Œuvres complètes de lord Byron, Tome 07 comprenant ses mémoires publiées par Thomas Moore
Part 4
Mais ne veut-il, ne peut-il à présent le devenir?
ARBACES.
Je le crains. Combien de satrapes ai-je vus, au tems de son père, renvoyés dans leurs puissans gouvernemens, et qui trouvèrent des tombes sous leurs pas! Je ne sais pas comment; mais tels étaient les ennuis et la longueur du voyage, qu'ils ne manquaient pas de tomber malades en route.
BELÈSES.
Ne songeons qu'à regagner l'air libre de la ville, nous abrégerons le chemin.
ARBACES.
Peut-être saura-t-on bien l'abréger à la porte.
BELÈSES.
Non; ils risqueraient trop. Ils entendent nous faire mourir isolément, non pas dans le palais ou dans les murs de la ville; nous y sommes trop connus, nous y aurions des partisans: s'ils avaient voulu se défaire ici de nous, nous ne serions déjà plus. Sortons.
ARBACES.
Si je pensais qu'il ne voulût pas ma vie--
BELÈSES.
Folie! Sortons. Quel serait autrement le projet du despote? Hâtons-nous de rejoindre nos troupes, et de marcher.
ARBACES.
Où? vers nos provinces?
BELÈSES.
Non; vers votre royaume. Nous avons du tems, du courage, de l'espoir, des forces, et des moyens que ne pourront vaincre leurs demi-mesures.--Partons.
ARBACES.
Quoi! au milieu de mon repentir, vais-je retomber dans le crime!
BELÈSES.
C'est une vertu de savoir se défendre soi-même: c'est la seule garantie de tous les droits. Partons, dis-je! sortons de ces lieux, l'air y devient épais et redoutable: ces murs exhalent une odeur de renfermé.--Ne leur laissons pas le tems d'un nouveau conseil: notre prompt départ prouvera notre dévouement; il empêchera notre brave escorte, l'honnête Pania, d'être, à quelques lieues de là, l'exécuteur de nouveaux ordres. Il n'y a donc pas d'autre choix.--Partons, dis-je.
(Il sort avec Arbaces, qui le suit avec résistance.--Entrent Sardanapale et Salemènes.)
SARDANAPALE.
Eh bien, nous avons remédié à tout, et sans une goutte de sang, le pire des ingrédiens des prétendus remèdes; nous voilà préservés par l'exil de ces hommes.
SALEMÈNES.
Oui; comme celui qui marche sur des fleurs l'est de la vipère réfugiée sous leurs tiges.
SARDANAPALE.
Comment? que voudrais-tu de moi?
SALEMÈNES.
Vous voir défaire ce que vous avez fait.
SARDANAPALE.
Révoquer mon pardon?
SALEMÈNES.
Raffermir la couronne qui chancelle sur vos tempes.
SARDANAPALE.
Cela serait tyrannique.
SALEMÈNES.
Cela serait prudent.
SARDANAPALE.
Mais ne le sommes-nous pas assez; et quel danger peuvent-ils préparer sur les frontières?
SALEMÈNES.
Ils n'y sont pas encore;--et si j'en étais cru, ils n'y seraient jamais.
SARDANAPALE.
Mais, enfin, je t'ai prêté une oreille impartiale:--pourquoi ne les écouterais-je pas à leur tour?
SALEMÈNES.
Vous pourrez le concevoir plus tard; en ce moment, je sors pour disposer la garde.
SARDANAPALE.
Mais nous rejoindrez-vous pendant le banquet?
SALEMÈNES.
Dispensez-moi, sire;--je ne suis pas un homme de table: je suis prêt à remplir tous les emplois, sauf celui de Bacchante.
SARDANAPALE.
Néanmoins, il est bon de se réjouir de tems en tems.
SALEMÈNES.
Et bon aussi que quelques-uns veillent pour ceux qui trop souvent se réjouissent. Permettez-vous que je m'éloigne?
SARDANAPALE.
