Œuvres complètes de lord Byron, Tome 07 comprenant ses mémoires publiées par Thomas Moore
Part 15
Beaucoup trop!--Trop de respect et trop peu d'amour; il me paie en une monnaie à laquelle je ne puis prétendre: car telle est ma cruelle destinée, qu'il m'a, jusqu'à présent, été défendu de remplir les devoirs de père. Mais il me refuse l'amour auquel j'aurais des droits, pour la sollicitude constante que m'inspirait son absence, pour les larmes que son retour me fit répandre; et maintenant, je l'ai retrouvé: mais comment! soumis, mais glacial; respectueux à mon égard, mais sans abandon; distrait, mystérieux;--toujours éloigné de ma personne, souvent emporté dans de longues courses: dans quels lieux?--nul ne le sait,--dans la société des jeunes nobles les plus désordonnés; bien que, pour lui rendre justice, il ne soit jamais descendu jusqu'à leurs grossiers plaisirs: et cependant il existe entre eux un lien que je ne puis démêler. Ils ont les yeux fixés sur lui,--ils le consultent,--l'environnent comme un chef; mais avec moi, il est sans confiance! Pourrais-je donc espérer autre chose après...--Eh quoi! la malédiction de mon père descendrait-elle jusque sur mon fils? ou bien le Hongrois, reviendrait-il verser un nouveau sang? ou bien--l'ombre de Stralenheim, pénétrant dans ces murs, y viendrait-elle punir et l'assassin et celui--qui, sans le frapper, ouvrit pour lui la porte de la mort? Ce n'était pas notre crime; tu étais notre ennemi, et cependant je t'épargnai quand ma perte n'était retardée que par ton sommeil, quand ton réveil devait la consommer! Je ne pris...--or maudit! mes mains t'ont saisi comme un poison; je n'ose ni me servir ni me séparer de toi; il me semble que tu dois souiller toutes les mains comme la mienne. Et cependant, que n'ai-je pas fait pour expier cette bassesse et le malheur de ton maître!... Bien qu'il ne soit pas mort par moi, ou par les miens, j'ai montré pour sa mémoire le respect d'un frère; j'ai recueilli sa fille orpheline; je chéris son Ida comme l'un de mes propres enfans.
(Entre un domestique.)
LE DOMESTIQUE.
Si votre excellence le permet, l'abbé que vous avez demandé attend qu'il vous plaise de le voir.
(Le domestique sort.--Entre le Prieur Albert.)
LE PRIEUR ALBERT.
Paix dans ces murs, et à tout ce qu'ils renferment!
SIEGENDORF.
Soyez le bien venu, mon père. Puissent vos prières être exaucées!--Tous les hommes en ont besoin, et moi--
LE PRIEUR ALBERT.
Vous avez les premiers droits à toutes les prières de notre communauté. Érigé par vos ancêtres, notre couvent est encore protégé par leurs enfans.
SIEGENDORF.
Oui, bon père; continuez-nous chaque jour vos prières, dans ces malheureux tems d'hérésie et de carnage, bien que le schismatique Gustave de Suède soit parti--
LE PRIEUR ALBERT.
Pour l'éternel séjour des mécréans, où sont à jamais les tourmens et les supplices, les grincemens de dents, les pleurs de sang, les feux éternels, et les vers qui ne meurent pas.
SIEGENDORF.
Je le crains, mon père, et pour détourner ces angoisses de la tête d'un homme qui, bien que l'un de nos plus irréprochables chrétiens, est cependant mort sans recevoir les derniers et précieux secours de l'église, pour un homme dont l'ame subit les expiations du purgatoire, voici un don que je vous prie d'employer à dire des messes pour son ame.
(Siegendorf lui présente l'or qu'il avait pris à Stralenheim.)
LE PRIEUR ALBERT.
