Œuvres complètes de lord Byron, Tome 07 comprenant ses mémoires publiées par Thomas Moore

Part 6

Chapter 63,768 wordsPublic domain

Je suis mieux. Maintenant que je te vois encore une fois, je n'ai souci de ce que j'ai vu.

(Entre Salemènes.)

SALEMÈNES.

Quoi! sitôt éveillé?

SARDANAPALE.

Oui; et plût à Dieu, frère, que je n'eusse pas dormi: j'ai cru voir tous mes ancêtres se dresser pour m'entraîner avec eux. Mon père, lui-même, était du nombre; mais j'ignore pourquoi il se tenait à l'écart, me laissant en proie aux violens chasseurs, fondateurs de notre race, et à cette femme homicide et couverte du sang d'un époux, dont pourtant vous exaltez la gloire.

SALEMÈNES.

Oui, prince, et la vôtre, depuis que vous avez déployé un courage digne d'elle. Au lever du jour, je suis d'avis que nous sortions pour charger de nouveau les révoltés; ils forment encore un corps redoutable: ils sont vaincus, mais non exterminés.

SARDANAPALE.

Où en sommes-nous de la nuit?

SALEMÈNES.

Il reste encore quelques heures d'obscurité: employez-les à reposer encore.

SARDANAPALE.

Non, non de cette nuit, si elle n'est pas terminée: je croyais avoir passé des heures dans cette vision.

MIRRHA.

À peine s'en est-il écoulé une. Je veillais près de vous: ce fut un moment bien douloureux, mais ce ne fut qu'un moment.

SARDANAPALE.

Et bien, tenons conseil; au point du jour nous sortirons donc.--

SALEMÈNES.

Mais d'abord, j'ai une grâce à demander.

SARDANAPALE.

Je l'accorde.

SALEMÈNES.

Avant de vous presser de répondre, écoutez-la: _vous_ seul devez l'entendre.

MIRRHA.

Prince, je me retire.

(Mirrha sort.)

SALEMÈNES.

Cette esclave mérite la liberté.

SARDANAPALE.

La liberté! cette esclave mérite de partager un trône.

SALEMÈNES.

Souffrez--il n'est pas encore vacant, et c'est précisément de celle qui l'occupe que je viens vous parler.

SARDANAPALE.

Comment! de la reine?

SALEMÈNES.

D'elle-même. J'ai pensé à l'envoyer, avant l'aube du jour, avec ses enfans, en Paphlagonie, où commande notre parent Cotta; ce départ assure, contre tout événement, l'existence de mes neveux, vos fils, et avec eux les justes prétentions qu'ils ont au trône, dans le cas--

SARDANAPALE.

Où, comme cela est probable, je perdrais la vie: bien pensé; il faut qu'ils partent avec une escorte assurée.

SALEMÈNES.

Tout cela est préparé: le vaisseau n'attend plus qu'eux pour fendre l'Euphrate; mais, avant leur départ, ne désirez-vous pas voir--

SARDANAPALE.

Mes fils? ils amolliraient mon cœur, et les pauvres enfans fondraient en larmes. Que puis-je d'ailleurs dire pour les réconforter, si ce n'est de leur offrir de vaines espérances et d'affectés sourires? Vous le savez, je ne puis feindre.

SALEMÈNES.

Mais, au moins, j'en suis sûr, vous pouvez être sensible: en un mot, la reine demande à vous voir avant de s'éloigner--pour jamais.

SARDANAPALE.

Et pourquoi? dans quel but? J'accorderais tout,--tout ce qu'elle pourrait demander, à l'exception d'une pareille entrevue.

SALEMÈNES.

Vous connaissez, ou du moins vous devez assez connaître les femmes (depuis que vous les étudiez avec tant de persévérance) pour savoir, lorsqu'elles demandent une chose dans l'intérêt de leur cœur, que cet objet devient plus cher à leur ame ou à leur imagination que tout le reste du monde. J'ai la même opinion que vous des vœux de ma sœur; mais j'ai dû vous les transmettre;--elle est ma sœur et vous son mari:--consentez-vous à y souscrire?

