Uvres Completes De Lord Byron Tome 06 Comprenant Ses Memoires P

Chapter 7

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La loi divine ne demande-t-elle pas sang pour sang? et celui qui flétrit, tue bien plus encore que celui qui assassine. Qui affecte le plus l'homme que l'on frappe, ou la douleur ou la honte des coups? Les lois humaines ne demandent-elles pas sang pour honneur? moins que pour l'honneur, même pour un peu d'or. Les lois des nations ne demandent-elles pas sang pour trahison? Et ce ne serait rien d'avoir fait couler dans mes veines le plus corrosif des poisons? ce ne serait rien d'avoir souillé les noms les plus beaux, le vôtre et le mien? ce ne serait rien d'avoir livré un prince au mépris de son peuple? d'avoir manqué au respect unanimement accordé par le genre humain, à la jeunesse dans les femmes, aux cheveux blancs dans les hommes, à la vertu de votre sexe, à la dignité du nôtre?--Mais, laissons ces réflexions à ceux qui l'ont accusé.

ANGIOLINA.

Le ciel vous fait une loi de pardonner à vos ennemis.

LE DOGE.

Le ciel pardonne-t-il aux siens? Pourquoi ne sauve-t-il pas Satan des flammes éternelles?

ANGIOLINA.

Oh! ne parlez pas ainsi;--le ciel vous pardonnera à vous et à vos ennemis.

LE DOGE.

Ainsi soit-il, puisse le ciel leur pardonner!

ANGIOLINA.

Le ciel, mais vous?

LE DOGE.

Oui, quand ils seront dans le ciel.

ANGIOLINA.

Et jamais auparavant?

LE DOGE.

Qu'importe mon pardon? vieillard outragé, méprisé, trompé, qu'importe mon pardon ou mon ressentiment? tous les deux ne sont-ils pas également frivoles et impuissans? J'ai trop long-tems vécu. Mais, je vous prie, changeons de sujet.--Mon enfant, ma femme insultée, la fille de Lorédan! Qu'il était loin de penser, ton brave, ton loyal père, en te mariant à son vieil ami, qu'il te vouait à l'ignominie!--Hélas! ignominie sans péché, car tu es pure. Que n'avais-tu un autre époux, tout autre époux dans Venise que le Doge, et jamais cette tache, cette infamie, ce blasphème ne serait tombé sur toi. Si jeune, si belle, si bonne et si chaste, subir un pareil affront et ne pas être vengée!

ANGIOLINA.

Que dites-vous? je le sais trop bien, car vous m'aimez encore, vous me croyez, vous m'honorez; et tout le monde sait que vous êtes juste et que je suis sincère. Dites-moi, que me reste-t-il à demander? que pouvons-nous, moi désirer, vous ordonner encore?

LE DOGE..

C'est bien, trop bien peut-être: mais quoi qu'il arrive, chère enfant! que ma mémoire te soit chère.

ANGIOLINA.

Mon Dieu! que me dites-vous?

LE DOGE.

N'importe, mais encore je voudrais, quel que soit le jugement des autres, que vous me respectiez aujourd'hui, et dans ma tombe.

ANGIOLINA.

En pouviez-vous douter, et vous ai-je jamais donné lieu de soupçonner ma foi?

LE DOGE.

Approchez, chère enfant, je dois vous dire quelques mots. Votre père fut mon ami, la fortune variable le rendit mon débiteur pour quelques-uns de ces services qui touchent toujours vivement les gens de bien: quand il éprouva l'oppression de sa dernière maladie il souhaita notre union: non qu'il voulût s'acquitter envers moi, depuis long-tems sa tendre amitié ne lui laissait plus rien à acquitter: son espoir était de mettre votre beauté orpheline à l'honorable abri des dangers qui, dans cet asile empesté du vice, entourent les vierges pauvres et sans soutien. Il ne me consulta pas, et je ne voulus pas m'opposer à l'idée qui charmait ses derniers momens.

ANGIOLINA.

Je n'ai pas oublié avec quelle noblesse vous m'ordonnâtes de déclarer si je ne sentais aucune préférence qui pût me rendre plus heureuse; votre offre du douaire le plus beau de Venise, enfin votre intention de ne pas vous prévaloir des dernières intentions de mon père sur vous.

LE DOGE.