Comte, si je l'accepte, c'est parce que je sais qu'un refus vous offenserait. Croyez-moi, cette nouvelle largesse ne sera employée qu'en aumônes, et chaque messe n'en sera pas moins chantée en l'honneur du défunt. Notre maison n'a plus besoin de dons, grâce à vos ancêtres, qui l'ont jadis convenablement dotée; mais en toutes choses, notre devoir est d'obéir à tous ceux de votre famille. Pour qui faudra-t-il dire ces messes?
SIEGENDORF, hésitant.
Pour--pour--le défunt.
LE PRIEUR ALBERT.
Son nom?
SIEGENDORF.
C'est une ame, et non pas un nom, que je voudrais sauver de la perdition.
LE PRIEUR ALBERT.
Je ne prétends pas pénétrer votre secret. Nous prierons donc pour un inconnu, comme nous l'eussions fait pour le plus fameux héros.
SIEGENDORF.
Mes secrets! je n'en ai pas; mais, mon père, celui qui n'est plus pouvait en avoir un; ou du moins, il a légué--non, il n'a rien légué;--c'est moi qui ai destiné cette somme à des œuvres pieuses.
LE PRIEUR ALBERT.
C'est une œuvre méritoire, à l'intention des amis dont la mort nous a séparés.
SIEGENDORF.
Mais celui auquel je la destine, loin d'être mon ami, était mon ennemi mortel, et le plus acharné.
LE PRIEUR ALBERT.
Mieux encore! Employer notre fortune pour ouvrir le ciel aux ames de nos ennemis trépassés, c'est une action digne de ceux qui pouvaient leur pardonner de vivre.
SIEGENDORF.
Mais, cet homme, je ne lui ai pas pardonné: je lui ai, jusqu'à la fin, rendu la haine qu'il me portait. En ce moment encore, je ne l'aime pas; mais--
LE PRIEUR ALBERT.
Plus admirable encore! c'est pure religion! Vous avez l'espoir d'arracher à l'enfer celui que vous haïssez.--Charité tout-à-fait évangélique;--et bien plus, avec l'or qui vous appartient!
SIEGENDORF.
Mon père, ce n'est pas mon or.
LE PRIEUR ALBERT.
L'or de qui donc? Vous dites qu'il n'a pas fait de legs.
SIEGENDORF.
Il importe peu.--Soyez seulement persuadé que celui auquel il appartenait n'en a plus besoin, sinon pour obtenir vos prières: cet or est à vous ou à Dieu.
LE PRIEUR ALBERT.
N'y a-t-il pas sur lui du sang?
SIEGENDORF.
Non; mais quelque chose de pire encore:--une honte éternelle!
LE PRIEUR ALBERT.
Celui auquel il appartenait est-il mort dans son _lit_?
SIEGENDORF.
Dans son _lit_?--hélas! oui.
LE PRIEUR ALBERT.
Mon fils, vous retombez dans le péché de la haine, si vous regrettez que votre ennemi ne soit pas mort ensanglanté.
SIEGENDORF.
Il n'a perdu la vie qu'avec son sang.
LE PRIEUR ALBERT.
Vous disiez qu'il était mort, non pas dans un combat, mais dans son lit.
SIEGENDORF.
Il est mort, à peine sais-je comment;--mais--il fut poignardé dans les ténèbres, tué sur son oreiller par un assassin.--Oh! regardez-moi, vous le pouvez! je ne suis _pas_ cet homme; et, sur ce point, je puis soutenir vos yeux, comme un jour je soutiendrai ceux de Dieu.
LE PRIEUR ALBERT.
Mais n'est-il pas mort par votre entremise, vos hommes, ou quelqu'un de vos instrumens?
SIEGENDORF.
Non, par le Dieu qui voit et punit tout.
LE PRIEUR ALBERT.
Ne connaissez-vous pas celui qui l'a frappé?
SIEGENDORF.
Je pourrais bien le désigner, mais il m'est étranger; jamais il n'eut avec moi le plus faible rapport: je ne l'ai vu qu'une seule fois.
LE PRIEUR ALBERT.
Ainsi, vous êtes entièrement innocent?
SIEGENDORF, avec vivacité.
Est-il bien vrai que je le sois?--répétez-le!
LE PRIEUR ALBERT.
