Œuvres complètes de lord Byron, Tome 07 comprenant ses mémoires publiées par Thomas Moore

Part 16

Chapter 163,627 wordsPublic domain

Parmi eux, dit-on, se trouvait un homme merveilleux: naissance et fortune, jeunesse, force et beauté presque surnaturelles, bravoure sans égale, il avait tout, suivant la rumeur publique; et l'ascendant qu'il exerçait non-seulement sur ses complices, mais encore sur les juges eux-mêmes, on l'attribuait à la magie, tant était grande son influence. Pour moi, je n'ai foi qu'à un genre de magie, celui des espèces sonnantes; j'imaginai donc simplement qu'il était riche. Mais je sentis les plus vifs désirs d'aller à la rencontre de cet homme prodigieux, uniquement pour le voir.

SIEGENDORF.

Et avez-vous cédé à ce désir?

GABOR.

Vous allez voir. Le hasard me favorisa. Un tumulte populaire réunissait des flots de multitude sur la place publique: c'était l'une de ces occasions où les ames d'hommes paraissent à découvert, et se montrent telles qu'elles sont jusque sur les traits extérieurs. Au moment où mes yeux rencontrèrent les siens: _C'est lui!_ m'écriai-je; et cependant il était alors, comme aujourd'hui, au milieu des nobles de la ville. J'étais sûr de ne pas m'être trompé, je ne le perdis donc pas de vue. Je remarquai sa figure, ses gestes, ses traits, sa taille, ses manières; et à travers tous les avantages naturels et acquis qui le distinguaient, je crus facilement discerner le cœur du gladiateur et l'œil de l'assassin.

ULRIC, souriant.

Le conte est intéressant.

GABOR.

L'intérêt pourra s'accroître encore.--Il me parut l'un de ces êtres auxquels la fortune se livre, comme à tous les audacieux, et de qui dépend souvent la destinée des autres. D'ailleurs, un sentiment indicible m'attachait aux pas de cet homme, comme si ma fortune était attachée à la sienne. En cela, j'avais tort.

SIEGENDORF.

Et vous pourriez bien l'avoir encore.

GABOR.

Je le suivis,--je recherchai sa connaissance, et je l'obtins, sinon son amitié.--Il eut l'intention de s'éloigner inconnu de la ville;--nous en sortîmes ensemble, et ensemble nous arrivâmes dans la misérable ville où Werner était caché, où Stralenheim fut secouru.--Nous approchons du dénouement,--oserez-vous m'écouter plus loin?

SIEGENDORF.

Je le dois;--à moins que je n'en aie déjà trop entendu.

GABOR.

Je crus voir en vous un homme au-dessus de sa position;--je ne devinai pas, il est vrai, que vous fussiez d'un rang aussi élevé que celui dans lequel je vous retrouve; mais c'est parce que j'avais rarement vu, dans les castes les plus élevées de la société, des esprits d'une trempe aussi peu vulgaire.--Vous manquiez de tout, sauf de quelques haillons;--j'aurais volontiers partagé avec vous ma bourse, bien légère cependant; vous me refusâtes.

SIEGENDORF.

Jugez-vous que mon refus soit une dette à votre égard, pour que vous me le rappelliez?

GABOR.

Non; vous me deviez bien quelque chose, mais ce n'est pas pour cela.--Pour moi, je vous devais ma sécurité, mon apparente sécurité, au moment où les valets de Stralenheim me poursuivaient, sous prétexte que je l'avais volé.

SIEGENDORF.

Oui, je vous ai caché, vipère, qui venez maintenant déchirer le sein qui vous a réchauffé!

GABOR.

Je n'accuse que pour me défendre. Comte, c'est vous qui vous êtes rendu accusateur et juge;--votre palais est ma cour, votre cœur sera mon tribunal. Soyez juste, et moi je serai miséricordieux.

SIEGENDORF.

