Œuvres complètes de lord Byron, Tome 07 comprenant ses mémoires publiées par Thomas Moore

Part 11

Chapter 113,865 wordsPublic domain

Ma foi, monseigneur, fort peu de chose encore: on n'a que des soupçons.

STRALENHEIM.

Indépendamment de la perte, qui, je l'avoue, m'affecte en ce moment-ci par elle-même, je souhaite, par des motifs d'intérêt public, que l'on parvienne à découvrir le drôle. Un voleur assez habile pour avoir pu, au travers de mes gens, à la suite de tant de chambres habitées et éclairées, parvenir jusqu'à moi, ravir de l'or devant mes yeux à peine fermés, mettrait bientôt à sec votre commune, monsieur l'intendant.

IDENSTEIN.

Oui, monseigneur, s'il s'y trouvait quelque chose à prendre.

ULRIC.

De quoi donc s'agit-il?

STRALENHEIM.

Vous n'êtes ici que de ce matin: on ne vous a pas dit que l'on m'eût volé la nuit dernière.

ULRIC.

J'entendis quelque rumeur de cela, en traversant les premières salles du palais, mais je n'en retins rien de précis.

STRALENHEIM.

C'est une aventure étrange; l'intendant peut vous en donner les détails.

IDENSTEIN.

Très-volontiers. Vous voyez--

STRALENHEIM, avec impatience.

Différez votre récit, jusqu'à ce que vous soyez certain de la patience de votre auditeur.

IDENSTEIN.

Il faut d'abord en faire l'épreuve. Vous voyez--

STRALENHEIM, l'interrompant de nouveau, et s'adressant à Ulric.

En peu de mots, je m'étais assoupi sur une chaise, ayant devant moi une cassette et de l'or (beaucoup plus que je n'en voudrais perdre). Un habile homme eut l'art de mettre en défaut, et mes propres domestiques, et ceux de la maison, puis de s'emparer d'une centaine de ducats d'or, que je serais ravi de retrouver: voilà tout. Peut-être voudrez-vous bien ajouter à l'extrême reconnaissance que je vous dois déjà, en me rendant un service moins sérieux, sans doute, mais grave encore: celui de suppléer à mon reste de faiblesse, et d'aider ces gens (qui me paraissent bien lourds) à retrouver ce que l'on m'a pris.

ULRIC.

Très-volontiers. Et sans perdre de tems--(À Idenstein.) Approchez, mein Herr!

IDENSTEIN.

Celui qui court n'avance pas loin, et--

ULRIC.

Et celui qui ne bouge, n'avance pas du tout. Allons, marchons, nous parlerons en chemin.

IDENSTEIN.

Mais--

ULRIC.

Montrez-moi le chemin, et je vous répondrai.

FRITZ.

Moi, je le ferai, monsieur, si son excellence le permet.

STRALENHEIM.

Oui, et emmenez avec vous ce vieil âne.

FRITZ.

Allons!

ULRIC.

Viens, vieil oracle, et explique-nous ton énigme!

(Il sort avec Idenstein et Fritz.)

STRALENHEIM, seul.

