Œuvres complètes de lord Byron, Tome 07 comprenant ses mémoires publiées par Thomas Moore
Part 14
Vous ne pouvez nier que les gens dont il s'entoure (et peu d'entre eux sont nés dans ses domaines) ne soient de ce genre de valets qui--(Il s'arrête.)
ERIC.
Eh bien?
HENRICK.
Qui ont échappé aux dangers de la guerre que vous aimez tant; car, semblable à bien d'autres mères, ses plus mauvais enfans sont ceux qu'elle gâte le plus.
ERIC.
Ce n'est pas le cas ici. Ils ont tous l'air de braves compagnons, tels que les aimait le vieux Tilly.
HENRICK.
Et qui aimait Tilly? Demandez-le aux bourgeois de Magdebourg;--ou qui aimait Wallenstein?--Ils sont allés--
ERIC.
Reposer; mais pour combien de tems? c'est ce que l'on ne pourrait dire.
HENRICK.
Je souhaite qu'ils nous fassent partager quelque chose de leur repos. La contrée, qui n'a de la paix que les apparences, est désolée par je ne sais quels brigands:--ils font des courses la nuit, et disparaissent avec le soleil; mais ils laissent après eux une désolation comparable aux effets de la plus _ouverte_ guerre.
ERIC.
Mais le comte Ulric,--qu'a tout cela de commun avec lui?
HENRICK.
Avec _lui_! mais il--pourrait les prévenir. Vous le représentez comme amant de la guerre; que ne la fait-il donc à ces maraudeurs?
ERIC.
Vous pourriez le lui demander vous-même.
HENRICK.
J'aimerais autant demander au lion pourquoi il ne se nourrit pas de lait.
ERIC.
Mais le voici qui vient.
HENRICK.
Diable! au moins gardez-vous de parler.
ERIC.
Pourquoi devenez-vous si pâle?
HENRICK.
Ce n'est rien;--mais, je vous en conjure, silence!
ERIC.
Je le garderai sur ce que vous m'avez dit.
HENRICK.
Je vous assure que je ne voulais rien dire: c'était une plaisanterie, et voilà tout. Et s'il en eût été autrement, l'on sait qu'il va épouser l'aimable baronne Ida de Stralenheim, l'héritière du dernier baron; et l'on ne peut douter qu'elle n'adoucisse la dureté que les dernières guerres intestines ont jetée dans tous les caractères, surtout dans ceux qui naquirent au milieu d'elles, furent bercés, pour ainsi dire, sur les genoux de l'homicide, et arrosés d'un baptême de sang. Silence, je t'en prie, sur tout ce que je t'ai dit.
(Entrent Ulric et Rodolph.)
HENRICK.
Bonjour, comte!
ULRIC.
Bonjour, mon brave Henrick. Eric, tout est-il prêt pour la chasse?
ERIC.
Les chiens sont accouplés à l'entrée de la forêt; les vassaux déjà battent les buissons, et le tems est de bon augure. Faut-il donner le signal à la suite de votre excellence? Quel coursier voulez-vous monter?
ULRIC.
Le brun, Walstein.
ERIC.
Je crains qu'il ne soit pas encore remis des courses de lundi. La noble chasse, monseigneur! vous en avez frappé quatre de votre main.
ULRIC.
En effet, bon Eric; j'oubliais.--Je prendrai donc le gris, le vieux Ziska; il n'est pas sorti depuis quinze jours.
ERIC.
On va sur-le-champ le garnir. De combien de vassaux immédiats serez-vous escorté?
ULRIC.
Sur cela, je m'en rapporte à Weinbourg, notre écuyer.
(Eric sort.)
ULRIC.
Rodolph!
RODOLPH.
Monseigneur.
ULRIC.
Nous avons de mauvaises nouvelles de--(Rodolph montre du doigt Henrick.) Eh bien, Henrick, que faites-vous-là?
