Uvres Completes De Lord Byron Tome 06 Comprenant Ses Memoires P

Chapter 11

Chapter 113,886 wordsPublic domain

Il en fut toujours ainsi avec moi. L'heure de l'agitation est celle des premiers éclairs d'une grande résolution; alors la passion n'a pas encore été méditée ni vaincue. Mais au moment de l'action, je redeviens aussi calme que les morts dont je me suis vu tant de fois entouré; et ceux qui m'ont fait ce que je suis, le savent bien; ils ont eu confiance dans l'empire que j'eus toujours sur moi-même, une fois le premier moment de violence passé. Mais ils ne savaient pas qu'il est des circonstances où la réflexion fait de la vengeance une vertu héroïque, et non plus une impulsion de coupable colère. Si les lois dorment, le sentiment de la justice n'en veille pas moins; et souvent les cœurs injuriés réparent les malheurs publics par suite d'une vengeance particulière, et dans la seule vue de se faire droit à eux-mêmes.--Mais il me semble que le jour commence--n'est-il pas vrai? regarde, tes yeux ont la pénétration de la jeunesse.--L'air, déjà, répand une fraîcheur matinale, et, du moins pour moi, la mer semble plus verte au travers de la fenêtre.

BERTUCCIO FALIERO.

En effet, le matin s'annonce dans le ciel.

LE DOGE.

Séparons-nous donc! Songe à ce qu'ils frappent sans délai. Au premier signal de Saint-Marc, marchez sur le pavé avec tous les secours de notre maison, vous m'y retrouverez.--Les Seize et leurs compagnies s'ébranleront au même instant en colonnes séparées.--Ayez soin de vous poster à la grande porte; c'est à nous seuls que je veux réserver les _Dix_.--Le reste, populace de patriciens, sentiront l'épée des gens qui se sont réunis à nous. Souviens-toi que le cri est toujours: _Saint-Marc, les Génois arrivent.--Holà! aux armes! Saint-Marc et liberté!_--Maintenant, agissons.

BERTUCCIO FALIERO.

Adieu donc, mon oncle, mon seigneur! Ou nous nous retrouverons libres, ou jamais.

LE DOGE.

Approche, mon Bertuccio--embrasse-moi; encore une fois.--Hâte-toi de fuir, le jour devient plus grand.--Dépêche-moi promptement un messager qui m'instruise de l'état des troupes au moment où tu les rejoindras, et, sur-le-champ, je sonne la fatale cloche de Saint-Marc.

(Bertuccio Faliero sort.)

LE DOGE, seul.

