Œuvres complètes de lord Byron, Tome 07 comprenant ses mémoires publiées par Thomas Moore

Part 10

Chapter 103,826 wordsPublic domain

C'est lui! me voilà dans ses filets! Avant de quitter Hambourg, et quand je vins sur la frontière, Giulio, son dernier secrétaire, m'avertit qu'il avait obtenu de l'électeur de Brandebourg un mandat d'arrêt contre Kruitzner (le nom qu'alors je portais). Je ne dus la conservation de ma liberté qu'aux franchises de la ville.--Cependant, insensé que je fus! je m'éloignai de ses murs. J'espérais que cet humble habit et cette route perdue donneraient le change à ses limiers, las de me poursuivre. Maintenant, que faire? Il ne connaît pas mes traits; l'instinct de la crainte seul a pu me le faire découvrir, après vingt ans: ajoutez que nos rapports de jeunesse avaient toujours été très-rares et d'une extrême froideur. Voilà donc pour lui! Quant au Hongrois, je devine le motif de sa franchise: oui, c'est évidemment un instrument, un espion de Stralenheim, chargé de me sonder et de s'assurer de ma personne.--Et sans ressources! pauvre, malade, emprisonné par une rivière gonflée, impraticable, même pour le riche, en dépit de tous ses moyens ordinaires d'écarter les dangers.--Quel espoir peut-il me rester? ma position, il n'y a qu'une heure, me semblait désespérée; comparée à celle-ci, l'heure passée était un paradis. Encore un jour, et je suis découvert.--Quand je touche enfin aux honneurs, à l'héritage qui m'est dû! quand quelques grains d'or me suffiraient pour assurer ma fuite!

(Idenstein et Fritz entrent et conversent ensemble.)

FRITZ.

Sur-le-champ.

IDENSTEIN.

C'est impossible, vous dis-je.

FRITZ.

Il faut pourtant l'essayer. Si le courrier manque, vous en enverrez d'autres, jusqu'à ce que la réponse du commandant nous arrive.

IDENSTEIN.

Je ferai ce que je pourrai.

FRITZ.

Songez bien à n'épargner aucune peine: vous en recevrez dix fois le prix.

IDENSTEIN.

Le baron est-il retiré pour reposer?

FRITZ.

Il s'est jeté dans un grand fauteuil, devant le feu, et il y sommeille. Il a même défendu qu'on le dérangeât avant onze heures, moment qu'il a choisi pour se mettre au lit.

IDENSTEIN.

Avant qu'une heure se passe, je ferai de mon mieux pour le servir.

FRITZ.

N'oubliez pas!

(Fritz sort.)

IDENSTEIN.

Le diable emporte les grands seigneurs! ils croient tout fait pour eux. Ne faut-il pas, à présent, que je fasse sortir une demi-douzaine de frileux vassaux de leurs grabats, et que je les lance, au péril de leur vie, sur la rivière, dans la direction de Francfort? Il me semble pourtant que le baron, par sa propre expérience, devrait avoir appris à comprendre les dangers d'une pareille course; mais non: _il le faut_, et tout est dit. (Apercevant Werner.) Comment donc? Êtes-vous là, maître Werner?

WERNER.

Vous avez quitté bien vite votre hôte illustre.

IDENSTEIN.

Oui.--Il sommeille; et l'on dirait qu'il ne veut laisser dormir personne. Voici un paquet qu'il faut, à tout prix et à tout risque, envoyer au commandant de Francfort. Mais je n'ai pas de tems à perdre: bonne nuit.

(Idenstein sort.)

WERNER.

