Œuvres complètes de lord Byron, Tome 06 comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore

Part 9

Chapter 93,075 wordsPublic domain

Sitôt?--dites, si tard. Chaque heure augmente le danger, surtout à compter de l'instant où je suis venu vous rejoindre. Ne connaissez-vous donc pas le Conseil et les Dix? leurs espions, l'œil des patriciens toujours inquiet de la fidélité de leurs esclaves, et surtout maintenant de celle de leur prince? Frappez, je vous le répète, et sans retard, frappez l'hydre au cœur,--ses têtes suivront bientôt sa destinée.

CALENDARO.

J'y consens de l'ame et de l'épée: nos compagnies sont prêtes, soixante hommes dans chacune, et toutes sous les armes, par l'ordre d'Israël. Tous sont à leur poste respectif, tous veillent dans l'attente de quelque mouvement; c'est à chacun de nous maintenant à nous tenir prêts à agir. Le signal, monseigneur?

LE DOGE.

Quand vous entendrez la grosse cloche de Saint-Marc, que l'ordre du Doge peut seul ébranler (dernier et misérable privilège qu'ils ont laissé à leur prince), vous marcherez sur Saint-Marc.

ISRAEL BERTUCCIO.

Et alors?

LE DOGE.

Vous vous avancerez dans différentes directions; chaque compagnie prendra une route particulière; vous ferez tout en marchant retentir les cris: «Aux armes! Voici la flotte des Génois, que le point du jour a fait distinguer devant le port!» Vous entourerez le palais, et dans la cour vous trouverez mon neveu et un nombre considérable de cliens de nos familles, armés et disposés à se joindre à vous; tandis que la cloche retentira, vous crierez: «Saint-Marc, l'ennemi est sur nos rivages.»

CALENDARO.

Je comprends, maintenant; mais, monseigneur, poursuivez.

LE DOGE.

Tous les sénateurs accourront au conseil (ils n'oseraient tarder au terrible signal qui partira de la tour de leur saint patron). Nous les trouverons alors réunis comme dans les champs la moisson jaunie; et, pour les faire tomber, l'épée sera notre faucille. Que si quelques-uns faisaient remarquer leur absence ou leur lenteur, ils gagneraient à cela d'être saisis dans l'isolement et l'épouvante, puisque déjà tous les autres auraient vécu.

CALENDARO.

Ah! que cette heure n'est-elle venue! nous ne les ferons pas languir; nous les tuerons de suite.

BERTRAM.

Un mot encore, avec votre permission. Je répéterai la question que j'avais déjà faite avant que Bertuccio ne fortifiât notre cause de cet illustre allié qui la rend beaucoup plus sûre: en conséquence, elle semble devoir permettre quelques lueurs de merci pour une partie de nos victimes.--Tous périront-ils dans le massacre?

CALENDARO.

Tous ceux que je rencontrerai, moi et les miens, je te le garantis; ils auront la merci que nous pouvions attendre d'eux.

CONSPIRATEURS.

Tous! oui, tous! Est-ce le moment de parler de pitié? Quand donc en ont-ils montré? Quand seulement ont-ils feint d'en éprouver?

ISRAEL BERTUCCIO.

Bertram, cette fausse compassion est déplacée, elle fait injure à tes camarades et à ta cause elle-même. Ne vois-tu pas que, si nous épargnons un seul noble, il ne vivra que pour venger les victimes? Comment d'ailleurs distinguer l'innocent des coupables? Leur conduite est _une_.--C'est l'expression d'un système commun, la source de l'oppression générale. C'est beaucoup que nous permettions de vivre à leurs enfans, et je ne sais même s'il serait prudent de les épargner tous. Le chasseur peut bien réserver un seul petit dans l'antre du tigre, mais qui songerait à sauver le père ou la mère sans s'exposer à périr lui-même sous leurs dents? Quoi qu'il en soit, je me soumets à l'avis du Doge Faliero; c'est à lui de prononcer si l'on en peut sauver un seul.

LE DOGE.

Ne m'interrogez pas,--ne me tentez pas par une telle question.--Vous-mêmes décidez.

ISRAEL BERTUCCIO.