HENRICK.
J'attends vos ordres, monseigneur.
ULRIC.
Allez donc vers mon père, présentez-lui mes devoirs, et informez-vous s'il aurait quelque chose à me dire avant mon départ.
(Henrick sort.)
ULRIC.
Rodolph, nos amis ont éprouvé un échec sur les frontières de Franconie, et le bruit court que l'on doit fortifier la colonne envoyée contre eux. Je ne puis tarder à les rejoindre.
RODOLPH.
Attendez de nouveaux et de plus sûrs avis.
ULRIC.
Telle est mon intention.--En vérité, ce malheur ne pouvait tomber dans un tems plus inopportun pour tous mes projets.
RODOLPH.
Vous aurez de la peine à donner une excuse suffisante de votre départ au comte votre père.
ULRIC.
Oui; mais la situation précaire de notre domaine, dans la Haute-Silésie, justifiera et pourra dissimuler mon voyage. En attendant, pendant que nous serons à la chasse, vous réunirez les quatre-vingts hommes qui ont Wolff pour chef;--vous les ferez marcher par les forêts, vous savez?
RODOLPH.
Aussi bien que la nuit où nous--
ULRIC.
Nous en reparlerons après avoir couru une seconde fois les mêmes hasards, et avec le même succès. Quand vous serez arrivés, vous donnerez cette lettre à Rosenberg. (Il lui donne une lettre.) Ajoutez de vive voix, que je lui envoie ce faible renfort, sous votre conduite et celle de Wolff, comme l'avant-coureur de mon arrivée: parlez-lui de la peine que j'ai eue à les éloigner, dans un moment où mon père aime à s'entourer d'un bon nombre de vassaux, et quand la cloche va donner le signal de mon mariage, de ses fêtes, en un mot, de toutes les sottises qui accompagnent ordinairement l'absurde sottise conjugale.
RODOLPH.
Je pensais que vous aimiez la jeune et noble Ida.
ULRIC.
Je ne m'en défends pas; mais il n'en faut pas conclure que je prétende lier mes jeunes et glorieuses années, si fugitives, si impatientes de contrainte, avec la ceinture d'une dame, fût-ce même de Vénus.--Je l'aime comme doivent être aimées les femmes, sincèrement et sans partage.
RODOLPH.
Et pour toujours?
ULRIC.
Je le pense; car je n'aime rien qu'elle.--Mais je n'ai pas le tems de m'arrêter à ces hochets de tendresse: nous avons à faire de grandes choses avant peu. Éloigne-toi rapidement, cher Rodolph!
RODOLPH.
À mon retour, cependant, je trouverai la baronne Ida transformée en comtesse Siegendorf.
ULRIC.
Peut-être. Mon père le désire, et sérieusement cela est d'une bonne politique; cette union avec le dernier rejeton de la branche rivale, d'un seul coup, réconcilie l'avenir et jette un voile sur le passé.
RODOLPH.
Adieu!
ULRIC.
Arrête encore:--il vaut mieux demeurer ensemble jusqu'à l'ouverture de la chasse. Nous nous quitterons ensuite, toi, pour suivre mes instructions.
RODOLPH.
Fort bien; mais pour revenir--ce fut un trait de véritable bonté, chez le comte votre père, d'envoyer chercher, à Kœnigsberg, cette belle orpheline, et de la recevoir comme sa fille.
ULRIC.
Bonté surprenante; en égard surtout à l'ancienne haine qui, jusqu'alors, divisait les deux familles.
RODOLPH.
Le dernier baron mourut d'une fièvre, n'est-ce pas?
ULRIC.
Et comment pourrais-je le savoir?
RODOLPH.
J'ai entendu murmurer qu'il y avait eu dans sa mort quelque chose d'étrange, et que même on savait à peine le lieu où elle était arrivée.
ULRIC.
C'était quelque village obscur sur la frontière de Saxe ou de Silésie.
