Uvres Completes De Lord Byron Tome 06 Comprenant Ses Memoires P
Chapter 19
Je prends cette raillerie comme la suite de ton égarement, et je ne voudrais pas partager tes sentimens pour plus de sicles que ne péseraient les troupeaux de notre père mis dans la balance contre cette poussière jaune, vil métal que nous offrent les enfans de Caïn; comme si cette matière, pâle et inutile rebut de la terre, pouvait être reçue en échange de lait, de laine, de viande et de fruits, en un mot, de tout ce que nous procurent nos troupeaux et nos terres.--Va, Japhet, va soupirer vers les étoiles, comme les loups grondent après la lune.--Moi, je vais reposer.
JAPHET.
Je t'imiterais, s'il était en mon pouvoir.
IRAD.
Ainsi, tu ne reviens pas à nos tentes?
JAPHET.
Non, je vais à la caverne; on dit que le fond de sa gueule touche au monde souterrain, et permet aux esprits du centre de la terre de venir quelques fois parcourir sa surface.
IRAD.
Et pourquoi? qu'y prétends-tu faire?
JAPHET.
Calmer ma profonde tristesse dans une obscurité aussi triste qu'elle: c'est une retraite sans espérance; elle est comme mon cœur.
IRAD.
Mais ce lieu est dangereux; des sons et des soupirs étranges l'enveloppent de terreur. Je veux aller avec toi.
JAPHET.
Non, Irad, crois-moi, je n'ai pas de mauvaises pensées, et je ne crains pas le mal.
IRAD.
Mais le mal s'attachera d'autant plus à toi que tu lui ressembleras moins. Tourne ailleurs tes pas, ou permets-moi de te suivre.
JAPHET.
Non, non, je veux être seul.
IRAD.
Que la paix soit donc avec toi. (Irad sort.)
JAPHET, seul.
La paix! je l'ai cherchée où l'on pouvait la trouver, dans l'amour,--et dans l'amour d'un être qui, peut-être, le méritait; à sa place, j'ai trouvé une peine de cœur, une faiblesse d'esprit, des jours inquiets, des nuits fermées impitoyablement au sommeil. La paix! et quelle paix? le calme du désespoir, le repos de la forêt non frayée, seulement interrompu par les éclats de la tempête à travers les branches brisées; telle est l'image triste et accablante de mon ame. La terre est devenue pervertie, plusieurs signes ont proclamé hautement une révolution, et le jugement rigoureux de la nature périssable. Oh! mon Anah! quand l'heure terrible qui est annoncée entr'ouvrira les sources de l'abîme, ne viendras-tu pas te réfugier sur ce sein; ce sein qui palpite en vain pour toi, et qui, dans ce moment, pourra moins encore te secourir? Et le tien!--oh ciel! grâce, du moins, pour elle! Au milieu d'êtres déchus, elle est aussi pure qu'une étoile entourée de nuages qui peuvent bien un instant obscurcir son éclat, mais ne peuvent le détruire. Mon Anah! combien je t'aurais adorée; mais tu ne l'as pas voulu. Encore aujourd'hui, je voudrais te racheter, te voir survivre à la terre, quand l'Océan sera devenu son tombeau; quand, bravant les rochers et les sommets des montagnes, le Léviathan, maître des mers sans rivages et de l'humide univers, étendra partout son empire. (Japhet sort.)
Entrent NOÉ et SEM.
NOÉ.
Où est ton frère Japhet?
SEM.
Il s'est éloigné, suivant son habitude, pour rejoindre, dit-il, Irad; mais plutôt, je le crains, pour diriger ses pas vers les tentes d'Anah, autour desquelles il erre chaque nuit, comme la colombe autour de son nid dérobé; ou bien il parcourt les déserts voisins de la caverne creusée sous les sommets de l'Ararat.
NOÉ.
Dans quelle intention? C'est un lieu maudit sur une terre maudite elle-même; des êtres, plus méchans même que les hommes pervers, l'habitent; il aime donc encore cette fille d'une race fatale, bien qu'il ne puisse espérer de l'épouser, s'il en était aimé, bien qu'il ne le soit pas. Oh! misérable cœur des hommes! faut-il qu'un de mes fils, connaissant les crimes et le châtiment de notre siècle, sachant que l'heure est proche, puisse ainsi se laisser entraîner à de coupables vœux? Conduis-moi, il faut aller à sa recherche.
SEM.
Ne y a pas plus loin, mon père: je trouverai Japhet.
NOÉ.