Voilà un jeune homme actif, plein d'ardeur et de courage; beau comme Hercule, avant le premier de ses travaux: un front où déjà la pensée semble reposer, jusqu'au moment où son œil étincelle en répondant au vôtre. Je voudrais me l'attacher. Cet héritage vaut bien une lutte; et j'aurai besoin auprès de moi de quelques esprits de cette trempe. Si je ne suis pas homme à le céder sans résistance, ceux qui s'élèvent entre moi et l'objet de mes désirs ne sont pas d'un naturel plus conciliant. L'enfant, dit-on, est plein de bravoure; mais il a joué le rôle d'un sot, en laissant à la fortune le soin de plaider sa cause. Bien.--Quant au père, après avoir été suivi à la piste, et pendant longues années, par la meute de mes chiens, il était parvenu à me mettre en défaut; mais _ici_, je le _tiens_;--mieux encore.--Car c'est _lui_, tout semble me l'assurer, tout, jusqu'aux réponses de ceux qui ne peuvent deviner le motif de mes questions.--Oui, tout, dans cet homme, sa démarche, le mystère qui recouvre sa présence, et l'époque de son arrivée; les indices qu'a donnés l'intendant (car pour moi, je ne l'ai pas vue) de l'air noble, quoiqu'étranger, de sa femme; de plus, l'antipathie que nous éprouvâmes en nous voyant, semblables aux serpens et aux lions qui sifflent et rugissent en se rapprochant, quand un secret instinct les avertit de l'approche d'un ennemi mortel, dont ils ne peuvent songer à faire leur proie; oui, tout le confirme à mon esprit. Il faut en venir aux mains. Dans quelques heures, si les eaux ne sont pas trop enflées (et le tems semble devoir les abaisser); je recevrai des ordres de Francfort; je pourrai le mettre en sûreté dans quelque donjon, où force lui sera de déclarer son nom et son état réel. Offre-t-il la preuve qu'il n'est pas celui que je cherche? le mal n'est pas grand. Il n'est pas jusqu'à ce larcin, si j'en excepte le besoin actuel, qui ne puisse m'être propice. Il est pauvre; il donne matière aux soupçons:--il est inconnu, et partant sans protecteur.--Nous n'avons, il est vrai, aucune preuve de son crime; mais en peut-il présenter de son innocence? En toute autre circonstance, et si c'était un homme indifférent à ma fortune, je porterais plutôt mes soupçons sur le Hongrois, dont l'extérieur a quelque chose de déplaisant pour moi; et le seul, à l'exception de l'intendant, de mes gens et de ceux du prince, qui ait eu dans l'appartement un libre accès.

(Gabor entre.)

STRALENHEIM.

C'est vous, mon ami; comment vous portez-vous?

GABOR.

Comme ceux qui se portent toujours bien, quand ils ont soupé et dormi, n'importe comment.--Et vous, monseigneur?

STRALENHEIM.

Mieux partagé en santé qu'en argent: mon gîte, ici, semble devoir me coûter cher.

GABOR.

L'on m'a parlé de votre perte; mais pour un homme de votre rang, c'est une bagatelle.

STRALENHEIM.

Vous en parleriez autrement, si la perte vous touchait.

GABOR.

Je n'en ai jamais eu tant (à la fois) dans ma vie: je ne saurais donc en décider. Mais je venais vous chercher: vos messagers sont revenus sur leurs pas:--je les ai devancés ici.

STRALENHEIM.

Vous!--Comment cela se fait-il?

GABOR.

Au point du jour, je m'avançais pour juger de l'abaissement des eaux; car j'avais envie de continuer ma route. Vos courriers furent tous, comme moi, désappointés; et voyant qu'il ne faut pas songer à passer outre, j'attends ici le bon plaisir de la rivière.

STRALENHEIM.

Que les drôles n'y sont-ils noyés! Comment n'ont-ils pas au moins tenté le passage? je le leur avais ordonné, quels que fussent les dangers.

GABOR.

Si votre ordre avait pu entr'ouvrir l'Oder, comme jadis la verge de Moïse entr'ouvrit la mer Rouge (difficilement plus rouge que les flots orageux de la rivière), peut-être se seraient-ils hasardés.

STRALENHEIM.

Il faut que je voie par moi-même: les drôles! les esclaves!--mais ils s'en repentiront.

(Stralenheim sort.)

GABOR, seul.

Allons, cours, mon cher baron, personnage ambitieux et égoïste! résumé de toute la vaillante, noblesse de tous les preux chevaliers du bon vieux tems. Hier, quand il était aux abois, et qu'il se débattait par la fenêtre de sa voiture à demi submergée, il eût donné les terres qu'il peut avoir, et ce qu'il estime encore davantage, ses seize quartiers, pour respirer une vessie pleine d'air; et déjà le voilà qui tempête contre une douzaine de pauvres diables, qui, aussi, tiennent à leur vie! Après tout, il a raison. Comment, morbleu, y tiennent-ils, quand un être pareil peut leur ordonner de la hasarder, à son plaisir? Ô le monde, le monde! c'est une bien triste comédie!