Ainsi ce n'était pas une sotte et capricieuse extravagance de vieillard; ce n'était pas l'aiguillon impur de quelque passion surannée qui me décidèrent à demander la main d'une jeune et virginale beauté: car, dans ma bouillante jeunesse, je savais m'élever au-dessus des passions de ce genre: ce n'était pas ma vieillesse elle-même infectée de la lèpre du libertinage qui s'attache aux cheveux blancs de certains hommes pervers, et leur fait prendre, jusqu'à leur dernier jour, la lie des plaisirs pour le plaisir lui-même. Je ne traînais pas au sacrifice d'un hymen intéressé une victime innocente, trop délaissée pour refuser un sort honorable, trop sensible pour ne pas entrevoir son malheur. Notre union ne s'était pas formée sous de tels auspices; vous étiez libre de me choisir, et d'un mot vous pouviez rendre inutile le choix de votre père.

ANGIOLINA.

J'y souscrirais, je le ferais encore à la face du ciel et de la terre; car je ne m'en suis jamais repentie pour mon bonheur; mais, je l'avouerai, quelquefois pour le vôtre, en songeant à vos derniers ennuis.

LE DOGE, poursuivant.

Mais je savais que vous n'auriez jamais à accuser mon cœur; je savais que mes jours n'avaient plus long-tems à vous être à charge: et alors je me représentais la fille de mon vieil ami, sa noble fille libre d'un nouveau choix plus sage et plus convenable, entrant alors dans tout l'éclat de sa beauté, et devenue par ces premières années d'épreuve plus capable de bien choisir; je la voyais héritière du nom et de l'opulence d'un prince, et, par les courts ennuis inséparables de son union de quelques étés avec un vieillard, garantie de tous les obstacles que la chicane légale ou des parens envieux pouvaient élever contre ses droits. Sans doute, quant aux années, l'enfant de mon meilleur ami pouvait mieux choisir, mais il n'aurait jamais trouvé dans un autre un dévouement plus tendre.

ANGIOLINA.

Monseigneur, je n'ai vu que le désir de mon père sanctifié par ses derniers mots; je n'ai, pour y satisfaire, consulté que mon cœur; et pour donner ma foi à celui auquel il me confiait, d'ambitieuses espérances ne se mêlèrent jamais à mes songes, et l'heure de notre union serait encore à venir, qu'elle sonnerait encore.

LE DOGE.

Je vous crois; je sais que vous êtes sincère: quant à l'amour, à cet amour romanesque que, dès mon jeune âge, je regardais comme une illusion, que j'avais toujours vue passagère, et souvent malheureuse, il ne m'avait pas abusé autrefois; le pourrait-il donc aujourd'hui? Non: j'espérais de vous un respect sincère et une affectueuse bienveillance, comme le prix de ma sollicitude pour votre bonheur, de mon empressement à satisfaire tous vos honnêtes désirs, de ma sécurité dans vos vertus, de ma vigilance inaperçue, mais continuelle, pour vous soustraire à une foule d'écueils auxquels vous exposait votre jeunesse; ne vous en éloignant pas brusquement, mais vous déterminant à les éviter avant de vous être aperçue que je le désirais pour vous. J'étais fier, non pas de votre beauté, Angiolina, mais de votre conduite.--Je vous accordais une confiance--une tendresse toute patriarchale, non pas un délirant hommage, mais l'amitié la plus douce et la plus pénétrante; et j'espérais de vous, en retour, tout ce que pouvaient mériter de pareils sentimens.

ANGIOLINA.

Et vous l'avez toujours obtenu, monseigneur.

LE DOGE.

Je le pense; car en me choisissant, vous connaissiez la différence de nos années, et vous m'avez choisi: je n'avais pas de confiance dans mes qualités personnelles, je n'en aurais pas eu non plus dans les dons les plus séduisans de la nature, si j'eusse encore été dans mon vingt-cinquième printems: mais j'eus foi dans le sang de Lorédan, qui coulait pur dans vos veines; j'eus foi dans l'ame que le ciel vous donna, dans la candeur que votre père avait su vous inspirer, dans votre piété confiante, dans vos douces vertus; en un mot, dans votre foi et dans votre honneur eux-mêmes, comme la plus sûre garantie de mon honneur et de ma foi.

ANGIOLINA.

Vous avez bien fait.--Je vous rends grâce d'avoir toujours cru qu'il m'eût été impossible de vous respecter plus que je ne l'ai fait jusqu'à présent.

LE DOGE.