RODOLPH.
N'a-t-il donc pas laissé de testament,--quelques mots d'adieux?
ULRIC.
Je n'étais ni son notaire, ni son confesseur: je ne saurais donc le dire.
RODOLPH.
Ah! voici madame Ida.
(Entre Ida Stralenheim.)
ULRIC.
Vous êtes matinale, mon aimable cousine!
IDA.
Je le suis trop, cher Ulric, si je vous interromps. Pourquoi m'appelez-vous donc _cousine_?
ULRIC, souriant.
Ne l'êtes-vous pas?
IDA.
Oui; mais je n'en aime pas le nom: il semble qu'il me glace, comme si vous ne songiez, en le prononçant, qu'à notre généalogie, et que vous pesiez notre sang.
ULRIC, interdit.
Votre sang!
IDA.
Pourquoi le vôtre a-t-il cessé d'animer vos joues?
ULRIC.
Oui?--Je suis pâle?
IDA.
Sans doute; mais non! il revient comme un torrent, et colore jusqu'à votre front.
ULRIC, se remettant.
Et s'il avait fui, c'est que votre présence seule l'avait refoulé vers mon cœur, qui ne bat que pour vous, chère cousine!
IDA.
Cousine? encore!
ULRIC.
Eh bien, je vous donnerai le nom de sœur.
IDA.
J'aime encore moins ce nom.--Je voudrais qu'il n'y eût entre nous aucun lien de parenté.
ULRIC, d'une voix sombre.
Oui, plût à Dieu!
IDA.
Ah ciel! et vous aussi; _vous souhaitez cela_?
ULRIC.
Adorable Ida! puis-je autre chose que répéter chacun de vos vœux?
IDA.
Oui, Ulric; mais les miens n'étaient pas accompagnés des mêmes regards; à peine connaissais-je ce que je disais: soyez mon frère, mon cousin, ce que vous voudrez, pourvu que vous soyez pour moi quelque chose.
ULRIC.
Vous serez tout,--tout pour moi.
IDA.
C'est déjà ce que vous êtes à mes yeux; mais je puis attendre.
ULRIC.
Chère Ida!
IDA.
Oui; appelez-moi Ida, votre Ida; car je veux être à vous, à vous seul.--Il est vrai que je n'ai personne au monde que vous, depuis que mon pauvre père--(Elle s'arrête.)
ULRIC.
Vous avez le _mien_,--et moi-même.
IDA.
Cher Ulric! combien je regrette que mon père ne puisse être témoin de notre bonheur! Il n'y manque que sa présence.
ULRIC.
Vous dites vrai!
IDA.
Vous l'auriez aimé, et lui-même vous eût chéri; car les braves se recherchent mutuellement. Son extérieur était bien un peu froid, et son ame fière (comme le lui permettait sa haute naissance); mais sous cette enveloppe sévère...--Ah! si vous vous étiez connus, si vous aviez pu être à ses côtés dans son dernier voyage, il ne serait pas mort sans que la voix d'un seul ami ait adouci ses derniers momens.
ULRIC.
Qui dit _cela_?
IDA.
Quoi!
ULRIC.
Qu'il soit mort seul?
IDA.
La commune rumeur, et la disparition de ses valets. Il fallait que la fièvre dont mon père mourut victime fût bien cruelle, pour n'en avoir épargné aucun.
ULRIC.
S'ils étaient près de lui, il n'a pu mourir seul et délaissé.
IDA.
Hélas! qu'est-ce qu'un valet près d'un lit de mort, quand les yeux se lèvent une dernière fois, dans le vain espoir de rencontrer ceux d'un ami?--On dit qu'il est mort d'une fièvre.
ULRIC.
_On dit!_ rien n'est plus sûr.
IDA.
J'ai quelquefois rêvé qu'il n'en était rien.
ULRIC.
Les songes sont autant de chimères.
IDA.
