Œuvres complètes de lord Byron, Tome 07 comprenant ses mémoires publiées par Thomas Moore

Part 8

Chapter 83,774 wordsPublic domain

Cherchez partout, et surtout n'éprouvez aucun remords d'emporter mes richesses; songez-y: ce que vous laisserez deviendra la proie des esclaves qui m'auront immolé. Puis, quand vous aurez transporté ces trésors dans vos barques, qu'un long éclat de trompette signale votre départ du palais; l'autre bord du fleuve est trop éloigné, les flots trop bruyans aujourd'hui pour permettre aux échos d'en transmettre le son à nos ennemis. Vous fuirez--du côté opposé,--sans pourtant cesser de côtoyer l'Euphrate: et si vous parvenez en Paphlagonie, à la cour de Cotta, où la reine s'est retirée avec mes trois enfans, dites-lui ce que vous _vîtes_ à votre départ, et priez-la de se rappeler ce que je lui _ai dit_ lors d'un départ plus douloureux encore.

PANIA.

Ah! du moins, laissez-moi presser une dernière fois de mes lèvres cette main royale! Et ces pauvres soldats qui se pressent autour de vous, hélas! ils espéraient mourir avec vous!

(Pania et les soldats s'approchent de plus près, baisent la main du roi et les pans de sa robe.)

SARDANAPALE.

Mes derniers, mes meilleurs amis! ne souffrons pas que rien en ce moment nous avilisse: les adieux doivent être brefs, quand c'est pour toujours qu'on se sépare, bien qu'ils fassent de ce douloureux moment une sorte d'éternité, et qu'ils pénètrent de larmes les derniers grains de sable de notre vie. Séparons-nous donc, et puissiez-vous être heureux. Croyez-moi, il ne faut pas me plaindre en ce moment, mais bien plutôt pour les momens passés;--quant à l'avenir, il appartient aux dieux, s'il en est: et je ne tarderai pas à le savoir. Adieu!--adieu!--

(Pania et les soldats sortent.)

MIRRHA.

Ames généreuses! du moins est-ce une consolation d'avoir pu arrêter vos derniers regards sur des figures aimantes.

SARDANAPALE.

Et dignes d'être aimées, ma belle Mirrha.--Mais écoute: si dans ce dernier instant, car nous touchons à la fin, tu te sentais intérieurement effrayée de ce voyage fait dans l'avenir à travers les flammes, ne crains pas de l'avouer, je ne t'en aimerai pas moins; que dis-je, davantage peut-être, pour avoir cédé au cri de la nature: prononce, il en est tems encore.

MIRRHA.

Allumerai-je l'une de ces torches réunies sous la lampe qui, jour et nuit, brûle dans la salle voisine, devant l'autel de Baal?

SARDANAPALE.

Tu le peux. Est-ce là ta réponse?

MIRRHA.

Tu vas le savoir.

(Mirrha sort.)

SARDANAPALE, seul.

Son courage n'est pas ébranlé. Ô mes pères! vous auxquels je vais me réunir, purifié peut-être, par la mort, des passions grossières, apanage des êtres matériels, je n'ai pas voulu laisser votre ancienne demeure au pouvoir avilissant de ces rebelles. Si je n'ai pas su conserver votre héritage, je n'en aurai pas du moins abandonné cette portion brillante: vos trésors, votre palais, vos armes, vos monumens, les souvenirs de votre gloire, vos dépouilles sacrées, dont ils espéraient se revêtir: je les emporte avec moi dans cet élément, image personnifiée de l'ame, dont il détruit l'enveloppe matérielle.--Et, je l'espère, la lueur de ce royal incendie ne sera pas une simple pyramide de flammes et de fumée, un phénomène d'un jour dans l'horizon, puis enfin un monceau de cendres: il deviendra un fanal dans les âges, pour l'instruction des nations rebelles et des princes voluptueux. Le tems plongera dans l'oubli les glorieux souvenirs de vingt peuples, les exploits d'un millier de héros: comme le premier des empires, il fera de nouveau rentrer dans le néant empire sur empire; mais à jamais il épargnera la mémoire de mon dernier jour; et, s'il le présente comme un problème dont on imitera rarement, mais dont on ne méprisera jamais l'exemple, peut-être, du moins, détournera-t-il plus d'un prince de suivre un plan de vie qui conduisît à une pareille catastrophe.