Dans les ames où l'honneur est inné et fortifié par l'exemple, la foi conjugale est défendue par un roc imprenable; dans celles où il n'est pas né, et qu'assiégent sans cesse les pensées frivoles, dans les cœurs où viennent lutter les vanités mondaines, où fermentent les agitations sensuelles, je le sais, dans des veines ainsi infectées, il y aurait une grande déception à rêver quelques traits de sang pur et chaste. Fût-elle unie à l'être qu'elle désirait le plus au monde, au dieu de la poésie lui-même, tel que nous le révèlent les plus parfaites sculptures; ou bien à Alcide, revêtu de toute la majestueuse réunion de son enveloppe humaine et céleste, l'ame où ne réside pas la vertu violerait bientôt la foi qu'elle leur aurait promise. La vertu! c'est la constance qui la prouve seule; le vice est toujours mobile, la vertu ne change jamais. La femme, une fois coupable, chancellera toujours; car la nature du vice est de varier, tandis que, semblable à l'astre du jour, la vertu demeure immobile, et verse sur tout ce qui l'entoure des torrens de vie, de lumière et de gloire.

ANGIOLINA.

Mais quand vous savez aussi bien reconnaître la source de la vertu chez les autres, comment pouvez-vous, pardonnez ma franchise, céder vous-même à la plus violente de ces passions? pourquoi laissez-vous troubler votre grande ame d'une haine inquiète, pour un être de l'espèce de Steno?

LE DOGE.

Vous me jugez mal; ce n'est pas Steno qui pouvait ainsi m'émouvoir: s'il en eût été capable, il serait aujourd'hui--mais laissons ce qui est passé.

ANGIOLINA.

Mais alors quelles sont donc les pensées qui vous agitent, même dans ce moment-ci?

LE DOGE.

C'est la majesté de Venise aujourd'hui violée, et d'un seul coup outragée dans son prince et dans ses lois.

ANGIOLINA.

Hélas! pourquoi en prenez-vous cette opinion?

LE DOGE.

J'y ai pensé depuis.--Mais revenons au sujet dont je vous entretenais tout-à-l'heure: tous ces motifs bien pesés, je vous épousai. Le monde rendit justice à mes intentions; ma conduite et votre vertu irréprochable prouvèrent assez qu'il avait bien jugé de moi: vous aviez toute liberté;--la confiance, les respects sans bornes de mes proches et de moi-même: née d'une famille accoutumée à donner à Venise des princes; à renverser les rois de leurs trônes par les ravages de l'étranger; vous paraissiez en tout digne du premier rang que vous occupiez parmi les nobles Vénitiennes.

ANGIOLINA.

Pourquoi revenir sur cela, monseigneur?

LE DOGE.

Il le fallait afin de prouver qu'il suffisait pour vous flétrir de l'haleine empestée d'un misérable:--un lâche, qu'en punition de son indécente effronterie je fis sortir de l'une de nos réunions solennelles, afin de lui apprendre à mieux se conduire dans les appartemens du Doge; un être de cette espèce, s'il dépose sur les murailles le venin de son cœur ulcéré, verra bientôt le poison qu'il a exhalé s'étendre de lieux en lieux, et l'innocence de l'épouse et l'honneur du mari deviendront victimes d'un quolibet; et l'infâme qui, d'abord insultant à la pudeur virginale de vos suivantes, s'était ensuite vengé du juste châtiment de son effronterie en calomniant l'épouse de son souverain, l'infâme obtiendra son absolution de la connivence de ses pairs!

ANGIOLINA.

Mais on l'a condamné à la réclusion.

LE DOGE.

C'était un acquittement qu'une prison pour un être comme lui; et ces courts instans d'arrêt, il les passera dans un palais; mais j'ai fini avec lui, il s'agit maintenant de vous.

ANGIOLINA.

De moi, monseigneur!

LE DOGE.

Oui, Angiolina, ne vous en étonnez pas: j'ai gardé cette source de tourmens jusqu'au moment où j'ai reconnu que ma vie ne pouvait plus être de longue durée; et j'imagine que vous aurez égard aux injonctions que renferme cet écrit. (Il lui donne un papier.) Ne craignez rien, il n'a rien qui vous puisse affliger: lisez-le plus tard, et dans un moment opportun.

ANGIOLINA.

Pendant ou après votre vie, monseigneur, vous aurez toujours de moi les mêmes respects: mais puissent vos jours être longs encore--et plus heureux que celui-ci! Cette exaltation s'adoucira, vous reviendrez au calme que vous devriez avoir--et que vous aviez.

LE DOGE.