Ne crains rien pour moi; pour l'élu de Jéhovah le mal est sans pouvoir:--avançons.
SEM.
Vers la tente du père des deux sœurs?
NOÉ.
Non, vers la caverne du Caucase.
(Noé et Sem sortent.)
SCÈNE III.
(Une caverne. Les montagnes et les rochers du Caucase.)
JAPHET, seul.
Déserts, qui paraissez éternels; toi, caverne, qui sembles te prolonger sans fin; et vous, montagnes, d'une beauté si diverse et si terrible; oui, dans la sauvage majesté de vos rochers, dans le mélange de ces pierres et de ces profondes racines d'arbres aux lieux escarpés où le pied de l'homme chancellerait s'il pouvait jamais y atteindre; oui, vous paraissez éternels. Cependant encore quelques jours, peut-être quelques heures, vous serez changés, battus, bouleversés par l'immensité des eaux; cette caverne, qui semble la porte d'un monde inférieur verra la vague furieuse pénétrer dans ses profondeurs et les dauphins se jouer dans la retraite du lion. Et les hommes,--les hommes mes semblables, oh! qui pleurera avec moi sur leur universel tombeau? qui sera conservé pour pleurer? Hélas! mes frères, en quoi suis-je meilleur que vous pour mériter de vivre après vous? où seront les aimables lieux où je songeais à Anah avant d'avoir perdu l'espérance? où seront les lieux les plus sauvages et cependant également aimés, où je pleurais en pensant à elle? En est-ce donc fait? cet orgueilleux pic dont le sommet brille comme une étoile lointaine, serat-il caché sous le bouillonnement des flots? plus de soleil: plus de matin s'élançant en triomphe et de son arc terrible dissipant les nuages en vapeurs flottantes: plus de large globe inclinant le soir sa tête radieuse et se perdant dans un cercle de mille couleurs. Le monde ne sera plus le phare qui éclairait les anges et servait de théâtre à leurs jeux comme étant le plus rapproché des étoiles. Faut-il donc que ces mots: _C'en est fait_! s'adressent à toi, à tous les êtres, à l'exception de nous et des êtres rampans que mon père a réservés d'après les ordres de Jéhovah? _Il_ peut _les_ sauver, et moi je n'ai pas le pouvoir de ravir la plus charmante des filles de la terre au jugement qu'un serpent lui-même évitera, afin que son espèce ne soit pas exterminée; il continuera à ramper et lancer son aiguillon dans le monde qui va sortir de la vase des flots, sépulcre de myriades de créatures encore vivantes aujourd'hui! Oh! combien de respirations tout d'un coup étouffées! tout ce monde si beau et si jeune, ainsi marqué pour la destruction! Cependant mon cœur, jour par jour et nuit par nuit, calcule tes journées et tes nuits comptées. Je ne puis te sauver, je ne puis même sauver celle dont l'amour te rend plus cher à mes yeux; mais comme un fragment de ta poussière, je ne puis songer au sort qui te menace sans m'en affliger au point--Oh Dieu! peux-tu donc--
(Un moment de pause. On entend dans la caverne un bruit soudain et des éclats de rire. Ensuite passe un Esprit.)
JAPHET.
Au nom du Très-Haut, qui es-tu?
ESPRIT, riant.
Ah! ah! ah!
JAPHET.
Par tout ce qu'il y a de plus saint sur la terre, parle!
ESPRIT, riant.
Ah! ah!
JAPHET.
Par le déluge qui approche! par la terre qui va s'engloutir dans l'Océan! par les abîmes qui vont ouvrir toutes leurs fontaines! par le ciel qui convertira ses nuages en mer et par le Tout-Puissant qui crée et détruit! parle, et réponds-moi, effroyable habitant des ombres, être inconnu, indistinct et terrible. Pourquoi jettes-tu ces hideux éclats de rire?
ESPRIT.
Pourquoi pleures-tu?
JAPHET.
Pour la terre et tous ses enfans.
ESPRIT.
Ah! ah! ah! (Il s'évanouit.)
JAPHET.
Comme le démon se réjouit des tortures d'un monde et de la prochaine désolation d'un globe sur lequel le soleil va cesser de répandre et d'alimenter la vie! Toute la terre sommeille, et tous ceux qui respirent sur elle sont assoupis à la veille de la mort. Pourquoi veilleraient-ils en effet pour se trouver en face d'elle? Mais qui vois-je là, regardant comme la mort vivante et prononçant des paroles faites pour accompagner les funérailles du monde? Ils viennent comme des nuages.