SARDANAPALE.

Inutile entrevue! pourtant elle peut venir.

SALEMÈNES.

Je vais le lui annoncer.

(Salemènes sort.)

SARDANAPALE.

Depuis trop long-tems nous avons vécu séparés pour nous réunir.--En quel moment encore! N'ai-je pas assez de soucis et d'inquiétudes à supporter seul, pour n'être pas encore forcé de parler de mes chagrins à celle avec qui j'ai depuis si long-tems cessé de parler d'amour.

(Entrent Salemènes et Zarina.)

SALEMÈNES.

Ma sœur! du courage: ne déshonore pas, par ton effroi, notre famille, et souviens toi quels sont nos ancêtres. Sire, la reine est devant vos yeux.

ZARINA.

Laisse-moi, je te prie, mon frère.

SALEMÈNES.

Puisque vous le désirez.

(Salemènes sort.)

ZARINA.

Seule avec lui! Nous sommes bien jeunes encore, et pourtant, depuis que nous ne nous sommes vus, combien d'années pendant lesquelles j'ai supporté le veuvage de son cœur. Il ne m'aimait pas: il semble peu différent de ce qu'il était,--si ce n'est seulement à mes yeux.--Et que le changement n'est-il mutuel! Il ne me dit rien,--à peine s'il me voit;--pas un mot,--pas un regard.--Hélas! sa voix et sa figure étaient empreintes de douceur, indifférentes, non pas austères. Mon seigneur!

SARDANAPALE.

Zarina!

ZARINA.

Non Zarina: ne prononcez pas son nom. Ce ton, ce mot feraient oublier de longues années, et les circonstances qui les rendirent si longues.

SARDANAPALE.

Il est bien tard pour se rappeler ces rêves passés. Épargnons-nous des reproches, c'est-à-dire, épargnez-les moi,--pour la _dernière_ fois--

ZARINA.

Et pour la première: jamais je ne vous en ai fait.

SARDANAPALE.

Je dois l'avouer; et ce reproche pèse sur mon cœur bien plus--Mais enfin, nous ne pouvons disposer de nos sentimens.

ZARINA.

Ni de notre main; et pourtant, j'ai donné l'un et l'autre.

SARDANAPALE.

J'ai su de votre frère que vous désiriez me voir avant votre départ de Ninive avec--(Il hésite.)

ZARINA.

Avec nos enfans. Oui, j'ai voulu vous remercier de n'avoir pas séparé mon ame de tout ce qu'elle pouvait encore aimer,--de ceux qui sont à vous et à moi, qui ont vos yeux, et dont les regards s'arrêtent encore sur moi, comme autrefois les vôtres:--seulement, ils n'ont pas changé.

SARDANAPALE.

Et ils ne changeront pas: j'espère que vous les trouverez toujours pleins de tendresse.

ZARINA.

Ces enfans, ils m'inspirent l'aveugle amour, non-seulement d'une mère, mais encore d'une amante passionnée. Ils sont, hélas! le seul bien qui nous unisse encore.

SARDANAPALE.

Gardez-vous de penser que je ne vous rende pas justice; et puissent-ils ressembler plutôt à votre famille qu'à leur père. Je les confie à vous, à vos vertus: rendez-les dignes d'occuper un trône, ou, s'il leur est enlevé--Vous n'ignorez pas le tumulte de cette nuit?

ZARINA.

Je l'avais presque oublié. J'aurais même appelé de mes vœux toutes autres peines que celles dont vous m'accablez, et qui m'amènent en ce moment près de vous.

SARDANAPALE.

Le trône,--je ne le dis pas avec effroi,--le trône est en danger. Il se peut que jamais ils n'y montent; cependant, gardez-vous de leur faire oublier leurs droits. Je hasarderai tout pour le leur assurer; mais si je succombe, il faut qu'ils sachent eux-mêmes vaillamment le reconquérir:--puis, une fois reconquis, s'y maintenir avec sagesse, et ne pas gaspiller, comme je l'ai fait, la royauté.

ZARINA.