(Gabor sort.)

SCÈNE II.

(Appartement de Werner, dans le palais.)

Entrent JOSÉPHINE et ULRIC.

JOSÉPHINE.

Reste, mon Ulric,--mon bien aimé!--laisse-moi te regarder encore.--Est-il bien vrai! après douze ans?

ULRIC.

Ma bonne mère!

JOSÉPHINE.

Oui, mon rêve se trouve réalisé!--Qu'il est beau! plus que tout ce que j'espérais! Le ciel en soit loué; qu'il reçoive les actions de grâce,--les larmes de joie d'une mère:--c'est bien là son ouvrage.--Dans un pareil moment, tu nous arrives, non-seulement comme un fils, mais comme un sauveur.

ULRIC.

Si vous disiez vrai, ma mère, la joie que j'éprouve serait encore doublée, et mon cœur pourrait enfin acquitter la dette de ma reconnaissance: je ne dis pas de mon amour (dans tous les tems, vous en avez été les objets les plus vifs).--Pardonnez-moi! il n'a pas dépendu de moi d'abréger cette longue absence.

JOSÉPHINE.

Je le sais; mais je ne puis maintenant revenir à des idées tristes; je doute même si j'en ai jamais eu: tous mes transports actuels de joie les ont écartées de ma mémoire.--Mon enfant!

(Entre Werner.)

WERNER.

Comment! encore de nouveaux étrangers!

JOSÉPHINE.

Oh non! regardez-le! Qui voyez-vous?

WERNER.

Un jeune homme, et pour la première fois--

ULRIC, s'agenouillant.

Depuis douze longues années, mon père!

WERNER.

Ô ciel!

JOSÉPHINE.

Il se trouve mal.

WERNER.

Non:--je suis mieux maintenant.--Ulric!

(Il l'embrasse.)

ULRIC.

Mon père, Siegendorf!

WERNER, l'arrêtant.

Silence, enfant! ces murs peuvent vous entendre.

ULRIC.

Eh bien! quand même?--

WERNER.

Quand même! mais nous parlerons de ceci; pour le moment, souviens-toi que je ne dois être, ici, connu que sous le nom de Werner. Allons, encore une fois dans mes bras! Oui, je te vois, tel que j'aurais pu être, et ce que je n'ai pas été. Joséphine! non, ce n'est pas la passion d'un père qui m'aveugle: si j'avais vu, au milieu des dix mille jeunes gens les plus beaux, les traits de notre Ulric, c'est eux dont mon cœur eût désiré voir mon fils revêtu.

ULRIC.

Et pourtant, vous ne m'avez pas reconnu!

WERNER.

Hélas! j'ai sur les yeux une espèce de voile, qui me permet seulement de distinguer, dans ceux que je vois, ce qui peut me les faire craindre et haïr.

ULRIC.

Ma mémoire a mieux servi mes sentimens. Je ne vous ai pas un seul instant publié. Combien de fois, dans les riches et nobles salles de--(je ne le nommerai pas, vous pensez qu'il y aurait ici danger à le faire); mais enfin, au milieu des pompeuses distractions de votre manoir héréditaire, ai-je arrêté mes yeux sur les montagnes de la Bohême, pleurant de voir un jour de plus descendre sur vous et moi, sans que nous ayons cessé d'être divisés par ces hauteurs inaccessibles. Enfin, elles ne nous sépareront plus.

WERNER.

Je n'en sais rien. Savez-vous que mon père n'existe plus?

ULRIC.

Ô ciel! lui que j'avais laissé dans une si belle vieillesse; semblable à ces chênes vermoulus qui bravent encore les élémens, et restent debout au milieu des jeunes arbres victimes des tempêtes? Et il n'y a que trois mois de cela.

WERNER.

Pourquoi l'aviez-vous quitté?

JOSÉPHINE, embrassant Ulric.

Pouvez-vous bien le demander; et n'est-il pas _ici_?

WERNER.

