Uvres Completes De Lord Byron Tome 06 Comprenant Ses Memoires P

Chapter 20

Chapter 203,928 wordsPublic domain

Mais il ne tua pas Seth: et d'où vient que tu te permets d'intervenir en d'autres actions qui se passèrent entre son Dieu et lui?

JAPHET.

Tu dis vrai: son Dieu l'a jugé, et je n'eusse point rappelé son action, si toi-même ne semblais en tirer gloire au lieu d'en frémir.

AHOLIBAMAH.

Il fut le père de nos pères, le fils aîné de l'homme, le plus fort, le plus brave et le plus patient:--penses-tu que je doive rougir de celui qui nous donna la vie? Jette les yeux sur notre race; vois leur taille et leur beauté, leur courage, leurs forces, leurs jours nombreux!--

JAPHET.

Ils sont comptés.--

AHOLIBAMAH.

Ainsi soit-il! Mais cependant, tandis qu'il leur reste des heures, je mets ma gloire dans mes frères et dans nos pères.

JAPHET.

Mon père et sa race ne mettent leur gloire que dans leur Dieu; et toi Anah?

ANAH.

Quels que soient les décrets de notre Dieu; le Dieu de Seth comme de Caïn, je dois obéir, et je m'efforcerai d'obéir avec résignation. Mais si j'osais prier dans cette heure affreuse de vengeance (s'il est vrai qu'elle nous menace), je ne voudrais pas survivre seule à toute ma famille. Ma sœur! oh! ma sœur! que serait le monde ou les autres mondes? que serait l'avenir le plus enchanteur sans le bonheur passé?--ta tendresse, celle de mon père, toutes les vies et tous les liens qui m'enchaînent comme autant d'astres qui jettent sur ma triste existence les doux rayons qui ne viennent pas de moi? Aholibamah! oh! s'il y avait espoir de merci, demande-le, obtiens-le; car si j'abhorre la mort, c'est seulement parce que tu dois mourir.

AHOLIBAMAH.

Eh quoi! ce rêveur, avec l'arche de son père, épouvantail qu'il a construit pour faire peur au monde, aurait-il donc intimidé ma sœur? Ne sommes-nous pas les bien-aimées des séraphins? Et quand nous ne le serions pas, devrions-nous trembler pour notre vie devant un fils de Noé? Plutôt mille fois--mais ces rêves exaltés et désolans sont l'effet des fantômes créés par un amour sans espoir, et des veilles prolongées. Qui pourrait ébranler ces solides montagnes, cette terre dure? Qui pourrait ordonner aux eaux et aux nuages de revêtir d'autres formes que celles que nous et nos pères leur ont vu revêtir dans tous les tems? Dis, qui le fera?

JAPHET.

Celui qui d'un seul mot les produisit.

AHOLIBAMAH.

Ce mot, qui l'_entendit_?

JAPHET.

L'univers qui s'élança dans la vie devant ses yeux. Ah! tu oses rire dédaigneusement? Tourne-toi vers tes séraphins; s'ils ne l'attestent pas, ils n'en sont pas.

SAMIASA.

Aholibamah, reconnais ton Dieu.

AHOLIBAMAH.

J'ai toujours rendu hommage à notre Créateur, le tien, Samiasa, comme le mien, un dieu d'amour et non de peine.

JAPHET.

Hélas! l'amour est-il autre chose que la peine? Celui-là même qui fit la terre par amour eut bientôt à se repentir à la vue de ses premiers et de ses meilleurs habitans.

AHOLIBAMAH.

Ce sont là des mots.

JAPHET.

Ce sont des faits.

(Entrent Noé et Sem.)

NOÉ.

Japhet, que fais-tu ici avec ces fils de perdition? Ne crains-tu pas de partager leur prochaine destinée?

JAPHET.