«_À Francfort_!»--fort bien:--oui, _le commandant_. L'orage se forme: cela s'accorde parfaitement avec les premières démarches et les froids calculs du démon qui s'interpose entre la maison de mon père et moi. Il n'y a plus à en douter: il demande, dans cette lettre, un détachement pour me conduire dans quelque fort secret.--Mais plutôt que de... (Werner jette les yeux autour de lui, et saisit avec avidité un couteau laissé dans un coin sur une table.) Maintenant, du moins, je suis maître de moi! Écoutons!--le bruit des pas! Qui me garantit que Stralenheim attendra seulement l'arrivée de la force publique, sur laquelle il compte pour autoriser son usurpation? Que je lui sois suspect, rien de plus évident. Je suis seul, il est entouré d'une suite nombreuse; je suis faible, il est redoutable par son or, ses auxiliaires, son autorité, son rang; je n'ai pas de nom, ou si j'avoue le mien, il doit hâter ma perte, tant que je n'aurai pas gagné mes domaines; il se pavane de ses titres, et, en effet, ils imposent bien autrement à ces obscurs et grossiers paysans, qu'ils ne le feraient partout ailleurs.--Écoutons! plus près encore! Gagnons le passage secret, qui communique avec le--mais non! tout est silencieux,--mon imagination seule--Nous voici dans cet intervalle de calme qui sépare l'éclair des éclats de la foudre.--Mais gardons-nous d'inquiéter mon ame sur toute l'étendue de ses dangers. Je vais m'avancer pour voir si personne n'a découvert le passage dans lequel j'espère. Au pis-aller, il pourra me servir de secret asile pendant quelques heures.

(Il entr'ouvre un panneau, et sort en le refermant derrière lui:--Entrent Gabor et Joséphine.)

GABOR.

Où est donc votre mari?

JOSÉPHINE.

_Ici_, je pense. Je l'ai laissé dans la chambre, il n'y a que peu de tems. Au reste, ces salles ont beaucoup d'issues, et peut-être est-il sorti dans la compagnie de l'intendant.

GABOR.

Le baron Stralenheim a fait à l'intendant une foule de questions sur votre époux, et, franchement, je doute qu'il lui veuille beaucoup de bien.

JOSÉPHINE.

Hélas! et que peut-il y avoir de commun entre le fier et opulent baron, et un inconnu tel que Werner?

GABOR.

Un inconnu!--que vous connaissez bien.

JOSÉPHINE, poursuivant.

Ou, si vous dites vrai, pourquoi prenez-vous en main sa cause plutôt que celle de l'homme dont vous avez sauvé les jours?

GABOR.

J'aidai à le sauver, quand il était en danger; mais je ne me suis nullement engagé à favoriser ses projets de violence. Je connais tous ces nobles, et leurs mille moyens d'opprimer le pauvre. Je les ai éprouvés; mon sang bouillonne dès que je les retrouve semant des piéges sur les pas du faible:--tel est mon unique motif.

JOSÉPHINE.

Vous auriez de la peine à convaincre mon époux de vos bonnes intentions.

GABOR.

Il est donc bien défiant?

JOSÉPHINE.

Il ne l'était pas autrefois; mais le tems, les malheurs l'ont fait tel que vous le voyez.

GABOR.

J'en suis fâché pour lui. La défiance est une arme pesante; son poids embarrasse plus qu'il ne protége. Bon soir: j'espère le rencontrer avant la chute du jour.

(Gabor sort.--Idenstein et plusieurs paysans entrent. Joséphine se retire dans le fond.)

PREMIER PAYSAN.

Mais, si je me noie?

IDENSTEIN.

Eh bien, vous en serez largement payé. Vous voudriez, à pareil prix, courir bien d'autres risques, j'en suis sûr.

DEUXIÈME PAYSAN.

Mais nos femmes, nos enfans?

IDENSTEIN.

Seront-ils plus malheureux qu'ils ne sont? Ils ne peuvent qu'être mieux.

TROISIÈME PAYSAN.

Moi, je n'ai rien au monde: je me risque.

IDENSTEIN.

À la bonne heure! voilà un brave garçon! il ferait un bon soldat. Aussi, je le fais entrer dans les rangs des gardes-du-corps du prince,--si vous réussissez; et de plus, vous aurez en espèces sonnantes--deux thalers.

TROISIÈME PAYSAN.

