Œuvres complètes de lord Byron, Tome 07 comprenant ses mémoires publiées par Thomas Moore

Part 18

Chapter 183,722 wordsPublic domain

Je crois avoir quelque droit à parler de sujets maritimes, du moins à nos poètes; car à l'exception de Walter Scott, Moore et Southey peut-être, qui ont voyagé, j'ai traversé à la nage plus de milles que tout le reste des versificateurs contemporains n'en a parcourus à bord d'un vaisseau; j'ai souvent vécu pendant plusieurs mois sans interruption sur un vaisseau; et depuis que j'ai quitté l'Angleterre, j'ai à peine passé un mois privé de la vue de l'Océan. Je fus nourri sur ses rivages de deux à dix ans. Je me souviens qu'en 1810, me trouvant dans une frégate anglaise ancrée sur la pointe de Sigée, il s'éleva à la chute du jour un coup de vent assez violent pour nous faire croire que le vaisseau allait rompre le câble, et s'éloigner de l'ancrage. M. Hobhouse, quelques officiers et moi-même, nous avions remonté des Dardanelles jusqu'à Abydos, et nous étions justement revenus à tems. L'aspect d'un orage dans l'Archipel est aussi poétique qu'on puisse l'imaginer; la mer est là singulièrement resserrée, impétueuse et terrible, la navigation y est sans cesse rompue et embarrassée par les îles et les courans contraires. Le cap Sigée, les tertres de la Troade, Lemnos, Ténédos, tout contribuait à l'effet du tableau, mais ce qui semblait alors le plus poétique, c'était une multitude de (environ deux cents) barques grecques et turques, obligées de flotter çà et là contre le vent, éloignées de leurs périlleux ancrages, et se dirigeant les unes vers Ténédos, d'autres vers quelques îles voisines, d'autres en pleine mer, et d'autres peut-être vers la vie éternelle. La vue de ces petits bâtimens sautillant à travers l'écume dans le crépuscule, tantôt s'élevant et tantôt disparaissant entre les vagues et dans une demi-obscurité; leurs voiles tout-à-fait blanches (car dans le Levant les voiles ne sont pas d'un _grossier canevas_, mais de coton blanc) glissant à travers les flots aussi vivement mais avec moins de sécurité que les mouettes perchées sur leur sommet; ajoutez leur évidente détresse, leur exiguïté dans le lointain, leur réunion, leur faiblesse comparée à la force de l'élément gigantesque qu'ils combattaient et qui ébranlait jusqu'à notre vaisseau; tout, en un mot, produisait en moi des impressions bien plus poétiques que ne l'eût fait la mer avec toute son immensité déserte, et les vents furieux, s'ils n'eussent pas joué un rôle nécessaire dans ce magnifique tableau.

C'est un beau spectacle que la vue du Pont-Euxin; le port de Constantinople est le plus beau havre du monde, et pourtant je ne puis m'empêcher de croire qu'une vingtaine de vaisseaux de ligne, quelques-uns de cent quarante canons, ne contribuassent encore à le rendre plus poétique, durant le jour, aux rayons du soleil, et mieux encore la nuit, car les Turcs illuminent leurs vaisseaux de guerre d'une manière extrêmement pittoresque. Et pourtant tout cela est _artificiel_. Quant à l'Euxin, j'ai vu les Nymplegades, je me suis assis près de l'autel brisé dont les débris sont encore exposés au vent dans l'une de ces îles; j'ai senti, en répétant les premiers vers de _Médée_, tout ce que ces lieux avaient de poétique; mais à quoi le devaient-ils, sinon au souvenir de l'_Argo_? ils le devenaient même davantage par la vue lointaine de quelques vaisseaux marchands arrivant d'Odessa. Mais, dit M. Bowles, pourquoi faites-vous sortir des chantiers votre vaisseau? Je l'ignore vraiment, si ce n'est parce qu'on ne construit les vaisseaux que pour être lancés. Les flots sans doute, etc. ajoutent à leur caractère poétique, mais ils ne le _créent_ pas, et le vaisseau reconnaît amplement ce qu'il leur doit: ils se prêtent un secours mutuel; l'eau est plus poétique avec le vaisseau,--le vaisseau le devient moins sans ses ondes. Mais encore un vaisseau sur sa quille offre-t-il quelque chose en lui-même de grand et de poétique. Une vieille barque avec sa voile retournée, abattue sur un sable désert, est un objet _poétique_ (et Wordsworth, qui peut faire un poème sur une cuvette, ou sur un enfant aveugle, peut le dire aussi bien que moi); mais une immensité de sable et de vagues paisibles sans un seul bateau serait aussi lourdement prosaïque que le premier venu des pamphlets que l'on vient de publier.

