Uvres Completes De Lord Byron Tome 06 Comprenant Ses Memoires P
Chapter 16
Sans doute, celui qui commande à toutes les formes choisira la plus noble, et quelque chose de supérieur, même à celle du fils de Pelée que nous venons de voir. Ce sera peut-être celle de son assassin, du beau Pâris, ou mieux encore du dieu des poètes, dont chaque membre sera déjà un modèle de poésie.
INCONNU.
Je me contenterai de moins, car j'aime trop le changement.
ARNOLD.
Votre figure est noire, mais non pas déplaisante.
INCONNU.
Si je voulais choisir, je me rendrais plus blanc; mais j'ai pour le noir un penchant.--Il est aussi décent, et de plus, la honte ne saurait le faire rougir, ou la crainte pâlir; mais voilà bien assez de tems que je le porte, et je vais le troquer avec votre figure.
ARNOLD.
Ma figure?
INCONNU.
Oui, vous changerez avec le fils de Thétis; moi, avec la progéniture de Berthe. Les goûts sont divers: vous avez le vôtre, j'ai le mien.
ARNOLD.
Allons, dépêchons!
INCONNU.
Nous y voici. (L'Inconnu prend un peu de terre, il la façonne sur le gazon; puis s'adressant au fantôme d'Achille.) Ombre charmante du fils de Thétis endormie sur le gazon qui recouvre l'antique Troie, je modèle ton image avec la terre rouge qui composa celle d'Adam[loc22], ainsi qu'avait fait le créateur dont je veux imiter les actions. Boule de terre, reçois la vie jusqu'à ce que la rose soit aussi fraîche sur tes joues qu'à l'instant où elle s'épanouit. Et vous, violette que je touche, prêtez à ses yeux votre nuance! Ondes éclairées du soleil, devenez pour lui des ruisseaux de sang; que ces boutons d'hyacinthe, devenus ses beaux et flottans cheveux, se répandent le long de ses tempes comme ils se balançaient dans l'air! qu'il ait pour cœur le marbre que je tire de ce roc; que sa voix soit comme le gazouillement des oiseaux sur ce chêne! que sa chair soit formée de cette terre délicate dans laquelle s'alongent les racines du lis et qui boit la rosée la plus pure! que ses jambes soient les plus légères, que son aspect soit le plus radieux que la terre ait pu jamais contempler! Élémens, approchez, mêlez-vous à ma voix, reconnaissez-moi pour votre maître! Rayons du soleil, animez cette exhalation de la terre! C'en est fait; il a pris son rang dans la création.
[Note loc22: Adam signifie _terre rouge_, de laquelle le premier homme fut formé.
(_Note de Lord Byron_.)]
(Arnold tombe sans mouvement; son ame passe dans la figure d'Achille, le fantôme disparaît peu à peu à mesure que s'anime la figure pétrie de terré.)
ARNOLD, dans sa nouvelle forme.
J'aime, et je serai donc aimé! O vie! enfin je te sens! esprit de gloire!
INCONNU.
Arrêtez, que ferez-vous de votre première enveloppe, de cette horrible, sale et repoussante difformité qui naguère était vous?
ARNOLD.
Qu'importe! que les loups ou les oiseaux s'en emparent, s'ils le veulent.
INCONNU.
S'ils le font, s'ils n'ont pas de répugnance pour elle, vous direz ainsi-soit-il; vous féliciterez les champs d'en être purifiés.
ARNOLD.
Laissons-la, et ne songeons pas à ce qu'elle peut devenir.
INCONNU.
Voilà de la dureté, sinon de l'ingratitude. Quel qu'il soit, ce corps a soutenu long-tems votre ame.
ARNOLD.
Oui, de même que le fumier recélait la perle qui, maintenant montée sur or, brille entre les pierres précieuses.
INCONNU.
