Œuvres complètes de lord Byron, Tome 07 comprenant ses mémoires publiées par Thomas Moore
Part 13
ULRIC.
Moi! haïr mon père!
WERNER.
Oui; mon père me haïssait, pourquoi pas mon fils?
ULRIC.
Votre père ne vous connaissait pas comme je vous connais.
WERNER.
Tes paroles sont autant de serpens. Tu me connais, dis-tu? Si tu es sincère, tu ne me connais pas; car je ne suis pas, en ce moment, moi-même. Cependant (ne me hais pas), je le serai bientôt.
ULRIC.
_J'attendrai_. Cependant, croyez-moi, tout ce qu'un fils peut faire pour ses parens, je le ferai.
WERNER.
Je le vois, et je le sens déjà; cependant, je sens aussi--que vous me méprisez.
ULRIC.
Pourquoi vous mépriserais-je?
WERNER.
Voulez-vous me forcer à rappeler ma honte?
ULRIC.
Non: je l'ai approfondie ainsi que vous; mais n'en parlons pas davantage, ou du moins oublions-la pour ce moment. Votre faute a redoublé tout ce qu'avait de difficile la situation de notre famille, et ses inimitiés secrètes contre celle de Stralenheim. C'est _lui_, maintenant, qu'il s'agit de battre. J'avais indiqué _un_ moyen.
WERNER.
C'est le seul, et je l'embrasse comme j'embrasse mon fils, qui, dans le même jour, a _sauvé_ son père et lui-même.
ULRIC.
Oui, vous serez sauvé: cela doit nous suffire. La présence de Stralenheim en Bohême serait-elle un obstacle à vos droits, dans le cas où nous parviendrions jusque dans nos domaines?
WERNER.
Certainement, dans l'état actuel des choses; le premier occupant a cependant pour lui, comme c'est l'usage, le principal avantage, surtout quand il est du sang le plus proche.
ULRIC.
_Sang_!! c'est un mot d'acception diverse: celui qui coule dans les veines; celui qu'on en fait sortir:...--comme il pourrait arriver, dans le cas où ceux du même _sang_ (ainsi parle-t-on) auraient entre eux la même animosité que jadis les frères Thébains. Lorsqu'une partie de ce _sang_ est corrompue, il suffit d'en tirer quelques onces pour purifier le reste.
WERNER.
Je ne saisis pas votre pensée.
ULRIC.
Cela se peut,--et même devrait être,--et cependant...--mais ne perdons pas de tems: il faut que cette nuit vous partiez; vous et ma mère. L'intendant s'approche: sondez-le avec le diamant; il pénétrera au fond de son ame vénale, comme le plomb au fond de la mer; il en rapportera la vase, la boue et ce qu'elle renferme de plus sale, comme le plomb encore, quand, imprégné d'une matière visqueuse, il revient annoncer l'approche et le danger des écueils. Ici, la cargaison est riche; il faut passer la ligne à tems. Adieu! nous n'avons pas un instant à perdre. Mais, avant de nous quitter, votre _main_, mon père!--
WERNER.
Laisse-moi t'embrasser!
ULRIC.
On pourrait nous observer: dissimulez vos sentimens pour aujourd'hui, et laissez croire que nous sommes ennemis.
WERNER.
Maudit celui dont les artifices étouffent les plus doux et les plus légitimes sentimens de nos cœurs, et dans un moment semblable, encore!
ULRIC.
Oui, maudissez-le:--cela vous fera du bien. Voici l'intendant.
(Entre Idenstein.)
ULRIC.
Maître Idenstein, quel est le résultat de vos recherches? Avez-vous attrapé notre drôle?
IDENSTEIN.
Non, par ma foi!
ULRIC.
Eh bien, il y en a d'autres à foison: dans une autre chasse vous aurez plus de bonheur. Où est le baron?
IDENSTEIN.
Rentré dans son appartement; et, maintenant que j'y pense, il demande après vous, avec toute l'impatience d'un grand seigneur.