Vous l'avez dit, et vous le savez mieux que personne.
SIEGENDORF.
Mon père! je n'ai rien déguisé; je n'ai dit que la vérité, sinon toute la vérité. Cependant, puis-je dire que je suis innocent, quand le sang de cet homme pèse sur mon cœur, comme si je l'avais répandu, bien que je ne l'aie pas fait, au nom du Dieu qui abhorre le sang.--Bien plus, je l'ai épargné dans un tem où je pouvais,--ou peut-être je devais le verser (si l'intérêt de notre conservation peut jamais nous absoudre d'employer de tels moyens de défense contre un ennemi tout-puissant). Mais priez pour lui, pour moi, pour toute ma famille; car bien que je sois innocent, j'éprouve, j'ignore pourquoi, une sorte de remords, comme s'il avait cessé de vivre par mon crime ou celui des miens. Priez pour moi, mon père! Jusqu'à présent, mes prières ont été vaines.
LE PRIEUR ALBERT.
Je le ferai. Reprenez courage! vous êtes innocent, vous devez retrouver le calme de l'innocence.
SIEGENDORF.
Mais le calme n'est pas toujours accordé à l'innocence: je le sens par moi-même.
LE PRIEUR ALBERT.
Il ne manque pas de l'être dès que l'ame est rassurée sur elle-même. Souvenez-vous de la solennité qui doit demain vous appeler au milieu de nos plus illustres seigneurs, vous et votre intrépide fils. Reprenez votre sérénité; et, dans l'instant où s'élèveront vers le ciel de générales actions de grâces, pour le terme d'une guerre sanguinaire, sachez détourner vos pensées du souvenir d'un meurtre que vous n'avez pas commis: ce serait témoigner trop de scrupule. Prenez confiance, oubliez ces tristes tableaux, et n'usurpez pas sur les criminels des remords qui ne conviennent qu'à eux.
(Ils sortent.)
FIN DU QUATRIÈME ACTE.
ACTE V.
SCÈNE PREMIÈRE.
(Le théâtre représente une magnifique salle gothique, dans le château de Siegendorf. Elle est décorée de trophées, de bannières et de l'écusson de la famille.)
Entrent ARNHEIM et MEISTER, de la maison du comte Siegendorf.
ARNHEIM.
Hâtons-nous! le comte ne tardera guère; déjà les dames sont sous le portail. Avez-vous envoyé des coureurs à la recherche de celui dont il s'inquiète?
MEISTER.
Je les ai postés autour de Prague, sur toutes les routes: ils ont toutes les instructions qu'ont pu fournir le costume et les traits de l'individu. Mais le diable emporte les fêtes et les processions! tout l'agrément, s'il y en a, est pour les spectateurs. Quant à nous, nous n'avons que l'ennui d'être inspectés.
ARNHEIM.
Allons! madame la comtesse s'approche.
MEISTER.
J'aimerais mieux rester à cheval tout un jour de chasse, sur une vieille haridelle, que d'être posté à la suite d'un grand seigneur, dans ces assommantes cérémonies.
ARNHEIM.
Sortons: et retiens ta mauvaise humeur.
(Ils sortent.--Entrent la comtesse Joséphine Siegendorf, et Ida Stralenheim.)
JOSÉPHINE.
Ah! le ciel soit loué! la fête est terminée!
IDA.
Pouvez-vous parler ainsi! Jamais je n'ai rêvé rien de si beau. Les fleurs et les feuillages; les bannières, les seigneurs et les chevaliers; les pierreries, les robes et les plumes; les joyeux visages, les coursiers, l'encens; le soleil glissant à travers les fenêtres colorées; les _tombes_ elles-mêmes qui semblaient si calmes au milieu de tant de vie; les hymnes célestes, qu'on eût cru plutôt descendues du ciel qu'exhalées de la terre. Ajoutez les éclats imposans de l'orgue, roulant sur nos têtes comme un harmonieux tonnerre; les robes blanches, et les yeux animés d'un pieux enthousiasme; la paix dans l'univers, et tout en paix autour de nous! Oh! ma bonne mère!