Mais si je donne une autre forme, il faut que ce soit comme par échange et non par l'effet d'un larcin. Ceux qui font des hommes sans l'intervention de la femme paient depuis long-tems une sorte de patente pour ce commerce, et ils ne se soucient pas d'employer la contrebande. Le diable peut prendre les hommes et non pas les faire, bien qu'il recueille le bénéfice d'une véritable fabrication humaine. Il faut donc trouver quelqu'un qui reprenne la figure que vous venez de quitter.
ARNOLD.
Et qui le voudra jamais?
INCONNU.
Je ne le sais pas, voilà pourquoi je me dévoue.
ARNOLD.
Vous?
INCONNU.
Je l'avais dit avant de vous revêtir de cette robe de beauté dont vous êtes si fier.
ARNOLD.
Il est vrai, la joie subite de ma métamorphose me fait tout oublier.
INCONNU.
Je serai dans quelques momens tel que vous étiez, et vous vous verrez toujours vous-même à vos côtés, et tel que votre ombre.
ARNOLD.
Je m'en passerais fort bien.
INCONNU.
Mais cela est impossible. Eh quoi! déjà vous frémissez tel que vous êtes en voyant ce que vous fûtes?
ARNOLD.
Il en sera ce que vous voudrez.
INCONNU. Il étend sur la terre la première forme d'Arnold.
Terre non morte, mais inanimée! nul homme ne voudrait te revêtir, et cependant un immortel ne songe pas à te dédaigner. Tu es terre, et pour l'esprit toute terre est d'un mérite égal. Feu! _sans_ lequel rien ne peut vivre; feu! _dans_ lequel cependant nul ne peut vivre excepté la fabuleuse Salamandre, ou les ames à jamais tourmentées qui implorent ce qui ne pardonne jamais, hurlent pour obtenir une goutte d'eau, et brûlent dans des flammes inextinguibles; feu! le seul élément où nul être ne conserve sa forme passagère, ni le poisson, ni le quadrupède, ni l'oiseau, ni le ver; feu! sauvegarde et meurtrier de l'homme; feu! enfant premier-né de la création et fatal instrument de la destruction quand le ciel aura rejeté la terre; feu! viens m'aider à renouveler la vie dans la forme que je contemple inerte et glacée: son retour à la vie dépend de nous deux; jette une faible étincelle,--et soudain il reprendra son premier mouvement, seulement c'est mon esprit qui l'animera.
(Un feu follet s'élève à travers le bois et vient s'arrêter sur le front du cadavre. L'inconnu disparaît et le corps se lève.)
ARNOLD.
Oh! horrible!
INCONNU, sous la figure d'Arnold.
Comment, est-ce que tu trembles?
ARNOLD.
Non, ce n'est qu'un frissonnement. Où donc a fui le corps qui te portait tout à l'heure?
INCONNU.
Au royaume des ombres. Mais parcourons celui où nous sommes encore. Où veux-tu aller?
ARNOLD.
Faut-il que tu m'accompagnes?
INCONNU.
Et pourquoi non? Ceux qui valent mieux que toi ont plus mauvaise société.
ARNOLD.
Ceux qui valent mieux que moi!
INCONNU.
Oh! je le vois, votre nouvelle forme vous donne de l'orgueil; j'en suis ravi. Déjà de l'ingratitude? Admirable! c'est un plaisir de vous instruire.--C'est, dans un instant, deux métamorphoses; et voilà que déjà vous avez l'expérience des manières du monde. Mais supportez ma présence. En vérité, elle pourra vous être utile dans votre route. Maintenant, décidez; où porterons-nous nos pas?
ARNOLD.
Où se trouvera réuni le plus de monde: je veux voir comment il agit.
INCONNU.
C'est-à-dire où règnent la guerre et les femmes. Voyons! l'Espagne, l'Italie,--les nouvelles terres atlantiques,--l'Afrique et tous ses Maures. En vérité, il y a peu de choix: toutes les races sont maintenant et partout, comme à l'ordinaire, acharnées les unes contre les autres.
ARNOLD.
J'ai entendu dire des merveilles de Rome.
INCONNU.
