Œuvres complètes de lord Byron, Tome 06 comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore

Part 8

Chapter 83,858 wordsPublic domain

Il faut que les Seize se réunissent à l'heure habituelle, excepté Soranzo, Nicoletto Blondo, et Marco Giuda, qui feront la garde dans l'arsenal, et prépareront tout en attendant le signal dont nous conviendrons.

CALENDARO.

Nous n'y manquerons pas.

ISRAEL BERTUCCIO.

Les autres se réuniront ici; j'ai à leur présenter un étranger.

CALENDARO.

Un étranger?--Est-il dans le secret?

ISRAEL BERTUCCIO.

Oui.

CALENDARO.

Et vous n'avez pas craint d'exposer la vie de vos amis en vous confiant imprudemment à quelqu'un que vous ne connaissiez pas?

ISRAEL BERTUCCIO.

Je n'ai risqué d'autre vie que la mienne--quant à cela, vous pouvez en être sûrs. C'est un homme qui peut doubler nos chances de réussite en se joignant à nous, et qui, s'il s'y refuse, n'en est pas moins à notre merci. Il viendra seul avec moi, il ne peut nous échapper, mais il ne voudra pas s'esquiver.

CALENDARO.

Avant de l'avoir vu, je ne veux pas le juger.--Est-il de notre condition?

ISRAEL BERTUCCIO.

Oui; du moins par ses sentimens, bien qu'il soit né de parens nobles; c'est un homme fait pour relever ou renverser un trône.--Un homme qui a fait de grandes choses, et vu bien des catastrophes; ennemi des tyrans, bien qu'élevé à l'ombre de la tyrannie; intrépide à la guerre et sage au conseil; noble de cœur, bien qu'il le soit de race; emporté sans être imprudent, et avec tout cela doué d'une ame énergique et passionnée, que l'on a blessée dans ses affections les plus délicates; et une fois aigri et insulté, il n'est pas de furie dans les fastes de la Grèce semblable à celle qui, de ses mains brûlantes, lui dévore les entrailles, et le rend capable de tout pour obtenir vengeance. Ajoutez qu'il porte un cœur généreux, qu'il voit et comprend l'oppression du peuple, qu'il partage ses souffrances. A tout prendre, en un mot, nous aurons besoin de tels gens, et de tels gens ont besoin de nous.

CALENDARO.

Et quel sera le rôle que vous prétendez lui faire jouer parmi nous?

ISRAEL BERTUCCIO.

Peut-être celui de chef.

CALENDARO.

Quoi! vous déposeriez entre ses mains le commandement!

ISRAEL BERTUCCIO.

Vous l'avez dit. Mon but est de faire triompher notre cause, et non de me pousser au pouvoir. Mon expérience, votre propre choix, quelque habileté peut-être, m'avaient désigné pour occuper le poste de commandant jusqu'à ce qu'il s'en présentât un plus digne: et ce dernier, si je l'ai trouvé comme vous-mêmes vous pourrez le décider, pensez-vous que l'égoïsme puisse me faire hésiter un instant, et qu'ambitieux d'une autorité passagère, je sacrifie à de misérables vues nos graves intérêts, plutôt que de la céder à quelqu'un que des qualités mille fois supérieures appellent à l'honneur de nous conduire? Non, non, Calendaro, connaissez mieux votre ami, mais tous vous pourrez en juger.--Séparons-nous, et songeons à nous trouver réunis pour l'heure indiquée. De l'activité, et tout ira bien.

CALENDARO.

Généreux Bertuccio, je vous ai toujours connu loyal et intrépide, et toujours vous m'avez vu prompt à exécuter les plans que votre tête et votre cœur avaient combinés. Je ne demande donc pas d'autre chef; quant à ce que décideront les autres, je l'ignore, mais dans tout ce que vous résoudrez je suis à vous comme je l'ai toujours été. Adieu, nous nous reverrons à minuit.