Oui:--encore un instant, mon généreux Salemènes, mon frère, mon excellent sujet, prince meilleur que je ne suis roi. Vous devriez être le monarque, et moi,--je ne sais quoi, et je ne m'en soucie; mais ne va pas croire que je sois insensible à ta prudente sollicitude, et aux chagrins rudes, mais affectueux, que te causent mes folies. Si j'épargnai, contre ton avis, l'existence de ces hommes;--ce n'est pas que je crusse tes avis erronés; mais laissons-les respirer; ne les chicanons pas sur leur vie:--donnons-leur le loisir de l'amender. Leur exil me permet de dormir tranquille, et leur mort m'en eût empêché.
SALEMÈNES.
Ainsi, pour sauver des traîtres, vous courez le risque de tomber dans l'éternel sommeil:--vous leur évitez un moment d'angoisse, pour des années de crime. Permettez-moi de les forcer à demeurer tranquilles.
SARDANAPALE.
Ne me tente pas: ma parole est donnée.
SALEMÈNES.
Elle peut être reprise.
SARDANAPALE.
C'est celle d'un roi.
SALEMÈNES.
Elle devrait donc être vigoureuse. Cette demi-indulgence, qui se contente de l'exil, ne fait qu'ajouter à l'irritation.--Il faut qu'un pardon soit entier, ou qu'il ne soit pas prononcé.
SARDANAPALE.
Et qui m'a persuadé, lorsque je m'étais contenté de les éloigner de ma présence, qui m'a pressé de les renvoyer dans leurs satrapies?
SALEMÈNES.
En effet, je l'avais oublié: et si jamais ils gagnent leurs provinces,--vous devez, sire, me reprocher encore davantage ce conseil.
SARDANAPALE.
Et s'ils ne les gagnent pas, songez-y,--sains et saufs; entendez-vous, sains et saufs, et en toute sécurité, songez à la vôtre.
SALEMÈNES.
Permettez-moi de partir; on veillera à leur _salut_.
SARDANAPALE.
Pars donc; et, je te prie, pense de ton frère avec plus de faveur.
SALEMÈNES.
Sire, je servirai toujours, comme je le dois, mon souverain.
(Salemènes sort.)
SARDANAPALE, seul.
Cet homme est d'un caractère trop sévère: il est rude et fier comme le roc, libre de toutes les entraves vulgaires de la terre. Moi, je suis d'une argile plus tendre et mélangée de fleurs. Mais, comme notre enveloppe, les produits doivent différer entre eux. Si je me trompe, c'est sur des points qui affectent bien légèrement ce sens que je ne puis désigner, mais qui m'inspire souvent de la tristesse et quelquefois de la satisfaction; génie qui semble placé sur mon cœur pour régler plutôt que pour rendre plus vifs ses mouvemens, et pour me faire des questions que jamais aucun mortel ne m'a faites, ni Baal lui-même, avec tous ses divins oracles:--lui dont, ici, le marbre n'empêche pas la majestueuse figure de se rider, comme les ombres du soir, et de sembler mobile, au point de me laisser croire que la statue va parler. Éloignons ces vaines pensées: je veux être tout à l'allégresse;--et puis, voici le plus fidèle héraut du plaisir.
(Entre Mirrha.)
MIRRHA.
Roi! le ciel se couvre, le tonnerre commence à gronder, les nuages semblent approcher et recéler déjà dans leurs flancs les éclats d'une redoutable tempête. Voulez-vous donc quitter le palais?
SARDANAPALE.
La tempête, dis-tu!
MIRRHA.
Oui, mon cher seigneur.
SARDANAPALE.
Pour ma part, je ne serais pas fâché de rompre la monotonie de la scène, et de contempler les élémens en guerre; mais ce plaisir contrasterait avec les vêtemens de soie et les figures paisibles de nos joyeux amis. Dis-moi, Mirrha, es-tu de ceux qui craignent le grondement des nuages?
MIRRHA.
Dans mon pays, nous respectons leurs voix, comme les augures de Jupiter.
SARDANAPALE.