Fort bon choix!--le meilleur que l'on puisse faire sur la terre depuis que Sodome n'est plus. Le champ est vaste; car le Franc, le Hun, l'Espagnol, descendant des antiques Vandales, se jouent en ce moment sur les brûlans rivages de ce jardin de l'univers.
ARNOLD.
Quelle sera notre manière de voyager?
INCONNU.
Nous prendrons de bons coursiers, comme des gens de distinction. Holà! mes chevaux! Jamais il n'en fut de meilleurs depuis ceux qui jetèrent dans le Pô Phaéton. Et nos pages aussi!
(Deux pages entrent avec quatre chevaux noirs.)
ARNOLD.
Oh! la belle chose.
INCONNU.
C'est la plus noble race. Osez lui comparer celle de Barbarie ou vos Kochlani de l'Arabie.
ARNOLD.
Le flocon vaporeux qui s'échappe de leurs fiers naseaux embrase l'air lui-même; des jets de flamme, semblables à des essaims de vers luisans, se balancent autour de leur crinière, ainsi que par un rayon de soleil des insectes vulgaires entourent nos vulgaires coursiers.
INCONNU.
Montez, monseigneur; eux et moi nous sommes à votre service.
ARNOLD.
Et ces pages aux yeux noirs,--quels sont leurs noms?
INCONNU.
C'est vous qui les baptiserez.
ARNOLD.
Comment, dans l'eau sainte?
INCONNU.
Pourquoi pas? le plus grand pécheur est le saint le plus accompli.
ARNOLD.
Ils sont bien beaux; et certes ils ne peuvent être des diables.
INCONNU.
Qui en doute? Le diable est toujours hideux, et votre beauté n'a jamais rien de diabolique, n'est-ce pas?
ARNOLD.
Je nommerai Huon celui qui porte le cor doré et une figure si fraîche et si radieuse, car, il a le regard du charmant enfant perdu dans les bois, et qu'on n'a jamais retrouvé; quant à l'autre, plus brun et plus soucieux, qui ne sourit jamais, mais garde l'air sérieux et cependant calme de la nuit, il s'appellera Memnon, comme ce roi d'Égypte dont la statue rend une fois chaque jour un son harmonieux. Mais vous?
INCONNU.
J'ai dix mille noms, et deux fois autant d'attributs; mais puisque j'ai pris une forme humaine, je porterai un nom d'homme.
ARNOLD.
Et qui tiendra plus de l'homme que le corps lui-même, bien qu'il m'ait appartenu.
INCONNU.
Alors, appelez-moi César.
ARNOLD.
Comment! ce nom est le signe de l'empire, et il ne fut porté que par les maîtres du monde.
INCONNU.
C'est par cela même qu'il convient parfaitement au diable déguisé, tel du moins que vous me supposez: à moins pourtant que vous n'aimiez mieux me prendre pour le pape.
ARNOLD.
Va donc pour César. Pour moi je veux garder le simple nom d'Arnold.
CÉSAR.
Nous y ajouterons un titre:--le comte Arnold. Il n'a rien de disgracieux, et il fera un bon effet sur un billet doux.
ARNOLD.
Ou dans une proclamation devant un champ de bataille.
CÉSAR, chantant.
A cheval, à cheval! Mon coursier noir frappe la terre et dévore l'espace! Il n'est pas de jeune étalon de l'Arabie qui connaisse mieux celui qu'il doit porter. Plus léger à mesure qu'il s'élève davantage, les montagnes ne retarderont pas sa course: il ne bronchera pas dans les marais; il ne sera pas dépassé dans la plaine, l'onde ne le fera pas tomber; le bord d'un ruisseau ne le décidera pas à s'arrêter pour étancher sa soif. Dans l'arène, il ne perdra pas sa respiration; dans le combat, rien ne pourra le lasser; il traversera les pierres aiguës. Ni le tems, ni la fatigue ne pourront l'abattre. L'étable ne lui ôtera pas son ardeur; et toujours ses pieds rapides lutteront avec les ailes du griffon. Quoi de plus doux qu'un pareil voyage? A cheval, à cheval! Jamais l'écume ne blanchira le mors, jamais la poussière ne souillera les crins de nos noirs coursiers. Faut-il courir ou voler des Alpes au Caucase? dans un clin d'oeil nous aurons franchi l'espace qui les sépare.