Il s'en va, et chacun de ses pas met en danger une vie.--C'en est fait, l'ange destructeur plane maintenant sur Venise; et, semblable à l'aigle, l'œil fixé sur sa proie, il ne suspend son vol et ne balance un instant encore dans l'air ses fatales ailes, que pour mieux assurer ses coups.--O jour! que les eaux marchent lentement, que le tems est long! Je ne voudrais pas frapper dans les ténèbres; j'aimerais mieux me convaincre par mes yeux que tous les coups entraînent autant de victimes. Et vous, flots azurés de la mer, je vous ai vus, jadis, teints aussi du sang des Génois, des Sarrazins et des Huns. Celui des Vénitiens s'y trouvait confondu, bien que victorieux; mais, aujourd'hui, vous allez recevoir une pourpre sans mélange; nulle veine barbare entr'ouverte ne pourra vous réconcilier avec la vue de cette horrible couleur; amis ou ennemis, toutes les victimes seront nos concitoyens. Et j'ai vécu jusqu'à quatre-vingts ans pour cela? Moi, qui reçus le nom de sauveur de la patrie; moi, dont la présence était le signal de mille chapeaux flottans dans les airs: de mille et mille vœux adressés au ciel pour lui demander le bonheur, la gloire et la prolongation de mes jours; et je vais voir celui qui se prépare? Mais je ne dois pas oublier que ce jour, à jamais sinistre dans le calendrier, sera suivi de plusieurs siècles de bonheur. Le doge Dandolo survécut à quatre-vingt-dix étés pour vaincre encore de puissans empires, et pour refuser leurs couronnes; moi, je résignerai la mienne, je ferai de cet état le temple de la liberté.--Mais hélas! par quels moyens! c'est au but que je me propose à les justifier. Que sont quelques gouttes de sang humain? Je me trompe, le sang des tyrans n'a plus rien d'humain. Tels que les rouges Molochs, ils se repaissent du nôtre jusqu'à l'heure où ils sont réclamés par la tombe qu'ils ont tant peuplée.--O monde! ô hommes! qu'êtes-vous donc? et quels sont nos plus généreux desseins, puisque c'est au crime seul qu'est réservé le soin de punir le crime? Faut-il massacrer comme si les portes de la mort restaient toujours fermées, tandis que quelques années rendraient inutile le secours du glaive? Et moi, parvenu sur la limite d'un autre monde inconnu, voilà les milliers d'avant-coureurs dont je me fais précéder! Écartons ces idées. (Moment de silence.) Mais, écoutons! N'est-ce pas un murmure comme de voix lointaines, ou le pas mesuré d'une troupe guerrière? Oh! combien nos vœux enfantent de fantômes même pour notre oreille! Cela ne peut être, le signal n'est pas sonné.--Mais pourquoi ce retard? Peut-être le courrier de mon neveu est-il dépêché vers moi; peut-être fait-il en ce moment tourner les gonds de la haute tour d'où part ordinairement l'annonce fatale ou de la mort d'un prince, ou des dangers imminens de l'état. Qu'elle fasse donc son office; qu'elle fasse entendre son plus terrible et son dernier signal, jusqu'à ce que la tour elle-même soit ébranlée sur ses antiques bases.--Quoi! le même silence encore? J'irais bien au-devant, mais mon poste est ici; c'est le centre de réunion de tous les élémens discordans qui composent une semblable ligue. C'est ici que l'on ranimera, en cas d'incertitude, le courage et la résolution des plus chancelans: car si l'on en venait aux mains, ce serait dans ce lieu, c'est dans ce palais que la lutte commencerait; je dois donc demeurer à cette place pour diriger et conduire le mouvement.--Écoutons, il vient--il vient, mon neveu; le messager du brave Bertuccio.--Quelles nouvelles? est-il en marche? a-t-il réussi?--_Eux_ ici, grand Dieu!--tout est perdu.--Cependant, faisons un dernier effort.

(Entre un Seigneur de la Nuit[loc8], avec gardes, etc.)

[Note loc8: C'était une charge importante autrefois dans la république de Venise.]

LE SEIGNEUR DE LA NUIT.

Doge, je t'arrête pour haute trahison.

LE DOGE.

Moi! ton prince, pour trahison?--Et qui sont ceux qui osent cacher sous un pareil ordre leur trahison personnelle?

LE SEIGNEUR DE LA NUIT, montrant son ordre.

Jetez les yeux sur cet ordre; il vient de l'assemblée des Dix.

LE DOGE.

Et _où_ se tient-elle, et pourquoi sont-ils assemblés? Leur réunion ne peut être régulière tant que le prince ne la préside pas; et c'est là mon devoir, le tien est de suivre mes ordres, de me laisser libre, ou de me suivre à la chambre du conseil.

LE SEIGNEUR DE LA NUIT.

Prince, cela est impossible; ils ne siégent pas dans la salle ordinaire, mais dans le couvent de Saint-Sauveur.

LE DOGE.

Ainsi, vous osez me désobéir?

LE SEIGNEUR DE LA NUIT.

Je sers la république, et je ne puis craindre de ne pas faire mon devoir; mon mandat part de ceux gui la gouvernent.

LE DOGE.

Mais ce mandat est illégal, tant qu'il n'est pas revêtu de ma signature; et dans le cas actuel, c'est un acte de révolte. As-tu bien pesé l'importance de la vie pour avoir osé assumer ainsi des fonctions contraires à nos lois?