(Mirrha revient tenant d'une main une torche enflammée, et de l'autre une coupe.)

MIRRHA.

Regarde, c'est le flambeau qui va diriger notre course vers les astres.

SARDANAPALE.

Mais pourquoi cette coupe?

MIRRHA.

Dans ma patrie, c'est l'usage de faire, en pareil cas, une libation aux dieux.

SARDANAPALE.

Le mien était de faire des libations entre les hommes. Je ne l'ai pas oublié; et bien que j'aie perdu mes convives, je veux encore vider une coupe en mémoire de tant de joyeux banquets pour jamais passés. (Il prend la coupe, boit, et la renverse; et comme une goutte tombe:--) Et cette dernière libation est pour l'excellent Belèses.

MIRRHA.

Pourquoi songez-vous plutôt à ce nom qu'à celui de son émule en trahison?

SARDANAPALE.

Ce dernier n'est qu'un soldat, un instrument, une sorte de lame d'épée entre des mains étrangères; l'autre est un habile conducteur de sa marionnette guerrière: mais écartons leur souvenir.--Réfléchis encore, Mirrha; est-il bien vrai que tu veuilles me suivre, sans craintes et sans efforts?

MIRRHA.

Mais toi, supposerais-tu qu'une fille grecque tremblât de faire par amour ce que les veuves indiennes font par habitude?

SARDANAPALE.

Ainsi, n'attendons plus que le signal.

MIRRHA.

Il est bien long à retentir.

SARDANAPALE.

Adieu! maintenant un dernier baiser.

MIRRHA.

Oui, embrassons-nous, mais non pour la dernière fois.

SARDANAPALE.

En effet, la flamme se chargera de réunir encore nos cendres.

MIRRHA.

Et lorsqu'elles seront, comme l'amour que j'ai toujours ressenti, purifiées de la souillure et des passions terrestres! Une seule réflexion m'attriste encore.

SARDANAPALE.

Laquelle?

MIRRHA.

C'est que nulle main amie ne doit réunir dans une seule urne notre poussière.

SARDANAPALE.

Tant mieux! qu'elle soit plutôt dispersée dans l'air et balancée sur les ailes du vent, que souillée de nouveau par des mains de traîtres et d'esclaves. Nous laissons dans ce palais embrasé, dans les ruines de ces énormes murailles, un plus durable monument que n'en dressa l'Égypte, dans des montagnes de briques, en l'honneur de ses rois ou de ses _bœufs_; car on ignore encore la véritable destination de pareils monumens, et si les orgueilleuses pyramides devaient contenir leurs princes ou leur dieu Apis.

MIRRHA.

Adieu donc, ô terre! adieu! charmante Ionie? Puisses-tu demeurer libre et belle, et long-tems protégée contre le malheur! Ma dernière prière fut pour toi, tu auras mes dernières pensées, à l'exception d'une seule.

SARDANAPALE.

Et laquelle?

MIRRHA.

Celle de notre amour. (On entend la trompette de Pania.) _Allons_!

SARDANAPALE.

Adieu, Assyrie! ma patrie, celle de mes pères: je t'aimai beaucoup, et plutôt comme mon pays que comme mon royaume. Je t'avais prodigué les jours de paix et de bonheur; en voici la récompense! Maintenant, je ne te dois plus rien, pas même un tombeau. (Il monte sur le bûcher.) Allons, Mirrha!

MIRRHA.

Es-tu prêt?

SARDANAPALE.