(Ils montent sur leurs chevaux et disparaissent.)
SCÈNE II.
(La scène représente un camp sous les murs de Rome.)
ARNOLD et CÉSAR.
CÉSAR.
Nous voilà donc arrivés.
ARNOLD.
Oui; mais mes pieds ont foulé des cadavres: mes yeux sont encore pleins de sang.
CÉSAR.
Essuyez-les donc et voyez clair. Comment, n'êtes-vous pas un conquérant? N'êtes-vous pas le chevalier favori, le volontaire compagnon du vaillant Bourbon, jadis connétable de France, et qui bientôt sera maître d'une ville qui, sous les empereurs, était la maîtresse du monde ancien?
ARNOLD.
Comment, monde ancien? Est-ce qu'il y en a de nouveaux?
CÉSAR.
Oui, pour vous; vous éprouverez bientôt qu'il en existe, aux richesses et aux maladies que vous lui devrez; une moitié du globe donnera le titre de nouveau à l'autre moitié, parce que vous ne comprenez que le frivole et douteux rapport de vos yeux et de vos oreilles.
ARNOLD.
Et j'ajoute à ce rapport une foi complète.
CÉSAR.
A votre aise; vous lui devrez d'agréables erreurs, et cela vaut mieux qu'une vérité pénible.
ARNOLD.
Chien!
CÉSAR.
Homme!
ARNOLD.
Diable!
CÉSAR.
Votre humble et obéissant serviteur.
ARNOLD.
_Maître_, dirais-tu avec plus de raison; tu m'as traîné jusqu'ici à travers des tableaux de carnage et de débauche.
CÉSAR.
Où donc voudrais-tu être?
ARNOLD.
Oh! en paix.--Oui, en paix!
CÉSAR.
Et qui peut se flatter d'y être? Depuis l'étoile jusqu'au ver rampant, la vie est partout en mouvement, et la commotion est encore le dernier signe de la vie. La planète tourne jusqu'à ce qu'elle devienne comète, et que dans sa course vagabonde elle hâte la destruction des autres planètes. L'humble ver poursuit sa vie rampante aux dépens de l'existence d'autres objets: mais comme eux, il faut qu'il vive et qu'il meure esclave de celui qui l'a créé pour vivre et mourir. Il vous faut obéir au maître de toute chose, à l'invariable nécessité: contre ses arrêts, la révolte ne réussit pas.
ARNOLD.
Mais quand elle vient à réussir?
CÉSAR.
Ce n'est plus la révolte.
ARNOLD.
L'emportera-t-elle aujourd'hui?
CÉSAR.
Le Bourbon a donné des ordres pour l'assaut; au rayon du jour on sera à l'ouvrage.
ARNOLD.
Hélas! et la ville succombera-t-elle? Je vois la demeure gigantesque du vrai Dieu; je vois Saint-Pierre, son fidèle serviteur, élancer son dôme dans le firmament où le Christ monta lui-même en laissant sur la terre un gage de bonheur et de gloire dans le sang qu'il avait répandu sur une croix (instrument de torture pour lui, Dieu et fils de Dieu, mais unique consolation des faibles mortels).
CÉSAR.
Il est là et il y sera.
ARNOLD.
Quoi?
CÉSAR.
Le crucifix et une foule d'autels qui resplendissent dans des lieux moins élevés: il y a encore çà et là sur les murailles des couleuvrines et des arquebuses; et que n'y voit-on pas, excepté les hommes qui y mettent le feu pour tuer d'autres hommes?
ARNOLD.