Vous êtes le seul qui connaissiez bien leurs vertus privées. Pour nous, nous n'avons connaissance que de leurs vices publics, que de leur infâme tyrannie, qui nous les a fait mortellement haïr. Dites s'il en est un seul parmi eux qui mérite miséricorde?

LE DOGE.

Le père de Dolfino était mon ami, Lando combattit à mes côtés, Marc Cornaro partageait à Gênes mon titre d'ambassadeur, je sauvai la vie à Veniero, que ne puis-je le faire une seconde fois! Que ne puis-je les sauver eux et Venise! Tous ces hommes ou bien leurs pères étaient mes amis, avant de devenir mes sujets; mais dès ce moment ils m'abandonnèrent comme les feuilles qui cessent de protéger la fleur dès qu'elle vient à se flétrir; ils m'ont laissé frapper, je ne les empêcherai pas de l'être.

CALENDARO.

Eux et la liberté vénitienne ne peuvent exister ensemble.

LE DOGE.

Oui, mes amis, vous connaissez, vous avez mesuré l'étendue des maux de la république; mais vous ignorez quel venin fatal le gouvernement qui nous opprime verse sur les sources de la vie, sur les liens sacrés de l'humanité, sur tout ce que nous avons de meilleur et de plus cher. Tous ces nobles étaient mes amis; je les chérissais, et long-tems ils répondirent à mes sentimens affectueux; nous avons servi et combattu, nous avons ri et pleuré tous ensemble; nos chagrins, nos plaisirs, tout était commun entre nous; des alliances resserraient encore chaque jour les nœuds qui nous unissaient; enfin nous nous voyions chargés des mêmes années et des mêmes honneurs, jusqu'au moment où leurs vœux, plutôt que les miens, m'appelèrent au trône ducal. Adieu, dès-lors, adieu à tous les souvenirs de notre vie, à cette communauté de pensées, à ces doux épanchemens d'une vieille amitié; alors que les hommes, surchargés d'années et de travaux dont l'histoires s'est désemparée, adoucissent l'amertume des jours qui leur restent en recueillant avidement leurs souvenirs, et croient retrouver sur le front de leurs anciens compagnons le miroir d'un demi-siècle! Aussi long-tems qu'il reste sur la terre deux de ceux qui jadis y faisaient briller leur bravoure, leur enjouement et leur esprit, nous revoyons en eux plus de cent autres personnages qui n'existent plus; ils les font renaître pour nous, ou du moins ils nous offrent l'occasion de soupirer sur eux, et de reparler des événemens dont rien n'évoque plus le glorieux souvenir, rien que le marbre!... Mais hélas! que fais-je! et où me laissé-je entraîner!

ISRAEL BERTUCCIO.

Monseigneur, vous êtes fort ému: ce n'est pas le moment de s'arrêter sur de pareilles choses.

LE DOGE.

Un moment encore,--je ne m'en défends pas: mais considérez les vices honteux de ce gouvernement. Dès l'instant qu'ils m'eurent fait Doge, adieu tout le passé, adieu tout ce que j'avais été ou plutôt ce qu'ils étaient pour moi: plus d'amis, plus d'affection, plus d'intimité de commerce: ils n'osaient m'approcher, leur visite eût donné de l'ombrage; ils ne pouvaient m'aimer, la loi le leur interdisait; ils m'entourèrent de difficultés, c'était la politique de l'état; ils me manquèrent d'égards, c'était leur droit de sénateur; ils m'offensèrent, il le fallait pour le bien de la chose publique. Ils ne pouvaient diriger ma conduite, cela eût inspiré des soupçons. Ainsi j'étais l'esclave de mes propres sujets, ainsi j'étais l'adversaire de mes propres amis; j'avais au lieu de gardes des espions, au lieu d'autorité une robe de pourpre, au lieu de liberté des protestations pompeuses, au lieu de conseil des geôliers, des inquisiteurs au lieu d'amis, et l'enfer au lieu de la vie! Une seule source de bonheur me restait, et ils l'ont empoisonnée. Mes chastes dieux domestiques furent brisés sur mon cœur, et sur leurs ruines vint grimacer le rire insultant de la débauche.

ISRAEL BERTUCCIO.

Vous avez été profondément outragé, mais la nuit prochaine saura vous faire noblement justice.

LE DOGE.