Rien que cela?

IDENSTEIN.

Oh! voyez l'avarice! Faut-il qu'un vice aussi ignoble souille une aussi généreuse ambition! Écoute, mon ami, deux thalers, en petite monnaie, formeront un grand trésor. Et puis, tous les jours, ne voit-on pas cinq cent mille héros risquer corps et ame pour la dixième partie d'un thaler? Quand as-tu possédé la moitié de cette somme?

TROISIÈME PAYSAN.

Jamais:--néanmoins, il faut qu'on m'en donne trois.

IDENSTEIN.

Insolent! oubliez-vous de qui vous êtes né vassal?

TROISIÈME PAYSAN.

Non:--je le suis du prince et non de l'étranger.

IDENSTEIN.

Malheureux! mais en l'absence du prince, c'est moi le souverain. Or le baron est mon intime parent:--«Cousin Idenstein, m'a-t-il dit, vous commanderez une douzaine de vilains.» Ainsi donc vous, vilain, en avant--marche,--marchez, dis-je; et si l'Oder vient à endommager le plus petit coin de ce paquet, garde à vous! votre peau, que l'on tirera comme celle d'un tambour, ou comme celle de Ziska, nous répondra de la perte de chaque feuille de papier, et pourra sonner l'alarme au profit de tous les insolens vassaux qui oseraient refuser de faire l'impossible.--Partez, vers de terre!

(Il sort en les poussant devant lui.)

JOSÉPHINE, se rapprochant.

J'espérais ne pas être témoin de ces scènes de tyrannie féodale, trop souvent répétées sur de faibles victimes. Dans l'impuissance de les prévenir, je gémis de les voir. Quoi! ici même, dans cette retraite affreuse et inconnue, la plus obscure de la province, la pauvreté affecte l'insolence de la richesse, à l'égard d'êtres plus pauvres encore;--la servitude se couvre de la vanité des rangs, près d'autres êtres plus serviles; et le vice misérable montre sous ses haillons un insupportable orgueil. Quelles mœurs, quelle existence! En Toscane, ma chère, ma belle patrie, nos nobles, tel que Cosme, étaient encore des citoyens, des marchands. Nous avions nos maux; mais qu'ils étaient légers auprès de ceux-ci! Nos vallées si fraîches, si riches, adoucissent les privations de la pauvreté; là, chaque herbe est un mets savoureux; des flots de vin généreux offrent à tous un breuvage consolateur, devant lequel disparaissent toutes les peines; et le soleil, toujours vivifiant, rarement obscurci, et laissant même alors derrière lui sa chaleur bienfaisante, le soleil rend le manteau déchiré, le vêtement le plus mince moins pénible que le manteau de pourpre d'un empereur. Mais ici! les despotes du nord semblent vouloir imiter le vent glacé de leurs climats; ils poursuivent le grelotant esclave jusque sous ses haillons; ils flétrissent son ame, comme les implacables élémens son corps. Voilà les souverains parmi lesquels mon époux brûle de tenir un rang! Et tel est son orgueil de naissance, que vingt années de souffrances, mille fois plus rigoureuses que n'en aurait jamais infligé à son fils un père né dans une classe inférieure, n'ont pu changer un atome de sa nature primitive. Mais moi, j'avais aussi de la naissance; et cependant, je reçus de mon père des leçons bien différentes. Ô mon père! puisse ton esprit, long-tems éprouvé, et sans doute aujourd'hui bienheureux, jeter un regard sur nous et notre cher Ulric, si ardemment désiré! Comme tu m'as aimée, j'aime aujourd'hui mon fils!--Mais qu'y a-t-il? Toi, Werner! Est-il possible, et dans quel état!

(Werner entre avec précipitation, et un couteau dans la main, par le panneau secret qu'il ferme avec violence après lui.)

WERNER, d'abord sans la reconnaître.

Découvert! je poignarderai donc--(La reconnaissant.) Ah! Joséphine, pourquoi ne reposez-vous pas?

