Œuvres complètes de lord Byron, Tome 07 comprenant ses mémoires publiées par Thomas Moore

Part 19

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La tragédie est, sans doute, l'un des genres les plus élevés. Hughes a fait une tragédie couronnée même de succès; Fenton en a fait une autre, et Pope n'en a pas fait. En résulte-t-il que l'on puisse, et M. Bowles lui même, placer Hughes et Fenton comme poètes au-dessus de Pope? Addison même (l'auteur de _Caton_), Rowe, l'un de nos auteurs tragiques les plus goûtés, Young, Otway ou Southerne furent-ils jamais placés dans l'estime du lecteur ou du critique, sur le même rang que Pope, avant ou après sa mort? Si M. Bowles persiste dans ses catégories, il nous permettra de lui rappeler que la poésie descriptive est laissée au dernier rang des productions de cet art; et que les descriptions peuvent bien orner, mais ne devraient jamais former le sujet d'un poème. Les Italiens, avec la langue la plus poétique et le goût le plus détestable de l'Europe, possèdent maintenant cinq _grands poètes_: Dante, Pétrarque, Arioste, Tasse, et tout récemment Alfieri. À qui donnent-ils l'une des premières places, et souvent même la première de toutes? À Pétrarque, le faiseur de sonnets. Il est vrai qu'on estime également quelques-unes de ses _canzoni_, mais voilà tout; et jamais l'on ne s'est rappelé le latin de son _Africa_.

S'il fallait juger Pétrarque d'après le genre de ses compositions, où l'aurait placé le meilleur des sonnets? Est-ce près de Dante et des autres? Non, certainement. Avouons donc, comme je l'ai dit tout-à-l'heure, que le meilleur poète, quel que soit son genre, est celui qui exécute le mieux, et qu'il méritera toujours d'être ainsi jugé dans l'opinion publique.

Gray n'eût écrit que son élégie, que je ne sais si, grand comme il l'est, il ne grandirait pas encore. C'est la pierre angulaire de sa gloire: sans elle il eût vainement appuyé sa mémoire du mérite de ses odes. Si l'on déprécie aujourd'hui Pope, c'est en partie parce que l'on se fait une idée fausse de la dignité de son genre, idée qu'il a lui-même accréditée en se faisant ingénieusement gloire.

De n'avoir pas long-tems erré dans le labyrinthe de l'imagination; mais de s'être arrêté à la vérité, et d'avoir embelli la morale des charmes de la poésie.

Il aurait dû dire de _s'être élevé à la vérité_: car à mes yeux la plus haute de toutes les poésies est la poésie morale, _éthique_, comme le but le plus noble de l'humanité doit être la vérité morale. La religion n'est pas de mon sujet: c'est quelque chose de supérieur au génie de l'homme, et tous y ont échoué à l'exception de Milton et de Dante; encore le mérite de Dante vient-il de sa supériorité à retracer les passions humaines, bien que ce soit au milieu de circonstances surnaturelles. Comment Socrate fut-il le plus grand des hommes? par la vérité de sa morale. Qui prouva presqu'autant que ses miracles, que Jésus-Christ était le fils de Dieu? ses préceptes de morale. Et si la morale a fait d'un philosophe le premier des hommes; si Dieu lui-même n'a pas dédaigné de les joindre à son Évangile, nous dira-t-on que la poésie _éthique_ ou didactique ou comme il vous plaira de l'appeler, dont le but est de rendre les hommes meilleurs et plus sages, ne soit pas la première de toutes les poésies, et faut-il que ce soit un prêtre qui vienne nous le dire? Certes, ce genre exige plus d'ame, plus de sagesse, plus de talens, que toutes les _forêts_ où l'on se soit jamais promené pour les décrire, et que toutes les épopées qui furent jamais fondées sur un champ de bataille. Les _Géorgiques_ sont incontestablement, et je pense sans contestation, d'une poésie plus belle que celle de l'_Énéide_. Virgile ne l'ignorait pas; car il n'ordonna pas de _les_ brûler.

La plus belle étude de l'homme, c'est l'homme.