(Ils sortent.)

FIN DU DEUXIÈME ACTE.

ACTE III.

SCÈNE PREMIÈRE.

(Une place entre le canal et l'église de Saint-Jean et Saint-Paul: au-devant une statue équestre.--Dans le canal on aperçoit, à quelque distance, une gondole.)

LE DOGE. Il entre seul et déguisé.

Je vais donc entendre l'heure--l'heure, dont le son, en se prolongeant dans le silence de la nuit, devrait frapper ces palais d'un ébranlement sinistre, et, faisant tout-à-coup tressaillir leurs marbres, arracher ceux qui dorment encore à quelque hideux songe, présage avant-coureur de tout ce qui les menace. Oui, ville orgueilleuse, il faut te délivrer du sang impur; qui fait de ton enceinte le refuge de la tyrannie. C'est à moi que ce devoir est imposé, je ne l'ai pas demandé: je fus même puni de l'insouciance avec laquelle j'ai vu cette contagion patricienne se répandre en tous lieux jusqu'au moment où elle troubla mon sommeil; moi aussi, je suis infecté, et il faut effacer mes taches pestilentielles dans une onde salutaire.--Voilà le temple colossal où reposent mes pères! Leurs sombres statues répandent leur ombre sur les dalles qui seules séparent les vivans d'avec les morts; là, tous les grands cœurs de notre fière maison sont réunis dans une urne, et après avoir animé de nombreux héros, forment aujourd'hui dans des caveaux souterrains une pincée de poussière.--O toi, temple des saints gardiens tutélaires de notre maison! voûtes où dorment deux Doges mes aïeux, morts, l'un de ses travaux, l'autre sur les champs de bataille; et près d'eux, une longue suite de nobles ancêtres, grands hommes de guerre et d'état, dont j'ai reçu en héritage les grands soucis, les blessures et le haut rang,--entr'ouvre en ce moment leurs tombes, et peuplant tes ailes de leurs ombres illustres, laisse-les sortir de leur retraite pour me contempler. Je les prends tous à témoin des motifs qui m'ont fait accepter une pareille tâche. J'en appelle au sang généreux qui les animait, à la gloire de leur blason, à leur grand nom enfin, déshonoré _en_ moi, et non _par_ moi, mais par d'ingrats patriciens que nous avons protégés pour les conserver nos égaux et non pour en faire nos maîtres.--J'en appelle à toi surtout, brave Ordélafo, qui mourus en combattant dans les plaines de Zara: réponds, l'hécatombe que ton descendant y dressa avec le sang de tes ennemis et de ceux de Venise, méritait-elle une pareille récompense? Ames sublimes, abaissez sur moi vos bienveillans regards; ma cause est la vôtre autant que la vie présente peut encore se rattacher à vous.--Votre gloire, votre nom m'a été transmis; tout se rattache au sort futur de notre commune race. Favorisez mes desseins, je rendrai cette cité immortelle et libre, et le renom de notre famille, digne, plus digne aujourd'hui et pour jamais de ce que vous fûtes autrefois.

(Entre Israël Bertuccio.)

ISRAEL BERTUCCIO.

Qui va là?

LE DOGE.

Ami de Venise.

ISRAEL BERTUCCIO.

C'est lui. Salut, monseigneur; vous êtes en avance.

LE DOGE.

Je suis prêt à me rendre à votre réunion.

ISRAEL BERTUCCIO.

Deux mots, auparavant--certes je suis fier et ravi de votre confiant empressement. Ainsi vos doutes sont dissipés depuis notre dernière entrevue?

LE DOGE.

Non pas--mais j'ai mis sur cette chance le peu de vie qui me reste: le dé était déjà jeté quand j'ai pour la première fois prêté l'oreille à vos projets de trahison.--Ne frémissez pas, c'est le mot, et je ne puis façonner ma langue à donner de beaux noms à des actions repoussantes, tout en étant déterminé à les commettre. Dès l'instant où je vous permis de tenter votre souverain sans vous faire aussitôt charger de chaînes, je devins le plus coupable de vos complices: maintenant faites, si cela vous convient, pour moi, ce que j'aurais pu faire pour vous.