Comme la torche dans tes mains.

MIRRHA, mettant le feu au bûcher.

Il est allumé! je te rejoins.

(Au moment où Mirrha s'élance au devant des flammes, la toile tombe.)

FIN DE SARDANAPALE.

NOTES DE LORD BYRON.

NOTE I, PAGE 9.

Et toi, Mirrha, ma chère Ionienne, etc.

«Le nom d'Ionien avait encore une acception plus étendue: il comprenait les Achéens et les Béotiens, qui, avec les peuples limitrophes, composaient toute la nation grecque. En Orient, c'était sous ce nom qu'on désignait toujours les Hellènes.»

(_Grèce de Milford_, tome Ier, page 199.)

NOTE 2, PAGE 23.

Sardanapale, roi, fils d'Anacyndaraxe, A bâti dans un jour Anchialus et Tarse: Bois, mange, fais l'amour: tout le reste n'est rien.

«Il ne se contenta pas d'employer à cette expédition une faible escouade de sa phalange, mais toutes ses troupes légères. Le premier jour, il gagna Anchialus, ville fondée, dit-on, par le roi d'Assyrie Sardanapale. Les fortifications, du tems d'Arrien, avaient encore leur première étendue et portaient ce caractère de grandeur que les Assyriens semblent avoir particulièrement affecté aux ouvrages de ce genre. On y trouva un monument représentant Sardanapale: on le reconnut à une inscription tracée en caractères assyriens, et sans doute dans la langue primitive de ce peuple. C'est elle que, bien ou mal, les Grecs traduisirent ainsi:--_Sardanapale, fils d'Anacyndaraxe, a bâti en un jour Tarse et Anchialus; mange, bois, joue: toutes les autres joies humaines ne valent pas une chiquenaude._ En supposant cette version parfaitement exacte (ce que conteste Arrien), on peut hésiter à décider avec quelque raison si le but de cette inscription n'était pas de disposer aux habitudes de la paix un peuple naturellement turbulent, au lieu de lui recommander un libertinage immodéré. Au reste, il n'est pas facile de dire quel pouvait être l'objet d'un roi d'Assyrie en fondant deux villes dans une contrée si éloignée de sa capitale, et qui en était d'ailleurs séparée par une immensité de déserts sablonneux et de montagnes inaccessibles. On ignore également comment les habitans pouvaient jamais se trouver dans des circonstances qui leur permissent de s'abandonner à cette intempérance que leur prince passe pour leur avoir recommandée; mais il peut être utile d'observer que, le long des côtes méridionales de l'Asie-Mineure, les ruines de plusieurs villes évidemment postérieures au siècle d'Alexandre, mais à peine nommées dans l'histoire, étonnent aujourd'hui les voyageurs par leur magnificence et leur somptuosité. Au milieu des scènes de désolation qu'un gouvernement singulièrement barbare n'avait cessé de répandre durant tant de siècles, sur les plus belles contrées du globe, il fallait trouver dans les ressources du sol et du climat, ou dans les bienfaits du commerce, des remèdes extraordinaires. Ainsi, les projets de Sardanapale pouvaient être l'effet de vues plus sages qu'on ne le suppose communément; mais ce prince ayant été le dernier d'une dynastie exterminée par suite d'une révolution, le mépris de sa mémoire a bien pu être l'effet de la politique de ses successeurs et de leurs partisans.

«La contradiction des témoignages qui se rapportent à Sardanapale est surtout frappante dans le récit de Diodore.»

(_Grèce de Milford_, tome IX, pages 311, 312 et 313.)

FIN DES NOTES.

WERNER, OU L'HÉRITAGE.

TRAGÉDIE.

À L'ILLUSTRE GOETHE. CETTE TRAGÉDIE EST DÉDIÉE PAR L'UN DE SES PLUS HUMBLES ADMIRATEURS.