En serait-il donc fait de ces colonnades presque divines? de ces pilastres soutenant des murailles indestructibles? du théâtre où s'asseyaient les empereurs et leurs sujets (des sujets _romains_) pour y contempler le combat des rois du désert et des forêts; quand le lion et l'indomptable sanglier venaient joûter dans l'arène, pour y remplacer les hommes qui de tous côtés étaient soumis à la ville éternelle; alors que les bois payaient leur tribut d'existence à ces amphithéâtres et se réunissaient aux citoyens de la Dacie pour contribuer par leur trépas à l'amusement d'une minute, et pour arracher enfin à leurs bourreaux cette exclamation: _un autre, quelqu'autre gladiateur_?
CÉSAR.
De quoi voulez-vous parler? de la ville ou de l'amphithéâtre; d'une église, ou de toutes? car vous confondez toutes ces choses et vous me confondez moi-même.
ARNOLD.
Demain avec le chant du coq sonnera l'assaut.
CÉSAR.
Qui, s'il finit avec le premier accent du rossignol du soir, offrira quelque chose d'inoui dans les annales des grands siéges: car les hommes ne saisissent guère leurs proies qu'après de longues peines.
ARNOLD.
Le soleil s'avance avec autant de calme et peut-être plus beau qu'il ne se montra sur Rome, le jour que Rémus franchit son mur.
CÉSAR.
Je l'ai vu en ce moment.
ARNOLD.
Vous?
CÉSAR.
Oui, monsieur, vous oubliez que je suis un esprit, ou que du moins je l'étais avant de prendre votre corps abandonné et d'avilir mon nom. A présent je suis César et bossu. Eh bien! le premier des Césars était une tête chauve, et ses lauriers lui plaisaient bien mieux comme perruque (ainsi le dit l'histoire), que comme signe de gloire. Ainsi va le monde, mais nous n'en serons pas moins joyeux. J'ai donc vu tel que je suis votre Romulus tuer son propre frère, fruit jumeau des mêmes entrailles; et pourquoi? parce qu'il franchit un fossé (car alors il n'y avait pas de murs autour de Rome aujourd'hui si orgueilleuse). Ainsi le premier ciment de Rome fut le sang d'un frère, et quand le sang de ses enfans coulerait en flots assez larges pour donner la teinte la plus rouge aux jaunes ondes du Tibre, ce ne serait rien encore auprès des torrens de sang que les avides descendans du fratricide ont fait couler sur la terre pendant tant de siècles.
ARNOLD.
Mais que peut-on reprocher aux arrière-petits-fils de Romulus, eux qui vécurent dans la paix du ciel et dans les retraites de la piété?
CÉSAR.
Et qu'avaient-ils fait, ceux que les anciens Romains exterminèrent?--Mais écoutons.
ARNOLD.
Ce sont des soldats: ils chantent une ronde insouciante, à la veille de tant de trépas, du leur peut-être.
CÉSAR.
Et pourquoi ne chanteraient-ils pas aussi bien que des cygnes? Ceux-ci du moins sont noirs; on n'en peut douter[loc23].
[Note loc23: L'armure de fer dont les soldats étaient couverts les faisait paraître noirs de la tête aux pieds. César fait ici allusion à ce vers de Juvénal devenu proverbe:
_Rara avis in terris, nigroque similluna cycno._]
ARNOLD.
Vous êtes savant, je m'en aperçois.
CÉSAR.
Oui, je connais ma grammaire. Je fus élevé pour être moine: j'étais autrefois versé dans la connaissance des lettres étrusques, aujourd'hui oubliées, et--si je voulais me rappeler--j'expliquerais leurs hiéroglyphes plus clairement que votre alphabet.
ARNOLD.
Et que ne le faites-vous?
CÉSAR.