Miséricordieux! vous! infâme calomniateur.

GABOR.

Moi-même; du moins dépendra-t-il de moi de l'être. Vous m'avez donc caché, caché dans un passage que vous seul, et de votre propre aveu, connaissiez. Au milieu de la nuit, tandis que, fatigué de rester éveillé dans les ténèbres, j'essayais de revenir à tâtons sur mes pas,--j'entrevis, à travers une crevasse éloignée dans les murs, l'éclat scintillant d'une lumière. J'avançai dans cette direction; je touchai une porte avancée, contiguë elle-même à la véritable et secrète entrée. Là, d'une main prudente et légère, je parvins à décrépir assez le mur pour y ménager une étroite ouverture: je regardai; et, sur un lit de pourpre, que vis-je?--Stralenheim!

SIEGENDORF.

Assoupi, sans doute; et vous l'avez égorgé,--misérable!

GABOR.

Il l'était déjà; le sang ruisselait comme pour un sacrifice.--Le mien, à cette vue, demeura glacé.

SIEGENDORF.

Mais il était seul!--Vous n'avez remarqué personne auprès de lui; vous n'avez pas vu le--

(L'émotion l'empêche de poursuivre.)

GABOR.

Non; _celui_ que vous n'osez nommer,--que moi-même j'ose à peine me rappeler,--n'était pas alors dans la chambre.

SIEGENDORF, à Ulric.

Allons, mon fils! tu es innocent encore.--Tu voulus, dans ce tems-là, me faire jurer que _je_ l'étais;--oh! de grâce, à ton tour, jure-le nous en ce moment!

GABOR.

Patience! J'en ai trop dit à présent pour ne pas continuer, dussent les murs qui m'entourent s'ébranler et nous écraser. Vous vous rappelez, vous ou du moins votre fils,--que l'on avait, sous son inspection, changé les serrures de l'appartement, précisément le jour qui précéda cette nuit fatale:--comment on y put pénétrer, c'est ce qu'il sait mieux que personne.--Mais dans une antichambre, dont la porte était entr'ouverte,--je remarquai un homme qui lavait ses mains ensanglantées, et dont les regards, sombres et inquiets, se reportaient sur le corps saignant;--mais il ne remuait plus.

SIEGENDORF.

Ô Dieu de mes pères!

GABOR.

Je distinguai ses traits comme je vous distingue:--ce n'étaient pas les vôtres, et pourtant ils s'en rapprochaient. Tenez! regardez le comte Ulric! La ressemblance est frappante: l'expression en est, à présent, différente;--mais elle était encore la même, il n'y a qu'un instant, lorsque je l'accusai, pour la première fois, du crime.

SIEGENDORF.

Tel est--

GABOR, l'interrompant.

Oh!--écoutez-moi jusqu'à la fin: c'est maintenant _votre_ devoir.--Aussitôt, je me crus trahi par vous et par _lui_ (car je n'eus pas de peine à deviner alors vos liens de parenté). Je crus que vous ne m'aviez offert ce prétendu moyen de salut que pour me rendre victime de votre crime; et ma première pensée fut la vengeance. Mais, bien que je fusse armé d'un court poignard (ayant déposé mon épée à l'entrée), je savais, et j'en avais acquis la conviction la veille même, que je n'étais pas de force ou d'adresse à me mesurer avec lui. Je revins; je me sauvai dans l'obscurité profonde: le hasard, plutôt que la mémoire, me ramenèrent à la porte du passage, et de là, dans la chambre où vous reposiez.--Si je vous avais trouvé _éveillé_, Dieu seul peut savoir ce que le désir de la vengeance et la force de mes soupçons m'eussent inspiré; mais jamais assassin n'a dormi comme reposait Werner cette nuit là.

SIEGENDORF.

J'avais pourtant d'horribles songes! un sommeil si court, que les étoiles brillaient encore lorsque je m'éveillai.--Oh! pourquoi m'as-tu épargné? Je rêvais alors de mon père;--et voilà mon rêve expliqué.