ULRIC.
Il faut satisfaire à l'instant tous ces illustres personnages, comme si nous étions autant de coursiers aiguillonnés par l'éperon. Il est fort heureux qu'ils aient aussi des chevaux; car, s'ils n'en avaient pas, ils forceraient, je crois, les hommes à traîner leurs chariots, comme autrefois, dit-on, les rois traînaient celui de Sésostris.
IDENSTEIN.
Quel était ce Sésostris?
ULRIC.
Un vieux Bohémien,--un Égyptien couronné.
IDENSTEIN.
Égyptien, Bohémien, c'est tout un; car on leur donne l'un et l'autre nom. Aurait-il été un de ces gens-là?
ULRIC.
C'est ainsi que je l'entendais; mais je dois vous laisser. Votre serviteur, intendant.--Werner! c'est, je crois, votre nom? serviteur!
(Il sort.)
IDENSTEIN.
Voilà un garçon de bonne mine et d'esprit! comme il a l'usage du monde! Vous le voyez, monsieur, il met chacun à sa place: il observe les préséances naturelles.
WERNER.
Je m'en aperçois; et j'applaudis à son discernement comme au vôtre.
IDENSTEIN.
C'est bien,--c'est très-bien: je vois que vous connaissez aussi ce que vous êtes; pour moi, je vous avoue cependant que je ne le connais pas encore.
WERNER, montrant l'anneau.
Cela peut-il éclaircir vos doutes?
IDENSTEIN.
Comment!--Qu'est-ce? un diamant!
WERNER.
Il est à vous, à une condition.
IDENSTEIN.
À moi! parlez!
WERNER.
C'est que vous me permettrez, dans la suite, de le racheter trois fois ce qu'il vaut: c'est une bague de famille.
IDENSTEIN.
De famille! de la _vôtre_! un diamant! je suis tout interdit.
WERNER.
Il faut aussi que vous me procuriez, une heure avant la chute du jour, tous les moyens de quitter cet endroit.
IDENSTEIN.
Mais n'est-il pas faux? Laissez-moi l'examiner: oui, c'est bien un diamant, par toutes les gloires célestes.
WERNER.
Allons! je me confie à vous; vous deviniez sans doute que j'étais d'une naissance supérieure à mon apparente fortune?
IDENSTEIN.
Je n'oserais le dire, quoique ce joyau plaide bien en votre faveur; car c'est le véritable indice d'un sang noble.
WERNER.
J'ai d'importantes raisons qui me font désirer de continuer mon voyage sans être connu.
IDENSTEIN.
Alors, _vous êtes_ donc l'homme que Stralenheim recherche?
WERNER.
Je ne le suis pas, mais on me pourrait prendre pour lui; et cette erreur me causerait, en ce moment, autant d'embarras que, plus tard, elle en causerait au baron:--or, c'est pour éviter ce double inconvénient, que je veux prévenir tout malentendu.
IDENSTEIN.
Que vous soyez ou non l'homme qu'il cherche, ce n'est pas mon affaire; d'ailleurs, qu'obtiendrai-je jamais de ce fier et vaniteux seigneur, qui, pour quelques pièces d'argent, met sur pied tout le pays, et ne parle pas d'une récompense précise? Mais ce diamant! que je le regarde encore!
WERNER.
Admirez-le à votre aise; à la chute du jour, il est à vous.
IDENSTEIN.
Ô merveilleuse étincelle! préférable à la pierre des philosophes, puisqu'elle est la pierre de toute la philosophie elle-même. Œil radieux de la mine, voie lactée de l'ame, véritable pôle magnétique vers lequel se dirigent tous les cœurs comme autant d'aiguilles aimantées! Esprit flamboyant de la terre, qui, placé sur le diadême des rois, inspire plus d'envie que la pénible majesté dont ils sont redevables à leur sceptre, et qui, pour être rehaussée, a besoin du sang de milliers d'hommes! Est-il bien vrai que tu m'appartiennes? Je suis donc déjà devenu un petit roi, un bienheureux alchimiste, un habile magicien, qui, sans avoir vendu mon ame, ai trouvé le moyen de commander au diable?--Mais venez, Werner, ou qui que vous soyez.