En effet, il a voulu rejoindre ses parens, et il les a retrouvés; mais _comment_! et dans quelle situation!

ULRIC.

Tout ira mieux, maintenant. Nous n'avons qu'à poursuivre notre route, à faire connaître nos droits, ou plutôt les vôtres; car je vous remets tout, à moins que mon grand-père n'ait disposé de ses biens publics de manière à me contraindre d'en accepter la succession en mon propre nom, et pour la forme. Mais j'espère mieux; et tout, sans doute, reviendra à vous seul.

WERNER.

N'avez-vous pas entendu parler de Stralenheim?

ULRIC.

Je lui ai sauvé la vie hier même. Il est ici.

WERNER.

Ainsi vous avez sauvé la vie du serpent dont le venin nous frappera tous.

ULRIC.

Vous parlez en énigmes. Qu'a de commun avec nous ce Stralenheim?

WERNER.

Tout. C'est lui qui réclame notre patrimoine; notre parent éloigné, notre plus proche ennemi.

ULRIC.

Jusqu'à présent, je n'avais pas entendu son nom. Le comte, il est vrai, parlait quelquefois d'un parent qui, dans le cas où sa race viendrait à manquer, pourrait avoir quelque droit à sa succession; mais jamais il n'avait devant moi désigné ses titres.--Et que nous importe, après tout? ses droits tombent devant les nôtres.

WERNER.

Oui, à Prague; mais ici, il peut tout. Il a environné ton père de piéges, auxquels celui-ci n'a, jusqu'à présent, échappé que par hasard, et malgré lui.

ULRIC.

Vous connaît-il personnellement?

WERNER.

Non; mais il a sur ma personne de violens soupçons, qui l'ont trahi la dernière nuit; et peut-être n'est-ce qu'à ses restes d'incertitude que je dois ma liberté momentanée.

ULRIC.

Je pense que vous vous trompez (excusez cette expression), Stralenheim n'est pas ce que vous le jugez, ou, s'il est tel, il me doit bien quelque chose pour ce que j'ai fait et ce que je fais encore. Je lui ai sauvé la vie, il a donc en moi toute confiance; de plus, on l'a volé depuis qu'il est ici: étranger, malade, il est incapable par lui-même de rechercher le vilain qui l'a dérobé; je lui promis de le faire pour lui, et c'est justement l'affaire qui m'avait amené ici. Mais en recherchant l'or d'un autre, j'ai trouvé moi-même tout mon trésor, vous, mes chers parens!

WERNER, avec agitation.

Qui vous apprit à prononcer ce nom de vilain?

ULRIC.

Les communs larrons méritent-ils donc un nom plus noble?

WERNER.

Qui vous apprit ainsi à brûler d'une empreinte infernale un être que vous ne connaissez pas?

ULRIC.

Ma conscience m'apprit toujours à juger un fripon d'après ses actes.

WERNER.

Et qui vous a dit, vous, fils que j'ai si long-tems cherché, et que j'ai trouvé pour mon malheur, qui vous a dit que je permettrais jamais à mon fils de m'insulter?

ULRIC.

J'ai parlé d'un vilain. Qu'y a-t-il de commun entre un pareil être et mon père?

WERNER.

Tout; ce voleur est ton père!

JOSÉPHINE.

Mon fils, ne le crois pas;--et cependant--la voix lui manque.

ULRIC, interdit regarde attentivement Werner, puis, à voix basse:

Et vous l'avouez?

WERNER.