PRÉFACE

Le drame suivant est entièrement tiré de _Kruitzner, conte de German_, publié, il y a déjà long-tems, dans les _Canterbury tales de Lee_. C'est à deux sœurs, je crois, qu'on est redevable de ces derniers contes, et celle des deux qui composa _Kruitzner_ n'a fourni à la collection qu'une seconde histoire, jugée, comme la première, supérieure à toutes les autres du même recueil. J'ai adopté plusieurs caractères, une grande partie de l'intrigue, et quelquefois jusqu'au style de cet ouvrage. J'ai modifié ou altéré quelques autres rôles; j'ai changé quelques noms, et j'ai ajouté de moi-même un personnage (Ida de Stralenheim). Quant au reste, je me suis conformé à l'original.

J'étais bien jeune; j'avais, je crois, alors quatorze ans, quand je lus, pour la première fois, cette histoire. Elle fit sur moi une impression profonde; et je puis dire qu'elle fut le germe de plusieurs des ouvrages que j'écrivis par la suite. Je ne la crois pas très-populaire, ou du moins sa popularité s'est éclipsée devant d'autres grandes compositions du même genre. Mais j'ai remarqué, en général, que ceux qui l'avaient lue avaient comme moi la plus haute estime pour la force d'esprit et de création que l'auteur y avait développée. Je dois dire _création_ plutôt qu'exécution; car le récit pouvait comporter de plus grands et de plus heureux développemens. Parmi ceux dont l'opinion sur _Kruitzner_ se rapportait à la mienne, je pourrais citer les noms les plus imposans; mais cela n'est pas nécessaire, ni même utile: car il faut laisser tout le monde juger d'après ses propres sentimens. Je renvoie donc simplement le lecteur à l'ouvrage original, pour qu'il puisse mieux juger tout ce que je lui redois; et je ne serais pas fâché qu'il trouvât plus de plaisir à le parcourir que le drame auquel il a donné naissance.

J'avais commencé une pièce sur le même sujet dès 1815 (c'est le premier de mes essais dramatiques, si j'en excepte un autre commencé à l'âge de treize ans, sous le nom d'_Ulric et Ilvina_, que j'eus le bon sens de jeter au feu); j'en avais fait environ un acte, quand je fus interrompu par les circonstances. Il s'en trouve quelque chose parmi mes papiers, en Angleterre; mais comme on ne le retrouvait pas, j'ai refait ce premier acte, et continué la pièce.

Il est bien entendu qu'en le publiant je ne l'ai pas cru susceptible, le moins du monde, d'être mis au théâtre.

PERSONNAGES.

HOMMES.

WERNER. ULRIC. STRALENHEIM. IDENSTEIN. GABOR. FRITZ. HENRICK. ERIC. ARNHEIM. MEISTER. RODOLPH. LUDWIG.

FEMMES.

JOSÉPHINE. IDA STRALENHEIM.

La scène est en partie sur la frontière de Silésie, et en partie dans le château de Siegendorf, près de Prague. L'action a lieu sur la fin de la guerre de Trente Ans.

WERNER, OU L'HÉRITAGE.

TRAGÉDIE.

ACTE PREMIER.

SCÈNE PREMIÈRE.

(Salle d'un palais en ruines, auprès d'une petite tour, sur la frontière septentrionale de Silésie.--La nuit est orageuse.)

WERNER et JOSÉPHINE, sa femme.

JOSÉPHINE.

Calme-toi, mon ami!

WERNER.

Je suis calme.

JOSÉPHINE.

Pour moi, oui, mais non pour toi-même: tes pas sont précipités, et personne n'a jamais marché dans une chambre comme tu le fais en ce moment, quand son cœur était tranquille. Si nous étions dans un jardin, je me rassurerais, je croirais te voir courir de fleur en fleur comme l'abeille; mais _ici_!

WERNER.

Il fait froid; le vent frémit et agite la tapisserie: j'ai le sang glacé.

JOSÉPHINE.