WERNER.
Continuez à me donner ce nom; plus tard vous pourrez me connaître sous un titre plus illustre.
IDENSTEIN.
Oui, je vois en toi, sous un humble costume, je reconnais l'esprit à qui j'ai si long-tems rêvé.--Viens, je te servirai, tu seras libre comme l'air, et en dépit des eaux; sortons d'ici, je te prouverai que je suis honnête (oh! le beau joyau!) On te fournira, Werner, tant de moyens de fuir, que je défierais le plus rapide oiseau de te dépasser, quand tu serais un limaçon. Encore une fois, laisse-moi l'admirer. J'ai, dans le commerce de Hambourg, un frère de lait, habile connaisseur en pierres précieuses.--Combien de carats peut-il valoir? Allons, Werner, je te donnerai les moyens de voler, si tu veux.
(Ils sortent.)
SCÈNE II.
(L'appartement de Stralenheim.)
STRALENHEIM et FRITZ.
FRITZ.
Mon cher maître, tout est prêt.
STRALENHEIM.
Je n'ai pas envie de dormir, et pourtant il faut me coucher. Je devrais dire reposer; mais je sens sur mon cœur je ne sais quel poids, trop lourd pour comporter la veille, trop léger pour permettre le sommeil. C'est comme un de ces nuages dont l'obscurité intercepte les rayons du jour, mais qui tardent à se résoudre en pluie, et restent suspendus entre la terre et le ciel; tels encore qu'un levain d'envie entre deux hommes--Jetons-nous sur l'oreiller...
FRITZ.
Je souhaite que vous y reposiez bien.
STRALENHEIM.
Oui, je sens que je dois reposer, et je le crains.
FRITZ.
Pourquoi le craindre?
STRALENHEIM.
Je l'ignore; et ma crainte s'accroît de la difficulté que j'éprouve à la justifier;--mais c'est une vaine terreur. A-t-on, comme je l'avais souhaité, changé les serrures de cette chambre? L'accident de la nuit dernière rendait cette précaution nécessaire.
FRITZ.
Certainement; on l'a fait, conformément à vos ordres, sous mes yeux et ceux du jeune Saxon qui vous sauva la vie. Je crois me rappeler que son nom est Ulric.--
STRALENHEIM.
Vous _croyez_! orgueilleux valet! De quel droit osez-vous suspecter votre mémoire, quand elle devrait être empressée, heureuse et fière, de retenir le _nom_ du sauveur de votre maître, et de le répéter chaque jour afin de mieux comprendre vos devoirs à l'égard de ma personne--Sortez! Vous _croyez_? vraiment! Vous qui restiez sur le rivage à pousser des cris et à sécher vos vêtemens, tandis que j'expirais, et que cet étranger, bravant la violence du torrent, me faisait renaître pour le remercier et vous mépriser davantage. Vous _croyez_!--et vous avez peine à rappeler son nom! Mais je ne veux pas perdre plus long-tems avec vous mes paroles. Vous m'éveillerez de bonne heure.
FRITZ.
Bonsoir, monseigneur; j'espère que la nuit renouvellera vos forces et ranimera votre santé.
SCÈNE III.
(Le passage secret.)
GABOR, seul.