Jupiter!--Ah! oui, votre Baal.--Le nôtre a du crédit aussi sur le tonnerre; et, de tems en tems, quelque éclat témoigne sa divinité, et même vient parfois briser ses propres autels.
MIRRHA.
Ce serait un sinistre présage.
SARDANAPALE.
Oui,--pour les prêtres. Eh bien! cette nuit, nous ne sortirons pas du palais: nous banquetterons à l'intérieur.
MIRRHA.
Jupiter en soit donc loué! il a exaucé la prière que tu n'avais pas voulu entendre. Les dieux ont pour toi plus de tendresse que toi-même; et s'ils ont soulevé cette tempête entre toi et tes ennemis, c'est pour te protéger contre eux.
SARDANAPALE.
S'il y a du péril, mon enfant, il est, je crois, le même dans ces murs et sur les bords du fleuve.
MIRRHA.
Non, non; ces murs sont élevés, forts, et d'ailleurs garnis de gardes. Pour y pénétrer, la trahison doit franchir une foule de détours et de portes massives: mais dans le pavillon, elle ne trouvera aucune défense.
SARDANAPALE.
Non, s'il y a trahison; mais ni dans le palais, ni dans la forteresse, ni sur les sommets, séjour des orages, où l'aigle repose au milieu d'impraticables rochers. La flèche sait atteindre le roi des airs: et celui de la terre n'est pas à l'abri du poignard meurtrier. Mais, calme-toi: innocens ou coupables, les hommes que tu crains sont bannis et déjà loin.
MIRRHA.
Ils vivent encore?
SARDANAPALE.
Quoi, si cruelle aussi!
MIRRHA.
Je ne puis frémir de la juste exécution d'un châtiment mérité, sur ceux qui menacent votre vie: s'il en était autrement, je ne mériterais pas de conserver la mienne. D'ailleurs, vous avez le conseil du noble Salemènes.
SARDANAPALE.
Ma surprise est extrême: l'indulgence et la sévérité se réunissent contre moi pour me forcer à la vengeance.
MIRRHA.
C'est là une de nos vertus en Grèce.
SARDANAPALE.
Elle n'en est pas plus royale.--Je ne l'observerai pas; ou si je m'y laisse entraîner, ce sera à l'égard des rois:--de mes égaux.
MIRRHA.
Mais ces hommes cherchent à devenir tels.
SARDANAPALE.
Mirrha, cela est trop de ton sexe; c'est la peur qui t'inspire.
MIRRHA.
Oui, pour vous.
SARDANAPALE.
Peu importe:--c'est toujours la peur. J'ai étudié les femmes; une fois soulevées par le ressentiment, elles aspirent, par suite de leur timidité, à la vengeance, avec une persévérance que je ne veux pas prendre pour modèle. Je vous croyais, vous autres Grecques, exemptes de cette faiblesse, aussi bien que de la puérile mollesse des femmes asiatiques.
MIRRHA.
Mon seigneur, je n'aime pas à faire parade de mon amour ni de mes qualités; j'eus part à votre splendeur, je partagerai, quoi qu'il arrive, votre destinée. Un jour peut venir où vous trouverez dans une esclave plus de dévouement que dans les innombrables sujets de votre empire. Mais puissent les dieux ne le pas permettre! J'aime mieux être aimée sur la foi de ce que j'éprouve moi-même, que de vous en donner jamais la preuve au milieu de peines que mes tendres soins pourraient ne pas assez adoucir.
SARDANAPALE.
La peine ne saurait pénétrer où existe le parfait amour; ou, si elle se présente, c'est pour le rendre encore plus vif, et s'évanouir loin de ceux qu'elle ne saurait atteindre. Rentrons.--L'heure approche; et il faut nous préparer à recevoir les hôtes qui doivent embellir notre fête.
(Ils sortent.)
FIN DU DEUXIÈME ACTE.
ACTE III.
SCÈNE PREMIÈRE.
(La salle du palais illuminée.--Sardanapale et ses hôtes sont à table.--Une tempête au dehors, et de tems en tems le tonnerre.)
SARDANAPALE.