Et, cependant, je le vois--comme je vous vois.
ULRIC.
Où le voyez-vous?
IDA.
Dans le sommeil.--Je le vois étendu, pâle, ensanglanté, et derrière lui un homme avec un couteau levé.
ULRIC.
Un homme! Vous ne voyez pas ses _traits_?
IDA, jetant les yeux sur lui.
Non! mais, grand Dieu!--et _vous_?
ULRIC.
Que voulez-vous dire?
IDA.
C'est que vos regards semblaient désigner un meurtrier.
ULRIC, avec agitation.
Ida, ceci est un pur enfantillage. À ma honte, je sens que vos faiblesses me gagnent; j'y deviens sensible, sans doute parce que tout doit être commun entre nous. Je t'en prie, chère enfant, changeons--
IDA.
Enfant! J'ai plus de quinze ans, l'avez-vous oublié? (Le cor retentit.)
RODOLPH.
Entendez-vous, monseigneur, le cor!
IDA, avec dépit à Rodolph.
Qu'aviez-vous besoin de le lui dire? Croyez-vous qu'il ne l'entendrait pas sans écho?
RODOLPH.
Pardonnez-moi, noble dame!
IDA.
J'y consens; mais à une condition: c'est que vous m'aiderez à détourner le comte Ulric de la chasse de ce jour.
RODOLPH.
Madame, vous n'avez pas besoin de mon secours.
ULRIC.
Je ne puis, en ce moment, m'en dispenser.
IDA.
Mais vous vous en dispenserez.
ULRIC.
Moi!
IDA.
Oui, ou vous n'êtes pas un chevalier loyal.--Allons, cher Ulric! cédez-moi en cela, et pour un seul jour; aussi bien, le tems est lourd, et vous êtes devenu tout-à-coup si pâle...
ULRIC.
Vous plaisantez.
IDA.
Non, vraiment: demandez à Rodolph.
RODOLPH.
En effet, monseigneur, vous avez, en un quart-d'heure, changé plus que je ne vous ai vu changer en plusieurs années.
ULRIC.
Ce n'est rien; mais si vous disiez vrai, l'air me remettrait bien vite. Je suis un véritable caméléon: je ne vis qu'en pleine campagne. Vos fêtes, dans l'intérieur des: châteaux, vos nombreux banquets n'ont aucun attrait pour moi:--je suis un amant des forêts; j'aime à respirer sur les sommets des montagnes; en un mot, j'aime tout ce qu'aiment les aigles.
IDA.
Vous n'avez pas, j'espère ses goûts carnassiers?
ULRIC.
Chère Ida, souhaite-moi une bonne chasse; et je rapporterai six hures de sangliers pour trophée.
IDA.
Ainsi, vous ne voulez pas rester? Non, vous n'irez pas! Venez; pour vous plaire, je chanterai.
ULRIC.
Ida, vous serez difficilement l'épouse d'un soldat.
IDA.
Je ne souhaite pas non plus de l'être; la guerre est pour long-tems terminée, et vous pourrez demeurer en paix dans vos domaines.
(Entre Werner, comte Siegendorf.)
ULRIC.
Bon jour, mon père; désolé de ne vous voir qu'un instant.--Mais vous avez entendu le cor, les vassaux attendent.
SIEGENDORF.
Eh bien! qu'ils attendent.--Vous oubliez que c'est demain, dans Prague, un grand jour de fête; on y doit célébrer le retour de la paix. L'ardeur avec laquelle vous vous laissez entraîner à la chasse ne vous permettrait pas de revenir aujourd'hui; et, dans le cas contraire même, vous reviendriez trop fatigué pour être demain en état de tenir votre rang parmi la noblesse.
ULRIC.
Vous pourrez bien vous-même, comte, nous représenter tous les deux.--Je ne suis pas curieux, vous le savez, de toutes ces réunions.
SIEGENDORF.