Il me convient mieux de résoudre en hiéroglyphes votre alphabet; et j'imite en cela vos hommes d'état, vos prophètes, prêtres, docteurs, alchimistes, philosophes et tant d'autres qui, sans avoir besoin d'une nouvelle confusion des langues, ont édifié plus de Babels que les bégayans maçons sortis de la fange du déluge, quand ils renoncèrent à leur œuvre et se dispersèrent. Et pourquoi? pourquoi, je vous prie? parce que nul d'entre eux ne comprenait plus son voisin. Ils sont bien plus sages aujourd'hui! La déraison, le non-sens n'est plus capable de les diviser: le _non-sens_! c'est leur compagnon fidèle, leur Shibboleth, leur Koran, leur Talmud; leur talisman cabalistique! c'est l'excellente base sur laquelle ils aiment le mieux bâtir--
ARNOLD l'interrompant.
Oh! railleur éternel! silence! Comme la voix rauque des soldats se transforme, dans le lointain, en un chant solennel et sublime! Écoutons!
CÉSAR.
Oui, autrefois j'ai entendu les anges chanter.
ARNOLD.
Et les démons hurler.
CÉSAR.
De concert avec les hommes. Mais écoutons. J'aime tous les genres de musique.
CHOEUR DES SOLDATS.
Les bandes noires ont franchi les Alpes et leurs monceaux de neiges. Bourbon, le ravisseur, les conduit; ils ont passé le large fleuve du Pô. Nous avons battu tous nos ennemis, nous avons fait prisonnier un roi, nous n'avons tourné le dos à personne; nous avons donc bien le droit de chanter. A jamais, vive à jamais Bourbon! quoique sans un sou vaillant, nous ne montrerons que plus d'ardeur à escalader ces vieilles murailles. Guidés par Bourbon, nous allons au point du jour entourer les portes, les briser ou tomber sur elles. En montant tous d'un pied ferme sur l'échelle, nous pousserons des cris de joie; la mort seule restera muette. Guidés par Bourbon, nous monterons sur les murs de la vieille Rome: et qui pourrait alors calculer la dépouille de chaque maison? En avant, en avant, guidés par les lis! et tombent les clefs du tremblant pontife! Nous nous reposerons à notre aise dans la vieille Rome aux sept montagnes: ses rues seront ensanglantées, son Tibre prendra la couleur rouge, et ses temples sonores répéteront le bruit de notre marche. C'est Bourbon, c'est Bourbon, c'est Bourbon qui nous protége! c'est avec nos chants que nous battrons la charge! Le feu en avant, l'Espagne pour avant-garde, puis viendront nos divers compagnons: près de l'Espagnol retentiront les tambours de la Germanie, et la pointe des lances italiennes sera couchée sur le sein de leur patrie. Pour nous, notre chef vient de la France, il a fait la guerre à son frère. C'est Bourbon, oui c'est Bourbon, sans feu ni lieu, c'est Bourbon qui va nous conduire au sac de Rome[b3].
CÉSAR.
Voilà un chant dont les assiégés, il me semble, doivent peu s'effrayer.
ARNOLD.
Sans doute, si nos soldats sont fidèles aux paroles du chœur. Mais voici le général entouré de ses chefs et de ses confidens. Généreux rebelle!
(Le connétable de Bourbon entre avec les siens, etc., etc.)
PHILIBERT.
Comment donc, noble prince, vous n'êtes pas content?
BOURBON.
Pourquoi le serais-je?
PHILIBERT.
La plupart des hommes le seraient à la veille d'une conquête telle que celle qui se prépare.
BOURBON.
Si ma sécurité était complète!
PHILIBERT.
Ne doutez pas des soldats; les murs seraient de diamant qu'ils sauraient bien les briser. La meilleure artillerie c'est la faim.
BOURBON.
Ma plus faible crainte est de les voir échouer. Comment, comment seraient-ils repoussés, avec Bourbon pour leur chef, et pour aiguillon leur violent appétit?--Ces vieux murs seraient des montagnes, et ceux qui les gardent les anciens dieux de la fable, que je ne craindrais rien de mes Titans;--mais aujourd'hui--
PHILIBERT.
Eh bien! ce sont des hommes qui se battent contre des hommes.
BOURBON.