Hélas! non.

WERNER, souriant.

Comment! voudrais-tu donc qu'il le fût!

JOSÉPHINE.

Je voudrais que son mouvement fût paisible.

WERNER.

Laisse-le se précipiter, jusqu'à ce qu'on le répande ou qu'on l'arrête:--que ce soit tôt ou tard, peu m'importe.

JOSÉPHINE.

Et moi, ne suis-je donc rien à tes yeux?

WERNER.

Tout!--tout!

JOSÉPHINE.

Et cependant, tu souhaites ce qui doit briser mon cœur?

WERNER, s'approchant d'elle lentement.

Mais n'est-ce pas pour _toi_ que j'ai été,--peu importe,--fort heureux et fort malheureux: ce que je suis, tu le connais; ce que je pouvais, ce que je devrais être, tu ne le sais pas.--Quoi qu'il en soit, je t'aime, rien n'aura la force de nous séparer. (Il marche à grands pas, puis se rapprochant de Joséphine:) C'est peut-être l'orage de cette nuit qui m'agite; je suis un être ouvert à toutes les impressions. Dernièrement, j'étais malade, hélas! je le suis encore! tu le sais, car tu as plus souffert que moi, mon amie, en me veillant.

JOSÉPHINE.

C'est beaucoup de te voir mieux portant; mais te voir heureux--

WERNER.

Heureux! qui donc as-tu vu l'être? Laisse-moi, comme les autres, être misérable.

JOSÉPHINE.

Mais songe combien d'hommes, en ce moment d'orage, tremblent exposés à la rage des vents et de la pluie furieuse, qui n'ont pas sur la terre un abri où ils puissent mettre leurs têtes à couvert.

WERNER.

Et cela n'est pas le pis: qu'importe un logis? le calme est tout. Les misérables que tu nommes,--oui, le vent mugit autour d'eux; la pluie, triste et pressée, glace sans doute la moëlle de leurs os. J'ai été soldat, chasseur et voyageur; à présent je suis mendiant: je n'ignore donc pas les maux dont tu parles.

JOSÉPHINE.

Et n'es-tu pas aujourd'hui défendu de leur atteinte?

WERNER.

Oui. Et de leur seule atteinte.

JOSÉPHINE.

Cela est bien quelque chose.

WERNER.

En effet,--pour un paysan.

JOSÉPHINE.

Eh quoi! le gentilhomme ne peut-il rendre grâce au refuge dont ses premières habitudes de délicatesse lui font un besoin plus vif que pour le paysan, quand un reflux de fortune les pousse tous les deux au milieu des écueils de la vie?

WERNER.

Ce n'est pas cela, tu le sais; nous avons supporté tout, je ne dirai pas avec patience (du moins pour ce qui me regarde)--mais enfin, nous l'avons supporté.

JOSÉPHINE.

Eh bien!

WERNER.

Quelque chose de plus fort que nos tourmens sensibles (et cependant, ils étaient assez grands pour nous ronger le cœur), une chose m'a souvent affecté, et _maintenant_ plus que jamais. Tu t'en souviens, quand une longue maladie vint me saisir sur cette frontière désolée, quand elle me ravit, non-seulement mes forces, mais encore mes moyens de vivre; quand elle nous enleva--Non, écartons ces idées.--Mais enfin, avec cet objet, je serais heureux; tu serais également heureuse; je soutiendrais la splendeur de mon rang,--mon nom, le nom de mon père, et plus que tout cela--

JOSÉPHINE, l'interrompant.

Mon fils,--notre fils,--notre Ulric serait encore dans mes bras, il satisferait l'avidité d'une mère. Depuis douze ans, grands dieux!... alors, il n'en avait que huit: il était beau, il doit l'être encore plus aujourd'hui. Mon Ulric! mon enfant adoré!

WERNER.

J'ai été bien souvent le jouet de la fortune; mais aujourd'hui elle m'a réduit au point de ne plus rien attendre d'elle:--malade, pauvre, abandonné.