GABOR.

Ce n'est pas ma faute si j'en suis l'interprète.--Je pris donc le parti de fuir et de me dérober aux recherches de la justice.--Après si long-tems, le hasard me conduisit en ces lieux,--et, dans le comte Siegendorf, me fit reconnaître Werner! Werner, que j'avais vainement cherché sous le chaume, habitait le palais d'un souverain! Vous me cherchiez, et vous m'avez trouvé:--maintenant que vous savez mon secret, c'est à vous d'en peser la valeur.

SIEGENDORF, après un moment de pause.

Est-il donc possible!

GABOR.

Est-ce la vengeance ou la justice qui préside à vos méditations?

SIEGENDORF.

Aucune des deux:--Je pesais ce que pouvait valoir votre secret.

GABOR.

Un seul exemple vous en fera juge.--Quand vous étiez pauvre, et qu'indigent moi-même, j'étais cependant assez riche pour assister une indigence à laquelle la mienne pouvait faire envie, je vous offris ma bourse--et vous ne voulûtes pas la partager.--Je serai plus franc avec vous; vous êtes riche, noble, dépositaire de la puissance impériale:--vous m'entendez?

SIEGENDORF.

Oui.--

GABOR.

Pas tout-à-fait encore. Vous croyez que je suis vénal et peu véridique: il est certain pourtant que le sort me rend en ce moment l'un et l'autre. Vous allez me secourir; mais autrefois j'aurais également voulu vous secourir.--De plus, pesez bien ce dernier point, j'ai compromis mon honneur pour sauver le vôtre et celui de votre fils.

SIEGENDORF.

Voulez-vous attendre le résultat d'une délibération de quelques minutes?

GABOR. Il jette un regard sur Ulric qui est appuyé contre une colonne.

Puis-je en toute sécurité le faire?

SIEGENDORF.

Je garantis votre vie sur la mienne.--Attendez dans cette tour. (Il ouvre une porte tournante.)

GABOR, hésitant.

C'est la seconde _sauve_-garde que vous m'offrez.

SIEGENDORF.

Et la première fut-elle donc trompeuse?

GABOR.

Je n'oserais encore le décider;--mais j'essaierai de la seconde. Aussi bien, il me reste un autre bouclier.--Je ne suis pas entré seul dans Prague; et si l'on devait se défaire de moi comme de Stralenheim, il y a quelques langues qui s'aiguiseraient pour ma défense. Soyez bref dans votre délibération.

SIEGENDORF.

Je le serai.--Ma parole est, dans _ces_ murs, inviolable et sacrée, mais son pouvoir ne s'étend pas au-delà.

GABOR.

Je ne demande rien autre chose.

SIEGENDORF, indiquant du doigt le sabre d'Ulric étendu sur le parquet.

D'ailleurs, prenez cette arme; je vois que vous la regardez avec inquiétude, et son maître avec défiance.

GABOR, prenant le sabre.

J'y consens; du moins me servira-t-il à vendre ma vie,--et chèrement.

(Il entre dans la tourelle que Siegendorf ferme sur lui.)

SIEGENDORF, se rapprochant d'Ulric.

À toi, comte Ulric! car je n'ose plus voir un fils en toi.--Que dis-tu?

ULRIC.

Que son récit est vrai.

SIEGENDORF.

Vrai, et tu l'avoues, monstre!

ULRIC.

Très-vrai, mon père; et vous avez bien fait de l'entendre. Le mal connu n'est jamais sans remède: il faut l'empêcher de parler.

SIEGENDORF.

Oui, avec la moitié de mes domaines; et plût au ciel qu'avec l'autre moitié j'eusse pu vous empêcher, lui et toi, d'avouer une pareille infamie.

ULRIC.