Ulric! avant d'oser mépriser votre père, apprenez à deviner et apprécier les actions. _Jeune_, à peine entré dans la vie, inconsidéré, et d'ailleurs nourri au milieu du luxe, est-ce à vous qu'il appartient de mesurer la force des passions ou les tentations de la misère? Attendez--(peu de tems encore, l'instant viendra aussi rapide que la nuit), attendez! jusqu'à ce que vos espérances soient, comme les miennes, entièrement évanouies;--Jusqu'à ce que la douleur et la honte soient les hôtes inséparables de votre demeure; la disette et la famine les commensaux de votre table; le désespoir le compagnon de votre couche:--levez-vous alors, et jugez! Et, si jamais l'instant arrivait,--si le serpent dont les replis enveloppèrent tout ce que vous et les vôtres ont de plus cher et de plus précieux, se présentait assoupi devant vos pas;--si lui seul vous séparait du bonheur; si celui qui ne vit que pour vous arracher votre nom, votre patrimoine, la vie elle-même, se trouvait à votre merci; si vous aviez pour conducteur le hasard; pour manteau, les ombres de la nuit; dans vos mains un couteau; autour de vous le sommeil, et votre ennemi lui-même partageant un assoupissement qui, ressemblant à la mort, semblait inviter à la lui donner;--enfin, si cette mort seule eût pu vous sauver... remerciez alors le ciel si, comme moi, vous reculez, satisfait d'un léger larcin!--Voilà ce que j'ai fait.

ULRIC.

Mais--

WERNER, l'interrompant.

Écoutez-moi! je ne veux entendre la voix d'aucun homme:--à peine si j'ose écouter la mienne (supposé qu'elle soit encore mortelle). Écoutez-moi! Vous ne connaissez pas l'homme dont je parle: il est vil, trompeur et avare. Vous vous croyez préservé de tout danger par votre jeunesse et votre bravoure; mais apprenez qu'il n'est personne à l'abri du désespoir, et qu'il en est peu à l'abri de la trahison. Représentez-vous Stralenheim, mon plus grand ennemi; logé dans un palais de prince, couché dans un appartement de prince, étendu, assoupi devant mon couteau! Un instant, un mouvement,--le moindre geste, et la terre se refermait pour jamais sur lui, sur toutes mes craintes. Le fer était levé; il était en ma puissance:--et pourtant je suis encore dans la sienne. Vous-même, n'y êtes-vous pas également? Qui vous dit que vous lui soyez inconnu? Qui vous dit qu'il ne vous ait pas entraîné ici pour vous exterminer, ou pour vous plonger, avec vos parens, dans un cachot? (Il s'arrête.)

ULRIC.

Continuez,--continuez!

WERNER.

Quant à _moi_, il ne m'a jamais perdu de vue; il m'a poursuivi malgré tous les changemens de tems, de noms, de fortune.--Pourquoi vous épargnerait-il? Avez-vous plus d'habitude, plus d'expérience des hommes? Il m'a circonvenu de piéges; il a semé mes pas de reptiles que, dans ma jeunesse, j'aurais pu disperser loin de moi; mais aujourd'hui, en les frappant, je ne fais que ranimer leur venin. Seriez-vous plus patient, Ulric? Ulric! il est des crimes dont les circonstances sont l'excuse; il est des tentations que la nature ne peut maîtriser ou prévoir.

ULRIC le regarde d'abord, puis Joséphine.

Ô ma mère!

WERNER.

Oui! je le pense aussi, vous n'avez plus de père, j'en ai perdu le titre; j'ai perdu mon fils, et je reste seul.

ULRIC.

Arrêtez!

(Werner sort précipitamment de la chambre.)

JOSÉPHINE, à Ulric.

Ne le suis pas avant que cet instant de passion soit passé. Crois-tu que je ne le suivrais pas, si je pouvais lui faire quelque bien?

ULRIC.

Je vous obéis, ma mère, quoiqu'avec peine; mais je ne commencerai pas par un acte de désobéissance.

JOSÉPHINE.

Hélas! ton père est bon. Ne le condamne pas d'après sa propre bouche, et confie-toi plutôt dans le témoignage de celle qui vécut si long-tems avec lui et pour lui. Tu n'as vu, de son cœur, que la surface; l'intérieur t'offrira une foule d'excellentes qualités...

ULRIC.

Ainsi, mon père n'aurait exprimé que ses principes! Mais, ma mère, ne les met-il pas en pratique?

JOSÉPHINE.

Il ne pense pas même comme il parle. De longues années de malheurs le font quelquefois paraître tel que tu l'as vu.

ULRIC.