Qui produit la poésie dans l'image du _marble waste of Tadmor_ (marbre désert de Tadmor), ou dans l'_Ode à la Solitude_ de Grainger, tant admirée par Johnson? Est-ce le _marbre_ ou le _désert_? l'artificiel ou le naturel? Mais le désert ici est comme tous les autres déserts; c'est donc le _marbre_ de Palmyre qui fait toute la beauté poétique des lieux et de ce passage.

L'Hymette et ses beautés arides; toute la côte de l'Attique, ses collines et ses montagnes; Pentélicus, Anchesmus, Philoppapus, etc., etc., sont en eux-mêmes poétiques, et le seraient encore, quand même le nom d'Athènes, des Athéniens et des ruines anciennes serait effacé du souvenir des hommes. Mais dira-t-on que, sans l'_art_ de l'Acropolis, du temple de Thésée, et de tous les glorieux monumens du goût et du génie des Grecs, la _nature_, en Attique, présenterait plus de poésie? Demandez aux voyageurs ce qui les frappe davantage, du Parthénon ou du rocher sur lequel il est assis? des _colonnes_ du cap Colonna, ou du cap lui-même? des rochers qui s'élèvent à ses pieds, ou du souvenir de Falconer, dont le _vaisseau_ vint se briser sur eux? Il y a des rochers et des caps par milliers, beaucoup plus pittoresques que ceux de l'Acropolis et du cap Sunium; mais produisent-ils la même impression qu'une foule de sites sauvages en Grèce, en Suisse, dans l'Asie-Mineure, et même en Portugal, près de Sintra, et qu'une foule de points de vue d'Italie et des Sierras d'Espagne? Mais c'est l'_art_, ces colonnes, ces temples, ce vaisseau submergé, qui font leur antique et leur moderne poésie, plutôt que les lieux en eux-mêmes. Sans les premiers, les seconds seraient oubliés et inconnus, ensevelis comme Ninive et Babylone, dans un amas confus, dépourvu de poésie et comme sans existence. Mais, dans quelques lieux du monde que l'on transporte ces ruines vénérables, si toutefois elles étaient susceptibles de transport, les obélisques, le Sphinx et la statue de Memnon, on y reconnaîtrait toujours la même perfection de beauté, la même auréole de poésie. J'ai réclamé, et je réclamerai toujours contre le pillage des ruines d'Athènes, fait dans la vue d'initier les Anglais dans les secrets de la sculpture; mais pourquoi l'ai-je fait? ces _ruines_ sont aussi poétiques à Piccadilly qu'elles pouvaient l'être au Parthénon; mais le Parthénon et ses rochers le deviennent beaucoup moins sans elles. Telle est la poésie de l'art.

M. Bowles prétend encore que, s'il y a de la poésie dans les Pyramides d'Égypte, c'est par leur association à des déserts sans bornes; et qu'une pyramide de la même dimension n'aurait pas le même caractère de sublime sur l'emplacement de l'hôtel de Lincoln. Non, sans doute; mais ôtez les pyramides, que restera-t-il aux _déserts_? Faites disparaître Ston-Henge de la plaine de Salisbury, et il n'y restera rien de plus remarquable que dans la bruyère de Hounslow, ou toute autre plaine sans bornes. Pour moi, je trouve que l'église de Saint-Pierre, le Colysée, le Panthéon, le mont Palatin, l'Apollon, le Laocoon, la Vénus de Médicis, l'Hercule, le Gladiateur mourant, le Moïse de Michel-Ange, et tous les plus beaux ouvrages de Canova (j'ai parlé plus haut de ceux de l'ancienne Grèce, encore debout dans cette contrée ou transportés en Angleterre) sont aussi _poétiques_ que le mont Blanc ou le mont Etna, et peut-être plus encore, car ils offrent une manifestation directe de l'ame, et, jusque dans leur conception, ils _présupposent_ la poésie. Ils participent d'ailleurs, sous ce rapport, à quelque chose de la vie actuelle, qu'il est impossible de retrouver dans les ouvrages inanimés de la nature, à moins de croire, avec Spinosa, que le monde est Dieu.