Il est de mode aujourd'hui de professer la plus haute admiration pour ce qu'on appelle _imagination_ et _invention_, les deux qualités du monde les plus communes. Un paysan irlandais, avec un peu de _whiskey_ dans la tête, imaginera et inventera de quoi fournir la matière de plusieurs poèmes modernes. Si Lucrèce n'eût pas été gâté par le système d'Épicure, nous aurions un ouvrage bien supérieur à tout ce qui existe aujourd'hui; comme poème, c'est encore le premier de tous ceux de l'ancienne Rome. D'où vient donc qu'on l'estime si peu? pour ses principes de morale. Pope n'a pas le même défaut, la sienne est aussi pure que sa poésie est belle. En parlant des objets de l'art, j'ai négligé un point sur lequel je reviens: on peut croire que le canon est assez poétique pour offrir de fréquentes ressources. C'est, dira peut-être M. Bowles, que son bruit rappelle un imposant phénomène des cieux, et qu'on peut le regarder comme la foudre de la terre; il ajoutera d'un air de triomphe, que Milton fit quelque chose de bien mauvais quand il arma ses démons avec notre artillerie. Mais s'il hasarda ce moyen, c'est parce que notre artillerie était à ses yeux d'un effet assez sublime pour lui permettre d'en faire usage. Il s'est trompé, mais l'erreur ne consiste pas dans l'emploi du canon contre les anges de Dieu, mais dans l'emploi de toute arme _matérielle_. Le tonnerre des nuages eût été dans la main des démons aussi vain et aussi ridicule que le lâche salpêtre, les anges étant également à l'abri de l'un et de l'autre. La foudre dans les mains du Tout-Puissant est sublime, mais c'est parce qu'il daigne s'en servir pour repousser les esprits rebelles. On ne peut pas attribuer sa victoire à cette énorme pièce d'électricité naturelle: le Tout-Puissant a voulu; ils tombèrent: sa parole eût été suffisante, et Milton, en mettant des foudres matérielles entre les mains du Tout-Puissant, est aussi absurde (et par le fait même impie) qu'en donnant des mains au Tout-Puissant.

L'artillerie des démons n'était que le premier degré de sa bévue; le tonnerre fut le second, et le moins excusable. Il eût été bon pour Jupiter et non pour Jéhovah. Le sujet d'ailleurs était tout-à-fait anti-poétique; Milton l'a mieux traité que n'eût fait un autre, mais il était au-dessus des forces humaines et par conséquent des siennes.

M. Bowles, dans un endroit de sa réplique, prétend que Pope _était jaloux de Philips_, parce qu'il tourna ses pastorales en ridicule dans l'un des numéros du _Gardien_ auquel il envoyait ses articles de ce genre, et qui par là est devenu un admirable modèle d'ironie. Si l'on avait pu envier à Philips quelque chose, ce n'eût pas été probablement ses pastorales. Elles étaient pitoyables, et Pope ne fit que publier son juste mépris. Si M. Fitzgerald livrait à l'impression un volume de _sonnets_, un _esprit de découverte_, ou bien un _missionnaire_, et que M. Bowles critiquât ses ouvrages dans un journal périodique, serait-ce un effet de sa jalousie? Les auteurs des _Adresses rejetées_[15] ont couvert de ridicule les seize ou vingt premiers _poètes vivans_, mais en étaient-ils jaloux? L'envie se démène avec violence, elle ne rit pas. Les auteurs des _Adresses rejetées_ pouvaient bien faire peu de cas de plusieurs de ces poètes, mais ils ne pouvaient envier ceux qu'ils avaient ainsi parodiés, et Pope ne pouvait être plus jaloux de Philips qu'il ne le fut de Welsted, de Théobalds, de Smedley ou de tout autre héros de sa _Dunciade_. Il ne l'aurait pas été, quand lui-même n'eût pas été le plus grand poète de son siècle: M. Ings _enviait-il_ M. Philips quand il lui demandait: «Pourquoi votre Pyrrhus conduit-il des bœufs et s'écrie-t-il: Je suis _aiguillonné_ par l'amour?» Cette question interdit le pauvre Philips, mais elle n'était pas inspirée par l'envie, plus que la critique de Pope. Fut-il jaloux de Swift? Fut-il jaloux de Bolingbroke? Fut-il jaloux du succès inoui qu'avait obtenu l'opéra du _Mendiant_, de Gay? On nous répondra que tous ces grands écrivains étaient ses amis intimes; mais l'_amitié_ prévient-elle toujours l'envie? Étudiez la première femme venue, où le premier écrivassier que vous rencontrerez, que M. Bowles lui-même (je le sais d'ailleurs exempt de ce vice odieux) étudie quelques-uns de ses amis poétiques: le plus envieux de tous ceux dont on m'ait jamais parlé est un poète et un grand poète. La jalousie est une passion _universelle_. Goldsmith non-seulement enviait les marionnettes pour leurs danses, et se déchirait les jambes dans l'espoir de faire aussi bien qu'elles; mais il éprouvait encore une peine sensible quand deux jolies femmes attiraient plutôt les regards que lui-même; et _voilà l'envie_: mais quand Pope donna-t-il des preuves de cette passion? Si l'exemple cité prouvait quelque chose, il faudrait donc également admettre que Dryden était jaloux des héros de son _Mac-Flecknoe_.

