Uvres Completes De Lord Byron Tome 06 Comprenant Ses Memoires P

Chapter 18

Chapter 183,969 wordsPublic domain

Avec la croix sous laquelle il est tombé; regardez-le couché là, plutôt comme un ver que comme un homme: elle l'a frappé à la tête.

ARNOLD.

En effet, voilà une femme aussi recommandable qu'un brave homme. Si vous en étiez, vous auriez des respects pour elle. Mais éloignez-vous, et rendez grâce à votre bassesse; c'est le seul dieu auquel vous deviez en ce moment la vie. Si vous aviez touché un seul cheveu de ses tresses en désordre, j'aurais fait dans vos rangs un plus grand jour que l'ennemi lui-même. Loin d'ici, jackals! contentez-vous des os que le lion vous jette, et ne tombez pas sur ceux qu'il ne vous accorde pas.

UN SOLDAT, en murmurant.

Alors le lion n'a qu'à vaincre pour lui-même.

ARNOLD, le frappant.

Séditieux! va te révolter dans l'enfer;--mais sur la terre tu auras obéi. (Les soldats attaquent Arnold.)

ARNOLD.

Avancez! j'en suis ravi; je vous montrerai, lâches, comment il faut vous commander, et quel est celui qui vous conduisit le premier sur les murs que vous n'osiez escalader; jusqu'au moment où j'arborai ma bannière sur le sommet. Vous êtes bien courageux maintenant que vous êtes dans la ville.

(Arnold terrasse les plus avancés; les autres jettent leurs armes.)

SOLDATS.

Merci! merci!

ARNOLD.

Apprenez donc à l'accorder. À présent, vous ai-je montré qui vous conduisit sur les créneaux de Rome?

SOLDATS.

Oui, nous l'avons vu et éprouvé; pardonnez l'erreur d'un moment dans le feu de la victoire,--la victoire à laquelle vous nous avez guidés.

ARNOLD.

Éloignez-vous donc! rentrez dans vos quartiers; vous les trouverez établis dans le palais Colonna.

OLYMPIA, à part.

Dans la maison de mon père!

ARNOLD aux soldats.

Laissez vos armes, elles vous seraient inutiles, la ville est rendue; et songez bien à tenir vos mains nettes ou je trouverai, pour vous rebaptiser, un ruisseau aussi rouge qu'en ce moment les eaux du Tibre.

SOLDATS; ils déposent leurs armes et s'éloignent.

Nous obéirons.

ARNOLD à Olympia.

Madame, vous n'avez plus rien à craindre.

OLYMPIA.

Je le croirais si j'avais un glaive; mais il n'importe pas,--la mort a mille chemins; et le marbre qui couvre le pied de cet autel verra ensanglanter ma tête avant que tu m'arraches de ces lieux. Homme, Dieu te pardonne!

ARNOLD.

J'espère bien mériter son pardon et le tien lui-même; je ne t'ai pas offensée.

OLYMPIA.

Tu ne m'as pas offensée! Qui donc a porté le fer et le feu dans ma patrie? Tu ne m'as pas offensée! Qui donc a fait de la maison de mon père une retraite de brigands? Et ce temple, et ce mélange du sang des Romains et des saints? En vain voudrais-tu maintenant me protéger; il n'en sera rien!

(Elle lève les yeux au ciel, s'enveloppe de sa robe et se dispose à se précipiter de l'autel, du côté opposé à celui où se tient Arnold.)

ARNOLD.

Arrête, arrête, je jure...

OLYMPIA.

Épargne à ton ame déjà bien assez criminelle un serment que l'enfer lui-même ne voudrait pas garantir. Je te connais.

ARNOLD.

Non, tu ne me connais pas, je ne suis pas de ces gens là, bien que--

OLYMPIA.

Je te juge par tes compagnons; Dieu te jugera tel que tu es véritablement. Je te vois teint du sang de Rome; prends le mien, c'est tout ce que tu peux espérer de moi. Ici, sur le marbre du temple où l'eau sainte me baptisa fille de Dieu, je lui rends mon ame moins sainte, sans doute, mais non moins pure que les fonts baptismaux ne m'avaient rendue.