JOSÉPHINE.

Abandonné! mon cher Werner?

WERNER.

Ou, ce qui est pis,--enveloppant tout ce que j'aime dans cette situation plus horrible que l'isolement. _Seul_, je serais mort, j'aurais une tombe ignorée, et tout serait fini.

JOSÉPHINE.

Et je ne t'aurais pas survécu; mais, je t'en conjure, reprends courage. Nous luttons depuis long-tems; et ceux qui savent résister à la fortune finissent par la convertir, ou du moins la lasser; ils trouvent le vent favorable, ou cessent de souffrir les tempêtes. Du courage, mon ami:--notre enfant nous sera rendu.

WERNER.

Nous le touchions: nous retrouvions tout ce qui pouvait nous faire oublier les chagrins passés;--et puis tout perdre encore une fois!

JOSÉPHINE.

Nous n'avons rien perdu.

WERNER.

Ne sommes-nous pas dans la dernière misère?

JOSÉPHINE.

Nous ne fûmes jamais riches.

WERNER.

Et j'étais né pour la richesse, les honneurs et la puissance; je les ai connus, j'ai appris à les aimer, hélas! et à en abuser; le ressentiment de mon père me les a fait perdre dans ma bouillante jeunesse, et de longues souffrances ont assez puni mes premiers excès. La mort de mon père m'ouvrit de nouveau la carrière, mais je la trouvai pleine d'embûches. Ce parent insinuant et sévère, qui si long-tems avait fixé sur moi un regard inquiet, comme le serpent sur le tremblant oiseau, ce parent était devenu le maître de mes droits, le possesseur d'un domaine qui lui donnait le rang de prince.

JOSÉPHINE.

Qui sait? notre fils a pu revenir près de son aïeul, et plaider avec succès ta cause.

WERNER.

Vaine espérance. Depuis le jour qu'en disparaissant, tout-à-coup d'auprès de lui il a semblé vouloir partager mes premières fautes, rien ne nous a révélé son sort. Je l'avais laissé près de son aïeul, en faisant promettre à ce dernier que son ressentiment s'arrêterait à la troisième génération: mais le ciel semble avoir réclamé sa redoutable prérogative; il a voulu punir dans mon enfant les torts et les folies de son père.

JOSÉPHINE.

Il faut avoir meilleur espoir:--du moins avons-nous, jusqu'à présent, trompé la longue persécution de Stralenheim.

WERNER.

Nous ne le craindrions plus sans cette faiblesse fatale, plus fatale qu'une maladie mortelle, puisqu'au lieu de la vie elle détruit la seule consolation de la vie. En ce moment même, je me sens rongé par les inquiétudes que me donne cet avide antagoniste;--et que sais-je s'il ne nous a pas traqués jusqu'ici?

JOSÉPHINE.

Il ne t'a jamais vu; et les espions qui si long-tems te surveillèrent t'ont laissé à Hambourg. Notre voyage imprévu et ce changement de nom nous mettent à l'abri de toute surprise: personne ici ne soupçonne que nous puissions être différens de ce que nous paraissons.

WERNER.

De ce que nous paraissons! de ce que nous _sommes_:--malades, mendians, sans espérance.--Ah! ah! ah!

JOSÉPHINE.

Hélas! que ce rire est amer!

WERNER.

_Qui_ reconnaîtrait, sous cette forme, la grande âme du fils d'une noble race? _qui_, sous ces guenilles, l'héritier d'une principauté? _qui_, dans ces yeux malades et abattus, l'orgueil du rang et de la naissance? dans ces joues creuses et sur ce front traversé par les stigmates de la famine, le seigneur des châteaux où chaque jour sont fêtés des milliers de feudataires?

JOSÉPHINE.

Vous n'avez pas songé à toutes ces peines terrestres, Werner, quand vous daignâtes choisir pour épouse la fille étrangère d'un pauvre exilé.