[Note 15: Morceau satirique dans lequel on parodiait les essais d'épîtres ou _adresses_, présentées pour l'ouverture du théâtre de Drury-Lane.]

M. Bowles, toutes les fois qu'il le peut, compare Pope à Cowper (celui-là même qu'il tourne en ridicule dans l'édition de Pope, à l'occasion de son attachement pour une vieille femme, Mrs. Ulwin;--je ne me souviens pas à quelle page, mais cherchez, vous trouverez). Il rappelle, entre autres, la peinture qu'a faite ce Cowper, dans le genre flamand, d'un bois dessiné avec tout le soin d'un pépiniériste[16], et avec une affectation du style de Milton, aussi burlesque que dans le _Schelling splendide_.

[Note 16: Je soumettrai ici, au jugement de M. Bowles, un passage d'un autre poème de Cowper, les _Vers à Marie_, que je le prie de comparer avec _le Marchand de bois_ (_Sylvan sampler_) du même auteur.

«Tes aiguilles jadis si brillantes, et pour moi toujours occupées, se rouillent maintenant, inutiles et ne glissent plus sous tes doigts.»

Ces vers, inspirés par des objets artificiels, offrent une idée bien simple, bien vulgaire, en un mot, une idée d'_intérieur_; et pourtant, je m'en rapporte à M. Bowles, ne valent-ils pas le bavardage sur les arbres, que l'on cite avec tant d'éloges? Qu'y trouvons-nous? des images qui se lient à des bas que l'on _ravaude_, des chemises que l'on _remonte_, des culottes que l'on _rapièce_; mais on est forcé d'avouer, qu'elles sont pleines de poésie et de sensibilité, adressées par Cowper à sa nourrice. Cette fripperie d'arbres me fait souvenir d'un mot de Shéridan. En 1812, quelques jours après la scène des _Adresses rejetées_, je le rencontrai; pendant le cours du dîner, il me dit: «Savez-vous que, parmi les auteurs d'_adresses_, se trouvait _Whitbread_ lui-même?» Je répondis en demandant de laquelle il pouvait être coupable. «Je ne le sais pas bien, dit Shéridan; tout ce que je me rappelle c'est qu'il y était fort question d'un _phénix_.--Un phénix! Eh bien! comment le décrivait-il?--Comme un marchand de volailles, répondit-il; il était vert, jaune, rouge et bleu: il ne nous faisait pas grâce d'une seule plume.» Les étails fastidieux de la forêt de Cowper ressemblent précisément à là description du phénix de ce marchand de volailles.

Encore un exemple de la puissance de l'art, et même de sa supériorité sur ceux de la nature, en matière de poésie: ce sera le dernier. La nature offre-t-elle quelque chose que l'on puisse comparer au buste d'Antinoüs, si l'on en excepte la Vénus? Quelle forme vivante offrit jamais plus de poésie que cette merveilleuse création de la beauté parfaite? Cependant, l'impression que produit ce buste n'a sa source ni dans la nature ni dans une sorte d'exaltation morale. Qu'y a-t-il de commun entre la nature, la morale, et l'objet masculin des amours d'Adrien? L'exécution elle-même est surnaturelle, ou plutôt _sur-artielle_; car la nature n'a jamais rien fait de semblable.