Jamais ils n'apprendront de moi rien qui puisse flétrir la mémoire de leur père.

SARDANAPALE.

Non; qu'ils entendent la vérité de vous plutôt que d'un monde insultant. S'ils éprouvent l'adversité, ils ne connaîtront que trop le mépris des sujets pour les princes privés de sujets; ils subiront, comme leurs propres fautes, celles de leur père. Mes enfans! mes pauvres enfans!--je supporterais tout, si je pouvais vous oublier.

ZARINA.

Ne parle pas ainsi:--veux-tu empoisonner le peu de bonheur qui me reste, en maudissant ton nom de père? Si tu es vainqueur, ils régneront, ils vénéreront celui qui put se résoudre, pour eux, à conquérir un empire qui, pour lui-même, avait si peu de charmes; et si--

SARDANAPALE.

Si je suis vaincu, toute la terre leur criera: Rendez-en grâce à votre père.--Et leur malédiction deviendra l'écho de la multitude.

ZARINA.

Non, jamais il n'en sera ainsi; toujours leur vénération suivra le nom de celui qui, mourant en roi, fit plus pour sa gloire, dans ses derniers momens, que la plupart des monarques, dans une longue suite d'années restées comme un champ vide dans les annales du passé.

SARDANAPALE.

Nos annales tirent peut-être à leur fin; quoi qu'il en soit, leurs derniers souvenirs égaleront la gloire des premiers, et comme notre aurore, notre déclin sera digne d'une mémoire éternelle.

ZARINA.

Toutefois, ne soyez pas téméraire; songez à votre vie: conservez-la pour ceux qui vous aiment.

SARDANAPALE.

Et ceux-là, qui sont-ils? C'est une esclave aveuglée par une tendresse passionnée,--et non par l'ambition;--elle a vu mon trône chanceler, son amour n'a pas faibli:--ce sont quelques amis, dont le plaisir a joint l'existence à la mienne, et qui cessent d'être si je succombe; c'est un frère auquel j'ai fait injure,--des enfans que j'ai négligés, et une épouse--

ZARINA.

Qui vous aime.

SARDANAPALE.

Me pardonne-t-elle?

ZARINA.

Comment pardonnerais-je avant d'avoir condamné?

SARDANAPALE.

Ma femme!

ZARINA.

Oh! mille bénédictions sur toi pour ce mot! je n'espérais plus jamais l'entendre de ta bouche.

SARDANAPALE.

Tu entendras bientôt ce que disent mes peuples: ces esclaves que j'avais nourris, flattés, comblés de plaisirs; auxquels j'avais donné la paix, et dont j'avais entretenu l'abondance; qui, grâce à moi, étaient, dans leur famille; autant de monarques absolus,--sont maintenant soulevés contre leur bienfaiteur. Ils demandent la mort de celui qui fit de leur vie une fête continuelle; et cependant quelques-uns, pour lesquels je n'avais rien fait, demeurent seuls fidèles. Telle est la vérité, tout incroyable qu'elle soit.

ZARINA.

Trop vraisemblable, peut-être:--les bienfaits, dans les cœurs dégradés, se transforment en poison.

SARDANAPALE.

Et dans les ames généreuses, le mal devient la source du bien: plus heureuses que l'abeille, qui ne peut tirer du miel que des fleurs.

ZARINA.

Recueillez donc le miel, sans songer à ceux qui l'ont butiné.--Félicitez-vous:--tout le monde ne vous a pas abandonné.

SARDANAPALE.

Je le crois, puisque je vis encore. Combien de tems, après avoir cessé d'être roi; jugez-vous que je resterai mortel, c'est-à-dire, où sont les mortels, et non pas où ils doivent être?

ZARINA.

Je l'ignore. Mais vivez pour mes--pour vos enfans.

SARDANAPALE.