On ne peut, certes, imaginer rien de plus poétique que la ville de Venise: cela dépend-il de la mer ou des canaux?--

Écume et fange d'où sortit l'orgueilleuse Venise.

Est-ce le canal qui coule entre le palais et la prison, est-ce le _Pont des Soupirs_, placé près de là, qui la rendent si poétique? Est-ce le _canal Grande_, le _Rialto_ qui le traverse, les églises qui le dominent, les palais qui le bordent, et les gondoles qui glissent sur les eaux; est-ce tout cela qui, dans cette ville, séduit l'imagination plus vivement que Rome elle-même? Mais, dira peut-être M. Bowles, _sans_ l'eau, le Rialto n'est plus que du marbre; les palais et les églises, des amas de pierres, et les gondoles une _grossière_ toile noire jetée sur quelques planches de bois découpé, avec un morceau de fer grotesquement contourné à la proue. Et moi, je réponds que sans tout cela, l'eau ne serait plus qu'un fossé couleur de terre; et quiconque prétend le contraire mérite d'aller au fond des lieux où les héros de Pope reçoivent les embrassemens des nymphes de la fange. Il n'y aurait rien de plus poétique dans le canal de Venise que dans celui de Paddington si l'on n'y voyait pas les accessoires de l'art dont je viens de parler; et pourtant la nature y déploie toute sa richesse, puisqu'il est formé par la mer et par les îles innombrables qui servent de base à cette ville extraordinaire.

Il n'est pas jusqu'aux cloaques de Tarquin, à Rome, qui ne soient aussi poétiques que Richmond-Hill; bien des gens même leur donneront la préférence. Ne reconnaissez dans le Tibre et les sept montagnes, que ce qu'on y voyait au tems d'Évandre: puis, que M. Bowles, M. Wordsworth, M. Southey ou quelqu'autre _amant de la nature_ fassent là-dessus un poème, et vous me direz ce qui dans leur ouvrage vous semblera plus poétique que le _Livre guide_ où nous trouvons le chemin qui conduit de Saint-Pierre au Colysée, et ce qu'il y a sur la route de digne d'être vu. Ces lieux-là nous intéressent dans Virgile, mais c'est parce qu'ils _seront_ un jour _Rome_, et non parce qu'ils sont la propriété d'Évandre.

M. Bowles essaie ensuite d'enrôler sous ses drapeaux Homère, pour répondre à la remarque de M. Campbell, que le prince des poètes était un grand peintre des ouvrages de l'art. M. Bowles prétend qu'en cela ses beautés dépendent des rapports qu'elles présentent avec la nature. «Le bouclier d'Achille emprunte son intérêt poétique des sujets qu'il représente;» mais la _lance_ d'Achille, et le heaume et la cotte de maille de Patrocle, et l'armure céleste et jusqu'aux espèces de _cuissards_ des Grecs, à quoi doivent-ils l'intérêt qu'ils inspirent? Sans doute, et uniquement aux jambes, au dos, à la poitrine, au corps humain en un mot qu'ils défendent. S'il en était autrement, mieux eût valu les faire combattre nus, et nous devrions trouver les boxeurs Gulley et Gugson, avec leurs paires de caleçons, plus poétiques qu'Hector et Achille, avec leurs brillantes armures et leurs javelots héroïques.