(Divers Esprits passent devant la caverne.)
ESPRITS.
Allégresse! la race abhorrée qui ne put, dans Éden, conserver sa haute place, et qui se laissa prendre à la voix de la science sans en avoir la mission, approche de l'heure de la mort. Ni retard, ni exception; elle ne périra pas par l'épée, par désespoir, par vieillesse, par déchirement de cœur, par l'action nivelante du tems. Écoutez! Voici sa dernière matinée. La terre sera tout océan! Nul souffle, hors celui des vents sur la vague immense. Les anges déploieront leurs ailes; ils ne trouveront plus de lieu de repos, pas même un roc dont la pointe surmonte la tombe liquide, pour désigner la place où le dernier désespéré sera mort après avoir long-tems espéré le reflux qui ne sera pas venu. Tout sera net, détruit; un autre élément sera le maître de la vie, les fils abhorrés de la boue seront exterminés, et la terre ne gardera de ces mille couleurs qu'un azur sans contraste; nulle de ces nombreuses montagnes, ou de ces vastes plaines, ne conservera sa forme; le cèdre et le pin abandonneront leur séjour; tout sera englouti dans la source universelle: hommes, terre et feu, tout mourra, et l'œil éternel contemplera la mer et le firmament sans y retrouver un souvenir de vie. Qui pourrait, sur l'écume, exiger maintenant une demeure?
JAPHET, s'avançant.
Ce sera mon père! La race de la terre n'expirera pas: seulement le crime disparaîtra de la face du jour. Fuyez, insultans démons de l'abîme, vous dont la joie hideuse gronde lorsque Dieu détruit ce que vous-mêmes n'oseriez détruire. Hâtez-vous de fuir, rentrez dans vos cavernes profondes, jusqu'à ce que les vagues vous poursuivent dans vos derniers asiles, et fassent ressortir votre maudite race pour la rouler sur l'aile des vents dans l'immensité de l'infini.
ESPRITS.
Fils de l'élu, quand toi et les tiens auront bravé le vaste et furieux élément; quand la grande barrière de l'abîme sera refermée, seras-tu, toi et les tiens, meilleurs ou plus heureux?--Non; votre terre et votre race nouvelles seront encore un assemblage de malheurs.--Moins beaux dans leurs formes, moins surchargés d'années que les géans qui font encore en ce moment la gloire du monde, fils du ciel, nés de quelque mère mortelle, vous n'aurez hérité que des pleurs du tems passé. Et ne rougis-tu pas de leur survivre ainsi; de manger, de boire et de te marier après eux? Ton cœur est-il assez bas, assez avili pour pouvoir entendre nommer cette immense destruction sans avoir assez de chagrin ou plutôt de courage pour préférer devenir la proie des vagues, à la honte d'accepter un asile auprès de ton heureux père, et de bâtir une ville sur le sépulcre de la terre inondée? Quel autre qu'un être bas et inepte, voudrait survivre à son espèce? La mienne déteste la tienne comme étant dans l'univers d'un autre ordre; mais, parmi nous, il n'est pas un seul qui n'eût laissé dans les cieux un trône vide pour aller demeurer dans les ténèbres plutôt que de voir ses compagnons souffrir seuls. Va-t'en, malheureux! va donner une existence comme la tienne à d'autres malheureux; vis, et quand les flots destructeurs mugiront sur leur ouvrage, toi, porte envie aux patriarches géans qui ne seront plus, maudis ton père pour leur avoir survécu, et toi-même pour être son fils!
CHOEUR DES ESPRITS, s'élançant de la caverne.
Allégresse! plus de voix humaine qui vienne interrompre par ses prières nos jeux dans les airs; c'en est fait, ils n'adoreront plus; et nous qui jamais n'avons adoré le Seigneur avide de prières, pour qui l'omission d'un sacrifice est un crime; nous, nous verrons les sources de l'abîme s'entr'ouvrir jusqu'à ce que tout soit rendu au chaos; jusqu'à ce que ces créatures fières de leur misérable argile soient toutes exterminées et que leurs os blanchis soient dispersés dans les cavernes, dans les trous, dans les gorges des montagnes, partout enfin où l'océan les aura déposées. Alors, dans leur désespoir, les brutes elles-mêmes cesseront de poursuivre les hommes et ceux de leur espèce, le tigre restera couché près de l'agneau comme auprès de son frère; tout redeviendra ce qu'il était jadis, silencieux et incréé, excepté le firmament. Cependant la mort accorde une légère trêve! elle épargnera un faible débris de l'ancienne création et elle lui permettra d'engendrer, mais pour son usage, des générations nouvelles; ce débris flottant sur les ondes du déluge, et jaillissant de la vase de la terre ensevelie, dès que le soleil ardent l'aura soulevé; ce débris fournira encore au tems de nouveaux êtres, des armées, des morts, des chagrins, des crimes et tout l'entourage de la haine et du malheur jusqu'à--
JAPHET, les interrompant.