LE SEIGNEUR DE LA NUIT.

Je dois non pas répondre, mais agir. Je fais ici l'office de garde auprès de votre personne; et non de juge pour vous entendre et vous rendre justice.

LE DOGE, à part.

Il faut gagner du tems. Tout est bien encore, pourvu que la cloche donne le signal.--Allons donc, mon neveu!--Hâte-toi, hâte-toi; notre sort est suspendu dans la balance; et malheur aux vaincus, soit le prince et le peuple; soit les esclaves et le sénat. (On entend la grosse cloche de Saint-Marc.) Ah! la voici, je l'entends. (Haut.) Eh bien! Seigneur de la Nuit, l'entends-tu? l'entendez-vous, satellites mercenaires que je vois trembler? c'est le glas de votre mort. Sonne encore, airain retentissant! Et vous, misérables, comment rachèterez-vous vos vies?

LE SEIGNEUR DE LA NUIT.

O désespoir! Gardez vos armes, et restez à la porte.--Tout est perdu si la cloche ne rentre pas de suite dans le silence. L'officier qu'on avait envoyé s'est égaré, sans doute, ou bien a rencontré quelques obstacles funestes. Anselmo, hâte-toi de marcher à la tour avec ta compagnie; que les autres restent avec moi.

(Une partie des gardes sort.)

LE DOGE.

Malheureux, si tu tiens à ta vile existence, implore merci; il ne te reste plus qu'une minute. Fais donc sortir tes lâches satellites: ils ne reviendront pas.

LE SEIGNEUR DE LA NUIT.

Cela peut être; ils mourront comme je prétends le faire, en accomplissant leur devoir.

LE DOGE.

Insensé! l'aigle fier s'attaque à une proie plus généreuse que tes méprisables mirmidons et toi-même.--Vis donc, mais ne devance pas le danger par la résistance; et si des ames aussi dégradées que la tienne peuvent encore fixer le soleil, apprends enfin à être libre.

LE SEIGNEUR DE LA NUIT.

Et toi, à être captif.--(La cloche cesse.) Il s'est arrêté le signal de la trahison, qui devait déchaîner la meute de la populace sur la proie des patriciens.--Le signal a retenti, mais ce n'est pas celui de la mort des sénateurs.

LE DOGE, après une pause.

Tout se tait, tout est perdu!

LE SEIGNEUR DE LA NUIT.

Et maintenant, Doge, dénoncez-moi; je suis l'esclave rebelle d'un conseil séditieux. N'ai-je pas fait mon devoir?

LE DOGE.

Silence, être dégradé! tu as fait une action noble, tu as gagné le prix du sang; c'est à ceux qui t'emploient à te récompenser; mais ton devoir était de garder et non de bavarder, tu viens de le dire toi-même. Fais-le donc ton devoir; mais, comme il te convient: garde le silence, et souviens-toi que, bien que ton prisonnier, je n'ai pas cessé d'être ton prince.

LE SEIGNEUR DE LA NUIT.

Je n'ai pas voulu manquer au respect dû à votre rang, et en cela je vous obéirai--

LE DOGE, à part.

Il n'y a donc plus rien qui puisse me sauver! et pourtant, au moment du succès, au sein du triomphe, je serais mort avec empressement, avec orgueil; mais mourir ainsi!

(Entrent d'autres Seigneurs de la Nuit, avec Bertuccio Faliero prisonnier.)

LE SECOND SEIGNEUR.

Nous l'avons saisi comme il sortait de la tour, où le signal commençait déjà à retentir par son ordre, ou plutôt celui du Doge qui le lui avait transmis.

LE PREMIER SEIGNEUR.

S'est-on assuré de tous les passages qui mènent au palais?

LE SECOND SEIGNEUR.

Oui, mais peu importe; les chefs de la conspiration sont tous dans les fers, on en juge même déjà quelques-uns;--leurs gens sont dispersés ou arrêtés.