Je serai ce que je devrais être ou je ne serai rien; mais jamais--oh! non, jamais à l'avenir l'heureux calme qui protégeait les cheveux blancs de Faliero ne se répandra sur le petit nombre de jours ou d'heures qui peuvent encore lui rester! Jamais à l'avenir les souvenirs d'une vie qui ne fut pas perdue pour la gloire ne viendront, semblables aux ombres qui s'abaissent sur une belle journée d'été, adoucir pour moi l'instant d'un repos éternel. Je ne demandais, je n'espérais plus rien, si ce n'est les égards dûs à mes sueurs et au sang que j'ai versé; aux peines de l'ame qu'il m'a fallu braver pour augmenter la gloire de mon pays. Satisfait de le servir, le servir bien que son chef, je ne voulais que rejoindre mes ancêtres, avec un nom pur et sans tache comme les leurs; et voilà ce qu'on m'a refusé!--Oh! que ne suis-je mort à Zara!

ANGIOLINA.

Vous avez mieux fait. Ce jour-là vous avez sauvé la république; vivez pour la sauver encore. Un jour, un autre jour comme celui-là serait pour eux le plus sanglant reproche et la seule vengeance digne de vous.

LE DOGE.

Vous oubliez qu'une pareille journée ne se représente pas deux fois dans un siècle; ma vie n'est guère moins longue, et la fortune s'est acquittée envers moi en m'accordant une fois l'occasion qu'elle a si rarement offerte dans la suite des tems et dans maintes contrées à ses plus chers favoris. Mais pourquoi parler ainsi? Venise a oublié cette journée.--Pourquoi donc la rappellerais-je? Adieu, chère Angiolina, j'ai besoin d'être seul; il me reste à faire beaucoup--et l'heure se passe.

ANGIOLINA.

Souvenez-vous du moins de ce que vous fûtes.

LE DOGE.

Ce serait en vain, les souvenirs de bonheur cessent de le procurer quand celui de la peine est encore cuisant.

ANGIOLINA.

Au moins, quelles que soient les affaires qui vous pressent, laissez-moi vous conjurer de prendre un instant de repos: voilà plusieurs nuits que votre sommeil est tellement agité que j'aurais cru devoir vous réveiller si je n'eusse espéré que bientôt la nature allait dompter les cruelles pensées qui semblaient vous troubler. Une seule heure de repos vous rendra à vos travaux avec de nouvelles pensées plus vigoureuses et plus fraîches.

LE DOGE.

Je ne le puis,--et je le pourrais que je devrais résister encore; jamais le besoin de veiller ne fut plus impérieux. Encore quelques jours, oui, quelques jours, quelques nuits d'insomnie et je reposerai bien.--Mais où?--N'y pensons pas. Adieu, mon Angiolina.

ANGIOLINA.

Un instant encore,--laissez-moi un instant de plus près de vous; je ne puis me décider à vous quitter ainsi.

LE DOGE.

Approche donc, ma chère enfant:--pardonne; tu méritais un meilleur sort que le partage du mien, à l'instant où mes yeux plongent dans la sombre vallée qu'enveloppe l'immense manteau de la mort. Quand je ne serai plus--et peut-être sera-ce plus tôt que mes années ne semblent l'annoncer, car il y a dans ces murs, au dehors et partout autour de nous, un mouvement qui doit bientôt peupler les cimetières de cette ville, bien autrement que ne le firent jamais la peste ou la guerre,--quand je ne serai rien, oh! permets-moi d'espérer que ce que je fus sera quelquefois encore un nom sur tes lèvres si pures, une ombre dans ton imagination, celle d'un objet qui ne voudrait pas obtenir des pleurs, mais un souvenir.--Chère enfant! laisse-moi m'éloigner,--le tems presse.

(Ils sortent.)

SCÈNE II.

(Un endroit isolé près de l'arsenal.)

ISRAEL BERTUCCIO et PHILIPPE CALENDARO.

CALENDARO.

Quel accueil a-t-on fait, Israël, à votre dernière plainte?

ISRAEL BERTUCCIO.

Un favorable, et pourquoi?

CALENDARO.

Est-il possible! quoi! on le punira?

ISRAEL BERTUCCIO.

Oui.

CALENDARO.

Par quoi? une amende ou la prison?

ISRAEL BERTUCCIO.

Par la mort!--

CALENDARO.

Alors, vous rêvez, ou vous pensez suivre mon conseil, en tirant la vengeance de votre propre main.

ISRAEL BERTUCCIO.