Mon père, ce ne peut être un péché de chercher à sauver une créature terrestre; vois, d'ailleurs, ce ne sont pas des pécheurs, puisqu'ils ont la compagnie des anges.

NOÉ.

Est-ce donc là ceux qui laissent le trône de Dieu pour prendre leurs femmes parmi la race de Caïn? Serait-ce les fils du ciel qui recherchent pour leur beauté les filles de la terre?

AZAZIEL.

Patriarche, tu l'as dit.

NOÉ.

Malheur! malheur! malheur à de pareilles unions! Dieu n'a-t-il pas jeté une barrière entre la terre et le ciel, et distingué chacun espèce par espèce?

SAMIASA.

L'homme ne fut-il pas fait à l'image du puissant Jéhova? Et Dieu n'aimait-il pas ceux qu'il a créés? Nous ne faisons qu'imiter son amour pour les créatures.

NOÉ.

Je ne suis qu'un homme, incapable de juger le genre humain, encore moins les enfans de Dieu; mais notre Dieu ayant daigné communiquer avec moi, et me révéler ses jugemens, je réponds que la descente des séraphins de leurs siéges éternels sur un monde périssable, et qui même est en ce moment à la veille de périr, je réponds, dis-je, que cette descente ne peut être bonne.

AZAZIEL.

Comment! quand ce serait pour sauver?

NOÉ.

Mais, dans toute votre gloire, vous ne pouvez racheter ceux qu'a condamnés celui qui vous fit glorieux. Si votre mission immortelle était dans un but de salut, il serait général, et il ne serait pas restreint à deux créatures, belles il est vrai, mais dont la beauté n'en est pas moins condamnée.

JAPHET.

Oh! mon père, ne parlez pas de cela!

NOÉ.

Fils! si tu veux te soustraire à leur jugement, oublie qu'elles existent; bientôt elles auront cessé d'être; et toi, tu deviendras le père d'un nouvel et meilleur monde.

JAPHET.

Laisse-moi mourir avec celui-ci, avec _elles_!

NOÉ.

Tu le _devrais_ pour une telle pensée; celui qui _peut_ te pardonne.

SAMIASA.

Et pourquoi le sauver, lui et toi-même, plutôt que celle que lui, ton fils, préfère à toutes les deux?

NOÉ.

Demande-le à celui qui te fit plus grand que moi-même et les miens, mais également subordonné à sa toute-puissance. Mais voilà son plus aimable messager et le moins faible aux tentations.

(Entre l'archange Raphaël.)

RAPHAEL.

Esprits, dont la place est auprès du trône, que faites-vous ici? est-ce le devoir d'un séraphin de paraître en ces lieux, quand l'heure approche où la terre sera isolée? Retournez à votre place glorieuse! allez, allez dans le ciel adorer et offrir vos brûlans hommages, de concert avec les sept élus.

SAMIASA.

Raphaël! le premier et le plus beau des enfans de Dieu, depuis quand existe-t-il une loi pour les anges d'abandonner la terre? la terre, dont plusieurs fois les pas de Jéhova ne dédaignèrent pas le sol! C'est le monde qu'il aima, qu'il fit par un effet de son amour; et souvent de nos ailes rapides, nous sommes descendus ici remplir ses messages; adorant sa gloire dans ses moindres ouvrages, surtout protégeant le plus jeune astre de ses domaines et comme le dernier-né de ses vastes états, empressés de la rendre digne de notre Seigneur. Pourquoi la sévérité de ton front? et pourquoi nous parles-tu d'une destruction prochaine?

RAPHAEL.

Si Samiasa et Azaziel eussent été à leur véritable place; réunis au chœur angélique, ils auraient vu en caractères de feu le dernier décret de Jéhova, et ils ne chercheraient pas à connaître par moi le courroux de leur créateur. Mais il faut que l'ignorance soit toujours une partie du péché; et la science des esprits eux-mêmes s'obscurcit à mesure qu'ils se confient davantage en elle: car l'aveuglement est le fils aîné de l'outrecuidance. Quand tous les bons anges ont quitté le monde, vous y restez enchaînés par des passions étranges et avilies, par des sentimens mortels pour des filles mortelles; mais l'on vous a pardonné de là haut, vous êtes replacés parmi vos égaux. Fuyez! éloignez-vous! ou si vous demeurez, vous renoncez ainsi à l'éternité.