Non, Ulric; il serait peu convenable que, seul de toute notre jeune noblesse,--
IDA.
Et le plus noble de tous par son maintien et ses habitudes.
SIEGENDORF, à Ida.
Oui, ma chère enfant, bien que votre franchise soit un peu singulière dans une belle demoiselle.--Ulric, souviens-toi de notre position; nous avons bien tard reconquis nos droits. Crois-moi, on remarquerait dans chaque maison, et surtout dans la _nôtre_, que l'un de nous a négligé de se rendre à pareille fête et dans un pareil moment. D'ailleurs, le ciel qui nous a rendu le repos au même instant qu'il le répand sur tout l'univers, a pour nous un double droit aux actions de grâce: pour notre pays d'abord, ensuite pour nous avoir fait partager ses bénédictions.
ULRIC, à part.
Quoi! dévot.--Eh bien, monsieur, j'obéirai.--(À l'un des valets.) Ludwig, renvoyez la suite.
IDA.
Ainsi, vous lui accordez ce que je vous ai vainement demandé pendant une heure.
SIEGENDORF, souriant.
Ma belle révoltée, vous n'êtes pas jalouse de moi, j'espère? Quel autre que vous justifierait ainsi la désobéissance? Mais ne craignez rien; vous saurez bientôt lui faire reconnaître une autorité plus tendre et mieux assurée.
IDA.
C'est maintenant que je voudrais le régler.
SIEGENDORF.
Vous devriez, en attendant, régler votre _harpe_ qui soupire après vous dans l'appartement de la comtesse. Cette dernière se plaint que vous négligiez votre musique: elle vous attend.
IDA.
Adieu donc, mon cher parent! Ulric, vous me suivez, vous venez m'entendre?
ULRIC.
Dans un instant.
IDA.
Soyez-en sûr, ma voix sera plus agréable que celle de vos cors; je désire que vous ayez la précision de ma harpe: je jouerai la marche du roi Gustave.
ULRIC.
Et pourquoi pas celle du vieux Tilly?
IDA.
De ce monstre! non, certainement. J'imaginerais que mes cordes expriment des hurlemens plutôt que des sons harmonieux. Comment, d'ailleurs, rappeler sur mon instrument quelque chose de lui?--Mais hâtez-vous de me joindre; votre mère sera ravie de vous recevoir.
(Ida sort.)
SIEGENDORF.
Ulric, je désire vous parler seul.
ULRIC.
Mon tems est tout à vous.--(À part à Rodolph.) Rodolph, partez! faites ce que je vous ai recommandé; et que Rosemberg ait soin de me répondre avec toute la promptitude possible.
RODOLPH.
Comte Siegendorf, avez-vous quelques ordres à me donner? je pars en ce moment pour la frontière.
SIEGENDORF, en tressaillant.
Ah!--Où? Et _quelle_ frontière?
RODOLPH.
Celle de Silésie, en allant--(À part à Ulric.) Où dirais-je?
ULRIC, à part, à Rodolph.
Hambourg.--Ce mot, je l'espère, va couper court à ses questions.
RODOLPH.
Comte, à Hambourg.
SIEGENDORF, agité.
Hambourg! Non, je n'ai rien à y faire; je n'ai aucune connaissance dans cette ville. Le ciel donc vous conduise.
RODOLPH.
Et vous conserve, comte Siegendorf.
(Rodolph sort.)
SIEGENDORF.
Ulric, cet homme, qui vient de sortir, est l'un de ces étranges compagnons dont je désire vous entretenir en ce moment.
ULRIC.
Monseigneur, c'est un noble de race, et des premières familles de Saxe.
SIEGENDORF.
Je ne dis rien de sa naissance, mais de lui personnellement. On en parle assez légèrement.
ULRIC.
Comme de la plupart des hommes. Le roi, lui-même, n'est pas à l'abri des calomnies de son chambellan, ou des sarcasmes du dernier courtisan qui lui aura dû sa fortune ou sa grandeur.