(Elle embrasse Joséphine.)
JOSÉPHINE.
Chère enfant! car dans peu, je l'espère, je pourrai te donner ce nom.
IDA.
Oh! je le mérite déjà. Sentez comme mon cœur bat!
JOSÉPHINE.
En effet; et puisse-t-il ne jamais éprouver de plus douloureux soulèvemens!
IDA.
Moi, ma mère! Que puis-je redouter, et comment la douleur m'atteindrait-elle? Je suis toute au bonheur; et nous nous aimons trop bien tous pour jamais avoir le tems de pleurer, vous, le comte, Ulric et surtout Ida, votre fille.
JOSÉPHINE.
Ma pauvre enfant!
IDA.
Quoi! me plaindriez-vous?
JOSÉPHINE.
Oh! non, je te porte envie; mais une envie compatissante, non pas de celle qui est le vice universel, si toutefois il est un vice plus universel que les autres.
IDA.
Je ne veux pas entendre médire d'un monde qui peut se glorifier encore de vous et de mon Ulric. Avez-vous jamais vu quelqu'un de comparable à Ulric? Comme il les effaçait tous! comme tous les regards étaient pour lui! Les fleurs, devenues plus nombreuses, pleuvaient de chaque fenêtre à ses pieds; et je croirais volontiers que celles que foulaient ses pas s'embellissaient d'un nouvel éclat, et ne devaient plus se flétrir.
JOSÉPHINE.
Petite flatteuse! Savez-vous bien que, s'il vous entendait, vous le rempliriez de vanité?
IDA.
Mais jamais il ne m'entendra. Devant lui, je n'oserais m'exprimer ainsi:--je le crains trop.
JOSÉPHINE.
Pourquoi donc? il vous aime beaucoup.
IDA.
Jamais je ne trouve de paroles pour _lui_ exprimer ce que je pense _de lui_. Et d'ailleurs, quelquefois il me glace.
JOSÉPHINE.
Comment cela?
IDA.
Oui: souvent l'on dirait qu'un nuage s'arrête sur ses yeux bleus; et pourtant il ne parle pas.
JOSÉPHINE.
Ce n'est rien. Tous les hommes, surtout dans nos jours de troubles et de malheurs, ont souvent l'esprit préoccupé.
IDA.
Pour moi, je ne puis occuper mon esprit que de lui.
JOSÉPHINE.
Il y a pourtant d'autres hommes aussi accomplis aux yeux du monde. Le comte Waldorf, par exemple, ce jeune homme qui ne cessa de vous regarder aujourd'hui...
IDA.
Je ne l'ai pas vu, mais seulement Ulric. L'avez-vous remarqué à l'instant où tout le monde se mit à genoux, et que je ne pus retenir mes larmes? Malgré mes pleurs, malgré mon amère et vive douleur, j'ai cru entrevoir qu'il me regardait en souriant.
JOSÉPHINE.
Je ne pensais alors qu'au ciel, vers lequel mes yeux étaient dirigés avec ceux de tous les assistans.
IDA.
Je pensais bien au ciel, tout en regardant Ulric.
JOSÉPHINE.
Allons, retirons-nous. Bientôt arriveront les convives du banquet. Nous pouvons maintenant nous débarrasser de ces vaines plumes et de ces robes longues et gênantes.
IDA.
Et surtout de ces fastueuses pierreries, dont le pesant éclat surcharge mon front aussi bien que mon cœur. Je vous suis, ma bonne mère.
(Elles sortent.--Entrent le comte Siegendorf, en grand costume, et Ludwig.)
SIEGENDORF.
Et l'on n'a pu le trouver?
LUDWIG.
On fait partout les plus strictes recherches; et si notre homme est dans Prague, on ne peut manquer de le découvrir.
SIEGENDORF.
Où est Ulric?
LUDWIG.
Il a fait quelques tours de cavalcade avec plusieurs jeunes seigneurs; mais bientôt il les a quittés; et si je ne me trompe pas, j'ai entendu, il n'y a qu'un instant, les pas de son excellence et de sa suite, sur le pont-levis du couchant.