Jusqu'à ce que l'éternelle volonté daigne expliquer ce songe de bonheur et d'angoisse, racheter lui-même les tems et toute chose, les couvrir de ses puissantes ailes, abolir l'enfer, enfin rendre à la terre purifiée la beauté de ses premiers jours et transporter son Éden dans un paradis éternel où l'homme ne sera plus exposé à pécher, où les démons eux-mêmes contribueront à son bonheur.
ESPRITS.
Et quand verra-t-on ces charmantes merveilles?
JAPHET.
Quand sera venu le rédempteur; d'abord sous le manteau de la peine, ensuite dans une auréole de gloire.
ESPRITS.
Débattez-vous cependant sous le poids de vos chaînes mortelles jusqu'au tems de la veillesse de la terre; combattez contre vous-même, contre l'enfer et contre les cieux, jusqu'à ce que les nuages soient colorés des flots de sang versés dans chacun de ces combats. D'autres tems, d'autres cieux, d'autres arts, d'autres hommes; mais encore les vieux pleurs, les vieux crimes, les maux plus vieux encore, se partageront votre race renouvelée; les mêmes tempêtes morales menaceront les âges futurs, semblables aux vagues qui dans quelques heures formeront les tombeaux des glorieux géans[loc25].
[Note loc25: «Et dans ce tems-là, et après, il y avait des géans, des hommes forts, qui jadis étaient renommés.» (_Genèse_.)]
CHOEUR DES ESPRITS.
Allégresse! mes frères; mortels, adieu! Écoutons! écoutons! Déjà nous pouvons entendre la voix rauque de l'océan gonflé; les vents aussi déployent leurs pénétrantes ailes. Les nuages ont déjà réuni leurs immenses réservoirs; les fontaines du vaste abîme vont se rompre, les cieux vont ouvrir leurs fenêtres. Le genre humain regarde, sans rien prévoir, chaque terrible présage; il est aveugle comme à son premier jour. Nous saisissons les sons qu'ils ne peuvent entendre, les tonnerres lointains des sphères ennemies; encore quelques heures, les délais seront passés; leurs larges bannières découvertes dans l'étendue ne semblent pas encore déployées, si ce n'est pour l'œil pénétrant des esprits. Gémis, ô terre! gémis, ta mort est moins éloignée que ta naissance fraîche encore! Tremblez, montagnes! bientôt l'océan va vous cacher et vous ensevelir; les flots mugiront sur vos cimes, et les légères coquilles des plus chétifs habitans de la mer viendront s'arrêter dans l'aire où l'aigle a fait sa demeure. Comme il va pousser des cris contre la mer implacable! comme il va rappeler inutilement ses aiglons; mais tout sera sourd, sauf l'onde toujours croissante.--L'homme, de son côté, désirera posséder ses larges ailes qui ne le sauveraient cependant pas:--où pourraient-elles le conduire, quand tout ne lui offrira plus que l'abîme pour tombeau? Allégresse, mes frères! et que chacune de nos voix surhumaines se fasse bruyamment entendre.--Tout va mourir, sauf un faible reste de la race de Seth;--la race de Seth réservée pour de futurs chagrins. Mais nul des enfans de Caïn ne doit survivre: toutes ses charmantes filles seront plongées sous les désolantes eaux, ou bien leur corps, soulevé par leurs longues chevelures, flottera sur les vagues tombées des cieux, qui dans leur cruauté ne sauveront pas des créatures, même si belles de la mort: C'en est fait, tout mourra! au cri universel de l'humanité succédera l'universel silence! Fuyons, mes frères, fuyons, mais conservons notre allégresse. Nous sommes tombés! ils tomberont; ainsi périssent tous ces misérables ennemis du ciel qui se riaient de l'enfer!
(Les Esprits disparaissent; on entend encore leurs chants dans le lointain.)
JAPHET, seul.