JOSÉPHINE.

Reposer! Ô mon Dieu! que veut dire cela?

WERNER, montrant un rouleau.

En voici de l'_or_.--L'_or_, Joséphine, nous ouvrira les portes de cette prison détestée.

JOSÉPHINE.

Et comment l'avez-vous obtenu?--ce couteau!--

WERNER.

Il est pur de sang--_encore_. Sortons:--rentrons dans notre chambre.

JOSÉPHINE.

Mais d'où viens-tu?

WERNER.

Ne le demande pas! songeons seulement où nous irons.--Ceci nous ouvrira le chemin. (Montrant l'or.) Je les défie maintenant.

JOSÉPHINE.

Je n'ose pas te supposer capable d'infamie.

WERNER.

Infamie!--

JOSÉPHINE.

Je l'ai dit.

WERNER.

Sortons d'ici: c'est, j'espère, la dernière nuit que nous y passons.

JOSÉPHINE.

Puisse-t-elle n'être pas la plus affreuse!

WERNER.

Vous l'espérez! je vous le garantis. Mais retournons à notre chambre.

JOSÉPHINE.

Encore une question:--qu'as-tu _fait_?

WERNER, avec violence.

Omis de _faire_ une chose qui eût tout sauvé. Ne m'y fais plus penser! viens.

JOSÉPHINE.

Hélas! puisses-tu me laisser mon incertitude!

(Ils sortent.)

FIN DU PREMIER ACTE.

ACTE II.

SCÈNE PREMIÈRE.

(Une salle dans le même palais.)

IDENSTEIN entre, et quelques autres avec lui.

IDENSTEIN.

Voilà qui est beau, admirable! rien de mieux! Un baron pillé dans le palais d'un prince! dans un palais où, jusqu'à cette heure, on n'avait ouï parler d'un pareil scandale.

FRITZ.

En pouvait-il être autrement? il n'y avait que les rats qui pussent songer à disputer aux souris quelques lambeaux de tapisserie.

IDENSTEIN.

Ah! que ne suis-je mort avant ce jour! C'en est fait pour jamais de l'honneur de ce pays.

FRITZ.

C'est fort bien; mais il faut songer à découvrir le coupable. Le baron est décidé à ne pas perdre cet argent sans faire de recherches.

IDENSTEIN.

C'est bien aussi mon intention. Sur qui tombent vos soupçons?

FRITZ.

Mes soupçons! sur tout le monde; en haut, en bas, dedans et dehors.--

IDENSTEIN.

Ciel! ayez pitié de moi!

FRITZ.

Cette chambre n'a-t-elle pas d'autre entrée?

IDENSTEIN.

Aucune autre.

FRITZ.

En êtes-vous sûr?

IDENSTEIN.

Certain. Depuis ma naissance j'ai vécu et servi dans cette maison; s'il en existait, je les aurais vues, ou j'en aurais entendu parler.

FRITZ.

Il faut donc que ce soit l'un de ceux qui ont eu accès dans l'antichambre.

IDENSTEIN.

Il n'y a pas de doute.

FRITZ.

Le nommé Werner est pauvre!

IDENSTEIN.

Pauvre comme un ladre; mais il est logé trop loin de là, dans l'autre aile du bâtiment, qui n'offre aucune communication avec l'appartement du baron; cela ne peut donc pas être. D'ailleurs, je lui donnais le bonsoir presque à un mille de là, et dans la salle qui conduit uniquement à sa chambre, à l'instant même où semble avoir été commis ce brutal et odieux larcin.

FRITZ.

Il y a une autre personne:--l'étranger.

IDENSTEIN.

Le Hongrois!

FRITZ.

Oui, celui qui aida monseigneur à sortir de l'Oder.

IDENSTEIN.

Pas davantage. Mais tenez,--ne pourrait-ce pas être quelqu'un de la suite?

FRITZ.

Comment, _nous_, monsieur!

IDENSTEIN.