Sans doute! et pour n'assouvir que ma haine, j'oublierai la grande justice que nous méditions de rendre à Venise! et changeant une vie d'espérance contre une vie d'exil, je penserai à n'écraser qu'un scorpion, tandis que mille autres continueront à déchirer mes amis, mes parens, mes compatriotes! Non pas, Calendaro; les gouttes de sang qu'on a fait jaillir de mon visage auront pour expiation tout le leur,--et non-seulement le leur, car nous ne voulons pas seulement venger nos injures privées: de tels soins conviennent aux hommes violens, aux passions égoïstes; mais ils sont indignes d'un tyrannicide.

CALENDARO.

Je n'oserais, je l'avoue, me vanter d'une patience comme la vôtre. Si j'avais été là quand vous fûtes insulté, je l'aurais poignardé, ou je serais mort moi-même en voulant inutilement contenir ma rage.

ISRAEL BERTUCCIO.

Grâce au ciel, vous n'y étiez pas, car vous auriez tout perdu, et telle qu'elle est, notre cause est encore dans une situation prospère.

CALENDARO.

Mais vous avez vu le Doge? que vous a-t-il répondu?

ISRAEL BERTUCCIO.

Qu'il n'y avait pas de punition à espérer contre un homme comme Barbaro.

CALENDARO.

Je vous l'avais bien dit, qu'il était ridicule d'attendre quelque justice de ces gens-là.

ISRAEL BERTUCCIO.

Du moins cette confiance dans leur équité a-t-elle endormi leurs soupçons; si j'avais gardé le silence, il n'est pas un sbire qui n'eût tenu l'œil sur moi, comme méditant une secrète et vigoureuse vengeance.

CALENDARO.

Mais alors que ne vous adressiez-vous au conseil? Le Doge est un automate, à peine s'il peut obtenir justice pour lui-même. Pourquoi vous réclamer de _lui_?

ISRAEL BERTUCCIO.

C'est là ce que vous saurez plus tard.

CALENDARO.

Et pourquoi pas maintenant?

ISRAEL BERTUCCIO.

Patientez jusqu'à minuit. Consultez vos _montres_, et recommandez à vos amis de disposer leurs hommes;--faites que tout soit prêt pour frapper le grand coup, peut-être dans quelques heures; depuis long-tems nous attendions le moment favorable; le cadran peut le marquer dans le cercle commencé, peut-être le soleil de demain l'éclairera-t-il: un plus long délai doublerait nos dangers. Voyez donc à ce que tous soient exacts au lieu de nos rendez-vous, tous armés, excepté les gens qui approchent les Seize, et qui resteront parmi les troupes pour attendre le signal.

CALENDARO.

Voilà des paroles qui répandent dans mes veines une nouvelle vie; vos hésitations continuelles m'avaient rendu malade; les jours succédaient aux jours, et ne faisaient qu'ajouter de nouveaux anneaux à nos chaînes. De fraîches offenses infligées à nos frères, à nous-mêmes, redoublent encore à chaque instant l'arrogance et la force de nos tyrans. Laissez-nous courir sur eux, peu m'importent les conséquences qui seront après tout la mort ou la liberté; mais mon cœur saigne d'attendre toujours vainement l'une ou l'autre.

ISRAEL BERTUCCIO.

Calendaro, morts ou vivans, nous serons libres, le tombeau n'a pas de chaînes. Vos _montres_ sont-elles en règle? et les seize compagnies sont-elles complétées à soixante?

CALENDARO.

Toutes, à l'exception de deux dans lesquelles manquent vingt-cinq hommes.

ISRAEL BERTUCCIO.

Nous pouvons nous en passer. Quelles sont ces deux compagnies?

CALENDARO.

Celles de Bertram et du vieux Soranzo; ils montrent pour notre cause moins d'ardeur que les autres.

ISRAEL BERTUCCIO.

Votre bouillant caractère accuse de froideur tous ceux qui ne partagent point votre impatience; mais; croyez-moi, dans les esprits les plus concentrés comme dans les plus emportés, on peut rencontrer un courage également intrépide; ne redoutez rien d'eux.

CALENDARO.

Je ne crains rien du vieillard, mais il y a dans Bertram une disposition compatissante qui peut devenir fatale à une entreprise comme la nôtre. J'ai vu cet homme insensible à sa propre misère, bien que la plus grande, pleurer sur celle des autres comme un enfant; et dernièrement encore j'ai remarqué que, dans une querelle, la vue du sang l'avait fait trouver mal; c'était pourtant celui d'un misérable.