(Entre Ulric, en costume magnifique.)
SIEGENDORF, à Ludwig.
Voyez à ce qu'on continue de rechercher celui que j'ai désigné.
(Ludwig sort.)
SIEGENDORF.
Ulric, il y a long-tems qu'il me tardait de te voir!
ULRIC.
Vos vœux sont accomplis:--me voici.
SIEGENDORF.
J'ai vu le meurtrier.
ULRIC.
De qui? où?
SIEGENDORF.
Le Hongrois, l'assassin de Stralenheim.
ULRIC.
Vous rêvez.
SIEGENDORF.
Je veille, et je l'ai vu comme je vous vois.--Je l'ai entendu! il n'a pas craint de prononcer mon nom.
ULRIC.
Quel nom?
SIEGENDORF.
Werner, celui que je portais alors.
ULRIC.
Il ne doit plus vous convenir: oubliez-le.
SIEGENDORF.
Jamais! jamais! Tout, dans ma destinée, se rattache à ce nom: il ne sera pas gravé sur ma tombe; mais son souvenir pourra m'y faire plus tôt descendre.
ULRIC.
Au fait:--le Hongrois?
SIEGENDORF.
Écoute!--L'église était remplie; ses voûtes déjà retentissaient du _Te Deum_, chant de reconnaissance adressé vers les cieux par un chœur formé de toutes les nations, pour un jour de paix, après trente années de guerre toujours plus sanglantes. Je me levai avec toute la noblesse; je jetai les yeux sur tous les rangs pressés, et, du haut de notre galerie surchargée de bannières, j'aperçus comme un foudroyant et rapide éclair, qui me rendit insensible à toute autre chose,--la figure du Hongrois. Mes forces m'abandonnèrent; et quand je parvins à détourner le nuage qui couvrait mes sens, quand je voulus regarder de nouveau, je ne le vis plus:--l'hymne avait cessé, et nous revenions en cortége.
ULRIC.
Poursuivez.
SIEGENDORF.
Arrivés au pont de Muldane, rien ne put distraire mon ame: l'allégresse de la multitude, les innombrables barques parcourant le fleuve dans tous les sens, et surchargées de spectateurs en habits de fête; les rues tapissées, l'éclatante musique, le tonnerre de l'artillerie lointaine, qui semblait, en ce premier jour de paix, nous adresser un long et terrible adieu; les étendards déployés sur nos têtes; les pas mesurés des chevaux; le mugissement de la foule, rien ne put chasser cet homme de ma mémoire, bien que mes yeux ne l'eussent entrevu qu'un instant.
ULRIC.
Ainsi, vous ne l'avez plus revu?
SIEGENDORF.
Mes yeux le demandaient, comme un soldat mourant demande quelques gouttes d'eau: ce fut en vain; mais à sa place--
ULRIC.
Eh bien! à sa place?
SIEGENDORF.
Je revenais toujours sur votre panache, le plus brillant de tous, et celui qui se trouvait placé sur la plus noble et la plus belle tête de Prague.
ULRIC.
Qu'a cela de commun avec le Hongrois?
SIEGENDORF.
Beaucoup; car son souvenir avait presque cédé à la vue de mon fils. Cependant, à l'instant même où l'artillerie, la musique, la foule attendrie elle-même, tout se taisait, j'entendis une voix basse et sombre, distincte et plus claire pour mon oreille que les derniers grondemens du canon, j'entendis ce mot:--_Werner_!
ULRIC.
Prononcé par--
SIEGENDORF.
Par lui. Je me retournai,--et je me trouvai mal en revoyant...
ULRIC.
Pour quelle raison? Mais _vous_, vous a-t-on vu?
SIEGENDORF.
Grâce aux soins de ceux qui m'entouraient, je sortis de la foule sans que l'on pût reconnaître la cause de ma faiblesse. Vous étiez alors trop éloigné dans le cortége (les vieillards marchant séparés de leurs nobles enfans) pour me porter secours.