Aimable et trop outragée Zarina! Je ne suis que l'aveugle esclave des circonstances et du moment;--le jouet du plus faible souffle; déplacé sur le trône, déplacé dans la vie. J'ignore ce que j'aurais dû être, mais je sens que je ne suis pas à ma place.--Poursuivons: c'est à toi que je m'adresse. Oui, j'étais indigne d'apprécier un amour, un esprit comme le tien, et d'être ravi de tes attraits,--tandis que je le fus de charmes bien inférieurs, par suite de mon aversion pour tout genre de devoir, et pour tout ce qui avait l'apparence d'une chaîne, pour moi ou pour les autres (j'en appelle à la révolte elle-même); daigne cependant écouter ces paroles, peut-être les dernières:--jamais personne ne rendit à tes vertus un plus sincère hommage, tout en négligeant d'en tirer avantage.--C'est ainsi que le mineur, en découvrant une veine d'or pur, n'y voit pas la source de son opulence; il l'a trouvée, mais elle n'est pas à lui: elle appartient au maître qui le chargea de creuser la mine, et non pas de partager la richesse qui jaillit à ses pieds; il n'ose ni la recueillir ni le peser, son unique soin doit être de remuer la vile terre.

ZARINA.

Ah! crois-moi; si tu as enfin découvert que mon amour méritait quelque estime, je n'en demande pas plus.--Mais ne pouvons-nous ailleurs nous réunir; ne m'est-il pas permis, comme à toi, d'espérer encore le bonheur? La Syrie n'est pas toute la terre;--au-delà de ses limites, nous trouverons un autre monde; et nous pourrons y être plus fortunés que je ne le fus jamais, et toi-même, avec un empire sous nos ordres.

(Entre Salemènes.)

SALEMÈNES.

Il faut vous séparer:--vous avez déjà perdu des momens précieux.

ZARINA.

Cruel frère! nous envierais-tu des instans si solennels et si doux?

SALEMÈNES.

Doux!

ZARINA.

Il a été pour moi si bon, que je ne puis songer à le quitter.

SALEMÈNES.

Ainsi, vos adieux vont ressembler à tous les départs féminins de ce genre; vous ne partirez pas: je l'avais prévu, et j'ai consenti, malgré moi, à votre entrevue. Mais cela ne peut être.

ZARINA.

Ne peut être?

SALEMÈNES.

Ou restez, et périssez.--

ZARINA.

Avec mon époux--

SALEMÈNES.

Et vos enfans.

ZARINA.

Hélas!

SALEMÈNES.

Écoutez-moi, ma sœur, mais en sœur:--tout est disposé pour assurer votre salut et celui des enfans, notre dernier espoir. Il ne s'agit pas seulement de nos sentimens privés, quelle que soit leur vivacité:--c'est une question d'état. Les rebelles feront tout pour se rendre maîtres des héritiers de leur roi et pour écraser--

ZARINA.

Ah! de grâce, épargnez-moi.

SALEMÈNES.

Écoutez-moi donc: une fois parvenus sains et saufs au-delà des frontières de Médie, les rebelles se verront frustrés de leur plus vif espoir:--la destruction de la race de Nemrod. Et quand le roi actuel viendrait à succomber, ses enfans vivront pour la victoire et la vengeance.

ZARINA.

Mais enfin, moi, ne pourrais-je pas demeurer seule ici?

SALEMÈNES.

Fort bien! laisser, avant votre mort, vos enfans orphelins de leur père et de leur mère;--les abandonner si jeunes dans une terre étrangère et lointaine!

ZARINA.

Non,--mon cœur sera brisé.

SALEMÈNES.

Maintenant, vous connaissez tout,--décidez.

SARDANAPALE.

Zarina, je l'approuve; nous devons céder, pour un tems, à la nécessité. En restant ici, vous risquez de tout perdre; en partant, vous sauvez la plus précieuse partie de ce qui reste à chacun de nous, et aux ames loyales qui pensent encore à nous dans ce royaume.

SALEMÈNES.

Le tems presse.

SARDANAPALE.