ISRAEL BERTUCCIO.

Les vrais braves ont les yeux et le cœur tendres, ils gémissent souvent de ce que le devoir leur ordonne. Je connais de long-tems Bertram, jamais sur la terre il ne fut d'ame plus loyale.

CALENDARO.

Cela peut être, je crains moins la trahison que la faiblesse; après tout, comme il n'a ni maîtresses, ni femmes pour profiter de sa mollesse d'esprit, on peut le mettre à l'épreuve. C'est par bonheur un orphelin sans autres amis que nous; mais une femme, un enfant l'auraient trouvé moins résolu qu'eux-mêmes.

ISRAEL BERTUCCIO.

De pareils liens n'ont plus de force sur les ames appelées à la haute destinée d'extirper de leur patrie le germe de la corruption. Il nous faut oublier tous nos sentimens, à l'exception d'un seul.--Il nous faut déposer toutes les passions qui ne serviraient pas notre grand projet; il ne faut plus voir qu'une chose, notre patrie, et regarder la mort comme un objet d'envie, si le sacrifice de nos jours est accueilli par le ciel et sanctionne à jamais la liberté de nos concitoyens.

CALENDARO.

Mais si nous échouons?

ISRAEL BERTUCCIO.

Mourir pour une belle cause, ce n'est pas échouer: le sang des victimes peut arroser l'échafaud; leurs têtes peuvent se dessécher au soleil; leurs membres être exposés aux portes des villes, aux créneaux des citadelles, mais leur ame planera toujours au-dessus victorieuse. Que les années se pressent et que d'autres infortunés partagent leur sort, tout cependant contribuera à les grandir dans la pensée et dans les profonds regrets de la postérité, et c'est encore à leurs voix que le monde s'élancera plus tard vers la liberté. Que serions-nous aujourd'hui, si Brutus n'avait pas existé? Il mourut en voulant affranchir Rome; mais il laissa une leçon qui ne mourra jamais,--un nom devenu un talisman, une ame qui se multipliera à l'infini au travers des siècles, tant que les hommes pervers jouiront du pouvoir, tant que les peuples pencheront vers la servitude. On les surnomma, lui et son digne ami, les derniers des Romains. Reconnaissons-les pour nos dignes pères, et soyons les premiers des nobles Vénitiens.

CALENDARO.

Nos pères n'auront pas échappé au joug d'Attila, en se réfugiant dans ces îles où des palais se sont élevés à leurs voix sur des sables ravis aux inondations de l'Océan, pour reconnaître, à la place du roi des Huns, la tyrannie de mille despotes. Mieux eût valu mille fois fléchir devant lui; mieux eût valu prendre pour souverain un Tartare que ces hommes, mélange odieux de bassesse et d'orgueil! Le premier, du moins, était un homme: il avait pour sceptre son épée. Ces êtres, sans autre force que leurs lâches artifices, commandent à nos glaives, et nous gouvernent d'un mot comme par l'effet d'un charme.

ISRAEL BERTUCCIO.

Il sera bientôt rompu. Vous dites que tout est prêt; je n'ai pas fait aujourd'hui ma ronde accoutumée, et tu sais bien pourquoi; mais ta vigilance aura suppléé parfaitement la mienne: grâce à l'ordre que nous a donné le dernier Conseil de redoubler d'efforts pour réparer la flotte, nous avons pu, sans éveiller des soupçons, introduire dans l'arsenal un grand nombre de nos affidés, soit comme autant d'ouvriers nécessaires à l'équipement, soit comme des recrues faites à la hâte pour compléter l'armement projeté.--Tous ont-ils reçu des armes?

CALENDARO.

Oui; ceux du moins dont nous étions sûre; il en est quelques-uns qu'il serait bon de tenir dans l'ignorance jusqu'au moment de frapper, et d'avoir seulement alors recours à eux; quand, dans la chaleur et la confusion générales, ils n'auront aucun prétexte de ne pas agir, et suivront aveuglément ceux qui sauront les conduire.

ISRAEL BERTUCCIO.

Fort bien dit;--et avez-vous remarqué tous ceux de cette espèce?

CALENDARO.

La plupart du moins: j'ai d'ailleurs averti les autres capitaines d'avoir les mêmes précautions avec ceux de leurs compagnies. Autant que j'ai pu voir, nous sommes assez nombreux pour assurer le succès de l'entreprise, si nous commençons demain; mais chaque heure de retard nous expose à un millier de périls.

ISRAEL BERTUCCIO.