Non pas _vous_, mais quelqu'un des valets subalternes. Le baron, dites-vous, s'était endormi dans le grand fauteuil,--le fauteuil de velours,--enveloppé dans son vêtement de nuit brodé; devant lui était sa toilette, et sur la toilette, une cassette avec des lettres, des papier et plusieurs rouleaux d'or, dont un _seul_ a disparu:--la porte était d'ailleurs ouverte, et l'accès n'était défendu à personne.

FRITZ.

Mon cher monsieur, n'allez pas si vite: l'honneur du corps composant la suite du baron est encore intact, depuis le maître-d'hôtel jusqu'au dernier valet de cuisine. Jamais on ne les a soupçonnés de défaut de délicatesse, si ce n'est dans les choses convenues, comme dans les à-comptes, poids, mesures, dépenses de l'office et de la cave, où tout le monde peut naturellement faire quelques profits; j'ajouterai encore dans les ports de lettres, la collecte des rentes, les préparatifs de fêtes, et les moyens de connivence avec les marchands intègres de nos respectables maîtres. Mais quant à ces vols misérables, et d'ailleurs déshonorans, tels que celui qui vient de se commettre, nous les dédaignons comme au-dessous de nous. Et si l'un de nos gens s'en était rendu coupable, il n'aurait pas eu la sottise de hasarder son cou pour un rouleau; il aurait tout enlevé, jusqu'à la cassette, si faire se pouvait.

IDENSTEIN.

Il y a, dans ce que vous dites, une espèce de raison--

FRITZ.

Non, non, monsieur; le voleur, soyez-en sûr, n'était pas des nôtres: c'était quelque pauvre et vulgaire larron, un maraudeur sans talent, sans génie.--Il s'agit de savoir uniquement si quelqu'autre que vous et le Hongrois ont pu trouver l'entrée de l'appartement.

IDENSTEIN.

Vous ne me soupçonnez pas, j'espère?

FRITZ.

Non, certes. J'ai une plus haute idée de vos talens--

IDENSTEIN.

Et de mes principes, sans doute?

FRITZ.

Par conséquent. Mais au point important: qu'y a-t-il à faire?

IDENSTEIN.

Rien.--Mais il y a beaucoup à dire. Nous promettrons une récompense: nous remuerons le ciel, la terre et la police (bien que la plus voisine soit à Francfort). Nous dresserons des réclamations à la main (attendu que nous n'avons pas d'imprimeur); et je chargerai mon clerc d'en faire la lecture (personne que lui et moi n'en étant capable). Nous préviendrons nos paysans de rançonner les mendians, de fouiller dans les poches vides; d'arrêter tous Bohémiens, et gens dénués et mal vêtus. Par ce moyen, à défaut de l'accusé, nous aurons au moins des prisonniers; à défaut de l'or du baron--(si l'on ne peut le retrouver), nous aurons du moins la satisfaction d'en avoir dépensé le double, pour évoquer l'ombre de ce rouleau.--C'est, voyez-vous, la pierre philosophale trouvée à l'occasion de la perte de votre maître!

FRITZ.

Il en a, lui, trouvé une bien plus sûre.

IDENSTEIN.

Où donc?

FRITZ.

Dans un héritage, le plus riche du monde. Son parent éloigné, le dernier comte de Siegendorf, est mort auprès de Prague, dans son château; et monseigneur est en route pour en prendre possession.

IDENSTEIN.

Mais, n'avait-il pas un autre héritier?

FRITZ.

Si fait; mais, depuis long-tems, il ne fixe plus les regards du monde, et peut-être n'y est-il plus. C'était un fils, un fils prodigue, depuis vingt ans chassé de la maison paternelle; pour qui son père a refusé d'immoler le veau gras, et qui, s'il vit encore, doit digérer des coquilles de noix. Quand il viendrait à reparaître, le baron trouverait encore les moyens de le faire taire: monseigneur est un personnage politique, et, dans une certaine cour, il a une haute influence.

IDENSTEIN.

Il a du bonheur.