J'avais tout supporté,--ils me frappaient, je ne répondais pas; mais cette dernière goutte a fait déborder la coupe d'amertume; loin de redresser une insulte aussi grossière, ils l'ont sanctionnée; alors je sentis se ranimer mes autres sentimens--les sentimens qui m'assiégeaient bien long-tems auparavant, même au milieu de mon apparente tranquillité, même à cette première heure où ils renièrent leur ami pour en faire un souverain comme les enfans prennent des hochets pour les amuser, et bientôt après le mettent en pièces. Dès cette heure je ne vis plus que des sénateurs silencieusement soupçonneux dans leurs rapports avec le Doge, luttant avec lui de terreur et de haine mutuelles, redoutant qu'il n'essayât de secouer leur tyrannie, et lui de son côté ayant en horreur ses tyrans. Ces hommes n'ont donc pas pour moi de vie _privée_, ils ne peuvent réclamer les nœuds qu'ils ont brisés chez les autres, je ne vois en eux que des sénateurs coupables d'actes arbitraires, et comme tels je les juge dignes de mort.

CALENDARO.

Et maintenant, à l'action! A nos postes, camarades, et puisse cette nuit être la dernière de verbiage: que n'y sommes-nous déjà! Au point du jour, la grosse cloche de Saint-Marc ne me surprendra pas endormi.

ISRAEL BERTUCCIO.

Dispersez-vous donc à vos différentes stations; de la vigilance et du courage! songez aux maux que nous supportions, aux droits que nous voulons reconquérir. Encore une nuit, et nos périls toucheront à leur fin! Soyez attentifs au signal, et marchez aussitôt que vous l'entendrez. Pour moi, je vais rejoindre ma troupe; il faut que chacun soit prompt à faire son devoir; le Doge va retourner au palais, afin de tout préparer pour l'action! nous nous quittons pour nous retrouver libres, et couverts de gloire!

CALENDARO.

Doge, la première fois que je vous saluerai, l'hommage que je prétends vous faire, sera la tête de Steno sur la pointe de mon épée.

LE DOGE.

Non; laisse-le à des mains plus obscures, et ne t'arrête pas à une aussi misérable proie, avant que la partie ne soit gagnée: son offense, après tout, ne fut que le simple développement de la corruption générale de notre odieuse aristocratie; il n'aurait pu,--il n'aurait osé la risquer dans un tems moins dépravé; j'ai dépouillé toute haine personnelle à son égard; elle s'est évanouie dans la pensée de nos glorieux projets. Un esclave m'insulte-t-il? c'est à son orgueilleux maître que j'en demande vengeance; s'il me la refuse, il prend sur lui la responsabilité de l'affront; et c'est lui qui doit m'en rendre raison.

CALENDARO.

Pourtant, comme c'est à lui que nous devons immédiatement l'alliance qui assure et sanctifie mieux encore notre entreprise; je lui dois assez de reconnaissance pour souhaiter de le traiter moi-même suivant ses mérites: ne le puis-je pas?

LE DOGE.

Vous ne songez qu'à couper la main, moi je vise à la tête. Vous ne voulez punir que le disciple; c'est le maître que je prétends frapper: vous avez en vue Steno, et moi le sénat. Je n'interromprai pas, par les souvenirs d'une haine partielle, le cours d'une vengeance terrible, qui doit frapper sans distinction, telle que les éclats du feu céleste, alors qu'ils remplacèrent deux villes corrompues par les stagnantes eaux de la _mer Morte_.

ISRAEL BERTUCCIO.

Partez donc à vos postes! je demeure un moment pour accompagner le Doge jusqu'à notre dernier lieu d'assurance, pour voir si quelque espion ne s'est pas glissé sur nos traces; de là, je cours rejoindre ma bande sous les armes.

CALENDARO.

Adieu donc jusqu'à l'aurore.

ISRAEL BERTUCCIO.

Puisse tout vous réussir.

CONSPIRATEURS.

Nous ferons notre devoir.--Sortons! Monseigneur, adieu!

(Les conspirateurs saluent le Doge et Israël Bertuccio; ils se retirent, conduits par Philippe Calendaro. Le Doge et Israël Bertuccio demeurent.)

ISRAEL BERTUCCIO.