Quatre,--cinq,--six! Je compte les heures comme une sentinelle d'avant-poste. Cette voix sourde du tems est toujours sinistre; et quand elle signale des plaisirs, on dirait encore que chaque tintement les diminue ou les étouffe; c'est un glas perpétuel, même quand il résonne pour un mariage. Alors, chaque coup nous ravit une illusion; on le prendrait pour le chant funéraire de l'amour, enseveli sans espoir de réveil sous le tombeau que la possession lui creuse; toutefois l'avidité des enfans porte fréquemment une oreille ravie au son qui leur révèle le trépas de vieux parens.--J'ai froid;--je n'y vois, pas;--j'ai soufflé dans mes doigts;--j'ai compté vingt fois mes pas, et je n'en ai pas moins choqué de ma tête une cinquantaine de points anguleux.--J'ai soulevé parmi les rats et les chauves-souris une insurrection générale; et grâce à leur maudit trottement et au bruissement de leurs ailes je puis à peine saisir un autre bruit.--Ah! une lumière! elle est éloignée (autant que je puis, dans l'obscurité, mesurer la distance); mais elle brille comme au travers d'une fente ou d'un trou de serrure du côté qu'il m'est interdit de franchir; je n'en avancerai pas moins, par curiosité; la lumière éloignée d'une lampe est un événement dans un antre comme celui-ci. Fasse le ciel qu'elle ne me conduise vers aucun objet capable de me tenter; ou, dans tous les cas, puisse ce même ciel m'aider à l'obtenir ou l'abandonner.--Toujours le même éclat! Quand ce serait l'étoile de Lucifer, ou le diable lui-même, entouré de sa lueur infernale, je ne pourrais me déterminer à m'arrêter.--Doucement!--parfaitement bien! J'ai doublé le coin;--comme cela!--Non.--Bien! nous approchons. Encore un angle obscur:--nous en sommes quittes.--Un instant.--Mais si j'allais trouver un danger plus grand que celui auquel je viens d'échapper?--Peu importe; il sera imprévu, et les dangers nouveaux, comme les nouvelles maîtresses, portent avec eux un charme magnétique: poursuivons donc; il en sera ce qu'il pourra.--J'ai ma dague qui, dans tous les cas, saura bien me protéger.--Brûle toujours, ô toi, faible lumière! tu es mon attrayant feu follet.--Bien! bien! mon invocation a été comprise: elle fait son effet.
(La toile tombe.)
SCÈNE IV.
(Un jardin.)
Entre WERNER.
WERNER.
Il me serait impossible de dormir;--et puis l'heure approche: tout est prêt. Idenstein a tenu sa parole; la voiture nous attend à la porte de la ville, et sous les premiers arbres de la forêt. Les dernières étoiles commencent à pâlir, et pour la dernière fois mes yeux s'arrêtent sur ces horribles murailles. Oh! jamais, jamais je ne les oublierai. J'entrai dans leur enceinte, pauvre, mais non déshonoré; et je les quitte avec une tache qui, si elle épargne mon nom, pèsera toujours sur mon cœur. Impérissable ver rongeur, dont le dard ne cédera pas à toute l'opulence qui m'est promise, aux honneurs, à la souveraineté des Siegendorf. Il faut que je trouve un moyen de restitution qui puisse soulager à demi ma conscience; mais comment, sans risquer d'être découvert?--Il le faut cependant. J'y songerai dès l'instant que je naîtrai à la sécurité. L'excès de la misère m'a conduit à cette étrange bassesse; le repentir en doit alléger la gravité. Non, je ne veux rien avoir de Stralenheim, bien qu'il ait tout voulu me ravir, terres, liberté, existence.--Et cependant, il dort! aussi profondément, peut-être, qu'un enfant; enveloppé dans de riches couvertures, sur des coussins moëlleux, semblables à ceux...--Écoutons! Quel est ce bruit? Encore! les branches frémissent; j'entends plusieurs lourdes pierres tomber de la terrasse. (Ulric saute en bas de la terrasse.) Ulric! ah! toujours le bien venu; et dans ce moment, trois fois le bien venu! Cette sollicitude filiale--
ULRIC.
Arrêtez! avant de nous rapprocher, dites-moi--
WERNER.
Pourquoi ces étranges regards?
ULRIC.
Est-ce mon père que je vois? ou bien--
WERNER.
ULRIC.
Un assassin?
WERNER.
Malheureux ou insensé!
ULRIC.
Répondez, répondez, si vous tenez à votre vie ou à la mienne!