Il ne s'agit pas de plaisanter ou de feindre. J'ai dit que son récit était vrai, et qu'il fallait le rendre muet.

SIEGENDORF.

Par quel moyen?

ULRIC.

Comme l'est Stralenheim. Êtes-vous donc assez irréfléchi pour n'avoir pas encore soupçonné la vérité? Quand nous nous rencontrâmes dans le jardin, qui pouvait alors, dites-moi, m'avoir appris la mort de notre ennemi, sinon la publicité du crime? Et si les gens du prince en eussent été prévenus, pensez-vous qu'on eût laissé à un étranger le soin d'avertir la police? Et dans ce cas-là, me serais-je arrêté en route? Et vous, _Werner_, vous l'objet de la haine et des défiances du baron, auriez-vous pu prendre la fuite,--sinon plusieurs heures avant le plus léger soupçon du meurtre? Je vous cherchai, et j'essayai de vous sonder. Je doutais si vous étiez faible ou dissimulé: je m'aperçus que vous n'étiez que faible; et pourtant, vous montrâtes tant de confiance, que, plus d'une fois, j'ai mis en doute votre faiblesse.

SIEGENDORF.

Effroyable assassin! tu ne recules donc pas devant le parricide! Quel acte, dans ma vie, quelles paroles te donnaient le droit de me soupçonner de complicité avec toi?

ULRIC.

Mon père, n'éveillez pas le diable entre nous; vous ne sauriez plus le rendormir. Il faut, en ce moment, de l'union et de l'activité, et non pas des querelles de famille. Pouvais-je, lorsque vous-même étiez à la torture, conserver un calme impassible? Et pensez-vous que j'aie entendu avec indifférence le récit de cet homme? Non, non! vous m'avez appris à sentir pour moi-même et pour _vous_; car _vous_, de qui l'auriez-vous jamais appris?

SIEGENDORF.

Oh! malédiction de mon père! en voici donc l'effet!

ULRIC.

Laissez-la faire: le tombeau suffit pour l'amortir. Les cendres, mon père, sont de pauvres ennemis; on parvient à les dérouter plus facilement que la plus aveugle des taupes, et pourquoi? parce que la taupe a du moins la vie. Écoutez-moi encore--avant de me condamner. Rappelez-vous _qui_, trop souvent autrefois, m'ordonna de l'écouter lui-même. Répondez! _Qui_ m'apprit que les circonstances étaient l'excuse de certains _crimes_? que les passions étaient dans notre nature? que les faveurs du ciel étaient le prix des faveurs de la fortune? _Qui_ me démontra que le seul garant de notre humanité était une organisation nerveuse? _Qui_ m'enlevait tout moyen de justifier, au grand jour, mes droits et ceux de ma famille; et cela, par l'effet d'une action honteuse qui pouvait ravaler votre fils dans la classe des bâtards, et mon père dans celle des _voleurs_? L'homme, double jouet de ses passions et de sa faiblesse, invite aux crimes qu'il ne craint pas de désirer, mais qu'il n'ose accomplir. Est-il donc étrange que j'aie pu _faire_ ce que vous aviez pu _méditer_?--Mais nous en avons fini avec le juste et l'injuste; il s'agit maintenant de songer aux effets, et non plus aux causes. Stralenheim, _inconnu_, me devait le salut de ses jours; je l'avais alors secouru, par instinct; et comme j'aurais fait un paysan ou bien un dogue. _Connu_, je l'ai immolé, parce qu'il était notre ennemi. Toutefois, en cela, je ne suivis pas les inspirations de la vengeance; c'était un écueil qui menaçait de nous briser, je le frappai--comme la foudre, parce qu'il se trouvait entre nous et le terme de nos malheurs. Étranger, je lui ai conservé la vie; il me _la devait_, et je n'ai fait qu'exiger le paiement de ma dette. Lui, vous et moi, nous étions sur un abîme, j'ai préféré y plonger notre ennemi mortel. C'est _vous_ cependant qui d'abord avez allumé la torche; c'est _vous_ qui m'avez montré le chemin du crime, indiquez-moi maintenant celui du salut, ou, de grâce! laissez-moi.