Remplis la coupe! Nous sommes ici dans l'ordre: c'est ici mon vrai royaume, entre de beaux yeux et des figures aussi heureuses que belles! Ici, le chagrin ne saurait pénétrer.
ZAMES.
Ni partout ailleurs:--où est le roi, brille aussitôt le plaisir.
SARDANAPALE.
Cela ne vaut-il pas mieux que les chasses de Nemrod, ou les courses de ma fière grand'-mère à la recherche de royaumes qu'elle n'aurait pu gouverner, si elle en eût fait la conquête?
ALTADA.
Quelque grands qu'ils fussent, et comme le fut toute la royale race, nul de ceux qui ont précédemment régné n'a pourtant atteint la gloire de Sardanapale, qui mit toute sa joie dans la paix, la plus solide des gloires.
SARDANAPALE.
Et dans le plaisir, cher Altada, vers lequel la gloire n'est qu'un chemin. Que recherchons-nous? le plaisir. Nous devons abréger la route qui y conduit; nous ne la poursuivons pas à travers les cendres de l'humanité, et nous évitons de signaler par autant de tombeaux chacun de nos pas.
ZAMES.
Non; tous les cœurs sont heureux; toutes les voix s'accordent pour bénir le roi de paix, qui tient l'univers en joie.
SARDANAPALE.
En es-tu bien sûr? J'ai ouï parler différemment; quelques-uns parlent de traîtres.
ZAMES.
Sire, les traîtres sont ceux qui parlent ainsi[2]. Cela est impossible. Dans quel but?
[Note 2: Ces mots (pourquoi? je l'ignore) me rappellent ceux de la fameuse dernière adresse de 1830, au roi Charles X. «Sire, entre ceux qui _méconnaissent_ une nation si _fidèle_, si _dévouée_, si soumise, _et nous_, que votre majesté prononce.»--La réponse de Zames est, comme on le voit, très-_respectueuse_.
(_N. du Tr._)]
SARDANAPALE.
Dans quel but? tu as raison:--Remplis la coupe; nous n'y songerons plus. Il n'y a pas de traîtres: ou s'il en est, ils sont partis.
ALTADA.
Amis, faites-moi raison! Vidons tous, à genoux, une coupe à la santé du roi,--du monarque, dis-je, du dieu Sardanapale!
ZAMES et les hôtes s'agenouillent, et s'écrient:
_Au roi plus puissant que Baal son père, au dieu Sardanapale_! (Le tonnerre interrompt leur toast, quelques-uns se relèvent effrayés.) Pourquoi vous relever, mes amis? Ses ancêtres divins expriment, par cette éclatante voix, leur consentement à nos vœux.
MIRRHA.
Dis plutôt leurs menaces. Souffriras-tu, roi, cette ridicule impiété?
SARDANAPALE.
Impiété!--Eh bien! si mes aïeux et prédécesseurs sont des dieux, je ne déshonorerai pas leur lignée. Mais levez-vous, mes pieux amis; réservez votre dévotion pour le maître du tonnerre: mes vœux sont d'être aimé, et non pas déifié.
ALTADA.
Vous êtes l'un et l'autre;--et vous le serez toujours par vos fidèles sujets.
SARDANAPALE.
Le tonnerre semble redoubler: voilà une horrible nuit.
MIRRHA.
Oh! oui, pour les dieux qui n'ont pas de palais où puissent être à l'abri leurs adorateurs.
SARDANAPALE.
Il est vrai, Mirrha; et si je pouvais transformer mon royaume en un vaste asile pour les malheureux, je le ferais.
MIRRHA.
Tu n'es donc pas dieu, puisque tu ne peux exécuter le grand et noble vœu que tu formes.
SARDANAPALE.
Et vos dieux donc, que sont-ils? eux qui le peuvent et ne le font pas?
MIRRHA.
Ne parle pas de cela, de crainte de les provoquer.
SARDANAPALE.
En effet; ils n'aiment pas mieux que les mortels la censure. Une pensée me frappe, mes amis: s'il n'existait pas de temple, croyez-vous qu'il y eût des adorateurs de l'air?--c'est-à-dire, quand il est triste et furieux comme en ce moment.