WERNER.
À quoi faut-il répondre?
ULRIC.
Êtes-vous ou n'êtes-vous pas l'assassin de Stralenheim?
WERNER.
Je ne fus jamais l'assassin de personne. Que prétendez-vous?
ULRIC.
_Cette_ nuit, n'avez-vous pas (comme la nuit précédente) suivi le passage secret? ne pénétrâtes-vous pas de _nouveau_ dans la chambre de Stralenheim? et ne l'avez-vous pas--(Il s'arrête.)
WERNER.
Poursuivez.
ULRIC.
_Tué_ de votre main?
WERNER.
Grand Dieu!
ULRIC.
Vous êtes donc innocent? Mon père est innocent! Embrassez-moi! Oui,--votre ton,--vos yeux:--oui, oui.--Cependant, dites-le moi.
WERNER.
Si jamais j'ai pu concevoir une pareille pensée; ou si, quand elle s'est présentée, je ne l'ai pas repoussée avec effroi dans l'enfer;--si jamais elle se fit jour un moment dans mon cœur oppressé, à travers l'irritation qui le dévorait:--puisse le ciel être interdit à mes espérances comme à mes yeux!
ULRIC.
Mais Stralenheim est mort.
WERNER.
Cela est horrible: j'en suis effrayé.--Mais qu'ai-je de commun avec cet événement?
ULRIC.
Il n'y a pas de serrure forcée; il n'y a de traces de violence que sur son corps. Une partie de ses propres gens est en alarme; mais, en l'absence de l'intendant, j'ai pris sur moi le soin d'avertir la police. Il est certain qu'on a pénétré dans sa chambre. Excusez-moi, si la nature--
WERNER.
Oh! mon enfant! quelle fatalité horrible et inexplicable s'attache obstinément sur notre maison!
ULRIC.
Mon père, je vous absous! Mais le monde vous jugera-t-il de même? et les juges, dans le cas où--à moins que, par votre faute, vous ne préveniez...
WERNER.
Non! je ne les éviterai pas. Qui oserait me soupçonner?
ULRIC.
Vous êtes sûr de n'avoir pas eu d'hôtes, de visiteurs,--aucune ame vivante enfin, auprès de vous, à l'exception de ma mère?
WERNER.
Ah! le Hongrois!
ULRIC.
Il est parti; il a disparu avant le soleil couchant.
WERNER.
Non, je l'ai caché précisément dans cette fatale galerie.
ULRIC.
Eh bien, je l'y retrouverai. (Ulric s'éloigne.)
WERNER.
Il est trop tard: il a quitté le palais avant moi. J'ai trouvé le panneau secret ouvert, ainsi que les portes de la salle où il se trouve placé. J'ai pensé qu'il n'avait songé qu'à profiter du silence et du moment favorable, pour esquiver les mirmidons d'Idenstein, dont les aboiemens l'avaient poursuivi le jour précédent.
ULRIC.
Et vous avez refermé le panneau!
WERNER.
Oui; mais non sans un secret effroi, et tout en reprochant à ce malheureux étranger l'imprévoyance qu'il avait montrée, en laissant entr'ouvert, au risque de me perdre, l'asile que je lui avais offert.
ULRIC.
Vous êtes sûr de l'avoir fermé?
WERNER.
Très-sûr.
ULRIC.
Cela est bien; mais il eût été mieux de ne pas le transformer en une caverne de--(Il s'arrête.)
WERNER.
De voleurs, penses-tu dire? Je le mérite, et je le souffrirai; mais non--
ULRIC.
Non, mon père; ne parlons plus de cela: ce n'est pas l'heure. Songez, non pas à de faibles crimes, mais à prévenir la conséquence de plus graves. Pourquoi avez-vous cru devoir prêter votre appui à ce Gabor?
WERNER.