SIEGENDORF.

J'en ai fini avec la vie!

ULRIC.

Finissons-en plutôt avec ce qui mine et flétrit la vie: les haines de famille, et le blâme des choses qui ne peuvent pas ne pas être. Nous n'avons plus rien à apprendre ou dissimuler: je suis étranger à la crainte; et dans ces murs eux-mêmes (bien que vous l'ignoriez), j'ai des hommes capables de tout affronter. Vous êtes en faveur auprès de l'autorité souveraine: elle s'inquiétera médiocrement de ce qui se passe ici. Gardez donc votre secret; portez la tête haute; n'agissez pas, ne parlez pas.--Confiez-vous à moi du reste: il ne faut pas qu'il y ait entre nous un _troisième_ bavard.

(Ulric sort.)

SIEGENDORF, seul.

Est-ce un rêve? et suis je bien dans le palais de mes pères? _Voilà_ mon fils! mon fils! le _mien_! Moi qui eus toujours horreur du mystère et du meurtre, je me trouve plongé dans leur double gouffre infernal! Hâtons-nous, ou le sang va couler encore--celui du Hongrois.--Ulric!...--il a des satellites! Insensé! j'aurais dû le deviner depuis long-tems:--les loups fondent en troupe sur leur proie. Il a, comme moi, la clef de la porte qui conduit de l'autre côté dans la tourelle. Allons! et si je suis père d'un criminel, ne le soyons pas, du moins, de nouveaux crimes. Holà! Gabor, Gabor!

(Il entre dans la tourelle, en refermant la porte derrière lui.)

SCÈNE II.

(L'intérieur de la tourelle.)

GABOR et SIEGENDORF.

GABOR.

Qui m'appelle?

SIEGENDORF.

Moi,--Siegendorf! Prenez cela et fuyez! ne perdez pas un instant.

(Il détache une rivière de diamans et d'autres pierreries, qu'il met à la hâte dans la main de Gabor.)

GABOR.

Qu'ai-je à faire de tout cela?

SIEGENDORF.

Ce que vous voudrez: vendez-les, gardez-les, et prospérez; mais ne tardez pas,--ou vous êtes perdu.

GABOR.

Vous avez, sur votre honneur, garanti mon salut!

SIEGENDORF.

Et c'est ainsi que je le dégage. Fuyez! je ne suis pas le maître, comme je le croyais, dans mon propre château, de mes propres domestiques,--bien plus, de ces murailles: autrement, je leur ordonnerais de m'écraser. Fuyez!--ou vous serez immolé par--

GABOR.

S'il en est ainsi, adieu donc! Rappelez-vous cependant, comte, que vous avez recherché cette entrevue fatale!

SIEGENDORF.

Oui, oui;--mais faites qu'elle ne devienne pas plus fatale encore.--Sortez!

GABOR.

Par la même porte?

SIEGENDORF.

Oui, elle est sûre encore; mais ne restez pas dans Prague:--vous ne savez pas à qui vous avez affaire.

GABOR.

Je le sais trop bien;--je le savais même avant vous, malheureux père! Adieu!

(Il sort.)

SIEGENDORF, écoutant.

Il a descendu l'escalier. Ah! j'entends la porte se refermer sur lui: il est sauvé! sauvé!--Oh! mon père!--la force m'abandonne.--

(Il se laisse tomber sur un siége de pierre contigu au mur de la tour.--Ulric entre avec d'autres hommes armés et les épées nues.)

ULRIC.

Dépêchez!--il est là!

LUDWIG.

Le comte!--monseigneur!

ULRIC, reconnaissant Siegendorf.

Vous ici, monsieur!

SIEGENDORF.