Séparons-nous donc. Si jamais nous nous rejoignons, peut-être serai-je moins indigne de vous;--et s'il en est autrement, rappelez-vous que mes fautes, hélas! irréparables, ont du moins pris fin.--Le dirai-je? je crains que tu n'aies bientôt sujet de déplorer le sort de l'ancien maître de l'Assyrie.--Mais je m'aperçois que je cesse d'être homme: contraignons-nous; je dois désormais me faire à l'insensibilité. Mes fautes sont toutes venues de mon naturel, d'un caractère trop faible.--Va, cache tes pleurs.--Je ne puis t'ordonner de n'en pas répandre:--il serait plus aisé de faire remonter l'Euphrate vers sa source que de retenir une seule larme d'un cœur vraiment tendre et sincère.--Mais, du moins, cache-les moi; elles m'enlèvent toute ma force, à l'instant même où je dois secouer ma première faiblesse. Mon frère, conduis-la dehors.

ZARINA.

Ô ciel! ne le verrai-je donc plus!

SALEMÈNES, essayant de l'entraîner.

Allons, ma sœur, il faut m'obéir.

ZARINA.

Je resterai:--n'espérez pas me contraindre. Doit-il donc mourir seul, et moi supporter seule la vie!

SALEMÈNES.

Il ne mourra pas seul, quoi qu'il arrive; mais vous, n'avez-vous pas, pendant longues années, vécu solitaire?

ZARINA.

Vous vous trompez: il vivait; je le savais, et j'existais dans cette idée.--Laissez-moi demeurer.

SALEMÈNES, l'entraînant vers la porte.

Il faut donc me résoudre à employer la force: vous pardonnerez à votre frère.

ZARINA.

Non, jamais: au secours! Pouvez-vous, Sardanapale, souffrir que l'on m'arrache ainsi de vos bras?

SALEMÈNES.

Fort bien.--Faudra-t-il tout perdre, au lieu de profiter de l'instant qui nous reste?

ZARINA.

Ma tête se perd,--mes yeux s'égarent:--où est-il? (Elle s'évanouit.)

SARDANAPALE, s'approchant.

Arrêtez, laissez-la:--elle est morte,--et c'est vous qui l'avez tuée.

SALEMÈNES.

Pur effet d'une sensibilité excessive: l'impression de l'air la ranimera. Demeurez, je vous prie.--(À part.) Et nous, profitons de l'instant pour l'entraîner sur le fleuve, dans la galère royale, où ses enfans l'attendent.

(Salemènes sort, emportant Zarina.)

SARDANAPALE, seul.

Encore!--il faut encore souffrir cela,--moi qui jamais n'affligeai volontairement un seul cœur! Mais je me trompais,--elle m'aimait, et je la chérissais. Passion fatale! pourquoi n'as-tu pas expiré au même instant dans les cœurs que tu avais en même tems pénétrés? Zarina! oh! que je paie cher l'affliction à laquelle je te condamne! Que ne l'ai-je seule aimée, et je serais encore un monarque absolu de nations respectueuses. Dans quel gouffre le plus léger écart des sentiers de la vertu conduit ceux qui sollicitent comme un droit l'hommage du genre humain, et qui ne l'obtiennent qu'autant qu'ils se respectent eux-mêmes!

(Entre Mirrha.)

SARDANAPALE.

_Vous_ ici! qui vous y a mandée?

MIRRHA.

Personne.--Mais j'avais entendu de loin un accent de peine et des gémissemens; j'ai pensé--

SARDANAPALE.

J'ignore qui peut vous avoir donné le droit d'entrer ici sans y être appelée.

MIRRHA.

Je pourrais peut-être invoquer le souvenir de paroles bienveillantes, bien que dites aussi sur un ton de _reproche_, alors que je semblais craindre d'être indiscrète; je pourrais rappeler l'ordre que vous m'avez donné de ne jamais m'éloigner de vous, et même de vous aborder sans y être invitée:--je me retire.

SARDANAPALE.

Non, demeurez,--puisque vous voici. Pardonnez-moi, je vous prie: les circonstances m'ont étourdi au point de me rendre intraitable.--Ne vous en effrayez pas: je redeviendrai bientôt moi-même.

MIRRHA.

J'attends avec patience ce que je verrai avec plaisir.

SARDANAPALE.