Dieu a proclamé l'arrêt de la terre, l'arche de salut de mon père l'avait annoncé; les démons eux-mêmes s'en réjouissent hors de leurs retraites: et les rouleaux d'Énoc[loc26] l'ont prophétisé tacitement, et leur silence en a dit plus à l'esprit que la foudre aux oreilles. Cependant les hommes ne l'ont point écouté; ils n'écoutent pas encore; ils marchent, sans le savoir, à leur perte; et quoiqu'ils en approchent de si près, leur incrédulité les rend aussi sourds à tant de présages que le sera bientôt à leurs derniers cris le Tout-Puissant, ou l'océan soumis qui va exécuter ses ordres. Nul météore ne déploie encore sa bannière dans les cieux; les nuages ne sont pas nombreux, leur teinte n'a rien d'extraordinaire; le soleil se lève pour la dernière fois sur la terre aussi beau que le quatrième jour de la création, quand Dieu lui dit: _éclaire_! et qu'il s'élança dans l'aube qui n'éclaira pas encore le père incréé du genre humain. Mais avant les prières de l'homme s'élevèrent les ravissantes voix des oiseaux qui, dans les plaines de l'air, ont des ailes comme les anges, et, comme ces derniers, chaque jour saluent les cieux de leurs actions de grâce, avant les enfans d'Adam! Leurs concerts du matin vont commencer; l'orient s'embrase; ils vont chanter, et le jour va cesser. Si près de paraître, si près de sa fin cruelle! C'en est fait! leurs ailes ne les soutiendront plus; et le jour, après le retour de quelque riante matinée, le jour reviendra, mais sur quoi? sur le chaos, qui était avant le jour, et qui, en reparaissant, rendra le tems au néant! Car que sont les heures, quand il n'est plus de vie? elles sont à la matière ce qu'est à Jéhova l'éternité qu'il créa comme elles; sans Jéhova, l'éternité serait un vide immense: sans l'homme, le tems fait pour l'homme ne lui survivrait pas, il s'engloutirait dans un abîme sans fond, comme celui qui va dévorer ce jeune monde, et qui plus tard détruira la race humaine entière.--Que vois-je de ce côté? Des figures en même tems terrestres et divines, ou plutôt toutes célestes, tant elles sont ravissantes de beauté! Je ne puis distinguer leurs traits, mais seulement leurs formes; avec quelle grâce elles passent sur la cime de cette verte montagne, dont elles semblent dissiper l'obscurité! Après la vue de ces esprits repoussans, qui tout-à-l'heure exhalaient l'hymne impie du triomphe infernal, oh! qu'elles soient aussi bien venues que des habitans d'Éden! Peut-être s'approchent-elles pour m'annoncer que notre jeune monde est pardonné, lui pour qui j'ai tant de fois prié.--Elles viennent! Oh ciel! Anah est avec elles.--
[Note loc26: Le livre d'Énoc, conservé par les Éthiopiens, passe chez eux pour être antérieur au déluge.]
(Entrent Samiasa, Azaziel, Anah et Aholibamah.)
ANAH.
Japhet!
SAMIASA.
Quoi! un fils d'Adam!
AZAZIEL.
Que fait ici l'enfant de la terre, tandis que toute sa race est plongée dans le sommeil?
JAPHET.
Ange! toi-même que fais-tu sur la terre, quand tu devrais être là-haut?
AZAZIEL.
Ne sais-tu pas, ou aurais-tu oublié qu'au nombre de nos devoirs est celui de garder votre terre?
JAPHET.
Mais tous les bons anges l'ont abandonnée depuis sa condamnation; l'esprit du mal lui-même se retire à l'approche du chaos. Anah, ma chère Anah! toi que j'ai tant et si vainement aimée, et que j'aime encore! pourquoi, restes-tu avec cet esprit, à cette heure où nul esprit du ciel ne brille plus en ce moment ici bas?
ANAH.
Japhet, je ne puis te répondre; cependant pardonne-moi, de grâce--
JAPHET.
Implore plutôt le ciel qui bientôt ne pardonnera plus. Tu es exposée à de grands dangers.
AHOLIBAMAH.
Retourne à ta tente, insolent fils de Noé, nous ne te connaissons pas.
JAPHET.
L'heure viendra peut-être où tu me connaîtras mieux, et où ta sœur me retrouvera encore le même que je fus toujours.
SAMIASA.
Fils du patriarche qui a toujours trouvé grâce devant le Seigneur, quels que soient tes chagrins, et bien que les paroles soient un mélange de douleur et de colère, comment Azaziel ou moi aurions-nous pu te faire injure?