Sans doute, mais ces murs ont vu autrefois des siècles merveilleux! Ils ont enfanté des grandes ames; la terre ancienne et l'ombre vivante de l'impérieuse Rome est peuplée de ces nobles guerriers; je crois les voir marcher le long des remparts de la cité éternelle, et m'adjurer par leur sang glorieux, avec leurs mains privées de vie, de ne pas les approcher.
PHILIBERT.
N'y songez pas! Voudriez-vous fuir devant des fantastiques menaces de fantômes?
BOURBON.
Ils ne me menacent pas: j'affronterais, il me semble, la menace d'un Seylla; mais ils rapprochent et lèvent, puis laissent retomber leurs mains glacées; et leurs visages maigres, leurs regards d'aspics fascinent les miens. Regardez là!
PHILIBERT.
Je vois des créneaux élevés.
BOURBON.
Et là?
PHILIBERT.
Pas même une garde en perspective; ils se tiennent à l'écart derrière les parapets, à l'abri des balles de nos lansquenets qui pourraient les atteindre dans le crépuscule.
BOURBON.
En vérité vous êtes aveugle.
PHILIBERT.
Pour ne rien voir au-delà de ce qui est visible.
BOURBON.
Un millier d'années ont envoyé tous leurs grands capitaines sur ces murs;--le dernier Caton s'y trouve déchirant ses entrailles plutôt que de survivre à la liberté du pays que je veux enchaîner; et le premier César, en habit de triomphateur, court de créneaux en créneaux.
PHILIBERT.
Faites donc la conquête des murs pour lesquels il fit tant d'exploits, et vous serez plus grand que lui.
BOURBON.
Vous dites vrai, je le ferai ou j'y perdrai la vie.
PHILIBERT.
Vous ne le pouvez pas; mourir dans une telle entreprise, c'est moins la mort que l'aurore d'un jour éternel.
(Le comte Arnold et César s'avancent.)
CÉSAR.
Ceux qui ne sont que des hommes, ne peuvent-ils donc supporter l'ardeur brûlante de cette gloire, objet de leur ambition?
BOURBON.
Ah! salut au sardonique bossu! salut à son maître, l'astre de beauté de notre armée, le vaillant aussi bien que le beau, le généreux comme l'aimable!
Avant la prochaine matinée nous saurons vous trouver de l'ouvrage à tous deux.
CÉSAR.
Avec la permission de votre altesse vous n'en trouverez pas moins pour vous-même.
BOURBON.
Et dans ce cas, petit bossu, je ne serai pas le dernier à mon poste.
CÉSAR.
Bossu! vous pouvez le dire; car, en votre qualité de général, placé sur les derrières de l'armée, vous avez pu voir mon dos; mais, quant à vos ennemis, ils ne le connaissent pas encore.
BOURBON.
Voilà, je l'avoue, une bonne repartie; je l'avais provoquée.--Quoi qu'il en soit, la poitrine de Bourbon fut et sera toujours aussi avancée en face du danger que la vôtre, quand vous seriez le diable.
CÉSAR.
Oh! si je l'étais, je me serais bien gardé de venir ici.
PHILIBERT.
Pourquoi donc?
CÉSAR.
C'est que la moitié de vos bandes valeureuses ne tardera guère à se donner hardiment à lui, et que l'autre moitié lui sera dépêchée plus promptement encore et avec autant de certitude.
BOURBON.
Arnold, votre vilain ami est aussi serpent dans ses paroles que dans ses actions.
CÉSAR.
Votre altesse ne me rend pas justice. Le premier serpent était un flatteur, et je ne le suis pas; quant à mes actions, je ne pique qu'après avoir été piqué.
BOURBON.
Vous êtes brave, et cela me suffirait; vous avez la parole aiguë et l'action prompte, c'est encore mieux. Je ne suis pas seulement un soldat, mais encore le camarade des soldats.
CÉSAR.
Altesse, c'est une mauvaise compagnie, plus mauvaise même pour amis que pour ennemis; attendu qu'avec les premiers les relations sont plus durables.
PHILIBERT.