ISRAEL BERTUCCIO.

Voilà, monseigneur, des paroles étranges et bien peu méritées; je ne suis pas un espion, et ni vous ni nous ne sommes des traîtres.

LE DOGE.

_Nous_!--_nous_!,--Peu importe, vous avez acquis le droit de me confondre avec vous.--Mais, au point important--si cette tentative réussit, et que Venise, plus heureuse, conduise dans la suite sur nos tombes respectées ses générations affranchies; si ses enfans, de leurs petites mains, viennent jeter des fleurs sur la cendre de ses libérateurs, sans doute alors les effets auront sanctifié notre cause, et nous serons inscrits tels que les deux Brutus dans les annales de l'avenir! Mais s'il en est autrement, si nous échouons, après avoir tramé de secrets complots et recouru au glaive homicide, alors, malgré nos intentions généreuses, nous serons encore des traîtres, honnête Israël--toi, non moins que celui qui était ton souverain il n'y a pas six heures, et qui maintenant partage en frère votre rébellion.

ISRAEL BERTUCCIO.

Je pourrais vous répondre; mais ce n'est pas le moment de nous arrêter à cela. Allons au rendez-vous, on pourrait nous observer si nous nous arrêtions ici.

LE DOGE.

Nous le _sommes_, et nous l'avons été.

ISRAEL BERTUCCIO.

Observés! et par qui?--ce fer--

LE DOGE.

Remettez-le; il n'y a pas ici de témoin mortel: regardez là--que voyez-vous?

ISRAEL BERTUCCIO.

Seulement la statue d'un grand homme d'armes sur un fier coursier, qui se détache dans la faible lumière de la lune.

LE DOGE.

Eh bien! cet homme d'armes, c'était le père des ancêtres de mon père: cette statue lui fut érigée par Venise, qu'il avait deux fois sauvée.--Pouvez-vous distinguer s'il nous regarde ou non?

ISRAEL BERTUCCIO.

Pure imagination, monseigneur; les yeux sont refusés au marbre.

LE DOGE.

Mais non pas aux morts. Je te le répète, il y a dans ces objets un esprit qui agit et voit encore; qu'on ne voit pas, mais que l'on sent; et, s'il existe un charme capable de réveiller les morts, il n'en peut exister de plus forts que les motifs qui nous réunissent. Te semble-t-il que des ames comme celles, de ma race puissent reposer, quand moi, leur dernier descendant, je viens comploter sur le seuil de leurs sépulcres avec des plébéiens?

ISRAEL BERTUCCIO.

Mais vous auriez aussi bien fait de peser tout cela avant de vous engager dans notre grande entreprise.--Vous en repentiriez-vous?

LE DOGE.

Non--mais je sens l'étendue de ma résolution; je ne l'oublierai jamais; je ne puis renoncer tout d'un coup à une vie de gloire, ni me ravaler à ce que nous allons faire; en un mot, je ne puis commander le massacre sans un instant de pose. Ne craignez rien, cependant; ces réflexions elles-mêmes et le souvenir de ce qui m'a conduit au milieu de vous doit vous servir de garantie. Il n'est pas, dans votre troupe, d'ouvriers aussi impatiens que je le suis, aussi avides d'une justice implacable, et les moyens auxquels ces odieux tyrans m'ont forcé à recourir me les font abhorrer mille fois plus encore, augmentent encore ma soif de vengeance.

ISRAEL BERTUCCIO.

Avançons--écoutez--l'heure sonne.

LE DOGE.

Allons, c'est le signal de notre mort ou de celle de Venise.--Marchons.

ISRAEL BERTUCCIO.

Dites plutôt que c'est le signal triomphant de sa liberté naissante.--De ce côté.--Nous touchons au lieu de la réunion.