ULRIC.
Maintenant je pourrais vous en offrir.
SIEGENDORF.
Pourquoi?
ULRIC.
Pour rechercher cet homme, et--mais quand on l'aura découvert, qu'en ferons-nous?
SIEGENDORF.
Je ne sais.
ULRIC.
Alors, pourquoi le chercher?
SIEGENDORF.
Parce que je n'aurai pas de repos avant qu'on ne l'ait retrouvé. Sa destinée, celle de Stralenheim et la nôtre semblent entrelacées; on ne pourra les démêler que--
(Entre un domestique.)
LE DOMESTIQUE.
Un étranger demande à être introduit près de votre excellence.
SIEGENDORF.
Qui est-il?
LE DOMESTIQUE.
Il n'a pas dit son nom.
SIEGENDORF.
Faites-le cependant entrer.
(Le domestique sort, après avoir introduit Gabor.)
SIEGENDORF.
Ah!
GABOR.
Voilà donc Werner!
SIEGENDORF, avec hauteur.
Celui, du moins, que vous avez connu sous ce nom; et _vous_!
GABOR, regardant autour de lui.
Tous deux je vous reconnais: il semble que vous soyez l'un le père, l'autre le fils. Comte! j'ai su que vous ou les vôtres aviez envoyé des gens à ma recherche; me voilà.
SIEGENDORF.
Oui, je vous ai cherché, et je vous trouve; vous êtes accusé (et votre conscience doit vous le dire) d'un si grand crime que--(Il s'arrête.)
GABOR.
Désignez-le, j'en accepte les conséquences.
SIEGENDORF.
Cela doit être,--à moins--
GABOR.
D'abord, quel est mon accusateur?
SIEGENDORF.
Toutes les circonstances, sinon tous les hommes: la rumeur publique,--ma présence sur les lieux,--la place,--le tems, en un mot, tous les indices qui s'unissent pour fixer sur vous le crime.
GABOR.
Et sur _moi seul_? Réfléchissez avant de me répondre: n'est-il pas un autre nom que le mien, compromis dans cette affaire?
SIEGENDORF.
Audacieux malfaiteur! oses-tu bien te faire un jeu de ton crime? De tout ce qui respire, tu sais le mieux quelle est l'innocence de celui sur lequel portent tes criminelles calomnies. Au reste, je ne prétends pas exiger d'un scélérat d'autres aveux que n'en demanderont les juges. Réponds simplement et sans détour à mon inculpation.
GABOR.
Elle est fausse.
SIEGENDORF.
Qui parle ainsi?
GABOR.
Moi.
SIEGENDORF.
Et la preuve?
GABOR.
La présence du meurtrier.
SIEGENDORF.
Nomme-le!
GABOR.
Ah! il peut avoir plus d'un nom: votre seigneurie en a bien changé.
SIEGENDORF.
Si c'est moi dont tu veux parler, je suis au-dessus de tes atteintes.
GABOR.
Vous le pouvez, et en toute sécurité: je connais l'assassin.
SIEGENDORF.
Où donc est-il?
GABOR, montrant du doigt Ulric.
Derrière vous.
(Ulric s'élance pour attaquer Gabor; Siegendorf se met entre eux.)
SIEGENDORF.
Infâme imposteur! Mais ce n'est pas ici que vous devez être puni; cette maison est à moi, vous n'avez rien à redouter dans son enceinte. (À Ulric.) Ulric, méprise cette calomnie comme moi. L'invention en est si monstrueuse, que jamais je n'en aurais cru un homme capable. Ne t'emporte pas; elle se réfute d'elle-même: mais garde-toi de le frapper.
(Ulric cherche à se remettre.)
GABOR.
Comte, voyez-_le_, et puis _écoutez-moi_.
SIEGENDORF, regardant Ulric, puis Gabor.
Je t'écoute. Mon Dieu! vous regardez--
ULRIC.
Comment?
SIEGENDORF.
Comme cette nuit terrible où nous nous rencontrâmes dans le jardin.