Expliquez-moi donc plus clairement les prétentions de Stralenheim, afin que, si j'en trouve l'occasion, je puisse me trouver prêt à lui répondre, ou du moins à vous arracher au danger présent. Je vous garantis ce dernier point;--mais que ne suis-je arrivé quelques heures plus tôt!

JOSÉPHINE.

Que le ciel ne l'a-t-il voulu!

(Entrent Gabor, Idenstein et valets.)

GABOR, à Ulric.

Je vous cherchais, camarade. Voilà donc ma récompense!

ULRIC.

Que voulez-vous dire?

GABOR.

Par la mort! Ai-je vécu jusqu'à présent pour voir cela? (À Idenstein.) Sans votre âge et votre stupidité--je--

IDENSTEIN.

Au secours! Ne levez pas la main;--toucher un intendant!

GABOR.

Ne va pas croire que je t'honore assez pour sauver ton cou du ravenstone[4], en t'assommant moi-même.

[Note 4: Le ravenstone (_Rabenstein_) est le gibet de l'Allemagne. On l'appelle ainsi, par allusion aux corbeaux (_Raben_) qui s'y perchent.]

IDENSTEIN.

Je vous remercie du sursis; mais il y en a qui sont plus près d'y être suspendus que moi-même.

ULRIC.

Expliquez-moi le sujet de cette sotte querelle, ou--

GABOR.

En un mot donc, le baron a été volé, et c'est sur moi que ce respectable personnage a daigné fixer ses bienveillans soupçons;--moi! qu'il n'avait jamais vu avant la soirée précédente.

IDENSTEIN.

Vouliez-vous que j'eusse des soupçons sur mes connaissances? Apprenez que je vis en meilleure compagnie.

GABOR.

Tu seras bientôt dans une plus convenable encore, dans la dernière où se trouvent les hommes, parmi les vers! infernal dogue.

(Gabor se jette sur lui.)

ULRIC, se mettant entre eux.

Holà! pas de violence: il est vieux, désarmé,--soyez calme, Gabor.

GABOR, laissant Idenstein.

En effet, je suis un sot de me fâcher parce qu'un sot me croit un malhonnête homme; c'est un honneur pour moi.

ULRIC, à Idenstein.

Comment vous trouvez-vous?

IDENSTEIN.

Au secours!

ULRIC.

Mais ne vous ai-je pas secouru?

IDENSTEIN.

Tuez-le, j'en conviendrai.

GABOR.

Je suis calme...--il vivra.

IDENSTEIN.

Ce n'est pas comme vous: il y a des jugemens et des juges en Allemagne. Le baron pourra décider!

GABOR.

Vous soutient-il dans votre accusation?

IDENSTEIN.

Peut-on le demander!

GABOR.

Alors, la première fois, il pourra bien se noyer avant que je m'expose pour le tirer de l'eau. Mais le voici lui-même.

(Stralenheim entre.)

GABOR, s'avançant vers lui.

Noble seigneur, me voici!

STRALENHEIM.

Eh bien! monsieur!

GABOR.

Me voulez-vous quelque chose?

STRALENHEIM.

Et que pourrais-je vous vouloir?

GABOR.

Vous le savez mieux que moi, si les flots d'hier n'ont pas submergé votre mémoire; mais ne parlons pas de cela. Je parais devant vous, accusé en phrases très-intelligibles, par votre intendant d'un vol commis sur votre personne ou dans votre chambre.--Est-ce de vous que viennent les soupçons, ou de lui?

STRALENHEIM.

Je n'accuse personne.

GABOR.

Ainsi, vous m'acquittez, baron?

STRALENHEIM.

Je ne sais qui accuser, acquitter, ou même soupçonner.

GABOR.

Mais, du moins, devriez-vous savoir _qui_ l'on ne doit pas soupçonner. J'ai été insulté,--blessé par ces valets; je réclame justice de vous: sachez leur apprendre leur devoir. Ils devaient chercher parmi eux le coupable. Mais, en un mot, si quelqu'un m'accuse, que ce soit du moins un homme digne, comme moi, de ce nom: je suis votre égal.--

STRALENHEIM.