SIEGENDORF.
Franchement, le monde parle plus que légèrement de ce Rodolph: il fait, dit-on, cause commune avec les _bandes noires_ qui désolent encore en ce moment la frontière.
ULRIC.
Et vous ajoutez foi au monde?
SIEGENDORF.
Dans le cas présent,--oui.
ULRIC.
Je croyais que vous le connaissiez assez bien pour ne prendre, dans aucun cas, son accusation pour une sentence.
SIEGENDORF.
Mon fils! je comprends; vous faites allusion à--Mais la destinée m'avait pris dans ses toiles d'araignée, et comme tous les misérables, je ne pouvais que m'y débattre, sans parvenir à les rompre. Que mon exemple vous serve, Ulric! Vous avez vu l'abîme où les passions m'avaient précipité; vingt années de misère et de faim ne l'ont pas fermé;--vingt mille d'une autre vie (ou même de celle-ci, car le remords transforme pour moi chaque moment en autant d'années); vingt mille années ne pourraient effacer et expier la honte d'un seul instant. Ulric, écoutez les avis d'un père!--Je n'ai rien appris du mien, et vous voyez ce que je suis.
ULRIC.
Je vois l'heureux, le bien-aimé Siegendorf, maître d'un apanage de prince, honoré de ceux qu'il gouverne et de ceux qui partagent son rang.
SIEGENDORF.
Ah! peux-tu parler de mon bonheur, quand tu m'inspires tant de craintes? de l'affection dont je suis l'objet, quand toi tu ne m'aimes pas! Oui, tous les cœurs, excepté un seul, sont portés à me chérir;--mais qu'importe, si celui de mon enfant est de glace?--
ULRIC.
Qui _ose_ dire cela?
SIEGENDORF.
Personne encore que moi-même. Je le vois,--je le sens,--plus douloureusement que ne le ferait un ennemi mortel, qui, votre épée dans le cœur, prononcerait les mêmes paroles. Chez moi, la douleur survit à la blessure.
ULRIC.
Vous vous trompez: seulement, mon naturel ne comporte pas les démonstrations sentimentales. Et comment en serait-il autrement, après être resté douze ans loin de mes parens?
SIEGENDORF.
Mais ces douze années d'absence ne couraient-elles pas également pour moi?--Au reste, je te fais de vaines remontrances;--jamais elles n'ont pu mettre le moindre frein au naturel.--Je change de sujet. Je reviens à ces jeunes nobles, d'un nom distingué, mais d'une conduite équivoque (oui, fort équivoque, si l'on en croit les bruits publics); ces nobles, dis-je, que tu aimes à fréquenter, te conduiront--
ULRIC, avec impatience.
Je ne serai _conduit_ par personne.
SIEGENDORF.
Je désirerais du moins te voir dédaigner de conduire les autres. Quoi qu'il en soit, pour t'arracher aux écueils de la jeunesse et d'un caractère trop impérieux, j'ai jugé à propos de te proposer d'épouser la jeune Ida,--tu sembles ressentir de l'amour pour elle.
ULRIC.
Je vous ai dit que je suivrais vos ordres, quand il faudrait prendre pour femme Hécate.--Un fils peut-il faire davantage?
SIEGENDORF.
C'est trop parler que de parler ainsi. Il n'est pas de ton âge et de ton caractère de témoigner tant de froideur, et d'adopter avec tant d'insouciance un nouvel état qui, d'ordinaire, flétrit ou ranime le bonheur des hommes; car l'oreiller de la gloire n'invite pas au repos, quand l'amour refuse d'y incliner ses joues. Pour toi, mon fils, tu sembles dominé par une force invincible, par je ne sais quel démon qui jette son fiel sur chacune de tes pensées. Tu aurais dû me dire: «J'aime la jeune Ida, et je l'épouserai;» ou bien: «Je ne l'aime pas, et toutes les puissances de la terre ne pourront jamais me rapprocher d'elle.» Voilà la réponse que j'aurais voulue.