Oui: si vous cherchez une seconde victime, frappez!

ULRIC, le voyant dépouillé de ses diamans.

Où est le fripon qui vous a volé? Amis! courez à sa recherche. Vous le voyez, je ne vous en imposais pas:--le misérable a dépouillé mon père de diamans qui pouvaient suffire à l'apanage d'un prince. Courez!--je ne tarderai pas à vous rejoindre.

(Tous sortent, à l'exception de Siegendorf et d'Ulric.)

ULRIC.

Que signifie cela? Où est le voleur?

SIEGENDORF.

Ils sont _deux_; deux, monsieur: lequel cherchez-vous?

ULRIC.

Ne parlons pas de cela: il faut qu'on le trouve. Vous ne l'avez pas laissé échapper?

SIEGENDORF.

Il est enfui.

ULRIC.

Avec votre aide?

SIEGENDORF.

Avec mon aide la plus impatiente, la plus empressée.

ULRIC.

Cela étant, adieu.

(Il fait un pas pour sortir.)

SIEGENDORF.

Arrêtez! je le veux,--je le demande,--je l'implore! Ulric! voulez-vous donc m'abandonner?

ULRIC.

Quoi! rester pour être dénoncé, saisi, chargé de chaînes peut-être; et tout cela, par votre invincible faiblesse, votre demi-humanité, vos égoïstes remords, et cette pitié indécise qui sacrifie toute une famille pour laisser à un misérable les moyens de profiter de notre ruine! Non, non! désormais vous n'avez plus de fils.

SIEGENDORF.

Je n'en ai jamais eu, et plût au ciel que vous n'en eussiez jamais porté le vain nom. Où prétendez-vous aller? je ne veux pas que vous vous éloigniez sans ressources.

ULRIC.

Laissez-moi ces soins-là. Je ne suis pas seul, ni seulement l'héritier de vos domaines: j'ai à ma disposition dix mille épées, et non moins de cœurs et de bras.

SIEGENDORF.

Les bandits des forêts! avec qui le Hongrois vous rencontra d'abord à Francfort?

ULRIC.

Oui,--des hommes,--et des hommes dignes de ce nom! Allez dire à vos sénateurs qu'ils veillent sur Prague; dites-leur que leurs réjouissances pour la paix étaient prématurées, et qu'ils vont avoir affaire à plus de braves gens que n'en conduisit jamais Wallenstein!

(Entrent Joséphine et Ida.)

JOSÉPHINE.

Qu'ai-je entendu, mon cher Siegendorf! Grâce au ciel, vous êtes sauvé.

SIEGENDORF.

Sauvé!

IDA.

Oui; mon bon père!

SIEGENDORF.

Non, non; je n'ai plus d'enfans. Gardez-vous de jamais m'appeler de cet horrible nom de père.

JOSÉPHINE.

Cher époux, que voulez-vous dire?

SIEGENDORF.

Qu'un démon a pris naissance dans vos flancs!

IDA, prenant Ulric par la main.

Qui ose parler ainsi d'Ulric?

SIEGENDORF.

Prenez garde, Ida; il y a du sang sur cette main.

IDA, se baissant pour l'embrasser.

Je l'effacerai de mes lèvres, quand ce serait le mien!

SIEGENDORF.

C'est aussi le vôtre!

ULRIC.

Adieu! Oui, c'est celui de votre père!

(Ulric sort.)

IDA.

Juste Dieu! et c'est lui que j'aimais.

(Elle tombe sans force. Joséphine reste muette d'horreur.)

SIEGENDORF.

Le malheureux, d'un seul mot, les a tuées.--Ma Joséphine! nous voilà restés seuls; et pourquoi ne l'avons-nous pas toujours été!--Tout est fini pour moi.--Ouvre-toi, maintenant, sépulcre de mon père! sa malédiction t'a creusé pour moi par les mains de mon fils.--C'en est fait de la race de Siegendorf!