(Ils sortent.)

SCÈNE II.

(La maison où se réunissent les conspirateurs.)

DAGOLINO, DORO, BERTRAM, FEDELE TREVISANO, CALENDARO, ANTONIO delle BENDE, etc., etc.

CALENDARO, entrant.

Sommes-nous tous réunis?

DAGOLINO.

Tous, puisque vous voilà; il ne manque que les trois qui sont à leur poste, et notre chef Israël qu'on attend d'un instant à l'autre.

CALENDARO.

Et Bertram, où est-il?

BERTRAM.

Ici.

CALENDARO.

Il vous a donc été impossible de mettre au complet votre compagnie?

BERTRAM.

J'ai bien en vue quelques-uns, mais je n'ai pas voulu leur confier notre secret ayant d'être assuré qu'ils fussent dignes de le connaître.

CALENDARO.

Nous n'avons pas besoin de nous confier à leur discrétion. _Qui_, d'ailleurs, sauf nous-mêmes et nos plus intimes affidés, connaît bien l'étendue de nos projets? La plupart croient recevoir l'impulsion secrète de la seigneurie[loc6] afin de punir quelques jeunes nobles des plus dissolus, et dont les excès semblent défier les lois; mats une fois le glaive tiré, et bien enfoncé dans le vil cœur des sénateurs les plus odieux, ils n'hésiteront pas à continuer de frapper sur les autres, encouragés comme ils le seront par l'exemple de leurs chefs; et quant à moi je leur montrerai ce qu'ils ont à faire, de manière à ne leur permettre pour leur salut et pour leur honneur de ne s'arrêter que quand tous auront péri.

[Note loc6: Ceci est un fait historique.

(_Note de Lord Byron_.)]

BERTRAM.

Comment dites-vous? _tous_!

CALENDARO.

Qui voudrais-tu donc épargner?

BERTRAM.

Épargner! je n'en ai pas le pouvoir; je voulais seulement demander si, parmi cette odieuse réunion d'hommes, vous ne pensiez pas qu'il pût s'en trouver dont l'âge, dont les qualités enfin, pussent appeler notre pitié?

CALENDARO.

Oui, la pitié que mérite et qu'obtient la vipère, quand, étant coupée en morceaux, ses tronçons séparés viennent au soleil exhaler leur venin le plus âcre et le plus virulent. J'aimerais tout autant épargner l'une des dents qui se trouvent dans la gueule du redoutable reptile que d'épargner un de nos tyrans: chacun d'eux forme l'anneau d'une longue chaîne.--C'est une seule masse, le même souffle, le même corps; ils mangent, boivent, vivent et s'allient ensemble; ils se réjouissent, ils oppriment, ils tuent de concert--il faut qu'ils meurent de concert.

DAGOLINO.

Un seul qu'on laisserait vivre serait aussi redoutable que tous ensemble; qu'ils soient dix, ou qu'ils soient mille, leur nombre n'est pas ce qui nous effraie, c'est l'esprit de l'aristocratie qu'il s'agit d'anéantir; et si nous laissions debout une seule racine de ce vieil arbre il couvrirait bientôt le sol, et ranimerait sa verdure malfaisante et ses fruits empoisonnés. Bertram, il nous faut du courage.

CALENDARO.

Songes-y bien, Bertram, j'ai les yeux sur toi.

BERTRAM.

Qui pourrait me soupçonner?

CALENDARO.

Ce n'est pas moi; si je le faisais, tu ne serais plus maintenant ici à parler de ta foi, mais nous redoutons ta douceur naturelle et non pas ta perfidie.

BERTRAM.

Vous devriez savoir, vous tous qui m'entendez, qui je suis, un homme soulevé, comme vous-mêmes, pour renverser la tyrannie; un homme, je l'avoue, naturellement bon, comme il l'a prouvé à plusieurs d'entre vous; et quant à sa bravoure vous pouvez en parler, vous, Calendaro, qui l'avez vue mise à l'épreuve; ou si vous en doutiez encore, je pourrais vous apprendre à la connaître.