Au lieu du retentissement des heaumes, du cri des chariots, du cliquetis des lances, de l'éclair des épées, du froissement des boucliers et des cuirasses, pourquoi ne pas se figurer les Grecs et les Troyens, semblables à deux tribus sauvages se déchirant des pieds et des mains, grinçant des dents, écumant, hurlant et vomissant dans toute la poésie naturelle de la guerre; accablés sous le poids d'une armure, grossièrement artificielle, également embarrassante pour les guerriers et les poètes de la nature? Trouve-t-on quelque chose d'anti-poétique dans l'action d'Ulysse, frappant les chevaux de Rhésus de son arc (ayant oublié de s'emparer du fouet), ou bien M. Bowles aurait-il mieux aimé les battre du pied, ou les frapper de la main, parce qu'il aurait vu dans cette action quelque chose de moins sophistiquer?

Et dans l'élégie de Gray, est-il une image plus frappante que celle de la _sculpture sans forme_? En général on peut dire de la sculpture, qu'elle offre plus de poésie que la nature elle-même, en tant qu'elle représente et anime une beauté, une sublimité idéale qu'on ne trouva jamais réunies dans la nature. Telle est du moins l'opinion générale: mais je dois avouer, toujours en exceptant la Vénus de Médicis, que je ne la partage pas, du moins pour ce qui se rapporte à la beauté des femmes; car la tête de lady Charlemont, que je vis pour la première fois il y a neuf ans environ, semblait réunir tout ce qu'un sculpteur peut demander aux inspirations de l'idéal. J'ai vu, je m'en souviens, quelque chose d'approchant, dans la tête d'une jeune fille albanienne, qui mendiait alors son pain sur une grande route des montagnes; chez quelques Grecques et dans la figure d'un ou deux Italiens. Mais, pour ce qui est du _sublime_, jamais dans la nature humaine je n'ai rien vu qui pût le moins du monde rivaliser avec la sculpture, soit dans l'Apollon, soit dans le Moïse, soit dans plusieurs autres morceaux sévères de l'art moderne ou antique.

Examinons maintenant un peu plus au long ce plaidoyer en faveur des vertes campagnes et de la simple nature en général contre les images de l'art dans leurs rapports avec la poésie. Dans un tableau de paysage, jamais l'artiste, s'il est digne de ce nom, ne copie à la lettre le point de vue qu'il a sous les yeux; il invente, il compose. Dans son aspect réel, la nature ne lui offre pas des scènes qu'il songe à reproduire. S'il nous montre quelque cité fameuse, quelque perspective de montagne, ou d'autres paysages, il devra les prendre de quelque point de vue particulier; il devra les protéger de lumières et d'ombres artificielles, de lointains, etc., nécessaires non-seulement pour ajouter aux beautés de la scène, mais encore pour en cacher les défectuosités. La poésie de la nature isolée, dans toute son exactitude, ne lui offrira qu'un secours incomplet. Le ciel de son tableau n'est pas le _portrait_ du ciel réel, c'est un mélange de ciels divers, observés à différentes époques, et jamais copiés d'après celui d'un seul jour. Pourquoi? Parce que la nature n'est pas esclave de ses charmes, parce qu'elle les prodigue, elle les disperse. Il faut du goût pour les choisir, il faut du tems pour les rassembler.

Je viens de parler de la sculpture. Le but de l'excellent sculpteur est de grandir la nature jusqu'aux formes héroïques, c'est-à-dire en bon _anglais_, de surpasser son modèle. Quand Canova fait une statue, il prend une jambe à l'un, une main à l'autre, à ce troisième un trait,--une expression peut-être à un quatrième; et cependant il perfectionne encore le tout comme jadis les Grecs, lorsqu'ils osaient donner un corps à Vénus.

Demandez au peintre de portraits quel supplice pour lui d'accommoder ensemble les principes de son art et les figures dont la nature a gratifié ceux qui viennent _poser_ dans son atelier: sur plusieurs milliers, il n'en est pas dix qu'il oserait jamais se hasarder à reproduire sans en déguiser ou réformer la plupart des traits. Jamais la nature, l'exacte, la pure, la simple nature ne fera de grand artiste dans aucun genre; jamais surtout un poète--celui de tous les artistes qui doit le plus à l'art. Dans ce qui regarde les descriptions naturelles, les poètes sont encore forcés d'emprunter à _l'art_ leur plus incontestable beauté. Pour exprimer le charme d'une fontaine, vous dites qu'elle est aussi claire ou plus claire qu'une glace.