Vous?

GABOR.

Oui, monsieur; votre supérieur même pour quelque chose que vous savez: mais je poursuis. Je ne demande pas sur quelles preuves, sur quels _on dit_ vous vous fondez; je sens assez le prix de ce que j'ai fait, et ce que vous me devriez, pour avoir au moins attendu vos récompenses, si j'avais été désireux de votre or, au lieu de me payer moi-même. Je sais encore qu'en supposant que je fusse le fripon que l'on cherche, je venais de vous rendre un service assez signalé pour vous détourner de me poursuivre jusqu'à la mort, si vous ne préfériez vous couvrir de honte, et flétrir les couleurs de votre écusson. Mais je demande justice de votre déloyal serviteur; et j'exige de vos lèvres un formel désaveu de son insolence. C'est là ce que vous devez à un inconnu, qui ne veut rien de plus de vous, et qui ne devait pas craindre d'avoir jamais à vous en demander autant.

STRALENHEIM.

Ce ton semble attester votre innocence.

GABOR.

Par la mort! qui oserait en douter? si non des infâmes qui ne la connurent jamais.

STRALENHEIM.

Vous mettez à cela une ardeur extrême, monsieur.--

GABOR.

Faut-il rester de glace, devant l'insolence des valets et de leur maître?

STRALENHEIM.

Ulric, vous connaissez cet homme: je l'ai vu dans _votre_ compagnie.

GABOR.

Nous vous avons vu dans l'Oder; et nous aurions dû vous y laisser.

STRALENHEIM.

Recevez mes remerciemens, monsieur.

GABOR.

Je les ai mérités; mais je mériterais peut-être ceux des autres, à plus juste titre, si je vous avais abandonné à votre sort.

STRALENHEIM.

Ulric, vous connaissez cet homme?

GABOR.

Pas plus que vous, s'il n'atteste pas mon honneur.

ULRIC.

Je puis attester votre bravoure, et même, autant que le permet notre légère connaissance, votre honneur.

STRALENHEIM.

Alors, je suis satisfait.

GABOR, avec ironie.

Très-facilement, il me semble. Quel charme se trouve-t-il dans cette attestation, que la mienne ne présente pas?

STRALENHEIM.

J'ai dit simplement que _moi_, j'étais satisfait,--non pas que vous fussiez absous.

GABOR.

Encore! suis-je ou non accusé?

STRALENHEIM.

Il suffit! vous témoignez trop d'insolence. Si les circonstances et le soupçon général sont contre vous, est-ce donc ma faute? et n'est-ce pas assez que je n'aie pas voulu mettre en question votre crime ou votre innocence?

GABOR.

Monseigneur! monseigneur! c'est là un pur jeu de mots, une misérable équivoque. Vos doutes, et vous le savez bien, sont, pour tout ce qui vous entoure, une conviction;--vos regards sont une voix accusatrice;--votre front soucieux une sentence. Vous abusez de votre autorité sur moi;--mais, prenez-y garde, vous ne connaissez pas celui que vous essayez d'avilir.

STRALENHEIM.

Est-ce une menace?

GABOR.

Moins grande que votre insulte. Vous m'avez infligé la plus lâche injure, et j'y réponds par un avertissement loyal.

STRALENHEIM.

Je veux bien avouer que je vous doive quelque chose; mais vous paraissez disposé à m'acquitter vous-même.

GABOR.

Ce n'est pas du moins avec votre or.

STRALENHEIM.

Non; mais par vos insultes multipliées. (À Idenstein et à ses gens.) Ne tourmentez pas cet homme davantage, et laissez-le continuer sa route. Adieu, Ulric!

(Sortent Stralenheim, Idenstein et domestiques.)

GABOR, les suivant.

Je ne vous quitte pas, et--

ULRIC, l'arrêtant.

Restez.

GABOR.

Qui prétendrait me retenir?

ULRIC.

Votre propre raison, un moment de réflexion.

GABOR.

Dois-je donc supporter pareille insulte?

ULRIC.