AZAZIEL.

Mais toi, si la terre est enveloppée dans le fatal décret qui nous était jusqu'à présent inconnu, n'es-tu pas comme nous coupable en paraissant en ces lieux?

RAPHAEL.

Je viens pour vous ramener dans vos sphères, au puissant nom et à la voix de Dieu! Vous qui m'êtes chers presqu'autant que celui qui m'envoie, jusqu'ici nous nous élancions ensemble des éternels espaces, retournons ensemble aujourd'hui vers les étoiles. Oui, la terre doit mourir. Sa race, replongée dans ses entrailles, doit se perdre; mais pourquoi faudrait-il que la terre ne pût être créée ou détruite sans creuser un grand vide dans les rangs immortels? immortels jusque dans leur trahison inouie. Satan, notre frère, est tombé; il aima mieux être dévoré de feu que de rendre plus long-tems son hommage. Mais vous qui êtes encore purs, séraphins moins puissans que cet autre, jadis si radieux, rappelez-vous comment il est tombé, et considérez si le plaisir de tenter l'homme peut compenser la perte des cieux. Long-tems j'ai guerroyé, long-tems je lutterai encore avec celui qui rougissait d'avoir été créé, et de reconnaître celui qui, près des chérubins, et tenant les archanges à sa droite, semblait comme le soleil au milieu de planètes de sa dépendance. Je l'aimais; il était beau. O ciel! sauf celui qui l'avait créé, quelle beauté et quelle puissance fut jamais comparable à celle de Satan? Oh! que ne puis-je oublier l'heure de sa chute! Ce vœu est impie; mais vous qui n'êtes pas encore déchus, soyez sur vos gardes. Vous allez choisir l'éternité avec lui ou bien avec Dieu. Il ne vous a pas tentés, il ne peut tenter les anges. Dieu les a ravis à son empire; mais l'homme a écouté sa voix, et vous celle de la femme.--Elle est belle, sans doute, et la voix du serpent est moins subtile que ses baisers; aussi le reptile ne peut-il vaincre que la matière, tandis qu'elle pourrait entraîner un second habitant des cieux à violer les lois célestes. Encore une fois, fuyez! Vous ne pouvez mourir, mais elles passeront rapidement, et les cieux les plus lointains retentiraient des regrets que vous donneriez au périssable argile dont l'ineffaçable souvenir survivrait au soleil qui leur donna le jour. Rappelez-vous votre essence, et combien elle diffère de la leur en tout, excepté dans la faculté de souffrir. Pourquoi viendriez-vous partager l'agonie dont il faut qu'ils héritent? Nés pour être flétris par les années, rongés de soucis, et ravis enfin par la mort, cette reine de l'espèce humaine, et quand même il leur serait permis de traîner leurs jours jusqu'à la vieillesse, quand la colère divine ne les abrégerait pas, ils n'en seraient pas moins encore la proie du péché et la conquête de la douleur.

AHOLIBAMAH.