(Olympia étend une main vers Arnold d'un air dédaigneux, puis se précipite de l'autel sur le marbre.)

ARNOLD.

Dieu éternel! je sens ta puissance! Au secours! au secours! Elle n'est plus.

CÉSAR, approchant.

Me voici.

ARNOLD.

Toi! mais enfin sauve-la!

CÉSAR, l'aidant à soulever Olympia.

Elle a bien réussi; la chute a été sérieuse.

ARNOLD.

Ô ciel! elle ne respire plus.

CÉSAR.

S'il en est ainsi, je ne puis rien faire: il n'est pas en mon pouvoir de ressusciter.

ARNOLD.

Vil esclave!

CÉSAR.

Esclave ou maître, c'est tout un; de bonnes paroles cependant ne sont jamais déplacées, à mon avis.

ARNOLD.

Des paroles?--peux-tu venir à son aide?

CÉSAR.

Je veux bien l'essayer. Une aspersion d'eau bénite pourrait être utile.

(Il va puiser sur les fonts un peu d'eau dans son casque.)

ARNOLD.

Elle est souillée de sang.

CÉSAR.

Il n'en est pas dans ce moment de plus pure dans Rome.

ARNOLD.

Que de pâleur! Que de charmes! Comme elle repose sans vie! Oh toi! modèle de toute beauté, je n'aime que toi, morte ou vivante.

CÉSAR.

C'est ainsi qu'Achille aimait Penthésiléa; il semble que vous avez hérité de son cœur aussi bien que de sa figure; toutefois ce n'était pas un doucereux.

ARNOLD.

Elle respire! Mais non; ce n'est rien que le dernier mouvement de vie disputé à la mort!

CÉSAR.

Elle respire.

ARNOLD.

Le dirais-_tu_? Il serait donc vrai!

CÉSAR.

Vous me jugez bien:--le diable parle vrai plus souvent qu'on ne le croit; mais il a un ignorant auditoire.

ARNOLD, sans l'écouter.

Oui, son cœur bat. Hélas! faut-il que le seul cœur que je voulusse voir battre auprès du mien palpite aujourd'hui sous l'étreinte d'un assassin.

CÉSAR.

Voilà une sage réflexion, un peu tardive aujourd'hui. Où la transporterons-nous? Je vous dis qu'elle vit.

ARNOLD.

Mais vivra-t-elle?

CÉSAR.

Autant que le peut la poussière.

ARNOLD.

Elle est donc morte?

CÉSAR.

Bah! bah! vous l'êtes aussi, et vous l'ignorez. Elle reviendra à la vie--du moins à ce que vous prenez pour elle, et telle que vous êtes vous-même; mais il faut recourir à des moyens humains.

ARNOLD.

Transportons-la dans le palais Colonna où j'ai fixé ma bannière.

CÉSAR.

Allons donc, il faut la soulever.

ARNOLD.

Doucement.

CÉSAR.

Aussi doucement que vous autres portez vos morts, sans doute parce qu'ils ne peuvent plus souffrir des cachots.

ARNOLD.

Mais est-il bien vrai qu'elle vive?

CÉSAR.

Oh! ne craignez rien; mais si plus tard vous en avez regret, ne me le reprochez pas.

ARNOLD.

Qu'elle vive, c'est assez!

CÉSAR.

L'esprit de sa vie est encore dans son sein, et peut y rester. Comte, je vous obéis en toute chose; c'est ici pour moi un office nouveau, j'en ai peu l'habitude; mais vous sentirez quel sincère ami vous avez dans celui que vous nommez un diable. Sur la terre, vous avez souvent des diables pour amis; pour moi, je n'abandonne pas les miens. Doucement transportons cet être charmant, à peine matériel, et presque tout esprit. En vérité; je suis presque amoureux d'elle, comme jadis le furent les anges du beau sexe primitif.

ARNOLD.

Toi?

CÉSAR.

Moi; mais ne craignez rien, je ne serai pas votre rival.