ULRIC.
Vous vous êtes marié par amour?
SIEGENDORF.
Oui, et ta mère fut ma seule consolation dans mes nombreuses infortunes.
ULRIC.
Et sans ce mariage d'inclination, combien d'infortunes de moins?
SIEGENDORF.
Toujours des réflexions qui ne conviennent ni à votre âge ni à votre naturel! Qui jamais, à vingt ans, a pu parler ainsi?
ULRIC.
N'avez-vous pas toujours cherché à me mettre en garde contre votre exemple?
SIEGENDORF.
Vous êtes un sophiste bien jeune! En un mot, aimez-vous, ou n'aimez-vous pas Ida?
ULRIC.
Il importe peu, si je suis également prêt à vous obéir en l'épousant.
SIEGENDORF.
Peu! pour vous, sans doute; mais il s'agit, pour elle, de toute la vie. Elle est jeune;--ravissante de beauté;--elle vous adore; elle possède toutes les qualités qui peuvent donner le bonheur, tel que nous l'entrevoyons quelquefois dans nos rêves, tel que ne peuvent le dépeindre les poètes; en un mot, capable de faire oublier la sagesse, si ce n'était déjà être sage que d'aimer la beauté vertueuse. Or, le don d'un pareil bonheur mérite bien un peu de retour. Je ne voudrais pas que son cœur pût être brisé par un homme dont le cœur est insensible, ou la voir se flétrir sur sa tige, comme la rose que les contes orientaux nous peignent abandonnée par l'oiseau qu'elle avait pris pour un rossignol. Elle est--
ULRIC.
Elle est la fille de Stralenheim, mort votre ennemi. Néanmoins je l'épouserai; bien qu'à dire vrai, je sois loin en ce moment d'éprouver un vif entraînement vers les unions de ce genre.
SIEGENDORF.
Mais, enfin, elle vous aime.
ULRIC.
Je l'aime également; c'est pourquoi je voudrais y songer _encore_.
SIEGENDORF.
Hélas! ce n'est pas ainsi qu'a jamais parlé l'amour.
ULRIC.
Il est donc tems qu'il commence; qu'arrachant le bandeau de ses yeux, il considère les liens dans lesquels il se jette. Jusqu'à présent il a toujours joué à colin-maillard.
SIEGENDORF.
Consentez-vous?
ULRIC.
J'ai consenti, et je consens encore.
SIEGENDORF.
Fixez donc le jour.
ULRIC.
Il est d'usage, et sans doute plus convenable, d'en laisser le soin à la dame.
SIEGENDORF.
Je m'en chargerai donc pour elle.
ULRIC.
Je n'oserais en tant faire pour aucune femme; et comme je ne voudrais pas subir un refus, quand elle aura prononcé ses intentions je prononcerai les miennes.
SIEGENDORF.
Mais il est de votre devoir de lui faire la cour.
ULRIC.
Comte, c'est un mariage de votre façon, qu'elle se contente de votre cour; mais, pour mieux vous plaire, je vais aller rendre mes devoirs à ma mère, qui, dans ce moment, vous le savez, est avec Ida.--Que voulez-vous de plus? Vous m'avez empêché de me livrer à de généreux exercices, loin des murailles d'un château, j'ai obéi; vous m'ordonnez de me transformer en courtisan, de relever des gants, des éventails, des aiguilles, que sais-je? d'écouter, en extase, des chants et des instrumens; de mendier des sourires, de murmurer de gracieuses niaiseries, de m'arrêter sur des yeux de femme, comme s'ils étaient les étoiles de nos destinées.--Que peut-on exiger de plus d'un fils ou d'un homme?
(Il sort.)
SIEGENDORF, seul.