_O fons Blandusiœ, splendidior vitro!_

Dans le discours de Marc-Antoine, on découvre le corps de César, mais on a soin aussi de déployer son _manteau_:

Vous tous aussi, vous reconnaissez ce _manteau_, etc. .......................................................... Voyez! le poignard de Cassius est entré dans cet endroit.

Si le poète avait dit que Cassius avait passé le poing dans le trou du manteau, il aurait plutôt demandé ses inspirations à la _nature_ de M. Bowles; mais le poignard _artiel_ est bien autrement poétique que sans lui toutes les mains _naturelles_ du monde. Dans le sublime de la poésie sacrée: «Quel est celui-ci, venant d'Edem? de Bazroh, avec ses vêtemens teints?» Celui qui vient serait-il poétique, sans les _vêtemens teints_ qui frappent, arrêtent le spectateur et l'identifient à l'objet qui approche?

La mère de Siséra est représentée attentive au bruit des _roues du chariot de son fils_. Salomon, dans son cantique; compare à une _tour_ le nez de sa maîtresse, ce qui nous semble une exagération orientale; mais s'il avait dit que sa taille ressemblait à une tour, il eût été aussi poétique qu'en la comparant à un arbre.

La vertueuse Maria s'élevait comme une tour au-dessus de son sexe.

Voilà un exemple d'image artificielle pour une supériorité morale. Mais Salomon, en comparant le nez de son amante à une tour, ne voulait pas sans doute faire allusion à sa longueur, mais à son élégance; or si l'on a égard aux licences de la poésie orientale, et à l'extrême difficulté de trouver dans la nature une métaphore discrète pour le nez d'une femme, on avouera que sa comparaison pouvait être aussi bonne qu'une autre.

Non, l'art n'est pas inférieur à la nature en matière de poésie. D'où vient qu'un régiment de soldats est à nos yeux d'un effet plus noble que la même masse de populace? C'est que les premiers ont des armes, un uniforme, des drapeaux, de l'art et de la symétrie dans leur repos et dans leurs mouvemens. Un montagnard (_highlander_) avec son plaid, un Turc avec son turban, un Romain avec sa toge, sont sans doute plus poétiques que le derrière tatoué ou non tatoué d'un sauvage des îles Sandwich, eût-il été décrit par William Wordsworth lui-même comme l'_idiot dans sa gloire_[11].

[Note 11: _Poème de Wordsworth_.]

J'ai vu autant de montagnes que la plupart des hommes et plus de flottes que le plus grand nombre des habitans de terre-ferme; à mon avis, un grand convoi, conduit par un petit nombre de vaisseaux de ligne, présente un tableau aussi noble et aussi poétique qu'en pourrait produire toute la nature inanimée Je préfère le _mât de quelque grand amiral_ avec tous ses cordages, aux sapins de l'Écosse ou des Alpes, et je soutiens qu'il a fourni bien plus d'inspirations poétiques. En quoi consiste l'immense supériorité du _Naufrage_ de Falconner sur tous les autres naufrages? dans l'admirable application qu'il fait des termes de son art; dans la description de la destinée d'un marin, faite par un poète marin. C'est de ces termes-là mêmes et de leur application, que naissent la force et la vérité du poème. Pourquoi? parce que l'auteur était poète, et que, sous la main d'un poète, l'_art_ ne restera jamais, pour la richesse, au-dessous de la nature. Falconner est au-dessous de lui, précisément quand il sort de son élément, pour peindre la nature en général, ou pour se jeter dans des digressions sur l'ancienne Grèce, et d'autres branches de connaissances.

Dyer, dans sa _Colline de Grongar_, la seule chose qui lui ait survécu, nous a présenté les formes de la nature elle-même sous une image de l'art:

Tels sont les vêtemens dont se pare la nature pour servir de leçon à notre errante pensée; c'est ainsi qu'elle choisit la gaie verdure pour chasser loin de nous les soucis rongeurs.

Nous pourrons même encore nous appuyer du _télescope_, bien que M. Bowles ait triomphé de l'abus qu'en avait fait Milton:

Ainsi, nous méprenons-nous sur la scène de l'avenir, quand nous le jugeons sous le _verre_ trompeur de l'espérance.