Justement à l'instant où vous pénétriez dans cette salle, Zarina, la reine d'Assyrie, en sortait.

MIRRHA.

Ah!

SARDANAPALE.

Pourquoi frémissez-vous?

MIRRHA.

Vous vous trompez.

SARDANAPALE.

Vous avez bien fait d'entrer d'un autre côté, car vous l'auriez rencontrée. Du moins cet instant douloureux lui fut épargné!

MIRRHA.

Je sais compatir à son sort.

SARDANAPALE.

Cela est beaucoup, et même surnaturel.--Il ne peut y avoir entre vous aucun genre de sympathie: vous ne pouvez la plaindre, et, de son côté, elle ne peut que--

MIRRHA.

Mépriser l'esclave favorite, autant, peut-être, mais non plus qu'elle ne s'est toujours méprisée.

SARDANAPALE.

Méprisée! Eh quoi! vous, objet d'envie pour votre sexe, maîtresse du maître du monde?

MIRRHA.

Fussiez-vous le maître d'un millier de mondes,--comme vous l'êtes d'un seul, qui vous échappe encore,--je me suis autant avilie, en étant votre maîtresse, qu'en étant celle d'un paysan:--que dis-je, bien plus encore, si ce paysan était un Grec.

SARDANAPALE.

Vous parlez bien--

MIRRHA.

Et avec vérité.

SARDANAPALE.

Dans les heures d'adversité, tous les outrages sont permis contre ceux qui tombent; mais je ne suis pas encore complètement déchu; et je ne me sens nullement disposé, précisément parce que je les ai peut-être trop mérités, à subir des reproches. Séparons-nous, tandis que l'union règne encore entre nos deux cœurs.

MIRRHA.

Nous séparer?

SARDANAPALE.

Tous les êtres jadis vivans ne se sont-ils pas également séparés; tous ceux qui vivent ne se sépareront-ils pas un jour?

MIRRHA.

Mais pourquoi?

SARDANAPALE.

Pour votre salut, qui m'est toujours cher. Je vous fais conduire dans votre terre natale par une forte escorte; les dons que vous recevrez, dignes en tout d'une reine, rendront votre dot égale à celle d'un royaume.

MIRRHA.

Ne parlez pas ainsi, je vous en conjure.

SARDANAPALE.

Eh quoi! la reine est partie: rougiriez-vous de suivre son exemple? Je veux tomber seul:--je ne demande de compagnons que dans mes plaisirs.

MIRRHA.

Et si mon seul plaisir, à moi, est de ne pas partir; persisterez-vous à m'arracher des lieux où vous êtes?

SARDANAPALE.

Songez-y bien:--bientôt il sera trop tard.

MIRRHA.

Que ne l'est-il déjà! rien alors ne pourrait me séparer de vous.

SARDANAPALE.

Je ne le désire pas; mais je croyais que vous le souhaitiez.

MIRRHA.

Moi?

SARDANAPALE.

Vous parliez de votre avilissement.

MIRRHA.

Ajoutez que je le sentais profondément,--plus profondément que tout au monde, excepté l'amour.

SARDANAPALE.

Pourquoi donc ne pas vous y soustraire?

MIRRHA.

Mon départ ne rappellerait pas le passé;--il ne me rendrait ni l'honneur, ni la liberté. Non, je reste ici, ou je meurs. Si vous demeurez victorieux, mon bonheur sera dans votre triomphe; si votre sort change, je ne pleurerai pas, je le partagerai. Ah! vous ne doutiez pas de moi, il n'y a qu'une heure!

SARDANAPALE.

De votre courage, jamais.--Pour la première fois, je viens d'éprouver des doutes sur votre amour; et nulle autre que vous-même n'aurait pu m'inspirer cette défiance. Ces mots--

MIRRHA.

Étaient des mots. Cherchez, je vous prie, de meilleures preuves dans une conduite passée, que vous vous plaisiez à vanter cette dernière nuit même, et dans ma conduite future, quelle que soit d'ailleurs votre destinée.

SARDANAPALE.