MIRRHA.
Le Perse prie sur ses montagnes.
SARDANAPALE.
Oui, quand brille le soleil.
MIRRHA.
Mais moi, je demanderais, si ce palais était renversé et détruit, combien de flatteurs baiseraient la poussière sur laquelle marchait le roi?
ALTADA.
La belle Ionienne parle avec trop de dédain d'une nation qu'elle ne connaît pas assez; les Assyriens ne savent de plaisir que celui de leur roi: ils sont fiers de leurs hommages.
SARDANAPALE.
Eh bien! mes hôtes, pardonnez la vivacité d'expression de la belle Grecque.
ALTADA.
Lui _pardonner_, sire! nous lui devons honneur, comme à tout ce qui vous appartient. Mais quel est ce bruit?
ZAMES.
Ce bruit! rien que les éclats de portes lointaines frappées du vent.
ALTADA.
Il a retenti comme le cri de--Écoutez encore.
ZAMES.
C'est la pluie tombant par torrens sur le toit.
SARDANAPALE.
N'en parlons plus. Mirrha, mon amour, as-tu préparé ta lyre? Chante-moi une pièce de Sapho; de celle, tu sais, qui, dans ton pays, se précipita--
(Entre Pania, l'épée et les vêtemens ensanglantés et en désordre. Les hôtes se lèvent tous effrayés.)
PANIA, aux gardes.
Assurez-vous des portes; courez de toutes vos forces vers les murs. Aux armes! aux armes! le roi est en péril. Monarque, excusez cette hâte:--ma fidélité l'exige.
SARDANAPALE.
Explique-toi.
PANIA.
Les craintes de Salemènes étaient fondées: les perfides satrapes--
SARDANAPALE.
Vous êtes blessé:--qu'on lui présente du vin. Reprenez vos sens, cher Pania.
PANIA.
Ce n'est rien:--c'est une légère blessure. Je suis plus accablé de l'empressement que j'ai mis à avertir mon prince, que du sang répandu pour le défendre.
MIRRHA.
Eh bien! les rebelles?
PANIA.
À peine Arbaces et Belèses eurent-ils atteint leur demeure dans la ville, qu'ils refusèrent de marcher: et quand je voulus user du pouvoir qui m'était délégué, ils invoquèrent leurs troupes, qui se soulevèrent aussitôt en furie.
MIRRHA.
Tous?
PANIA.
Beaucoup trop.
SARDANAPALE.
Ne va pas, en mettant une borne à ta franchise, épargner la vérité à mes oreilles.
PANIA.
Ma faible garde était fidèle;--et ce qui en reste le demeure encore.
MIRRHA.
Est-ce là tout ce qu'il y a de fidèle dans l'armée?
PANIA.
Non:--les Bactriens, conduits par Salemènes, qui, toujours oppressé de violens soupçons sur les gouverneurs de Médie, était alors en marche. Les Bactriens sont nombreux; ils font aux rebelles une résistance opiniâtre, disputent le terrain pas à pas, et forment un cercle autour du palais: c'est là qu'ils songent à réunir toutes leurs forces, et à protéger le roi. (Il hésite.) Je suis chargé de--
MIRRHA.
Il n'est pas tems d'hésiter.
PANIA.
Le prince Salemènes supplie donc le roi de s'armer lui-même, quoique pour un moment, et de se montrer en soldat: dans cette circonstance, sa seule présence ferait plus que n'en saurait faire une armée.
SARDANAPALE.
Alors donc, mes armes!
MIRRHA.
Tu le veux bien?
SARDANAPALE.
Sans doute. Allons!--mais ne cherchez pas le bouclier; il est trop lourd:--une légère cuirasse et mon épée. Où sont les rebelles?
PANIA.
Le plus vif combat se donne maintenant à une stade, à peu près, des murs extérieurs.
SARDANAPALE.
Je puis donc monter à cheval. Sféro, faites préparer mon cheval.--Il y a dans nos cours assez d'espace pour faire agir la moitié des cavaliers arabes.