ARNOLD.

Mon rival?

CÉSAR.

J'en pourrais être un formidable, mais depuis que j'ai tué les sept maris de la future fiancée de Tobie (et qu'après tout cela il eût suffi d'un peu d'encens pour me chasser), j'ai dit adieu aux intrigues: elles valent rarement la peine qu'on se donne pour réussir, ou--ce qui est plus difficile,--pour se défaire de l'objet auparavant chéri; car c'est là le mal, pour les mortels du moins.

ARNOLD.

Silence! je te prie, doucement! je crois voir ses lèvres s'agiter, ses yeux s'ouvrir!

CÉSAR.

Sans doute comme les étoiles, car c'est, une métaphore pour Vénus et pour Lucifer.

ARNOLD.

Au palais Colonna, comme j'ai dit.

CÉSAR.

Oh! je sais mon chemin dans Rome.

ARNOLD.

Maintenant avançons; doucement!

(Ils sortent en emportant Olympia.)

FIN DE LA DEUXIÈME PARTIE.

TROISIÈME PARTIE.

SCÈNE PREMIÈRE.

(Un château dans les Apennins, environné d'une campagne aride, mais agréable à l'œil. Chœur de paysans devant les portes.)

CHOEUR.

I.

La guerre est passée; le printems est venu: la fiancée et son amant ont gagné leur demeure. Réjouissons-nous, ils sont heureux; que chaque voix trouve un écho dans leurs cœurs.

II.

Le printems est venu, et la violette, fille aînée du soleil, commence à se faner: pour nous elle n'est qu'une fleur d'hiver; la neige des montagnes ne peut la flétrir et l'empêcher de lever ses yeux d'un azur humide, vers un firmament azuré comme elle.

III.

Mais quand le printems revient avec son cortège de fleurs, celle-ci, la mieux aimée, s'échappe de la foule qui ternirait ses couleurs virginales, et gâterait son parfum céleste.

IV.

Cueillons les autres, mais souvenons-nous du héraut qui nous l'annonce dans le froid décembre, de l'astre matinal de toutes les fleurs, du gage des longues heures de soleil radieux; au milieu des roses, n'oubliez pas la vierge, la vierge violette.

Entre CÉSAR; il chante.

Le tems des guerres est passé, nos épées sont oisives, le coursier ronge son frein, le casque étincelle sur la muraille, l'aventurier repose; mais son armure est rouillée. Le vétéran murmure en vain; en bâillant dans les salles pacifiques; il boit,--mais qu'est-ce que boire, si ce n'est un repos pour la pensée? Le cor ne l'éveille plus en lui faisant entendre un signal de vie et de mort.

LE CHŒUR.

Mais la meute aboie au loin; le sanglier est dans les bois, et le faucon attend avec impatience le moment de quitter son chaperon sur le poing du gentilhomme; il se tient comme un cimier, et cependant l'air est troublé par la multitude des oiseaux qui s'échappent de leurs nids.

CÉSAR.

Vain fantôme de gloire! froide image de la guerre! quel chasseur inspira un historien? Quel héros de la chasse eut sa destinée depuis Nemrod, le fondateur des royaumes et de la chasse? Nemrod qui, le premier, fit trembler les habitans des forets, alors que le lion était jeune et dans tout l'orgueil de sa force imposante. Alors c'était le jeu des forts que d'oser le combattre, que de s'avancer, armé d'un pin au lieu de lance, contre le Mamoth, ou de frapper dans un ravin le Beehemoth écumant; alors l'homme avait la taille des tours de notre tems: c'était le fils aîné de la nature, et comme elle il était sublime.

CHŒUR.

Mais la guerre est passée; le printems est venu; la fiancée et son amant ont gagné leur demeure. Réjouissons-nous, ils sont heureux; que chaque voix trouve un écho dans leurs cœurs.

(Les paysans s'éloignent en chantant.)

ICI S'ARRÊTE LE MANUSCRIT.

NOTES DU TRADUCTEUR.

NOTE b1.

La montagne de Hartz.