BERTUCCIO FALIERO.

Mon oncle, c'est vous!

LE DOGE.

Que sert de lutter contre la fortune? la gloire s'en est allée de notre maison.

BERTUCCIO FALIERO.

Qui l'eût pensé, un moment plus tôt?

LE DOGE.

Oui, un moment plus tôt; et la face des siècles était changée; _celui-ci_ nous fait entrer dans l'éternité. Nous nous y retrouverons non comme des hommes dont le succès a fait la gloire, mais comme des ames supérieures à tous les événemens et calmes au milieu des revers comme des triomphes. Ne pleure pas; va, la vie n'est qu'un court passage.--Je voudrais bien partir seul; mais s'ils nous envoient tous deux à la mort, comme il est probable, montrons-nous tous deux dignes de nos ancêtres et de nous-mêmes.

BERTUCCIO FALIERO.

Mon oncle, croyez-moi, je ne vous ferai pas d'affront.

LE PREMIER SEIGNEUR DE LA NUIT.

Seigneur, nous avons l'ordre de vous tenir dans des appartemens séparés jusqu'au moment où le conseil instruira votre procès.

LE DOGE.

Notre procès! pousseront-ils donc jusqu'à la fin leur infâme parodie? Mais laissons-les nous traiter comme nous les aurions nous-mêmes traités, bien qu'avec moins de solennité: c'est le jeu de mutuels homicides qui auraient tiré au sort au premier assassinat. Seulement, s'ils ont gagné, c'est avec des dés pipés.--Et quel a été notre Judas?

LE PREMIER SEIGNEUR.

Je ne suis pas chargé de répondre à cette question.

BERTUCCIO FALIERO.

Je vais le faire pour toi;--c'est un certain Bertram; dans ce moment même il fait sa déposition devant la junte secrète.

LE DOGE.

Bertram, le Bergamasque! Oh! combien sont misérables les causes de notre perte ou de notre triomphe; souillé d'une double trahison, ce Bertram va recevoir honneurs et récompenses; on le citera dans l'histoire auprès de ces oies du Capitole dont les cris réveillèrent enfin les Romains, et pour lesquelles on institua une fête annuelle; tandis que Manlius, qui avait taillé en pièces les Gaulois, fut précipité de la roche Tarpéienne.

LE PREMIER SEIGNEUR.

Manlius songeait à trahir son pays; il voulait s'emparer du pouvoir.

LE DOGE.

Il voulait sauver l'état; il ne songeait qu'à réformer les lois, auxquelles il rendait ainsi leur force;--mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit. Vous faites votre devoir.

LE PREMIER SEIGNEUR.

Noble Bertuccio, nous devons vous surveiller dans une chambre séparée.

BERTUCCIO FALIERO.

Adieu, mon oncle. J'ignore si nous nous reverrons encore en cette vie; mais peut-être consentiront-ils à laisser nos cendres se réunir.

LE DOGE.

Oui, et dis aussi nos ames, qui se retrouveront et jouiront d'un bien auquel notre triste enveloppe ne nous avait pas permis d'atteindre; du moins nos tyrans ne pourront effacer la mémoire de ceux qui firent chanceler leur trône détesté, et de pareils exemples trouveront, quoique long-tems après, de généreux imitateurs.

FIN DU QUATRIÈME ACTE.

ACTE V.

SCÈNE PREMIÈRE.

(La salle du conseil des Dix. Réunis à plusieurs sénateurs, pour juger la conspiration de Marino Faliero, ils composent ce que l'on appelait la Junte.--Gardes, Officiers, etc., etc.)

ISRAEL BERTUCCIO et PHILIPPE CALENDARO, prisonniers; BERTRAM, LIONI et Témoins, etc.

BENINTENDE, chef des Dix.