(Sféro sort.)
MIRRHA.
Combien je t'aime!
SARDANAPALE.
Je n'en ai jamais douté.
MIRRHA.
Mais, à présent, je te connais.
SARDANAPALE, à l'un des suivans.
Apportez-moi aussi ma lance.--Où est Salemènes?
PANIA.
Où doit être un soldat: dans le fort de la mêlée.
SARDANAPALE.
Cours vers lui.--La route est-elle libre encore entre le palais et l'armée?
PANIA.
Elle l'était quand j'accourus ici, et je n'ai nulle crainte: nos troupes étaient déterminées, et la phalange formée.
SARDANAPALE.
Dis-lui, pour le présent, qu'il épargne sa personne, et que, pour moi, je n'épargnerai pas la mienne:--ajoute que j'arrive.
PANIA.
Ce mot est à lui seul la victoire.
(Pania sort.)
SARDANAPALE.
Altada,--Zames, avancez et armez-vous: tout dépend de la célérité, à la guerre. Voyez à ce que les femmes soient mises en sûreté dans les appartemens secrets: qu'on leur laisse une garde, avec l'ordre exprès de ne quitter leur poste qu'avec leur vie.--Zames, vous la commanderez. Altada, armez-vous, et revenez ici: votre poste est près de notre personne.
(Zames, Altada et tous les autres sortent, excepté Mirrha.--Entrent Sféro et autres, avec les armes du roi, etc.)
SFÉRO.
Roi, voici votre armure.
SARDANAPALE, s'en revêtant.
Donnez-moi la cuirasse;--bien: mon baudrier; puis mon épée: et le casque, j'oubliais, où est-il? c'est bien.--Non, il est trop lourd: vous vous êtes trompé, aussi,--ce n'est pas lui que je voulais, mais celui que surmonte un diadème.
SFÉRO.
Sire, les pierres précieuses qui l'entourent le mettraient trop en vue pour être placé sur votre tête sacrée;--Veuillez me croire, celui-ci, bien que moins riche, est d'une meilleure trempe.
SARDANAPALE.
Vous croyez! Êtes-vous aussi devenu rebelle? Apprenez que votre devoir est d'obéir: retournez;--mais, non,--il est trop tard: je sortirai sans lui.
SFÉRO.
Au moins, prenez celui-ci.
SARDANAPALE.
Prendre le Caucase! mais ce serait une montagne sur mes tempes.
SFÉRO.
Sire, le dernier soldat ne s'avance pas aussi exposé au combat. Tout le monde vous reconnaîtra,--car l'orage a cessé, et la lune a reparu dans tout son éclat.
SARDANAPALE.
Je sors pour qu'on me reconnaisse, et, par ce moyen, j'y réussirai plus tôt. Allons,--ma lance! me voici armé. (Il s'avance; puis s'arrêtant tout court, à Sféro.) Sféro, j'oubliais;--apportez le miroir[3].
[Note 3: C'est ainsi que, dans les champs illyriens, Othon portait un _miroir_.--Voyez Juvénal.]
SFÉRO.
Un miroir, sire?
SARDANAPALE.
Oui, le miroir d'acier poli trouvé parmi les dépouilles de l'Inde;--mais hâte-toi. (Sféro sort.) Mirrha, retire-toi dans un lieu de sûreté. Pourquoi n'as-tu pas déjà suivi les autres femmes?
MIRRHA.
Parce que c'est ici ma place.
SARDANAPALE.
Mais quand je la quitterai?--
MIRRHA.
Je vous suivrai.
SARDANAPALE.
Au combat, vous!
MIRRHA.
Dans ce cas-là, je ne serais pas la première fille grecque qui s'y fût montrée. Mais j'attendrai ici votre _retour_.
SARDANAPALE.
La place est spacieuse: c'est la première qu'on occupera, si nous sommes vaincus; et s'il en arrive ainsi, je ne retournerai pas--
MIRRHA.
Nous ne nous en rejoindrons pas moins.
SARDANAPALE.
Comment?
MIRRHA.