Ici un mot à M. Campbell en passant:

Ô montagnes! doux et ravissans paraissent vos sommets, protégés par les nuances variées de l'air; mais pour le voyageur qui les gravit péniblement, ils sont rudes, sombres et tristes. Telle est l'impression que présente la course fatigante de notre vie, et le présent offre toujours une journée nébuleuse[12].

Or ces vers ne sont-ils pas l'original de cette idée tant vantée:

C'est à la distance que nous devons l'enchantement de la vue, et c'est elle qui couvre la montagne de ses teintes azurées[13].

[Note 12: Autres vers du même Dyer.]

[Note 13: Vers des _Pleasures of Memory_ de Campbell.]

Revenons encore à la mer: que l'on regarde la longue muraille de Malamocco, qui dompte l'Adriatique, et que l'on prononce entre la mer et la digue qui lui est imposée. Certes, la vue de cet ouvrage romain (et je dis _romain_, pour la conception et pour l'exécution) disant à l'Océan: _Tu viendras jusque-là, et tu n'iras pas plus loin_, n'est pas moins sublime et moins poétique que les vagues furieuses qui viennent impuissamment se briser à ses pieds.

M. Bowles fait honneur au _vent_ de la plupart des idées poétiques groupées autour d'un vaisseau; mais alors, pourquoi un bâtiment à la voile est-il plus poétique qu'un marsouin, nageant en plein vent[14]? Le marsouin est tout _nature_, le vaisseau est tout art, _canevas grossier, toile bleue et longues perches_; tous deux ballottés par le vent, en sont également le jouet; et pourtant rien qu'une faim excessive ne pourrait présenter à mon imagination le marsouin comme le plus poétique des deux objets: encore faudrait-il qu'il ne me rappelât que de savoureuses côtelettes.

[Note 14: Le marsouin (_marinus sus_) est, comme on sait, un énorme poisson de mer, qui ne paraît suivre, à fleur d'eau, que l'impulsion du vent. Ici, le traducteur qui nous a précédé, a tort de rendre le mot _hog_ par celui de _pourceau_.]

M. Bowles nous dira-t-il que la poésie d'un aqueduc dépend uniquement de l'eau qu'il transporte? Il faut le renvoyer à celui de Justinien, à ceux de Rome, de Constantinople, de Lisbonne et d'Elva, ou même aux restes de celui de l'Attique.

On nous demande ce qui rend les vénérables tours de l'abbaye de Westminster plus poétiques, comme point de vue, que la tour de la manufacture de plomb qui, pourtant, est embellie du même paysage? Je répondrai, c'est l'_architecture_.

Transformez Westminster ou Saint-Paul en une poudrière, ils rappelleront toujours à l'œil les mêmes idées poétiques; le Parthénon fut transformé par les Turcs en un magasin de ce genre, durant le siége d'Athènes par le Vénitien Morozini; et ce fut l'occasion de sa destruction partielle. Les dragons de Cromwell installèrent leurs chevaux dans la cathédrale de Worcester; la trouvons-nous aujourd'hui, pour cela, moins poétique qu'auparavant? Demandez à un étranger approchant de Londres, quelles sont, de toutes les tours qu'il a devant les yeux, celles qui frappent le plus son imagination? Il indiquera Saint-Paul et Westminster, sans peut-être connaître les noms ou les souvenirs qui s'y rattachent; il laissera de côté la tour de _plomb patenté_, non qu'il ait des préventions contre elle, elle pourrait fort bien être le mausolée d'un prince, une colonne de Waterloo, un monument de Trafalgar, mais parce que son architecture est évidemment inférieure.

Quant à cette autre question; si la description d'un jeu de cartes est aussi poétique que celle d'une course dans les bois, en supposant le même talent d'artiste, nous répondrons que les matériaux ne sont pas de la même valeur; mais que l'_artiste_ qui parviendrait à jeter de la poésie dans un jeu de cartes, est incomparablement le plus habile des deux. Au reste, toute cette classification des poètes, est purement arbitraire de la part de M. Bowles. Il peut exister ou ne pas exister différens genres de poésie; mais c'est l'exécution, et non pas le genre, qui, seule, doit déterminer le rang des poètes.