Laissons donc là ces phrases sur la nature et les principes invariables de la poésie. Un grand artiste fera d'un bloc de pierre quelque chose d'aussi sublime qu'une montagne; un grand poète pourra trouver dans un jeu de cartes l'occasion de plus de poésie que n'en offrent les forêts de l'Amérique. C'est au poète qu'il convient de démentir le proverbe, et de faire quelquefois _une bourse de soie de l'oreille d'un porc_; et pour terminer avec un autre proverbe aussi trivial: _Un bon ouvrier ne se plaint jamais de ses instrumens_.]

Ces deux écrivains (car Cowper n'est pas un poète) ont lutté ensemble dans un grand ouvrage,--la traduction d'Homère. Eh bien! la traduction de Pope est remplie de fautes graves, manifestes, relevées, reconnues et incontestées; celles de son rival au contraire est pleine de soin, d'érudition, de travail; elle a de plus l'avantage d'être en vers blancs, et cependant, qui jamais a pu lire Cowper, et qui jamais mettra de côté la traduction de Pope, à moins que ce ne soit pour prendre l'original? Pope travailla, dites-vous, «non pas sur Homère, mais sur Spondanus;» mais Cowper, loin d'être Homère, n'est pas même ici lui-même. Étant encore fort jeune je lus l'Homère de Pope avec un ravissement que ne me fit plus éprouver aucun autre livre; et les enfans ne sont pas les plus mauvais juges de style. Écolier, je lus Homère dans l'original comme nous l'avons tous fait, les uns de force, les autres d'inclination; je ne dis pas ici auquel de ces deux sentimens je cédai moi-même, il suffit que je l'aie lu. Plus tard j'ai voulu lire la version de Cowper; mais impossible. Et quel mortel en eut jamais le courage?

Nous avons vu notre poète catholique accusé de jalousie, de duplicité, d'avarice et de débauche;--examinons maintenant les délits du Calviniste. Cowper tenta le plus grand crime des lois chrétiennes, c'est-à-dire le suicide, et pourquoi? parce qu'on devait examiner s'il était digne d'une place dont il semblait désirer de faire une sinécure. Son intimité avec Mme Ulwin était assez irréprochable, car la vieille dame était dévote, et lui d'une mauvaise santé; mais alors pourquoi reprocher à Pope, malade et déjà vieux, son intimité avec Martha Blount? Cowper était l'aumônier de Mme Throgmorton; mais les aumônes de Pope étaient les siennes, elles étaient grandes et généreuses, et dépassaient les bornes de sa fortune. Pope était le partisan convaincu mais tolérant de la secte la plus bigote; Cowper était le plus bigot et le plus intolérant des sectaires qui jamais hâtèrent leur damnation et celle des autres. Cet arrêt est-il rigoureux? j'en conviens, je ne le donne même pas comme l'expression de mon opinion _personnelle_, mais seulement pour rappeler ce qu'on pourrait dire de Cowper avec autant d'apparence de _candeur_ que tout ce que l'on a accumulé d'odieux contre Pope, sur de pareils fondemens. Cowper était après tout un bon homme qui vécut dans un tems favorable au succès de ses ouvrages.

M. Bowles, peu confiant sans doute dans la force de ses argumens, a mis en avant lui-même, ou par l'organe de ses défenseurs, les noms de Southey et de Moore. M. Southey «est entièrement d'accord avec M. Bowles dans ses invariables principes de poésie.» Certes, le moins que puisse faire M. Bowles en retour, est d'approuver les principes invariables de M. Southey. Pour moi, j'aurais cru que le mot _invariable_ devait serrer à la gorge Southey, comme l'_Amen_! de Macbeth. Il produit du moins cet effet sur moi, bien que je ne sois pas le plus inconstant de nous deux, quant aux opinions. Moore (_tu quoque, Brute_), et un M. J. Scott tombent également d'accord avec M. Bowles. Il y a de plus une lettre de deux lignes écrite par un gentilhomme en astérisques, un gentilhomme qui semble être un poète du _plus haut rang_. Qui peut-il être? ce n'est pas, certes, mon ami Walter, ce n'est pas Campbell, ce ne peut être Rogers. Quoi qu'il en soit, la voici:

«Vous avez _enfoncé le clou_ dans la tête, et **** (Pope, je présume) même sur la tête.»