ULRIC, avec un calme affecté.
Ce n'est rien.
GABOR.
Vous vous êtes engagé à m'entendre, comte. Je suis venu ici, non pour vous chercher, mais parce que vous me cherchiez. Lorsque dans l'église je m'inclinai avec tout le peuple, j'étais loin de m'attendre à trouver le mendiant Werner dans le rang des sénateurs et des princes; mais vous m'avez demandé, et nous nous sommes revus.
SIEGENDORF.
Poursuivez, monsieur.
GABOR.
Avant de le faire, permettez-moi de demander à qui profita la mort de Stralenheim. Est-ce à moi?--je suis pauvre comme auparavant, plus pauvre encore, puisqu'on soupçonne mon honneur. Le baron, avec la vie, ne perdit ni or ni joyaux: on n'en voulait qu'à lui, à lui dont l'existence dérangeait la prétention qu'avaient certaines personnes à de grands honneurs, à des domaines à peine inférieurs à ceux des têtes couronnées.
SIEGENDORF.
Ces conjectures aussi vagues que mensongères m'attaquent tout aussi bien que mon fils.
GABOR.
Cela ne me regarde pas; il faut les livrer à la méditation de celui qui de nous trois se sent le vrai coupable. Comte Siegendorf, je m'adresse à vous, parce que je connais votre innocence, et que j'ai foi dans votre justice. Mais avant d'aller plus loin,--oserez-vous me défendre,--oserez-vous m'ordonner de poursuivre?
(Siegendorf regarde d'abord le Hongrois, puis Ulric, qui, ayant détaché son sabre, semble entièrement occupé à tracer avec le fourreau des figures sur le parquet.)
ULRIC, à son père.
Laissez-le continuer.
GABOR.
Je suis désarmé, comte,--ordonnez à votre fils de déposer son sabre.
ULRIC, le lui offrant avec dédain.
Tenez, prenez-le.
GABOR.
Non, monsieur; c'est assez que nous soyons tous deux désarmés. Et, dans tous les cas, je ne suis pas curieux de porter un glaive qui peut être rougi déjà de plus de sang qu'on n'en pourrait répandre ici.
ULRIC, rejetant son sabre derrière lui.
Ce glaive,--ou quelqu'autre semblable entre mes mains, vous épargna autrefois, quand vous étiez désarmé et tout à ma merci.
GABOR.
Oui, je ne l'ai pas oublié; mais en m'épargnant, vous aviez votre projet:--celui de me faire supporter une ignominie qui n'est pas la mienne.
ULRIC.
Poursuivez. Le récit sans doute est digne du conteur; mais convient-il à mon père d'y prêter l'oreille?
SIEGENDORF, prenant son fils par la main.
Mon fils, je connais mon innocence et je ne soupçonne pas la vôtre; mais j'ai promis à cet homme de l'entendre: qu'il continue.
GABOR.
Je ne vous fatiguerai pas long-tems de ce qui touche à ma vie personnelle: j'ai vécu de bonne heure avec les hommes, et je n'ai pas changé de condition. À Francfort-sur-l'Oder, où je passai, dans l'obscurité, un hiver, il m'arriva plusieurs fois, au mois de février dernier, d'entendre raconter un événement étrange. Un corps de troupes, envoyé par l'autorité, avait, après une forte résistance, désarmé une troupe de gens perdus, que l'on supposait des maraudeurs du camp ennemi. Toutefois, ils donnèrent la preuve qu'ils n'en étaient pas, mais des bandits emportés, par je ne sais quel accident, loin du théâtre de leurs exploits, c'est-à-dire des forêts qui entourent la Bohême, jusqu'en Lusace. Plusieurs d'entre eux étaient cités comme d'une naissance illustre; on sait que les lois martiales étaient alors assoupies; on finit par les escorter jusqu'à la frontière, et par les placer sous la juridiction civile de la cité libre de Francfort. J'ignore ensuite quelle fut _leur_ destinée.
SIEGENDORF.
Et qu'a cela de commun avec Ulric?
GABOR.