Les montagnes et les forêts qui portent ce nom sont dans la principauté de Wolfenbuttel (Basse-Saxe).

NOTE b2.

Un enfant d'Anak.

Anak; premier géant de la race des enfans de Dieu ou de Seth. De son nom, les géans sont appelés dans l'Écriture _Anachim_.

NOTE b3.

Au sac de Rome.

Il semble que Lord Byron ait lu la vie du connétable de Bourbon dans notre Brantôme. Voici les paroles de ce dernier: «Les braves soldats Espagnols honoraient leur général; car, à ce que j'ai oui dire à aucuns de ce tems-là, par tout le camp, ils ne chantaient autre chanson que ses louanges, et même en cheminant pour se désennuyer, et surtout quand ils le voyaient passer; auxquels il applaudissait et les saluait fort courtoisement, leur disant, à tous les coups (ainsi qu'il disait à Rome): _Laissez faire, compagnons, patientez un peu; je vous mène en un lieu que vous ne sçavez pas, où je vous ferai tous riches_...............................................................

«Le 5e de mai 1527, et ordonnant ses troupes pour le lendemain à l'assaut, il les harangua encore pour la seconde fois, disant: _Mes capitaines, qui tous êtes de grande valeur et courage, et tous mes soldats très-bien aymés de moy, puisque la grande aventure de nostre sort nous a menés et conduits icy, au point et au lieu que nous avons tant désirés; après avoir passé tant de meschans chemins, avec neiges et froids si grands, avec pluies et boues, et des rencontres d'ennemis, avec faim et soif sans aucun sol, bref avec toutes les nécessites du monde..... Si vous avez jamais désiré saccager une ville pour des richesses et trésors, cette-cy en est une et la plus riche, voire la dame de tout le monde._»

NOTE b4.

Prophètes.

«Mes frères, je trouve certainement que là est cette ville que, au temps passé, prognostica un sage astrologue de moy, me disant qu'infailliblement, à la prise d'une ville, mon fier ascendant me menaçait, que j'y devois mourir; mais je vous jure que c'en est le moindre de mes soucys.»

(Brantôme, _Discours du Connétable à ses soldats._)

NOTE b5.

Ce qu'elle fut jadis.

«De plus, il se voulait rendre patron de la ville, et se faire dire roi des Romains.»

(Brantôme, _Vie du Connétable de Bourbon._)

NOTE b6.

Une écharpe blanche.

«Après que les estoiles se furent obscurcies pour plus grande splendeur du soleil et aussi des armes reluisantes des soldats, qui s'apprestaient pour aller à l'assaut; lui, après avoir ordonné de son assaut, estant vestu tout de blanc, pour se faire mieux recognoistre et apparoistre (ce qui n'estoit pas signe d'un couard), les armes à la main, marche le premier, et proche de la muraille, ayant monté deux eschelons de son eschelle, ainsi qu'il l'avoit dit le soir. Aussi, il lui advint que l'envieuse fortune, ou, pour mieux dire, traîtresse, fit qu'une arquebusade lui donna droit au costé gauche, et le blessa mortellement.»

(Brantôme, _idem._)

NOTE b7.

Il ne faut pas que les soldats voient cela.

«Et encores que ceste arquebusade lui ostast l'estre et la vie, toutes fois d'un seul point elle ne lui sceut oster sa magnanimité et vigueur, tant que son corps eut du sentiment. Ainsi qu'il le monstra bien par sa propre bouche: car estant tombé du coup, il dit à aucuns de ses plus fidèles amis qui estoient tout auprès de lui..... qu'ils le couvrissent d'un manteau et l'ostassent de là, afin que sa mort ne fût occasion aux autres de laisser l'entreprise si bien commencée. Et ainsi qu'il tenoit ces paroles avec un brave cœur, comme s'il n'eust eu aucun mal, il donna fin, comme mortel, à ses derniers jours.»

(Brantôme, _idem._)

NOTE b8.

Pour Bayard.