Maintenant, après avoir acquis la conviction de leurs nombreuses et palpables offenses, il nous reste à prononcer, sur ces hommes criminels, la sentence des lois. Devoir pénible, et pour ceux qui le remplissent, et pour ceux qui les écoutent. Hélas! pourquoi m'est-il réservé? Faut-il que la durée de ma charge soit flétrie dans tous les siècles à venir, comme se rattachant au souvenir de la trahison la plus détestable et la plus compliquée contre une république sage et libre, connue par toute la terre pour être le boulevart du christianisme, la terreur des Sarrazins, des Grecs, des schismatiques, des Huns sauvages et des Francs non moins barbares; contre une ville qui ouvrit à l'Europe la richesse de l'Inde; le dernier asile des Romains contre la tyrannie d'Attila; la reine de l'Océan, rivale plus orgueilleuse de l'orgueilleuse Gênes! Et c'est pour renverser le trône d'une telle ville, qu'ils ont exposé et déshonoré leurs vies! Laissons-les donc subir la plus juste mort.

ISRAEL BERTUCCIO.

Nous sommes prêts; vos tortures nous la font attendre avec impatience. Laissez-nous mourir.

BENINTENDE.

Si vous avez à dire quelque chose qui mérite un allégement, à votre sentence, la junte vous écoute; parlez, il en est encore tems, si vous avez quelque chose à confesser; peut-être votre salut en dépend-il.

ISRAEL BERTUCCIO.

Nous sommes prêts à entendre, non à parler.

BENINTENDE.

Nous avons la preuve entière, par l'aveu de vos complices, de vos crimes et de toutes les circonstances qui s'y rattachent: toutefois, nous désirerions recueillir de vos lèvres l'aveu complet de votre trahison. Israël, sur le bord de cet abîme mortel, dont nul ne peut revenir, la vérité seule peut vous faire obtenir quelque grâce sur la terre ou dans les cieux.--Parlez donc, quels étaient vos motifs?

ISRAEL BERTUCCIO.

Justice!

BENINTENDE.

Quel était votre but?

ISRAEL BERTUCCIO.

Liberté!

BENINTENDE.

Certes, vous êtes bref.

ISRAEL BERTUCCIO.

J'en ai pris l'habitude: je naquis soldat, et non pas sénateur.

BENINTENDE.

Par ce brusque laconisme pensez-vous forcer les juges que vous bravez à différer leur sentence?

ISRAEL BERTUCCIO.

Croyez-moi, imitez ma brièveté; je préfère cette grâce à votre pardon.

BENINTENDE.

C'est là votre seule réplique au tribunal?

ISRAEL BERTUCCIO.

Demandez, à vos tortures ce qu'elles ont arraché de nous, ou faites-en une seconde fois l'essai; il reste encore un peu de sang, quelque sensibilité dans ces membres brisés; mais vous ne l'oserez pas, car nous pourrions y mourir et si nous laissions dans vos chevalets, déjà gorgés de notre sang, le peu de vie qui nous reste; vous perdriez le profit du spectacle public par lequel vous espérez faire long-tems trembler vos esclaves. Des cris ne sont pas des mots, et l'agonie un aveu; et quand même la nature aux abois pourrait contraindre l'ame à quelques mensonges, dans l'espoir d'un court répit, une pareille affirmation n'est pas la vérité. Faut-il souffrir encore, ou bien mourir?

BENINTENDE.

Dites-nous quels étaient vos complices?

ISRAEL BERTUCCIO.

Demandez-les au peuple déplorable que vos crimes patriciens ont conduit au crime.

BENINTENDE.

Vous connaissez le Doge?

ISRAEL BERTUCCIO.

Je combattis avec lui à Zara, tandis que vous vous disputiez ici pour les charges dont vous êtes revêtus; nous exposions nos vies, tandis que vous hasardiez celle des autres, et par vos accusations, et par vos apologies; et d'ailleurs, il n'est personne dans Venise qui ne connaisse son Doge et ses grandes actions, et l'affront qu'il a reçu du sénat.

BENINTENDE.

Vous avez eu avec lui des conférences?