JAPHET.
Injure! oui, et la plus grande des injures; mais tu dis vrai; bien qu'elle soit formée de chair; je n'ai pu, je n'ai pas dû la mériter. Adieu, Anah! combien de fois t'ai-je dit ce mot! mais je le dis enfin pour ne jamais le répéter. Ange! ou quel que tu sois ou doives être bientôt, réponds-moi: as-tu le pouvoir de sauver cette belle--_ces_ belles filles de Caïn?
AZAZIEL.
De quoi?
JAPHET.
Quoi! pourriez.--vous aussi l'ignorer? Anges! anges! vous avez partagé le crime de l'homme; peut-être allez-vous partager son châtiment, ou pour le moins mes regrets.
SAMIASA.
Regrets! jusqu'alors je ne croyais pas qu'un Adamite pût jamais me parler en énigmes.
JAPHET.
Et le Très-Haut ne les a-t-il pas expliquées? Vous êtes donc perdus comme eux?
AHOLIBAMAH.
Eh bien! soit, s'ils aiment comme ils sont aimés, ils ne frémiront pas plus d'être mortels que je n'hésiterais à partager avec Samiasa une éternité de souffrances.
ANAH.
Ma sœur! ma sœur! ne parle pas ainsi.
AZAZIEL.
Mon Anah, serais-tu tremblante?
ANAH.
Oui, pour toi! je sacrifierais la plus grande partie de ma courte vie pour éviter à ton éternité une heure d'inquiétude.
JAPHET.
_C'est donc pour lui_, pour le séraphin, que tu m'as délaissé! encore n'est-ce rien si tu n'as pas en même tems délaissé ton Dieu! car de semblables unions entre une mortelle et un immortel ne peuvent être saintes ni heureuses. Nous sommes envoyés sur la terre pour travailler et mourir; eux, sont créés pour exécuter là-haut les volontés du Très-Haut: mais, s'il te peut _sauver_, l'heure va venir dans laquelle l'aide des seuls êtres célestes pourra le faire.
ANAH.
Oh! il parle de mort.
SAMIASA.
La mort pour _nous_ et pour ceux qui sont avec nous! vraiment si cet homme ne semblait pas accablé de chagrins, je ne pourrais me défendre de sourire.
JAPHET.
Je ne crains ni ne m'afflige pour moi-même; je suis préservé, non par mes mérites, mais par ceux d'un père juste et qui a trouvé assez grâce devant le Seigneur pour obtenir le salut de ses enfans. Que n'a-t-il eu le pouvoir d'en racheter d'autres! ou que ne puis-je échanger ma vie pour celle qui seule pouvait rendre la mienne heureuse; pour la vie de la dernière et de la plus belle de la race de Caïn! Oh! que ne peut-elle trouver un asile dans l'arche réservée au reste de la race de Seth!
AHOLIBAMAH.
Et pourrais-tu donc penser que nous, sentant dans nos veines le généreux sang de Caïn, fils aîné d'Adam,--du fort Caïn engendré dans le paradis,--nous consentirions à nous joindre, à nous mêler aux enfans de Seth? Seth, le dernier rejeton de la vieillesse dégénérée d'Adam! Non, non, quand le salut de la terre en dépendrait, quand il serait menacé! Notre race a toujours été dès le commencement séparée de la tienne, elle le sera toujours.
JAPHET.
Je ne parle pas à toi, Aholibamah! tu reçus en partage trop de ce sang altier dont tu t'enorgueillis et que tu reçus de celui qui le premier ne craignit pas d'en répandre, et celui d'un frère, encore! Mais toi, mon Anah, permets-moi de t'appeler mienne, bien que tu ne le sois pas; c'est un mot auquel je ne puis renoncer, tout en renonçant à toi. Mon Anah! toi qui me faisais rêver qu'Abel avait pu laisser une fille dont la pieuse race survivait en toi, tant tu diffères en tout du reste des sauvages Caïnites, si ce n'est sous le rapport de la beauté; car toutes leurs filles ont sur les nôtres l'avantage des charmes.
AHOLIBAMAH, l'interrompant.
Et croirais-tu donc qu'elle ressemblât aux ennemis de notre père en esprit, en ame? Si je partageais cette pensée, si je songeais qu'il y eût en _elle_ quelque chose d'Abel--Va-t'en, fils de Noé, bien que tu soulèves des querelles.
JAPHET.
Fille de Caïn, ton père avait fait de même!
AHOLIBAMAH.