L'intention de César, en prononçant dans un pareil moment le nom de Bayard, est d'une cruauté tout-à-fait diabolique. «Le capitaine Bayard, atteint d'une arquebusade, se feit coucher au pied d'un arbre, le visage vers l'ennemi: où le duc de Bourbon, lequel estoit à la poursuite de nostre camp, le vint trouver, et dit audit Bayard: _qu'il avoit grand pitié de lui, le voyant en cet estat, pour avoir esté si vertueux chevalier_. Le capitaine Bayard lui fit réponse: _Monsieur, il n'y a point de pitié en moy, car je meurs en homme de bien; mais j'ai pitié de vous, de vous voir servir contre vostre prince, et vostre patrie, et vostre serment._ Et peu après, ledit Bayard rendit l'esprit.»

(_Mémoires de Martin Dubellay._)

FIN DES NOTES.

CIEL ET TERRE.

MYSTÈRE FONDÉ SUR LE PASSAGE SUIVANT DE LA GENÈSE (Chap. VI):

«Et il advint... que les fils de Dieu virent les filles des hommes qui étaient belles; et ils en choisirent parmi elles qu'ils prirent pour femmes.»

«Et la femme pleurant le démon qu'elle aimait.» (Coleridge.)

PERSONNAGES DU DRAME.

ANGES. SAMIASA. AZAZIEL. RAPHAEL, l'archange.

HOMMES. NOÉ et ses fils. IRAD.

FEMMES. ANAH. AHOLIBAMAH.

Chœur des Esprits de la terre. Chœur des Mortels.

CIEL ET TERRE.

PREMIÈRE PARTIE.

SCÈNE PREMIÈRE.

(Région de forêts et de montagnes, près du mont Ararat. Il est minuit.)

Entrent ANAH et AHOLIBAMAH.

ANAH.

Notre père dort: il est l'heure où ceux qui nous aiment ont coutume de descendre à travers les épais nuages qui couvrent les rochers de l'Ararat:--comme mon cœur bat!

AHOLIBAMAH.

Procédons à notre invocation.

ANAH.

Mais les étoiles sont cachées. Je tremble.

AHOLIBAMAH.

Et moi aussi; mais c'est de crainte qu'ils ne tardent.

ANAH.

Ma sœur, quoique j'aime Azaziel beaucoup plus que.--oh! c'en est trop.--Qu'allais-je dire? Mon cœur deviendrait-il impie?

AHOLIBAMAH.

Quelle impiété d'aimer des natures célestes.

ANAH.

Pourtant, Aholibamah, j'aime moins notre Dieu depuis que son ange m'a aimée, et cela peut ne pas être bien. A la vérité j'ignore si je fais mal; mais je sens en moi mille craintes qui me semblent d'un mauvais augure.

AHOLIBAMAH.

S'il en est ainsi, unis-toi à un fils de la terre; travaille et file le lin. Voilà Japhet qui t'aime; qui t'a aimée depuis long-tems; marie-toi avec lui, et engendre l'argile.

ANAH.

Azaziel eût-il été mortel, je ne l'aurais pas moins aimé. Encore suis-je contente qu'il ne le soit pas. Je ne pourrais lui survivre; la mort me paraît moins terrible, lorsque je songe qu'un jour ses ailes immortelles s'étendront sur la sépulture de la pauvre fille de la terre, qui l'a adoré comme lui-même adore le Très-Haut; mais en même tems j'ai compassion de lui. Son chagrin sera éternel; au moins telle serait ma douleur, si j'étais le séraphin, et qu'il fût la créature périssable.

AHOLIBAMAH.

Dis donc qu'il choisira quelqu'autre fille de la terre qu'il aimera comme il avait autrefois chéri son Anah.

ANAH.

S'il devait en être ainsi, et qu'il fût tendrement aimé, j'y consens, plutôt que de le savoir condamné à pleurer sur moi.

AHOLIBAMAH.

Et moi, si je croyais Samiasa capable de jamais oublier son amour, tout séraphin qu'il est, je le mépriserais, et le repousserais. Mais, à notre invocation, l'heure est venue.

ANAH.