ISRAEL BERTUCCIO.

Je suis las, plus las même de vos interrogations que de vos tortures; je vous en prie, passez à notre jugement.

BENINTENDE.

Dans un instant.--Et vous, Philippe Calendaro, qu'avez-vous à dire qui puisse vous soustraire à la sévérité de vos juges?

CALENDARO.

Je ne fus jamais un homme à longues phrases; et, dans ce moment, j'ai peu de chose à dire qui en vaille la peine.

BENINTENDE.

Mais une nouvelle application de torture vous ferait peut-être bien changer de ton?

CALENDARO.

Il est vrai qu'elle peut le faire; la première l'a déjà fait; mais elle ne changera pas mes paroles aussi bien que mon ton, ou si cela arrivait--

BENINTENDE.

Eh bien alors?

CALENDARO.

Mes dépositions, au milieu des tortures, vaudraient-elles en justice?

BENINTENDE.

Sans le moindre doute.

CALENDARO.

Quel que fût l'accusé dont je révélasse la trahison?

BENINTENDE.

Certainement; aussitôt on instruirait son procès.

CALENDARO.

Et mon témoignage entraînerait-il pour lui peine de mort?

BENINTENDE.

Si votre déclaration était claire et complète, sa vie serait certainement en danger.

CALENDARO.

Alors, examine-toi bien, orgueilleux président! car, en présence de l'éternité qui s'entr'ouvrira devant moi, je jure que toi seul es le traître que je prétends dénoncer à la torture si l'on m'y traîne une seconde fois.

UN MEMBRE DE LA JUNTE.

Seigneur président, il est tems de procéder à leur jugement; il n'y a plus rien à tirer de ces hommes.

BENINTENDE.

Malheureux! préparez-vous à une prompte mort. La nature de votre crime, nos lois et le danger qui environne encore l'état, ne vous laissent pas une heure de répit.--Gardes, faites-les sortir, et que sur le balcon où le Doge se place dans notre solennel jeudi[loc9] pour voir le combat de taureaux, justice soit faite d'eux. Que leurs membres suspendus restent exposés dans la place du jugement à la vue du peuple assemblé, et que le ciel ait pitié de leurs ames.

[Note loc9: Il s'agit ici du jeudi gras, que je n'ai pu nommer littéralement dans mon texte.

(_Note de Lord Byron_.)]

LA JUNTE.

Amen!

ISRAEL BERTUCCIO.

Adieu, seigneurs, nous ne nous reverrons plus.

BENINTENDE.

Et de crainte qu'ils n'essaient de soulever la multitude,--gardes, qu'on leur bâillonne la bouche, même au moment de l'exécution;--qu'on les fasse sortir.

CALENDARO.

Comment! ne nous laissera-t-on pas dire adieu à un seul de nos amis, ne pourrons-nous conférer un dernier instant avec notre confesseur?

BENINTENDE.

Un prêtre attend dans l'antichambre; et quant à vos amis, ces sortes d'entrevues ne seraient que pénibles pour eux et entièrement inutiles pour vous.

CALENDARO.

Je savais que nous étions bâillonnés pendant notre vie, ceux du moins qui n'ont pas eu le cœur de risquer leur vie pour conquérir le droit d'ouvrir la bouche; mais dans ces derniers momens, je m'imaginais qu'on ne nous dénierait pas cette liberté de parole que l'on accorde à tous les moribonds; enfin puisque--

ISRAEL BERTUCCIO.

Eh bien! laisse-les faire, brave Calendaro! A quoi bon quelques syllabes? sachons mourir sans avoir reçu d'eux le moindre témoignage de faveur; notre sang ne criera que plus vivement vers le ciel contre eux; c'est lui qui saura mieux attester leurs infamies atroces que ne le pourrait un volume écrit ou prononcé de nos dernières paroles. Je sais que notre voix les ferait trembler;--mais ils ont peur de notre silence lui-même.--Qu'ils vivent donc au milieu de transes continuelles!--Laissons-les au démon de leurs pensées; et, quant à nous, élevons les nôtres vers le firmament. Nous emmène-t-on, enfin? nous sommes prêts.