CALENDARO.

A votre aise; quand nous aurons mis à fin notre entreprise; mais en ce moment il ne faut pas qu'une querelle particulière vienne la troubler.

BERTRAM.

Je ne suis pas querelleur; mais je puis frapper l'ennemi avec autant d'intrépidité qu'aucun de vous; pourquoi, d'ailleurs, m'avez-vous choisi pour être l'un des chefs de nos camarades? Toutefois j'avoue ma faiblesse, je n'ai pas encore appris à envisager un massacre général sans quelque sentiment d'effroi; la vue du sang ruisselant, inondant des têtes blanchies par l'âge, ne me présente aucune idée de gloire, et je n'appelle pas un triomphe la mort d'hommes surpris sans défense. Je sais pourtant bien, et trop bien, que nous devons en agir ainsi avec ceux dont la conduite justifie de telles représailles; mais s'il en était quelques-uns que l'on pût sauver de ce destin déplorable, j'en conviens, pour nous et pour notre honneur, pour nous garantir de cette souillure qui s'attache d'ailleurs à l'idée de massacre, j'en eusse été enchanté, et en cela je ne crois pas offrir le moindre prétexte au dédain ni à la défiance.

DAGOLINO.

Calme-toi, Bertram, et reprends courage, nous ne te soupçonnons pas; ce n'est pas nous qui exigeons de pareilles actions; c'est la cause que nous défendons. Nous saurons bien laver toutes nos souillures dans la fontaine de la liberté.

(Entrent Israël Bertuccio et le Doge déguisé.)

DAGOLINO.

Salut, Israël.

CONSPIRATEURS.

Ah! mille fois salut--brave Bertuccio! tu es en retard.--Quel est cet étranger?

CALENDARO.

Il est tems de le nommer. J'ai fait connaître à nos camarades que tu voulais ajouter un frère à notre cause; ils sont disposés à l'accueillir parmi eux; et telle est notre confiance en tout ce que tu fais, qu'approuvé par toi, il est aussitôt approuvé de tout le monde. Maintenant, laisse-le se découvrir lui-même.

ISRAEL BERTUCCIO.

Étranger, approchez-vous! (Le Doge se découvre.)

CONSPIRATEURS.

Aux armes!--Nous sommes trahis! c'est le Doge! Meurent tous les deux! notre traître capitaine et le tyran auquel il nous a vendus!

CALENDARO, tirant son épée.

Arrêtez, arrêtez! Celui qui avance sur eux, d'un pas, est mort. Écoutez du moins Bertuccio.--Comment! vous pâlissez à la vue d'un vieillard qui se trouve au milieu de vous, seul, sans gardes et sans armes? Parle, Israël, que veut dire ce mystère?

ISRAEL BERTUCCIO.

Laisse-les, laisse-les avancer; ingrats suicides, qu'ils frappent leurs propres cœurs; car c'est de nos vies que dépendent la leur, leur fortune et leurs espérances.

LE DOGE.

Frappez!--Si je craignais la mort, et une mort plus terrible que ne pourrait me l'infliger aucun de vos vils poignards, je ne serais pas venu ici.--Oh! le noble mouvement, en effet, qui vous porte à montrer tant de bravoure contre une pauvre tête chenue! Les chefs généreux, qui, voulant réformer leur pays et détruire le sénat, frémissent de rage et de terreur à la vue d'un seul patricien!--Massacrez-moi, vous le pouvez; je ne m'en soucie pas.--Israël, voilà les hommes, les cœurs généreux dont vous me parliez? Regardez-les donc!

CALENDARO.

Vraiment, il nous a fait rougir, et avec raison. Comment, avec votre dévouement dans Bertuccio, votre chef dévoué, avez-vous pu tourner vos épées contre lui et son compagnon? Remettez-les dans le fourreau, et entendez-le.