Séraphin, de ta sphère, entends-moi! Quelle que soit l'étoile qui contienne ta gloire; soit que, dans les éternelles profondeurs du ciel, tu veilles avec les sept archanges, soit qu'à travers l'espace infini et diaphane tu secoues tes ailes brillantes au milieu des mondes emportés; entends-moi! Oh! pense à celle qui t'adore, et quoiqu'elle ne soit rien au regard de toi, n'oublie pas que tu es tout pour elle. Tu ne sais pas,--et puissé-je être seule à le savoir,--combien les larmes sont amères. L'éternité est dans ta vie; la beauté, sans commencement ni fin, brille dans tes regards; rien ne te peut faire sympathiser avec moi,--rien que l'amour; mais aussi, dis-moi, vis-tu jamais pleurer sous les cieux créature plus aimante que ton Anah? Tu marches à travers des milliers de mondes; tu contemples face à face _celui_ qui t'a fait grand; comme il m'a faite, moi, de la plus chétive race d'entre ceux qu'il a chassés des jardins d'Éden. Et pourtant, séraphin chéri! ah! écoute-moi, car tu m'as aimée, et je ne voudrais pas apprendre avant de mourir ce qui ne doit m'être révélé qu'après ma mort; que toi, immortelle essence, tu as oublié, dans ton éternité, celle dont le cœur t'est demeuré attaché en dépit de la mort.

Grand est l'amour de ceux qui aiment dans la crainte et dans le péché, et je sens mon cœur agité, déchiré par ces indignes sentimens. Séraphin, pardonne de semblables pensées à une fille d'Adam. La peine, tel est notre élément; le plaisir est un Éden où notre vue ne peut atteindre, bien que parfois nous rêvions sa présence embaumée:--mais l'heure approche, qui me dit que nous ne sommes pas entièrement délaissées ici bas.--Parais, parais, séraphin! Mon Azaziel, accours ici, et abandonne tes planètes à leur propre lumière.

AHOLIBAMAH.

Samiasa! en quelque lieu que tu commandes dans les sphères célestes,--guerroyant les esprits qui peuvent oser disputer l'empire de celui qui fit tous les empires, ou suivant la trace de l'étoile dont les écarts touchent le bord de l'abîme, tandis que ses habitans, entraînés dans la perte de leur monde, vont ainsi partager la triste destinée de l'espèce humaine; soit enfin que, t'abaissant jusqu'aux plus humbles séraphins, tu daignes en ce moment partager leur hymne de reconnaissance; Samiasa! je t'appelle, je te désire et je t'aime. Plusieurs te vénèrent, je ne les imiterai pas. Si tu peux songer à unir ton esprit supérieur avec le mien, descends, viens ici partager mon sort. Je le sais, je suis un enfant d'argile, et tu es formé de rayons plus brillans que ceux du jour qui nuançait les eaux de l'Éden; mais ton immortalité ne sera jamais embrasée d'un amour plus brûlant que le mien. Il est en moi une trace de lumière qui, malgré la contrainte que lui oppose mon corps, fut allumée au même flambeau que la tienne et celle de Dieu lui-même. Long-tems elle peut rester cachée: la mort et la corruption nous ont été léguées par notre mère Ève; mais mon cœur les désire; et, bien que cette vie doive passer, est-ce un motif pour toi et pour moi de ne pas être unis? Tu es éternel,--et je le sens, moi aussi; je sens que mon immortalité plane sur toutes peines, toutes larmes, toutes craintes, sur tous les tems enfin. Semblable aux éternels tonnerres de l'abîme, elle fait retentir cette vérité dans mes oreilles: _Tu vivras à jamais_. Vivrai-je heureuse? c'est ce que j'ignore et ne veux pas savoir; que le secret en reste au créateur tout-puissant qui cache dans les nuages la source des biens et des maux. Mais, quoi qu'il fasse, il ne pourra détruire ni toi ni moi; il pourra nous changer, mais non nous exterminer. Nous sommes éternels comme lui, et nous pourrions soutenir contre lui la guerre, s'il songeait à nous la déclarer. Oui, je puis avec toi tout souffrir, même l'immortelle souffrance. Pourrais-je, en effet, reculer devant ton éternité, quand tu n'as pas craint de partager avec moi la vie? Non, quand le dard du serpent viendrait me percer, quand tu serais toi-même le serpent, viens cependant encore! je sourirai à ta vue, et je ne te maudirai pas, je ne saurai que te prodiguer mes brûlantes étreintes;--seulement, descends, viens voir quel amour ressent une mortelle pour un immortel, ou bien reste, hélas! si les cieux t'offrent plus de délices que tu n'en peux donner et recevoir.