Pouvais-je faire autrement? C'était un homme poursuivi par mon plus grand ennemi; déshonoré par mon propre crime; victime de _ma_ sécurité; implorant, pour un refuge de quelques heures, l'asile même, première cause de notre commun malheur. Eût-il été un loup enragé, pouvais-je, en pareille circonstance, le livrer à ceux qui le poursuivaient?
ULRIC.
Et c'est en loup qu'il vous a récompensé. Mais il est trop tard...--il faut que vous partiez avant l'aube du jour. Je resterai ici pour découvrir la trace du meurtrier, si cela est possible.
WERNER.
Mais ma disparition soudaine va éveiller le soupçon; et leur offrir deux victimes, au lieu d'une, si je restais: le Hongrois fugitif, qui semble le meurtrier, et--
ULRIC.
Qui _semble_?--Quel autre donc pourrait-ce être?
WERNER.
Ce n'est pas _moi_, quels que soient vos nouveaux doutes.--Vous, mon _fils_,--vous doutez encore de moi!--
ULRIC.
Vous doutez bien de lui, du fugitif?
WERNER.
Enfant! depuis que moi-même j'ai pénétré dans l'abîme du crime (non pourtant d'un pareil crime), depuis que j'ai vu l'innocent poursuivi à ma place, il m'est bien permis d'hésiter à condamner le coupable lui-même. Votre cœur est libre encore; il montre une vertueuse impatience dès qu'il s'agit d'accuser des apparences; et l'ombre de la vertu elle-même semble lui révéler un crime, par cela seul que la lumière est douteuse.
ULRIC.
Si telles sont mes dispositions, que seront donc celles du genre humain, qui ne vous connaît pas, ou ne vous a connu que pour vous opprimer? Gardez-vous d'en courir les chances. Fuyez,--je saurai tout arranger. Idenstein, dans son intérêt, dans celui de son diamant, gardera le silence; il est d'ailleurs complice de votre fuite; et puis,--
WERNER.
Fuir! Laisser mon nom sous le poids de la même infamie que celui du Hongrois! l'exposer même comme appartenant au plus pauvre, à subir seul l'opprobre réservé aux assassins!--
ULRIC.
Misères! Ne songez à rien qu'aux domaines, aux châteaux de nos pères, objets de tant de regrets et de si longues espérances. De quel _nom_ parlez-vous? Vous n'en laissez pas ici; celui que vous portez est faux.
WERNER.
Je l'avoue; mais encore ne voudrais-je pas le laisser gravé en caractère de sang dans la mémoire des hommes, même des hommes de cet endroit perdue.--D'ailleurs, des recherches--
ULRIC.
Je saurai prévenir tous les dangers qui pourraient vous menacer. Personne ici ne vous connaît comme héritier de Siegendorf. Si Idenstein vous soupçonne, ce n'est qu'un _soupçon_, et le soupçon d'un sot; sa sottise aura d'ailleurs assez d'emploi, et l'inconnu Werner fera, chez lui, place à des considérations personnelles. Les lois (si jamais lois ont régi ce village) sont toutes, après une guerre générale de trente ans, oubliées, ou suspendues, ou à peine exhumées de la poussière dont le droit de la guerre les avait couvertes. Stralenheim, quoique noble, n'a d'autre recommandation ici que son titre,--sans terres, sans influence, à l'exception de celle qui est morte avec lui. Peu d'hommes laissent quelque souvenir une semaine après leurs funérailles, sinon grâce à des parens dont les intérêts le réveillent: ce n'est pas ici le cas; il est mort isolé, inconnu;--une tombe solitaire, ignorée comme ces déserts, privée d'un écusson, est tout ce qu'il aura et ce dont il manque encore. Si je découvre l'assassin, tant mieux;--sinon; croyez-moi, toute la suite de ces misérables valets pourra bien pousser des cris autour de sa cendre, comme ils firent autour de lui lorsqu'il se noyait dans l'Oder; mais aucun d'eux ne hasardera, pour le venger, le petit doigt. Partez! partez! mais ne répondez pas. Voyez! les étoiles sont presque toutes évanouies, et le crépuscule commence à traverser la noire chevelure de la nuit. Pardonnez, pardonnez si je suis aussi pressant; c'est votre fils qui vous parle; votre fils si long-tems perdu, si tardivement retrouvé.--Allons prévenir ma mère, avançons doucement et avec précaution, et laissez-moi le soin du reste. Je réponds de l'événement, pour ce qui _vous_ regarde; et c'est là le point important, comme le plus sacré de mes devoirs. Nous nous retrouverons au château de Siegendorf; c'est là que nous pourrons de nouveau déployer nos glorieuses bannières. Ne songez qu'à cela; rejetez sur moi toutes les autres pensées; la jeunesse me donne plus de ressources contre elles.--Fuyez! et puisse votre vieillesse être heureuse!--Je veux une dernière fois embrasser ma mère; et que le ciel conduise vos pas!