FRITZ.

Oh! il y a bien encore un petit-fils, que le feu comte avait tiré des mains de son père, et qu'il a nourri près de lui, comme son héritier; mais, en conséquence, sa naissance est fort douteuse.

IDENSTEIN.

Comment cela?

FRITZ.

Son père fit une alliance imprudente, un mariage de la main gauche, avec la fille aux yeux noirs d'un proscrit italien, noble, il est vrai, disait-on; mais qui ne devait jamais espérer d'entrer dans une maison telle que les Siegendorf. Le grand-père accueillit avec indignation cette union; rien ne put le décider à revoir ses enfans, bien qu'il ait fini par adopter le leur.

IDENSTEIN.

Si c'est un garçon de cœur, il pourra bien encore contester vos droits, et ourdir une trame capable de dénouer celle de votre baron.

FRITZ.

Oh! pour du cœur, il n'en manque pas. Il offre, dit-on, un heureux composé des qualités de son père et de son aïeul:--impétueux comme le premier, discret et profond comme le second. Mais ce qu'il y a d'étrange, c'est que, depuis plusieurs mois, il est également disparu.

IDENSTEIN.

Voilà une œuvre diabolique!

FRITZ.

Oui, oui,--c'est le diable qui a dû la lui suggérer.--Dans un moment aussi critique! à la veille de la mort du vieillard, dont son absence brisa le cœur!

IDENSTEIN.

Mais n'assigne-t-on pas à son départ une cause?

FRITZ.

Une infinité de causes; mais non la véritable, peut-être. Les uns assurent qu'il s'est mis à la recherche de ses parens; les autres, qu'il n'a pu souffrir les rigueurs de son aïeul (chose difficile à croire, attendu que le bonhomme en était idolâtre). Un troisième suppose qu'il a voulu prendre du service; mais peu de tems avant son départ, la paix s'est conclue, et, si c'était là le motif, il serait aussitôt revenu. Enfin, comme il y avait, dans toute sa personne, je ne sais quoi d'étrange et de mystérieux, d'autres encore supposent charitablement que son naturel impétueux et sauvage l'aura porté à se joindre aux bandes noires qui, depuis les derniers tems de la guerre, ravagent la Lusace, les montagnes de Bohême et la Silésie. Vous le savez, il existe aujourd'hui un vaste système de _condottieri_; chaque troupe marche avec un chef, et contre tout le genre humain.

IDENSTEIN.

Cela est impossible. Un jeune héritier, élevé au sein des plaisirs et de l'opulence, risquer son existence et son rang pour courir la fortune de soldat licencié et sans ressource!

FRITZ.

Dieu seul connaît la vérité! mais il existe des hommes tellement passionnés pour tous les genres de hasards, qu'ils se précipitent dans les dangers comme au sein des plaisirs. J'ai entendu dire que rien ne pouvait civiliser l'Indien ou dompter le tigre, quand, dès leur première enfance, on les nourrirait de lait ou de miel. Et après tout, vos Wallenstein, les Tilly, les Gustave, les Bannier, les Torstenson et les Weymar étaient de la même espèce, sur une plus grande échelle. Maintenant qu'ils sont partis, que la paix est proclamée, ceux qui avaient adopté le même passe-tems doivent poursuivre leur carrière. Mais voici le baron et cet étranger saxon, qui, ayant le plus contribué à sauver ses jours, était resté jusqu'au matin dans la chaumière voisine de l'Oder.

(Entrent Stralenheim et Ulric.)

STRALENHEIM.

En refusant tout autre témoignage de ma reconnaissance que de vaines paroles, vous me forcez presque, généreux étranger, à ne pas vous remercier: les mots sont trop au-dessous de mes sentimens réels, ils semblent dérisoires, comparés aux preuves de courage auxquelles je dois la vie.

ULRIC.

Je vous en conjure, épargnez-vous de nouvelles instances.

STRALENHEIM.