Je _demeure_ votre affectionné,

(_Quatre Astérisques_.)

Et laissons-le demeurer en astérisques. Quel que puisse être ce personnage, il mérite, pour un pareil jugement de Midas, qu'on lui perce les oreilles avec le clou que M. Bowles a enfoncé dans la tête. Je suis persuadé qu'elles sont assez longues pour cela.

Le prix que la populace poétique de nos jours attache à obtenir un ostracisme contre Pope se conçoit facilement. Semblable à cet Athénien qui proscrivait Aristide, parce qu'il était fatigué de l'entendre toujours nommer le Juste, ils sont de plus entraînés par le soin de leur conservation; car, si Pope conserve sa place, ils ne peuvent garder la leur. À la place d'un temple grec de la plus pure architecture ils ont élevé une mosquée; et plus barbares que les barbares dont je viens de citer les édifices, ils ne se contentent pas de leurs monumens grotesques, il faut qu'ils détruisent ceux qu'un goût plus pur avait autrefois érigés, et qui suffisent pour les couvrir d'une honte et d'un ridicule ineffaçables. On me dira que j'étais et que je suis encore de leur nombre.--Oui, et j'en rougis. Oui, j'ai compté parmi les constructeurs de cette Babel suivie de la confusion des langues, mais _jamais_ on ne m'a vu porter une main envieuse contre le temple classique de notre immortel prédécesseur. J'ai toujours chéri et vénéré le nom et la gloire de cet incomparable génie, bien plus même que ma misérable réputation, et que le sot ramage de ces écoliers et de ces étourneaux qui prétendent l'égaler ou même le surpasser. Plutôt qu'une seule feuille de sa couronne fût flétrie, mieux vaudrait que tous les vers de ces écrivailleurs, y compris les miens,

Fussent enfouis chez l'épicier, dans le fond des malles, on servissent à tapisser les fenêtres de Bedlam.

Il en est qui me croiront, il en est qui ne me croiront pas. Vous, monsieur, du moins, savez combien je suis sincère, et si mes sentimens ont jamais varié sur ce point, non-seulement dans les ouvrages destinés à l'impression, mais encore dans des lettres particulières qui ne pourront jamais être publiées. À mes yeux, nous sommes arrivés dans l'âge de décadence de la poésie anglaise; il n'est pas d'amour-propre ou de considération pour les autres, qui puisse m'empêcher de le croire et de l'exprimer franchement. Ce n'est peut-être pas le plus faible signe de notre goût perverti, que le discrédit dans lequel est tombé Pope; et mieux vaudrait mille fois applaudir aux attaques brutales mais vigoureuses de M. Cobbett contre Shakspeare et Milton, que de laisser poursuivre cette mine souterraine et _candide_ contre la gloire du plus _parfait_ de nos poètes, du plus pur de nos moralistes. Je laisse à d'autres le soin de vanter son talent dans les choses de _passion_, dans les descriptions, dans le poème héroï-comique: je le prends sur le terrain qui lui est propre, la poésie morale; si personne ne le surpasse, sous le premier point de vue, personne ne l'égale comme écrivain satirique et moral: or ce dernier genre est celui qui fait, selon moi, le plus d'honneur au poète, puisqu'il lui permet d'exprimer en _vers_ ce que les plus grands hommes de tous les tems se sont fait gloire de professer en prose. Si la poésie n'a d'autres fondemens que le _mensonge_, hâtez-vous de la livrer aux bêtes, ou de la bannir, comme Platon, de votre république. Celui qui a trouvé le moyen de réconcilier la poésie avec la vérité et la sagesse est seul véritablement _poète_, dans son acceptation la plus juste, celle de _faiseur_, de _créateur_. Pourquoi donc en ferions-nous le synonyme de _menteur_, de trompeur, de diseur de fables? Tout homme ne peut-il inventer mieux que cela?