ISRAEL BERTUCCIO.

Je dédaigne de parler; ils peuvent, ils doivent savoir, qu'une ame comme la mienne est incapable de trahison. Jamais je n'ai abusé du pouvoir qu'ils m'ont donné d'adopter tous les moyens qui pouvaient servir leur cause. Ils peuvent être sûrs que quiconque sera jamais introduit ici par moi, n'aura plus qu'à choisir d'être, ou notre frère, ou notre victime.

LE DOGE.

Et que serai-je, moi? L'accueil que vous me faites me permet de douter de la liberté du choix.

ISRAEL BERTUCCIO.

Monseigneur, si ces furieux avaient levé sur vous leurs armes, ils m'auraient immolé avec vous; mais, voyez, ils rougissent déjà de cet instant de délire: ils courbent devant vous leurs têtes, et croyez-moi, ils sont encore tels que je vous les ai dépeints.--Veuillez leur parler.

CALENDARO.

Oui, parlez, nous sommes tous disposés à vous écouter avec respect.

ISRAEL BERTUCCIO, aux conspirateurs.

Vous n'avez rien à craindre; tout, au contraire, à espérer.--Écoutez donc, et jugez de la vérité de mes paroles.

LE DOGE.

Vous voyez devant vous, comme on vient de le dire, un vieillard sans armes et sans défense; hier je paraissais à vos yeux revêtu de la dignité de Doge, souverain apparent de nos cent îles, couvert de la pourpre et sanctionnant les édits d'une puissance qui n'est ni la vôtre ni la mienne, mais celle de nos maîtres--les patriciens. Pourquoi étais-je maître du palais ducal? vous le savez, ou du moins je pense que vous le savez; pourquoi suis-je ici en ce lieu? c'est à celui qui a été le plus outragé, à celui d'entre vous qu'on a le plus avili, qu'on a foulé aux pieds au point de lui laisser à douter s'il était quelque chose de plus qu'un ver de terre, c'est à lui à répondre pour moi. Demandez-lui qui l'a conduit parmi vous? Vous connaissez mon dernier affront; tout le monde le connaît, tout le monde l'a vu d'un autre œil que les juges qui en profitèrent pour m'abreuver de nouveaux outrages. Épargnez m'en le récit.--C'est là, c'est au cœur que l'on m'a frappé!--Mais des paroles, déjà peut-être trop inutilement prodiguées, ne feraient que mieux témoigner de ma faiblesse, et je suis venu ici pour fortifier les forts, pour les presser d'agir, et non pour faire parade des armes d'une femme. Mais qu'ai-je besoin de vous presser? Nos injures personnelles prennent leur source dans les abus d'un ordre de choses--je ne l'appellerai pas république ou royauté, puisqu'il ne comporte ni peuple ni souverain, puisqu'il a tous les vices de l'ancien gouvernement de Sparte, sans en avoir les vertus--la valeur et la tempérance. Les maîtres de Lacédémone étaient de braves soldats; mais les nôtres sont des Sybarites, et nous des Ilotes; moi, je suis le plus humble et le plus asservi. Cependant ils m'ont revêtu d'une robe triomphale, mais c'est ainsi qu'autrefois les Grecs enivraient leurs esclaves pour amuser les loisirs de leurs enfans. Eh bien! ce monstre politique, cette parodie de gouvernement, ce spectre qu'il faut exorciser avec du sang, c'est pour l'anéantir que vous vous êtes réunis. Quand nous y serons parvenus, nous ramènerons les anciens jours de justice et de loyauté, nous constituerons une chose publique, dont une sage liberté deviendra la base: non pas un partage aveugle d'autorité, mais des droits également répartis et proportionnés entre eux comme les colonnes d'un temple, avec le temple lui-même, contribuant séparément à la beauté de l'ensemble; nous lui prêterons et nous en recevrons une force réciproque, au point que nul citoyen ne puisse être sacrifié sans que l'harmonie générale n'en soit troublée. Dans cette généreuse entreprise que vous allez exécuter, je viens réclamer l'honneur de vous seconder--si vous avez en moi quelque confiance: autrement n'hésitez pas à me frapper,--ma vie est à votre disposition, et j'aime mieux mille fois expirer sous les coups d'hommes vraiment libres, que de vivre un jour de plus pour exercer la tyrannie que font peser sur nous d'autres tyrans; car, pour moi, ô mes compatriotes, je ne le suis, ni ne le fus jamais.--Relisez nos annales: j'ai commandé dans maintes cités, dans maintes contrées étrangères; qu'elles disent si j'étais un oppresseur, ou bien un citoyen plein de bienveillance et de sollicitude pour mes semblables. Ah! si j'avais été ce que le sénat voulait que je fusse, un porteur de robe pompeuse et de paroles dictées, un mannequin posé sur un trône pour figurer la puissance souveraine, un fléau du peuple placé dans leurs mains; un empressé _signeur_ de sentences; l'ame damnée des Quarante et du sénat, toujours prêt à souscrire aux mesures sanctionnées par les Dix, toujours sans avis arrêté sur celles qu'ils n'avaient pas encore ratifiées; le vil flatteur des patriciens, un chétif instrument, un sot, une marionnette.--Jamais il ne se fût rencontré parmi eux un infâme qui m'insultât comme on vient de le faire. Mes propres affronts sont venus joindre leur voix à celle de la pitié que les malheurs publics m'inspiraient depuis long-tems, comme beaucoup le savent, et comme ceux qui l'ignorent pourront bientôt s'en convaincre. Quoi qu'il en soit, et sans calculer les résultats, je dévoue à la patrie les derniers jours de ma vie, ma puissance actuelle telle qu'elle est, celle, non pas d'un Doge, mais d'un homme qui avait quelque grandeur en lui-même avant d'être dégradé par ce titre, celle d'un homme auquel il reste encore une ame forte et quelques talens personnels. Je place sur cette chance et ma gloire (car j'avais acquis quelque gloire) et mon existence (faible don, puisqu'elle est sur le point de s'éteindre), et mon cœur, et mon ame, et toutes mes espérances. Accueillez ou repoussez-moi: je m'offre à vous tel que je suis, prince qui veut être citoyen ou rien au monde, et qui, pour le redevenir, a fait le sacrifice de son trône.