Ils sont dans nos mains.--Ils ne peuvent nous échapper! C'est à présent que tu es vraiment un souverain, et que ton immortelle renommée va planer au-dessus des plus hautes. Avant nous, des hommes libres avaient déjà frappé des rois, des Césars étaient tombés victimes, et des mains patriciennes avaient déjà touché des dictateurs, de même que des patriciens avaient senti des poignards populaires; mais quel prince avait jusqu'à présent conjuré pour la liberté de son peuple? quel prince, pour affranchir ses sujets, avait risqué le salut de ses jours? toujours et à jamais ils conspirent contre leurs concitoyens; et, pour mieux charger leurs mains de chaînes, ils occupent contre les nations voisines leur ardeur belliqueuse, de sorte qu'ils savent légitimer la servitude par d'autres servitudes; et nouveaux Léviathans insatiables, ils se nourrissent partout de désastres et de morts, sans en être jamais gorgés! Maintenant, monseigneur, à notre entreprise; elle est grande, mais plus grande est la récompense. Pourquoi demeurez-vous distrait? il n'y a qu'un moment vous étiez tout de feu.

LE DOGE.

C'en est donc fait, faut-il bien qu'ils meurent?

ISRAEL BERTUCCIO.

Qui?

LE DOGE.

Ceux que le sang, les égards, qu'une foule de circonstances et d'années avaient faits mes amis--les sénateurs!

ISRAEL BERTUCCIO.

Vous avez rendu leur sentence, et, sans doute, elle est juste.

LE DOGE.

Oui, elle le semble, et elle est telle à vos yeux. Vous êtes un patriote, un Gracchus plébéien--l'oracle de la révolte--un tribun du peuple;--je ne vous blâme pas, vous suivez votre mission. Ces nobles vous ont prodigué l'insulte, l'esclavage et le mépris; ils m'ont traité de même. Mais _vous_, jamais vous n'aviez conversé avec eux; jamais vous n'avez rompu leur pain, ni partagé leur sel; jamais vous n'avez porté leur coupe remplie à vos lèvres; vous ne fûtes pas élevé, vous n'avez pas ri ni pleuré avec eux; vous ne leur avez pas donné de fêtes; vous n'avez pas souri de les voir sourire, et vous n'avez pas, en échange du vôtre, réclamé maintes fois leur propre sourire; vous ne les avez jamais porté, comme je l'ai fait, dans votre cœur. Mes cheveux sont blancs, comme le sont les leurs, ceux des plus anciens du sénat; je me rappelle le tems où toutes nos boucles étaient noires comme l'aile des corbeaux; ou nous allions au loin saisir notre proie le long des îles envahies par le Musulman impie. Et maintenant, puis-je voir de sang-froid le poignard se faire jour dans leurs seins? il me semble que chaque coup doit être mon suicide.

ISRAEL BERTUCCIO.

Doge! Doge! cette incertitude est au-dessous d'un enfant; si vous n'êtes pas une seconde fois devenu tel, rappelez votre énergie vers le but que vous vous êtes tracé, et ne nous obligez pas, vous et moi, à rougir de honte. Par le ciel, j'aimerais mieux tout abandonner maintenant, ou bien échouer dans nos desseins, que de voir l'homme que je respecte, descendre d'aussi hautes pensées à d'aussi vulgaires faiblesses! Vous avez vu du sang dans les batailles; vous avez vu couler, tantôt le vôtre, tantôt celui des autres que vous répandiez; comment donc pouvez-vous tressaillir à l'idée de quelques gouttes tirées des veines de pareils vampires, qui ne font, après tout, que rendre ce qu'ils ont arraché du cœur de plusieurs millions de citoyens.

LE DOGE.

Pardonnez! bientôt je vous suivrai pas à pas, et mes coups se régleront sur les vôtres; ne croyez pas que je sois irrésolu; non, c'est même la _certitude_ de tout ce qu'il me faut faire; qui me fait, en ce moment, frémir. Mais oublions enfin, pour toujours, ces soucieuses pensées, dont vous seul et la nuit avez reçu la confidence également peu dangereuse pour les deux. Quand l'heure arrivera, c'est moi qui sonnerai le tocsin, et frapperai le coup qui doit dépeupler tant de palais, précipiter à terre les plus hauts arbres généalogiques, écraser leurs fruits parfumés, et flétrir, pour jamais, leurs fleura radieuses. C'est là _ce que je veux_--ce que je dois--ce que j'ai juré de faire; rien ne peut m'empêcher de suivre mes destinées; mais encore, m'est-il permis de tressaillir à l'idée de ce que j'étais et de ce que je vais être. Pardonnez-moi.