Je ne prétends nullement dire que Pope soit un aussi grand poète que Shakspeare et Milton; bien que Warton, son ennemi, l'ait placé immédiatement après eux. Autant vaudrait dire dans la mosquée (autrefois église de Sainte-Sophie), que Socrate était un plus grand homme que Mahomet. Si je disais qu'il marche très-près d'eux, je ne réclamerais pour Pope rien de plus que ce que l'on accorde à Burns:

Ne cédant la palme qu'au grand nom de Shakspeare.

Je n'ai rien à dire contre cette opinion; mais enfin, de quel _ordre_, dans l'aristocratie poétique, sont les ouvrages de Burns? Je vois son _Opus magnum_, son _Tam' o' shanter_, un _Conte_, le _Samedi soir du paysan_; une esquisse descriptive, quelques autres ouvrages du même genre, et puis des chansons. Tel est le _rang_ de ses _productions_; et cependant, Burns _excelle_ dans son art.

J'ai déjà exprimé ailleurs ce que je pensais de Pope, et de l'influence qu'ont eue ses détracteurs sur notre littérature. Si jamais votre contrée devait être victime de quelque grande catastrophe physique ou sociale; si la Grande-Bretagne était un jour rayée du nombre des nations de la terre; et s'il ne devait rester d'elle que la chose du monde la plus vivace après tout, _une langue morte_, objet des études et de l'imitation des sages, chez les générations futures de lointains rivages; en un mot, si votre littérature, purifiée des cabales de coterie, des modes éphémères et des préjugés nationaux, devait être un jour l'instruction du genre humain, il se pourrait qu'un Anglais, jaloux d'apprendre aux postérités étrangères qu'il y avait eu jadis en Angleterre quelque chose approchant d'une épopée ou d'une tragédie, souhaitât la conservation de Milton ou de Shakspeare; mais le monde entier arracherait Pope au commun naufrage, et laisserait engloutir les autres écrivains dans le même gouffre que leur nation. Pope, en effet, est le poète moraliste de la civilisation; et, à ce titre, nous devons espérer qu'il deviendra le poète national du genre humain. Seul, il ne bronche jamais; et seul, on a cru pouvoir lui faire un reproche de sa _perfection continue_. Jetez un regard sur ses productions; considérez leur étendue, et contemplez leur variété; poésies pastorales, amoureuses, héroï-comiques; traductions, pièces satiriques et morales:--il excelle en tout; souvent il atteint la perfection. Si son plus grand charme est l'harmonie continue de son style, comment se fait-il que les étrangers en soient idolâtres, même à travers leurs traductions décolorées? Mais il faut terminer cette lettre déjà trop longue. Faites mes complimens à M. Bowles, et croyez-moi toujours,

Votre très-dévoué,

BYRON.

_P. S._--Malgré la longueur de cette lettre, je crois nécessaire d'y ajouter un _post-scriptum_:--je tâcherai de le faire court. M. Bowles se défend d'avoir accusé Pope d'une _avarice sordide_; puis il ajoute: «Si je l'avais fait, je serais enchanté de trouver la preuve que je me suis trompé.» Cette preuve, il peut se donner le plaisir de la trouver dans Spence et ailleurs encore. D'abord, voyons Martha Blount, qui, suivant la remarque charitable de M. Bowles, «jugeait, probablement en sa qualité de légataire, qu'il n'épargnait pas encore assez.» Quelles que fussent ses _pensées_, il est certain que ses paroles sont en faveur de Pope. Puis vient l'alderman Barber; pour ce qui le regarde, voyez les anecdotes de Spence. On peut encore citer la folle réponse de Pope à Halifax, quand il lui offrit une pension; la conduite qu'il tint, dans de semblables occasions, auprès de Craggs et d'Addison; ses propres vers--

Et grâce à Homère, je vis et je jouis d'une honnête aisance, sans rien devoir à princes ou seigneurs qui vivent... qu'il écrivait dans un tems où les princes eussent été fiers de le pensionner, et les pairs de le protéger; dans un tems où toute l'armée des sots tenait contre lui la campagne, et eût été trop heureuse de lui ôter l'avantage de son indépendance.