WERNER.

Une fille de proscrit et un fils déshérité, le mariage était assorti; mais alors j'avais l'espérance de te rendre un jour à l'état pour lequel nous étions nés tous les deux. La famille de ton père était noble bien que déchue, et, par son origine, elle était digne de s'allier à la nôtre.

JOSÉPHINE.

Votre père ne pensait pas ainsi, bien qu'il fût noble; mais si ma naissance seule m'eût permis d'aspirer à votre main, j'aurais dû ne l'estimer encore que ce qu'elle valait.

WERNER.

Et, à tes yeux, que valait-elle?

JOSÉPHINE.

Tout ce qu'elle a fait pour nous:--rien.

WERNER.

Comment, rien!

JOSÉPHINE.

Pis encore: dès le commencement, elle devint le cancer dévorant de ton cœur. Sans elle, nous aurions accueilli la pauvreté comme des millions d'hommes la supportent, avec une joyeuse insouciance; sans elle, sans ces fantômes de féodale grandeur, tu aurais gagné chaque jour ton pain, comme la multitude le gagne: ou si l'état d'artisan t'eût paru trop peu relevé, le commerce, que sais-je? toutes les autres ressources sociales eussent corrigé les torts de la fortune à ton égard.

WERNER, avec ironie.

Et j'eusse été quelque bourgeois anséatique? excellent!

JOSÉPHINE.

Quoi que tu puisses avoir été, tu es pour moi ce que nulle destinée, humble ou élevée, ne saurait changer: le premier choix de mon cœur. Noblesse, espérances, orgueil, je n'avais alors rien vu dans toi, rien que tes douleurs. Elles durent encore laisse-moi les adoucir ou les partager; et quand elles auront fini, je pourrai finir moi-même avec elles ou avec toi!

WERNER.

Mon bon ange! et c'est ainsi que je t'ai toujours trouvée: aussi jamais la violence, ou plutôt la faiblesse de mon caractère, ne m'inspira contre toi et les tiens une pensée injurieuse. Non, tu n'as pas à te reprocher mon sort: les dispositions de ma jeunesse m'auraient fait perdre l'empire du monde, s'il eût été mon patrimoine. Mais aujourd'hui, puni, humilié, anéanti, j'ai appris à me connaître moi-même;--et voir tout enlevé à notre enfant, à toi! Va, crois-moi: quand, à vingt-deux ans, mon père me chassa de la maison de mes pères, moi, le dernier rejeton d'un millier de héros, je ne maudis pas mon sort, mais celui de mon fils, de la mère de mon fils, arrachés, sans l'avoir mérité, aux avantages que mes fautes avaient laissé échapper. Et pourtant alors mes passions étaient autant de serpens rongeurs qui se repliaient autour de moi comme ceux de la Gorgone.

(On entend heurter à la porte.)

JOSÉPHINE.

Écoutez!

WERNER.

On frappe!

JOSÉPHINE.

Qui peut venir à cette heure de repos? nous avons rarement des visiteurs.

WERNER.

Et ceux qui visitent les pauvres ne viennent que pour les appauvrir encore. Bien! je suis préparé.

(Werner porte la main dans son sein, comme pour y chercher une arme.)

JOSÉPHINE.

Oh! ne prends pas cet air farouche; je vais à la porte: il ne peut y avoir personne dans cette solitude froide et désolée:--les déserts seuls peuvent défendre l'homme de ses semblables. (Elle va à la porte.)

(Entre Idenstein.)

IDENSTEIN.

Bon soir à ma belle hôtesse et à mon digne--quel est votre nom, mon ami?

WERNER.

Vous êtes bien hardi de le demander!

IDENSTEIN.

Hardi? en effet, je frémis. À l'air dont vous regardez, il semble que je vous demande quelque chose de mieux que votre nom.

WERNER.

De mieux, monsieur!

IDENSTEIN.