ISRAEL BERTUCCIO.

Redevenez homme; je n'éprouve pas de semblables remords, je ne les comprends même pas: pourquoi songeriez-vous à changer? vous vous êtes déterminé, et vous agissez encore en toute liberté.

LE DOGE.

Oui, il est bien vrai, vous n'éprouvez pas de remords, je n'en sens pas non plus; s'il en était autrement, je te poignarderais ici pour sauver un millier de vies, et par ta mort empêcher le meurtre. Vous n'en éprouvez pas--vous courez à cette boucherie comme si ces hommes de hautes classes étaient des bœufs réunis dans un abattoir! Et quand tout sera fait, vous serez libres et enjoués, vous laverez tranquillement le sang qui vous couvrira les mains. Pour moi qui aurai devancé tes compagnons et toi-même dans ce massacre inouï, que serai-je? que verrai-je? qu'éprouverai-je? oh ciel! Oui, tu as bien fait de rappeler que ma résolution, ma conduite étaient libres,--mais vous avez eu tort de croire que je voulusse de moi-même agir ainsi.--Ne soupçonnez--ne craignez rien; je serai votre plus impitoyable complice, et pourtant, je ne suis plus ma volonté libre, ni mes sentimens réels.--Tous deux me retiennent en arrière, mais l'enfer est en moi, autour de moi, et semblable au démon qui croit et redoute, il faut que j'agisse et que j'abhorre. Séparons-nous, va réjoindre tes amis; de mon côté je vais presser la réunion des cliens de ma famille. Sois sûr que la grosse cloche de Saint-Marc va réveiller tout Venise, à l'exception de ses sénateurs massacrés. Avant que le soleil ne se lève sur l'Adriatique, une voix lamentable, le cri du sang couvrira le mugissement des ondes. Ma résolution est prise, éloignons-nous.

ISRAEL BERTUCCIO.

De toute mon ame! sachez dompter ces emportemens de passion; rappelez-vous ce que ces hommes vous ont fait: le sacrifice que nous allons consommer sera, n'en doutez pas, suivi par des siècles de bonheur et de liberté pour cette ville, délivrée de ses chaînes. Un véritable tyran aurait ravagé les empires, qu'il n'aurait pas senti l'étrange componction dont vous sembliez oppressé à l'idée seule de punir une poignée de traîtres! Croyez-moi, votre pitié était plus déplacée que le dernier pardon obtenu par Steno.

LE DOGE.

Homme, tu as touché la corde qui étouffe dans mon cœur la voix de la nature. A l'œuvre! (Ils sortent.)

FIN DU TROISIÈME ACTE.

ACTE IV.

SCÈNE PREMIÈRE.

(Le palais du sénateur Lioni.)

LIONI dépose le masque et le manteau que les nobles Vénitiens portaient en public; un domestique attend ses ordres.

LIONI.

Je vais essayer de reposer; je suis fatigué de cette fête la plus gaie que nous avons donnée de plusieurs mois, et cependant je ne sais pourquoi elle n'a pas eu pour moi de charme; je sentais sur mon cœur un poids qui l'oppressait au milieu des plus légers mouvemens de la danse; mes yeux étaient arrêtés sur les yeux de la dame de mes pensées: ses mains étaient serrées dans les miennes, et pourtant mon sang était glacé, et une sueur froide comme la mort couvrait mon front; vainement je luttais contre le torrent de mes soucieuses pensées, au travers des accens d'une musique joyeuse, un tintement triste, clair et lointain frappait distinctement mon oreille, comme le bruit de la vague adriatique couvre pendant la nuit le murmure de la cité, en frappant contre le rivage du Lido. Aussi j'ai quitté la fête avant qu'elle ne touchât à sa fin, et j'espère trouver sur mon oreiller des pensées plus tranquilles et moins fatigantes. Antonio, prenez ce masque et ce manteau, et remplissez la lampe de ma chambre.

ANTONIO.

Oui, monseigneur; commandez-vous quelque rafraîchissement?

LIONI.