CALENDARO.

Longue vie à Faliero!--Venise enfin sera libre!

CONSPIRATEURS.

Longue vie à Faliero!

ISRAEL BERTUCCIO.

Camarades, dites maintenant: ai-je bien fait? cet homme-là ne vaut-il pas une armée pour notre cause?

LE DOGE.

Ce n'est pas ici le moment des félicitations ou des transports d'allégresse.--Suis-je admis parmi vous?

CALENDARO.

Oui, et le premier, parmi nous, comme tu l'étais à Venise.--Sois notre commandant, notre général.

LE DOGE.

Commandant! général!--Je fus général à Zara; commandant à Rhodes et à Cypre; prince à Venise.--Je ne puis rétrograder--c'est-à-dire, je ne suis pas propre à conduire une bande de patriotes; en déposant les dignités dont j'étais revêtu, ce n'a pas été dans le dessein d'en accepter d'autres, mais seulement de redevenir l'égal de mes semblables.--Maintenant, au fait: Israël m'a développé tout votre plan: il est hardi, mais il peut réussir, avec mon aide. Il faut le mettre de suite à exécution.

CALENDARO.

Dès que tu le voudras--n'est-il pas vrai, mes amis? J'ai tout préparé pour un coup soudain: quand donc faudra-t-il le frapper?

LE DOGE.

Au lever du soleil.

BERTRAM.

Quoi, sitôt!

LE DOGE.