Mais, enfin, ne puis-je vous servir? Vous êtes jeune, et de ce caractère qui fait les héros: doué d'une grande beauté, brave, comme le témoigne assez l'existence dont je jouis encore; et sans doute, avec un extérieur aussi prévenant, un courage aussi intrépide, vous devez intérieurement sentir pour les jeux sanglans de Mars autant d'ardeur que vous en avez mis à braver une mort obscure, pour en défendre un étranger inconnu. Vous êtes né pour la guerre; moi-même je l'ai faite: ma naissance et mes services me donnent des droits, et des amis qui seront les vôtres. Cet instant de paix favorise peu, je l'avoue, les espérances de cette nature; mais la guerre qui vient de cesser ne sera pas la dernière. Les hommes ont l'esprit trop inquiet; et, après une lutte de trente ans, la paix n'est qu'un armistice ou une petite guerre, comme aujourd'hui chacune de nos forêts pourrait l'attester. La guerre reprendra son empire; et alors vous pourrez obtenir un grade, qui sera le présage d'un plus élevé, et dont mon influence ne tardera guère à vous revêtir. Ce que je dis se rapporte à Brandebourg: je jouis de quelque crédit auprès de l'électeur; mais comme vous, en Bohême, je suis un étranger, et nous sommes encore sur les frontières.

ULRIC.

Vous voyez, par mon costume, que je suis Saxon; mes services appartiennent donc à mon souverain. Si je n'accepte pas votre offre, les mêmes sentimens qui vous portent à me les faire en sont la véritable cause.

STRALENHEIM.

Comment! mais il y a usure de votre part! Je vous dois la vie, et vous refusez le paiement des intérêts de la dette pour en augmenter le principal, au point de m'en accabler.

ULRIC.

Vous aurez droit de m'adresser ces reproches quand j'exigerai le remboursement.

STRALENHEIM.

Eh bien, monsieur, puisque vous ne voulez pas.--Dites-moi, vous êtes noble de naissance?

ULRIC.

Je l'ai entendu dire à mes parens.

STRALENHEIM.

Vos actions le témoignent. Puis-je demander votre nom?

ULRIC.

Ulric.

STRALENHEIM.

Celui de votre famille?

ULRIC.

Quand je serai digne d'elle, je la nommerai.

STRALENHEIM, à part.

C'est sans doute un Autrichien, qui, dans ces tems de troubles, n'ose se prévaloir de sa naissance, sur ces frontières dangereuses et barbares, où le nom de son pays est abhorré. (Haut à Fritz et Idenstein.) Eh bien, messieurs, quel est le résultat de vos recherches?

IDENSTEIN.

Assez bon, votre excellence.

STRALENHEIM.

Je puis donc croire que le voleur est pris?

IDENSTEIN.

Hum!--pas précisément.

STRALENHEIM.

Soupçonné, du moins?

IDENSTEIN.

Oh! pour cela, très-fort soupçonné.

STRALENHEIM.

Et qui peut-il être?

IDENSTEIN.

Comment, vous ne le savez pas, monseigneur?

STRALENHEIM.

Et comment le saurais-je? j'étais profondément endormi.

IDENSTEIN.

Précisément comme moi; et voilà pourquoi je n'en puis savoir davantage que votre excellence.

STRALENHEIM.

L'imbécille!

IDENSTEIN.

Mais si votre seigneurie, quand on la vole, ne peut reconnaître le fripon; comment pourrai-je, moi qui ne suis pas volé, le découvrir dans tant de monde? Dans la foule, n'en déplaise à votre excellence, votre voleur regarde exactement comme les autres, ou plutôt mieux encore: ce n'est que sur la sellette, ou en prison, que les gens sages distinguent à leurs traits les malfaiteurs; et je prends l'engagement de le reconnaître, une fois qu'il sera pris, soit qu'on le déclare ou non criminel.

STRALENHEIM, à Fritz.

Je t'en prie, Fritz; apprends-moi ce qu'on a fait pour découvrir le coupable.

FRITZ.