ignore tous les liens qui nous unissent; et bien plus,--il m'a choisi pour épier vos actions, persuadé que je lui étais entièrement acquis.
WERNER.
Je n'ose le croire: c'est un nouveau piége qu'il nous dresse à tous deux, pour prendre en même tems le fils et le père.
ULRIC.
Je ne puis m'arrêter à chaque misérable crainte, et broncher sur tous les doutes qui viennent, tels que des ronces, embarrasser vos pas. Il faut les traverser, comme le ferait un villageois désarmé, eût-il même les jambes nues, s'il apercevait tout d'un coup un loup affamé dans le bois où il travaille. On prend les grives avec des lacets, mais non les aigles; nous les éviterons, ou nous saurons bien les rompre.
WERNER.
Indiquez-moi donc le moyen.
ULRIC.
Ne pouvez-vous le deviner?
WERNER.
Non.
ULRIC.
J'en suis surpris. Votre esprit n'en eut-il pas au moins la _pensée, la dernière nuit_.
WERNER.
Je ne vous entends pas.
ULRIC.
Nous ne pourrons donc jamais nous entendre! Mais, pour changer d'entretien--
WERNER.
Vous voulez dire pour le _poursuivre_; car il s'agit de notre salut.
ULRIC.
En effet; j'accepte votre correction. Je vois plus clairement quelle est notre position actuelle, et toutes ses conséquences. Les eaux baissent; dans quelques heures arriveront les mirmidons qu'il a mandés de Francfort; vous resterez leur prisonnier, quelque chose de pis peut-être; et moi, enfant déclaré bâtard, par suite des artifices de ce baron, je lui abandonnerai mes droits.
WERNER.
Maintenant, votre remède. Je pensais à m'échapper par le moyen de cet or maudit; mais je n'ose plus m'en servir, le montrer, ni même le regarder. Je crois y voir mon crime pour légende, et non pas le titre de la monnaie. Au lieu de la figure du souverain, il me semble reconnaître ma propre tête enveloppée de serpens, dont les sifflets font entendre à la foule assemblée ces mots: _Regardez: c'est un voleur_!
ULRIC.
Gardez-vous, pour le moment du moins, de vous en servir; mais prenez cet anneau.
(Il lui donne un anneau.)
WERNER.
Un brillant! c'était celui de mon père.
ULRIC.
Et, comme tel, il vous appartient. Vous pouvez, avec lui, emprunter à l'intendant ses chevaux et sa vieille calèche, afin de poursuivre, vous et ma mère, votre route au lever du soleil.
WERNER.
Et vous, que nous avons retrouvé depuis un instant, nous vous laisserions encore au milieu du danger?
ULRIC.
N'ayez pas la moindre crainte. Elles seraient fondées si nous disparaissions ensemble; car, par là, nous découvririons nos intelligences. Les eaux ne sont très-élevées que dans la direction de Francfort; ainsi, elles nous favorisent complètement. La route de Bohême, bien que difficile, n'est pas impraticable; et quand vous aurez quelques heures d'avance, les gens qui tenteront de vous poursuivre trouveront les mêmes difficultés que vous-mêmes: une fois à la frontière, vous êtes sauvés.
WERNER.
Mon noble enfant!
ULRIC.
Arrêtez! pas de transports: nous pourrons nous y abandonner dans le château de Siegendorf! Ne montrez pas d'or: présentez le brillant à Idenstein, (je connais l'homme, et je l'ai jugé). Vous y trouverez un double avantage: Stralenheim a perdu de l'or, et non pas des pierreries; ainsi, le diamant ne peut lui appartenir; et puis, celui qui le possède ne peut guère être soupçonné d'avoir ravi la monnaie du baron, puisqu'en échangeant son bijou il lui était facile de trouver plus d'argent que n'en a perdu Stralenheim la nuit dernière. Ne soyez pas trop timide en lui adressant votre demande, sans pourtant y mettre de l'arrogance; et Idenstein vous servira sans hésiter.
WERNER.
Je suivrai en tout vos instructions.
ULRIC.
J'aurais voulu vous épargner cet ennui; mais si j'avais paru prendre intérêt à votre sort, si j'avais surtout sacrifié en votre faveur un diamant, on aurait tout deviné.
WERNER.
Mon ange gardien! ce moment me fait oublier tous mes anciens malheurs. Mais que feras-tu après notre départ?
ULRIC.
Stralenheim ignore même que je vous connaisse. Je veux rester un jour ou deux près de lui pour prévenir tous ses doutes, et puis, je rejoindrai mon père.
WERNER.
Pour ne plus le quitter?
ULRIC.
Je l'ignore; mais du moins nous rejoindrons-nous encore une fois.
WERNER.
Mon fils! mon ami,--mon unique enfant, mon seul sauveur! Oh! je t'en conjure,--ne me hais pas!