ANAH.

Ma sœur, ma sœur, je découvre la trace brillante de leurs ailes à travers la nuit.

AHOLIBAMAH.

A leur approche, les nuages se dissipent comme à l'approche de l'aube du jour.

ANAH.

Mais si notre père les entrevoyait!

AHOLIBAMAH.

Il croirait que c'est la lune qui, à la voix de quelques magiciens, se lève une heure trop tôt.

ANAH.

Ils viennent! _il_ vient! Azariel!

AHOLIBAMAH.

Quel bonheur de les revoir! Oh! que mon esprit n'a-t-il des ailes pour me transporter aussitôt dans le sein de Samiasa!

ANAH.

Vois! ils ont illuminé tout le couchant comme le soleil à son déclin:--vois sur le sommet le plus élevé d'Ararat un arc d'opale, souvenir de leur brillante traversée. Quel éclat en ce moment! puis le voilà rentré dans la nuit; semblable à l'écume étincelante que fait jaillir le Léviathan de ses immenses et caverneuses entrailles, quand, après avoir joué sur la surface des flots tranquilles, il s'agite en se replongeant au lieu où reposent les sources de l'Océan.

AHOLIBAMAH.

Ils ont touché la terre! Samiasa!

ANAH.

Mon Azaziel! (Elles sortent.)

SCÈNE II.

IRAD et JAPHET.

IRAD.

Ne te désole pas; pourquoi t'éloigner ainsi, ajoutant ton silence à celui de la nuit, et fixant tes regards humides de larmes vers les astres? Ils ne viendront pas à ton aide.

JAPHET.

Mais ils calment mes soucis.--Peut-être maintenant Anah les contemple comme moi. Il semble qu'un être doué de beauté a plus de charmes encore en contemplant la beauté éternelle des êtres qui ne meurent pas. Oh! Anah!

IRAD.

Mais elle ne t'aime pas.

JAPHET.

Hélas!

IRAD.

L'orgueilleuse Aholibamah me méprise également.

JAPHET.

Je m'afflige aussi pour toi.

IRAD.

Qu'elle garde son orgueil, le mien me rend capable de supporter ses dédains; le tems peut-être m'en vengera.

JAPHET.

Peux-tu trouver quelque plaisir dans une telle pensée?

IRAD.

Ni plaisir, ni douleur. Je l'ai beaucoup aimée; j'aurais voulu l'aimer davantage, si ses vœux avaient été conformes aux miens: telle qu'elle est, je l'abandonne à de plus brillantes destinées, s'il s'en pressente pour elle.

JAPHET.

Quelles destinées?

IRAD.

J'ai quelque sujet de croire qu'elle en aime un autre.

JAPHET.

Anah!

IRAD.

Non; sa sœur.

JAPHET.

Et quel est cet autre?

IRAD.

Je l'ignore; mais son air, sinon ses paroles, me dit qu'elle en aime un autre.

JAPHET.

Oui, mais non pas Anah: elle n'aime que son Dieu.

IRAD.

Et qu'importe qui elle aime, si ce n'est pas toi?

JAPHET.

Sans doute, mais enfin je l'aime.

IRAD.

Et moi, je l'aimais.

JAPHET.

Et maintenant que tu ne l'aimes pas, ou du moins que tu le crois, en es-tu plus heureux?

IRAD.

Oui.

JAPHET.

Je te plains.

IRAD.

Moi! pourquoi?

JAPHET.

D'être heureux, privé de ce qui fait mon malheur.

IRAD.