FIN DE WERNER.

LETTRE À JOHN MURRAY, À L'OCCASION DU RÉVÉREND W. L. BOWLES, ET DE SES OBSERVATIONS CRITIQUES SUR LA VIE ET LES OUVRAGES DE POPE[5].

[Note 5: Voyez, dans _les Poètes anglais et les Réviseurs écossais_, le passage relatif au révérend Bowles.]

Nuit et jour, les _boules_ m'amuseraient. (_Ancienne chanson_.)

Monsieur, ma mère est vieille: elle s'est un peu oubliée avec milady, qui ne peut supporter qu'on la contredise (et en cela, il n'y a personne qui ne lui ressemble).

(CONTES DE MON HÔTE--_Les Puritains_.)

Nous sommes obligés d'interrompre l'ordre naturel des publications de notre auteur, et d'insérer ici un morceau qui, nous l'avouons, eût été mieux à sa place parmi les _Miscellanées_. Mais il ne reste à publier des ouvrages dramatiques de Lord Byron que _les Foscari_ et _Caïn_; et l'étendue de chacune de ces deux pièces ne nous a pas permis de placer ici l'une ou l'autre, pour compléter notre volume. P. P.

LETTRE À JOHN MURRAY

Ravenne, 7 février 1821.

CHER MONSIEUR,

Dans les diverses brochures de la polémique entre Pope et Bowles, que vous avez eu la bonté de m'envoyer, j'ai remarqué que les deux partis avaient jugé à propos de faire intervenir mon nom. M. Bowles, dans sa lettre à M. Campbell et dans sa réplique à la _Quarterly Review_, fait, à plusieurs reprises, allusion à ce qu'il lui plaît de nommer _une remarquable circonstance_; et, de leur côté, la _Quarterly_ et M. Gilchrist m'ont accordé le dangereux honneur d'une citation. Bien plus, M. Bowles me fait indirectement une sorte d'appel personnel, en disant: «Lord Byron, _s'il se souvient_ de la circonstance, pourra _attester_...» (_attester_ EN ITALIQUE, caractère assez déconsidéré aujourd'hui, en matière testimoniale[6].)

[Note 6: Allusion satirique à l'interrogatoire de Bergami, dans le procès de la reine d'Angleterre.]

Mais bien que j'aie depuis long-tems fixé en Italie ma résidence, je ne me mettrai pas à couvert derrière un _non mi ricordo_. Oui, _je me rappelle la circonstance_, et je ne vois aucune difficulté (dès que l'on m'en adjure) à la raconter aussi exactement que pourront me le permettre la distance des tems et les distractions naturellement causées par les événemens subséquens. En 1812, c'est-à-dire plus de trois ans après la publication des _Poètes anglais et des Réviseurs écossais_, j'eus l'honneur de rencontrer M. Bowles chez notre respectable hôte de _la Vie humaine_[7], etc., ce dernier Argonaute de la poésie classique en Angleterre, ce Nestor de la race infime des poètes contemporains. M. Bowles affirme que cette rencontre eut lieu _bientôt après la publication de la satire_, mais, à mes yeux, trois années sont une énorme fraction de l'immortalité présumée d'un poème moderne. Je n'ai pas gardé le moindre souvenir du _reste de la compagnie, se retirant dans une salle voisine_; et bien que la topographie de l'élégante et classique demeure de notre hôte soit encore présente à ma mémoire, je n'oserais déterminer dans quelle partie de la maison la conversation eut lieu: toutefois, le fait du poème qu'on se serait _levé_ pour prendre, semble indiquer la bibliothèque; et si l'on s'était au contraire _baissé_, il faudrait reconnaître _la garde-robe_.

[Note 7: Rogers, auteur des _Plaisirs de la mémoire_ et du poème de _la Vie humaine_, que les Anglais ne mettent guère au-dessous de l'autre.]