CALENDARO.

Israël, si tu m'avais entendu, il en serait tout autrement, et ce traître trembleur, le lâche Bertram aurait reçu--

BERTRAM.

Hélas! j'espérais qu'en mourant vous me pardonniez; je n'ai pas choisi l'emploi que je remplis, on me l'a imposé; mais au moins quand je sens que rien jamais ne pourra diminuer mes remords, dites que vous me pardonnez,--et ne me regardez plus ainsi!

ISRAEL BERTUCCIO.

Je meurs, et je te pardonne.

CALENDARO.

(Il lui crache au visage.) Je meurs et je te méprise.

(Les gardes emmènent Israël Bertuccio et Philippe Calendaro.)

BENINTENDE.

Maintenant que nous en avons fini avec ces criminels, il est tems de procéder au jugement du plus grand traître dont fassent mention les annales d'aucun peuple; les preuves de l'attentat du Doge Faliero sont complètement acquises; les circonstances et la nature du crime exigent une procédure rapide: il est tems de le mander pour entendre son arrêt.

LA JUNTE.

Oui, oui.

BENINTENDE.

Avogadori, ordonnez que le Doge soit amené en présence du conseil.

UN MEMBRE DE LA JUNTE.

Et les autres, quand les fera-t-on venir?

BENINTENDE.

Quand on aura terminé avec les chefs. Les uns se sont enfuis à Chiozza; mais mille hommes environ sont à leur poursuite, et grâces aux précautions qu'on a prises en terre ferme et dans les îles, nous espérons bien qu'il n'en échappera pas un seul pour aller répandre chez les nations étrangères ses odieuses diffamations contre le sénat.

(Entre le Doge comme prisonnier; des gardes l'entourent.)

BENINTENDE.

Doge;--car tel vous êtes encore, et la loi vous conservera ce titre jusqu'à l'heure où tombera de votre tête le bonnet ducal, vous qui n'avez pu vous contenter de porter paisiblement et avec honneur une couronne plus noble que n'en peuvent conférer les empires: vous qui n'avez pas craint de comploter pour exterminer les pairs qui vous ont fait ce que vous êtes, et pour éteindre dans le sang la gloire de votre patrie,--nous avons déposé dans votre appartement et sous vos yeux toutes les preuves réunies contre vous, et jamais de plus complètes ne sont venues prouver la trahison. Qu'avez-vous à dire pour votre défense?

LE DOGE.

Que pourrais-je avoir à dire, quand ma défense doit être votre condamnation? N'êtes-vous pas à la fois agresseurs et accusateurs, juges et exécuteurs?--Usez de votre pouvoir.

BENINTENDE.

Les autres chefs vos complices ayant tout avoué, il ne vous reste plus d'espoir.

LE DOGE.

Et qui sont-ils?

BENINTENDE.

Fort nombreux; mais vous avez devant vous le premier d'entre eux, Bertram de Bergamo.--Désirez-vous l'interroger?

LE DOGE, l'ayant regardé avec mépris.

Non.

BENINTENDE.

Deux autres, Israël Bertuccio et Philippe Calendaro ont reconnu qu'ils avaient eu pour complice de leur trahison le Doge.

LE DOGE.

Et où sont-ils?

BENINTENDE.

Où ils doivent être: ils répondent maintenant au ciel de ce qu'ils ont fait sur la terre.

LE DOGE.

Quoi! c'en est fait du Brutus plébéien et du bouillant Cassius de notre arsenal! Comment ont-ils supporté leur condamnation?

BENINTENDE.

Songez à la vôtre; elle approche. Ainsi donc, vous refusez de vous justifier?

LE DOGE.

Je ne puis me défendre devant mes inférieurs, ni reconnaître le droit que vous vous arrogez de me juger. Montrez-moi la loi.

BENINTENDE.