Qu'ils s'éloignent! j'entends la voix qui nous crie que tout doit mourir plus tôt que ne moururent nos patriarches blanchis par les années; là-haut se prépare un océan, tandis qu'ici-bas l'abîme se soulèvera pour se réunir au déluge céleste. Peu seront épargnés sans doute, et la race de Caïn lèvera vers le Dieu d'Adam d'inutiles prières. Ma sœur! puisqu'il en est ainsi, puisque l'Éternel serait vainement imploré pour le pardon d'une seule heure d'aveuglement, il nous faut sacrifier même ce que nous adorions, il nous faut attendre la vague comme nous subirions le tranchant d'une épée, et, sinon avec sérénité, du moins sans faiblesse; pleurant, non pas sur nous, mais sur ceux qui nous survivront dans une enveloppe mortelle ou immortelle, et qui, une fois que les eaux fatales nous auront engouffrés, pleureront pour des myriades de créatures qui n'auront plus le pouvoir de pleurer. Fuyez, séraphins, vers vos éternels rivages, où les vents ne mugissent pas, où ne gronderont jamais les ondes. Notre sort est de mourir; le votre de vivre à jamais: mais lequel vaut mieux, d'une mort ou d'une vie éternelle? Celui qui toutes deux les donne le connaît seul: obéissez-lui comme nous obéirons. Je ne voudrais pas conserver la vie une heure au-delà de sa volonté; ni vous perdre une portion de ses faveurs au prix du pardon réservé à la race de Seth. Fuyez, et tandis que vos ailes vous reporteront vers les cieux, songe, Samiasa, que mon amour s'élève encore avec toi dans les airs, et si mes yeux se tournent en ce moment vers toi sans être obscurcis de larmes, c'est que la fiancée d'un ange dédaigne de pleurer.--Adieu! qu'il vienne maintenant, l'inexorable abîme.

ANAH.

Faut-il donc mourir? et faut-il renoncer à toi, Azaziel? O mon cœur! mon cœur! tes inspirations étaient justes, et cependant combien j'étais heureuse! le coup vient de me frapper comme si je ne l'avais pas prévu; mais éloignez-vous! pourquoi le faut-il, pourquoi ne pas vous retenir! non, fuyez, mes angoisses ne peuvent être de longue durée, les tiennes seraient éternelles si par ma faute le ciel venait à te repousser; déjà tu as montré trop de bonté pour une fille d'Adam! notre sort est de souffrir: la douleur et la disgrâce attendent comme nous les esprits qui n'ont pas dédaigné de nous aimer. Le premier qui nous donna la science fut précipité de son trône archangélique, dans je ne sais quel monde inconnu, et toi, Azaziel! non, tu ne souffriras pas pour moi. Fuis! ne pleure pas, tu ne le peux; mais combien tu dois souffrir de ne le pouvoir faire! Oublie celle que les furies de l'indomptable abîme n'accableront pas d'un si profond désespoir que ton absence; fuis! fuis! une fois parti, il sera bien moins difficile de mourir.

JAPHET.

Oh! ne parle pas ainsi! mon père, et toi, archange, toi! sans doute la miséricorde céleste se cache sous la sérénité de ton front pur et sévère: oh! ne les laisse pas en proie à cette mer sans rivage, sauve-les dans notre arche, ou permets-moi de ne pas leur survivre.

NOÉ.

Silence, enfant des passions, silence! garde-toi, sinon intérieurement, du moins dans tes paroles, de faire à Dieu la moindre injure. Vis quand il le veut, meurs lorsqu'il l'ordonne, mais de la mort des justes et non comme les enfans de Caïn. Mets un terme à ton chagrin, ou du moins pleure en silence et ne fatigue pas de tes plaintes égoïstes les oreilles courroucées du ciel. Voudrais-tu que Dieu commît pour toi une injustice? et telle serait l'altération de ses vues en faveur d'un seul mortel. Sois homme et supporte ce que la race d'Adam doit et peut supporter.

JAPHET.

Oui, mon père, mais quand ils ne seront plus, quand nous flotterons seuls sur l'azur des airs et que sous nos têtes l'abîme recouvrira notre chère contrée, nos amis et nos frères plus chers encore, qui tous seront ensevelis dans le gouffre immense, comment alors commander à nos pleurs et à nos sanglots? pourrons-nous trouver le calme dans le silence de la désolation? Ô Dieu! sois donc toi-même, grâce! quand il en est tems encore! ne renouvelle pas le châtiment d'Adam! Le genre humain était alors deux créatures, aujourd'hui il est plus nombreux que les vagues; et la terrible pluie qui nous menace ne fournirait pas une goutte à chacun de leurs tombeaux, si les tombeaux étaient permis aux enfans de Caïn.