Je suis satisfait; confiant dans ma cause, j'espère encore à la victoire et au retour de la paix,--la seule victoire que je souhaite. La guerre ne devait pas être la gloire, et les conquêtes, la renommée. La nécessité de défendre aujourd'hui mes droits est plus cruelle à mes yeux que tous les coups dont voudraient me frapper ces hommes ambitieux. Jamais, non jamais, dussé-je vivre assez pour en parler à d'autres générations, je n'oublierai cette horrible nuit. J'espérais, par mes bienfaisans efforts, introduire au milieu de nos annales sanguinaires une ère de douce paix, un abri plein de fraîcheur dans le désert de notre histoire, sous lequel la postérité viendrait se reposer et sourire, recueillir ses fruits, ou soupirer quand elle ne pourrait rappeler le règne d'or de Sardanapale. Je croyais avoir fait de mon empire un paradis, et de chaque lune une époque toujours nouvelle de plaisir. Hélas! j'ai pris le bruissement de la populace pour de l'amour,--la voix de mes amis pour la vérité,--et pour ma seule récompense, les lèvres d'une femme.--Et elles le sont en effet, chère Mirrha. (Il lui donne un baiser.) Embrasse-moi. Maintenant perdons, s'il le faut, mon royaume et la vie! Ils peuvent en disposer, mais jamais de toi!

MIRRHA.

Non, jamais! L'homme peut ravir à l'homme, son frère, tout ce qu'il y a de grand ou de brillant dans le monde; les empires tombent, les armées se dispersent, les amis s'éloignent, les esclaves fuient: tous enfin trahissent, et d'abord, les plus accablés de bienfaits. Mais un cœur dont l'ambition ne soutient pas l'amour n'imite pas l'univers: tu l'éprouveras.

(Entre Salemènes.)

SALEMÈNES.

Je vous cherchais.--Eh quoi! elle encore ici?

SARDANAPALE.

Ne renouvelez pas vos reproches: votre présence, sans doute, indique des circonstances autrement graves que la présence d'une femme.

SALEMÈNES.

La seule femme à laquelle je m'intéressais doit, en ce moment, son salut à son absence:--la reine est embarquée.

SARDANAPALE.

Heureusement? parlez.

SALEMÈNES.

Oui, sa faiblesse une fois dissipée, elle s'assit dans la barque silencieusement, et sans répandre de larmes. Son visage pâle, ses yeux brillans demeurèrent, après un regard rapide jeté sur ses enfans endormis, fixés sur les tours du palais, tandis que la barque rapide fendait les flots murmurans, à la lueur des astres nocturnes; mais elle ne prononça pas une seule parole.

SARDANAPALE.

Oh! que mon cœur n'est-il aussi silencieux qu'elle!

SALEMÈNES.

Il est trop tard maintenant pour vous attendrir! votre sensibilité ne peut fermer une seule plaie. Pour en changer le cours, je vous annonce que les Mèdes et les Chaldéens révoltés, conduits par leurs deux chefs, ont déjà repris les armes; rangés en bataille, ils se préparent à une nouvelle et terrible attaque. Il faut que d'autres satrapes se soient réunis à eux.

SARDANAPALE.

Eh quoi! encore des rebelles? Marchons donc les premiers à leur rencontre!

SALEMÈNES.

C'était d'abord mon intention, mais il y aurait trop d'imprudence. Si d'ici à la chute du jour nous sommes rejoints par ceux que mes messagers auront dû prévenir, nous serons assez forts pour hasarder une attaque, et même espérer la victoire; mais, d'ici là, mon avis est d'attendre.

SARDANAPALE.

J'ai horreur de tout retard. Sans doute, il est plus sûr de combattre à l'abri de hautes murailles, de précipiter ses ennemis dans les fosses profondes, ou de les recevoir à la pointe des glaives ou des lances; mais ce plaisir ne m'offre pas de charmes. Tout insouciant que je paraisse, si je viens à les poursuivre, fussent-ils protégés par d'inaccessibles montagnes, je saurais les joindre ou périr dans des flots de sang.--À la charge!

SALEMÈNES.