WERNER.
Votre conseil est dicté par la prudence;--mais est-il avoué par l'honneur?
ULRIC.
Sauver un père est pour un fils le véritable point d'honneur.
(Ils sortent.)
FIN DU TROISIÈME ACTE.
ACTE IV.
SCÈNE PREMIÈRE.
(Le théâtre représente une salle gothique, dans le château de Siegendorf, auprès de Prague.)
Entrent ERIC et HENRICK, attachés à la maison du comte.
ERIC.
Ainsi, de meilleurs jours ont enfin lui; voici, dans ces murs, deux choses depuis long-tems désirées: des maîtres nouveaux, des accens d'une vive allégresse.
HENRICK.
Oui, quant à des _maîtres_. Ceux qui n'aspirent qu'après la nouveauté pouvaient bien désirer un changement, même au prix d'une tombe; mais quant aux fêtes, il me semble que le vieux comte Siegendorf savait exercer son hospitalité féodale aussi noblement que tout autre prince de l'empire.
ERIC.
Quant au service de la table et à l'offre de la coupe vermeille, nous l'avouons, il s'en acquittait fort bien; mais pour ce qui est des plaisirs et des joyeux exercices, sans lesquels les meilleures sauces semblent privées d'assaisonnement, nous en éprouvions la disette, ou du moins une très-modeste jouissance.
HENRICK.
Le vieux comte redoutait le tumulte des fêtes; êtes-vous sûr que celui-ci l'aime?
ERIC.
Jusqu'ici il a fait aussi bien preuve de courtoisie que de bonté; il a su capter l'amour de tout le monde.
HENRICK.
Mais à peine si son règne a dépassé la lune de miel, car la première année de souveraineté est comme celle du mariage; plus tard nous pourrons juger de ses dispositions réelles et de son caractère.
ERIC.
Puisse le ciel nous le conserver! Puis, après lui, nous aurons son brave fils, le comte Ulric.--Voilà un chevalier!--Quel malheur que la guerre ait cessé.
HENRICK.
Et pourquoi?
ERIC.
Regardez-le, et vous vous répondrez vous-même.
HENRICK.
Il est bien jeune, il est beau et vigoureux comme un jeune tigre.
ERIC.
Je ne reconnais pas, dans cette comparaison, le vassal fidèle.
HENRICK.
Mais le vassal sincère, peut-être.
ERIC.
Je l'ai dit: c'est un malheur que la guerre ait cessé. Dans les fêtes, qui peut-on comparer au comte Ulric, pour la noble fierté et cette dignité qui, sans offenser personne, en impose à tout le monde? Dans les violens exercices, qui sait comme lui manier l'épieu, attendre le sanglier mortellement blessé et frappant à droite et à gauche la meute des chiens? Qui sait monter à cheval, porter sur le poing un faucon, ou tenir l'épée comme lui? Quel panache a plus de nobles grâces que le sien?
HENRICK.
Aucun, je l'avoue. Mais ne craignez pas que la guerre se fasse trop long-tems attendre: il est capable de la faire pour lui-même, si déjà il ne l'a faite.
ERIC.
Que voulez-vous dire?
HENRICK.