NOÉ.

Silence! fils imprudent! tes paroles sont autant de crimes! Anges, pardonnez à la violence de son désespoir.

RAPHAEL.

Séraphins, la passion aveugle ces mortels: vous qui êtes ou deviez être purs et sans passion, revenez avec moi.

SAMIASA.

Cela est impossible: notre choix est fait, nous en subirons les effets.

RAPHAEL.

Vous avez dit?

AZAZIEL.

Il a parlé, et je dis amen!

RAPHAEL.

Encore! des cette heure donc, rayés comme vous l'êtes des phalanges célestes, disgraciés par votre Dieu! adieu.

JAPHET.

Hélas! où pourront-ils trouver un asile? Écoutez! écoutez! un bruit prolongé, plus prolongé encore, gronde en s'échappant des flancs de la montagne. Sur les sommets, pas un souffle de vent, et cependant chaque feuille est agitée, chaque fleur s'effeuille; la terre semble vouloir s'affaisser comme sous une charge pesante.

NOÉ.

Écoutez! écoutez! les oiseaux des mers crient, ils forment un nuage dans la pourpre du firmament, ils planent sur les montagnes où jamais auparavant aile blanche, habituée aux vagues, n'osa se reposer, même quand les flots furieux leur défendaient de se confier à eux. Bientôt ils deviendront leur seul rivage, et alors tout sera dit.

JAPHET.

Le soleil! le soleil! il se lève, mais son bienfaisant éclat a disparu; un cercle noir, environnant son disque enflammé, proclame que le dernier jour de la terre est arrivé. Les nuages rentrent dans les teintes de la nuit, si ce n'est au lieu où leurs pointes d'airain bigarrent la ligne d'où sortaient auparavant les riantes matinées.

NOÉ.

Et là, voyez cette traînée de lumière, avant-coureur du tonnerre! Il vient, retirons-nous, fuyons, laissons aux élémens leur criminelle proie; retournons au lieu où s'élève notre arche sainte, sauvegarde des débris de la terre.

JAPHET.

Arrête, mon père, laisseras-tu Anah en proie aux vagues destructives?

NOÉ.

Faut-il plutôt leur abandonner tout ce qui a vie? Partons.

JAPHET.

Non, pas moi!

NOÉ.

Meurs donc avec eux! Oses-tu bien regarder ce firmament prophétique et chercher à sauver ce que tout maintenant condamne? Veux-tu te mettre aux prises avec la juste colère de Jéhova?

JAPHET.

La colère et la justice ne peuvent partir des mêmes mains.

NOÉ.

Blasphémateur! tremble de murmurer dans un pareil moment.

RAPHAEL.

Patriarche, sois indulgent; éclaircis ton front courroucé. Malgré son égarement, ton fils ne périra pas; il ne s'abreuvera pas de l'écume salée des ondes furieuses. Il ne sait ce qu'il dit, et une fois sa passion amortie, il est aussi bon que toi, il ne succombera pas comme les enfans du ciel avec les filles de l'homme.

AHOLIBAMAH.

La tempête arrive. Le ciel s'unit à la terre pour l'anéantissement de tout ce qui a vie. La lutte est inégale entre nos forces et celles de l'éternelle puissance.

SAMIASA.

Mais nous serons avec vous; nous vous transporterons dans quelque planète éloignée et paisible, où vous partagerez, Anah et toi, notre sort; et si tu ne pleures pas la perte de votre terre, nous oublierons également que nous sommes bannis du ciel.

ANAH.