Aux lieux où tous finiront par se rejoindre:--dans les enfers! Nous y réunirons nos ombres, s'il est, comme je le crois; des rives au-delà du Styx; et nos cendres, s'il n'en est pas.
SARDANAPALE.
Aurais-tu bien le courage de l'oser?
MIRRHA.
J'oserai tout, si ce n'est de survivre à ce que j'aimais, pour devenir la proie d'un rebelle: séparons-nous, et montre toute ta valeur.
(Rentre Sféro, avec le miroir.)
SARDANAPALE, se regardant.
Cette cuirasse me va bien, le baudrier mieux encore; mais le casque, pas du tout. (Il jette le casque, après l'avoir essayé de nouveau.) À mon avis, je ne suis pas trop mal dans ce costume; à présent, il s'agit d'en faire l'épreuve. Altada! où est Altada?
SFÉRO.
Sire, il attend au dehors: il doit vous présenter votre bouclier.
SARDANAPALE.
En effet, j'oubliais qu'il est mon porte-bouclier, par droit de naissance dérivé d'âge en âge. Embrasse-moi, Mirrha; encore une fois,--encore,--et quoi qu'il arrive, aime-moi: ma première gloire serait de me rendre plus digne de ta tendresse.
MIRRHA.
Partez, et soyez vainqueur!
(Sardanapale et Sféro sortent.)
MIRRHA.
Me voilà seule: tous sont partis, et peut-être un bien petit nombre reviendront. Qu'il triomphe seulement, et que je meure! S'il est vaincu, je n'en mourrai pas moins, car je ne veux pas lui survivre. Il a touché mon cœur, je ne sais comment et pourquoi. Ce n'est pas parce qu'il est roi; son royaume chancelle en ce moment autour de son trône; la terre s'entr'ouvre pour ne lui laisser d'autre place qu'un tombeau: et je l'aime encore davantage. Pardonne, ô puissant Jupiter! à cet amour monstrueux pour un barbare qui méconnaît l'Olympe! Oui, je l'adore maintenant, bien plus encore que--Écoutons:--quels cris de guerre! ils semblent approcher. S'il en était ainsi (elle tire une petite fiole), ce subtil poison de Colchos, que mon père apprit à composer sur les rivages d'Euxin, et qu'il m'enseigna à conserver, pourrait m'affranchir! Et déjà, depuis long-tems, il m'eût affranchie; mais j'aimais, j'aimais au point d'oublier que je fusse esclave, dans les lieux même où tous, à l'exception d'un seul, sont esclaves et fiers de leur servitude, quand, à leur tour, ils voient sous leurs ordres un seul être plus bas et plus méprisable qu'eux. C'est ainsi que nous oublions que des fers portés comme ornement n'en sont pas moins des chaînes.--Encore ce bruit!...--Et puis, le cliquetis des armes:--et puis--
(Entre Altada.)
ALTADA.
Sféro!--Sféro!
MIRRHA.
Il n'est pas ici; que lui voulez-vous? où en est le combat?
ALTADA.
Douteux et cruel.
MIRRHA.
Et le roi?
ALTADA.
Il agit en roi. Je cherche Sféro, afin de demander pour lui une nouvelle lance et son casque. Jusqu'à présent, il a combattu la tête nue, et beaucoup trop exposé. Les soldats connaissent ses traits, et malheureusement aussi les ennemis: à la claire lueur de la lune, sa tiare de soie et ses cheveux épars lui donnent une apparence trop royale. Tous les arcs sont dirigés sur ses beaux cheveux, sur sa belle tête, et sur le léger bandeau qui les couronne tous deux.
MIRRHA.
Dieux qui tonnez sur la terre de mes pères, protégez-le! Est-ce le roi qui vous a envoyé?
ALTADA.
C'est Salemènes qui, sans en avoir instruit le prince, trop peu soucieux du danger, m'a donné confidentiellement cet ordre. Mais le roi, le roi est au combat comme au plaisir! Où peut donc être Sféro? Je vais chercher dans l'arsenal, il doit s'y tenir.
(Altada sort.)
MIRRHA.