Oh! les tentes chéries de mon père! lieux où je reçus le jour! montagnes, forêts, et prairies, hélas! quand vous ne serez plus, qui pourra sécher mes pleurs?

AZAZIEL.

L'esprit qui sera ton époux. Ne crains rien, quoique chassés du ciel, il nous reste encore de nombreuses retraites, d'où l'on ne pourra nous arracher.

RAPHAEL.

Audacieux rebelle! tes paroles sont criminelles, et tes efforts seront désormais impuissans. L'épée flamboyante qui chassa du paradis le premier homme étincelle encore dans les mains angéliques.

AZAZIEL.

Elle ne nous atteindra pas: menace la matière de la mort, épouvante de tes armes ceux qu'elles peuvent blesser; mais, pour nos yeux immortels, qu'importe la flamme de ton glaive?

RAPHAEL.

Le moment est venu d'en éprouver la vertu, et de t'apprendre enfin combien il est inutile de lutter contre les ordres de notre Dieu: ta foi faisait toute ta force.

(Des mortels fuient dans l'espoir de trouver un refuge.)

CHŒUR DES MORTELS.

Les cieux se joignent à la terre,--Dieu! ô grand Dieu, qu'avons-nous fait? Grâce, cependant! Entends les animaux sauvages eux-mêmes faire mugir la prière! Le dragon s'élance de sa caverne, et s'approche de l'homme sans songer, dans sa terreur, à lui nuire; les oiseaux modulent dans les airs un chant d'agonie: ô Jéhova! détourne la rage de ta colère, prends pitié du désespoir de ton propre monde! Ce n'est pas l'homme seul qui pleure, c'est toute la nature!

RAPHAEL.

Adieu, terre condamnée! Enfans infortunés de la matière, je ne puis, je ne dois pas vous secourir, le décret est porté!

(Raphaël sort.)

JAPHET.

Quelques nuages descendent comme des vautours sur leur proie: d'autres, immobiles comme autant de rochers, attendent le mot qui doit déchaîner leurs furieuses cataractes. Plus d'azur dans les cieux, plus de radieuses étoiles! La mort s'est levée, une lueur pâle et fantastique tient la place du soleil, et s'éteint elle-même au milieu de la nature expirante.

AZAZIEL.

Viens, Anah! abandonne cette prison, fille du chaos, et que les élémens vont rendre à ce qu'elle fut dans l'origine. Tu seras en sûreté sous l'abri de mes ailes comme le jeune aiglon sous celles de sa mère.--Laisse la prochaine destruction s'accomplir; ferme l'oreille à son approche sinistre! Nous allons habiter un monde plus brillant, où tu pourras savourer une vie éternelle. Il est d'autres cieux que ces nuages sombres.

(Azaziel et Samiasa disparaissent avec Anah et Aholibamah.)

JAPHET.

Ils sont partis! Ils se sont enfuis sur les débris du monde. Et maintenant, qu'elles vivent, ou qu'elles meurent avec la terre vivante; rien ne pourra me rendre la vue d'Anah!

CHŒUR DE MORTELS.

Ô fils de Noé, aie pitié de tes semblables! Eh quoi! veux-tu nous laisser tous, tous,--_tous_ dehors! tandis que toi, protégé contre la fureur des élémens, tu te renfermeras dans ton arche de salut.

UNE MÈRE, offrant à Japhet son enfant.

Oh! laisse entrer cet enfant! je l'enfantai dans la douleur, mais j'espérais être heureuse en le voyant suspendu à mon sein. Pourquoi faut-il qu'il soit né! Qu'a-t-il fait, mon enfant, avant d'être sevré, pour exciter la haine ou la vengeance de Jéhova? Qu'y a-t-il dans ce lait dont je le nourris qui puisse forcer la terre et le ciel à se liguer pour faire mourir mon enfant? pour rouler les flots sur sa tête si blanche, si pure? Ah! sauve-le! toi, de la race de Seth! ou malédiction sur toi, sur ta race qui nous abandonne, et sur celui qui nous fit!

JAPHET.

Silence! ce n'est pas l'heure de maudire, mais de prier.

CHOEUR DE MORTELS.

De prier!!! Et où s'élèvera la prière; quand les nuages gonflés pèsent et crèvent sur les montagnes! quand la mer débordée rend inutiles toutes les barrières! quand les sables du désert ont cessé d'être arides! Maudit celui qui te fit, ainsi que ton père! nous le savons! nos malédictions sont inutiles, il faut expirer; mais puisque nous connaissons toute l'étendue de notre malheur, pourquoi essaierions-nous des hymnes ou courberions-nous le genou devant l'implacable Tout-Puissant? nous n'en expirerons pas moins. Si c'est lui qui a fait la terre, à lui la honte d'avoir créé un monde pour les tourmens!--Voyez, dans leur rage, les torrens de pluie! la nature entière est écrasée sous leur poids; les arbres de la forêt (nés le même jour que le paradis, formés avant qu'Ève n'eût offert à Adam la science pour douaire, avant qu'Adam n'eût chanté sa première hymne d'esclavage). Ces arbres, si vigoureux, si hauts, si verts encore dans leur vieillesse, les voilà déracinés; leur fleurs d'été sont tranchées par les vagues qui s'élèvent, s'élèvent, s'élèvent encore. Vainement nos yeux se portent vers les cieux courbés,--ils touchent les mers, ils étendent une barrière entre Dieu et nos regards supplians. Fuis! enfant de Noé; fuis! étends-toi mollement dans le refuge qui t'est donné sur l'océan; vois tout ce qui surnage sur les flots: c'est le cadavre du monde de tes premiers jours. Puis élève à Jéhova le chant de ta reconnaissance!

UN MORTEL.

Bénis ceux qui meurent dans le Seigneur! bien que les eaux soient déchaînées sur la terre, que ses décrets aussi bien que sa parole soient adorés! Il m'a donné la vie,--il ne prend que le souffle qui est à lui; mes yeux peuvent se fermer pour toujours; ma faible voix peut élever, pour la dernière fois, devant son trône, ses douloureuses prières; mais encore béni soit le Seigneur, pour ce qui fut, pour ce qui est! Tout est à lui: le commencement et la fin; le tems, l'espace, l'éternité, la vie, la mort; le vaste connu, l'incommensurable inconnu. Il a fait, il peut défaire; et moi, pour un faible soupir d'existence, irais-je blasphémer et murmurer? Non, plutôt mourir comme j'ai vécu, plein de foi, sans frissonner au moment même où l'univers entier s'écroule!

CHŒUR DES MORTELS.

Où fuir? sur les hautes montagnes? mais leurs torrens s'élancent avec une double impétuosité pour se confondre avec l'océan qui mugit à leurs pieds, enveloppe les contours de chaque montagne et découvre l'entrée de toutes les cavernes.

(Une femme entre.)

FEMME.

Oh! sauvez-moi! sauvez-moi! nos vallons ne sont plus: mon père et la tente de mon père, mes frères et les troupeaux de mes frères, les beaux arbres qui nous ombrageaient à l'heure de midi, et qui, le soir, nous apportaient le chant des plus doux oiseaux, le petit ruisseau qui rafraîchissait nos verts pâturages, hélas! tout a disparu. Ce matin, quand j'ai gravi cette montagne, je tournai, vers tous ces beaux lieux, mes regards de reconnaissance, et pas une feuille alors ne tremblait encore!--Voilà maintenant qu'ils ne sont plus!--Hélas! pourquoi suis-je née?

JAPHET.

Pour mourir! et mourir dans la jeunesse; plus heureuse ainsi que d'être réservée à contempler la tombe universelle sur laquelle je suis condamné à pleurer inutilement. Pourquoi, quand tout périt, faut-il que je vive encore?