Œuvres complètes de lord Byron, Tome 06 comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore
Part 15
J'ignore quelle peut être cette personne; mais il faut qu'il ait été trompé par tous ceux qui, _plusieurs fois, offrirent de me le présenter_, attendu que j'ai toujours refusé de voir tout Anglais avec qui je n'avais pas de relations antérieures, quand même ils avaient des lettres de l'Angleterre. Si son assertion n'est pas un mensonge, je prie cette personne de ne pas croire plus long-tems qu'elle aurait pu être introduite chez moi, car il n'est rien que j'aie évité aussi soigneusement que toute espèce de commerce avec ses compatriotes, excepté le très-petit nombre de ceux qui résidaient à Venise ou que je connaissais auparavant. Quiconque lui fit une pareille proposition était doué d'une impudence seulement égale à celle d'un homme qui hasarderait la même assertion sans qu'elle fût fondée. Le fait est que j'ai une horreur profonde de tout contact avec les voyageurs anglais, comme pourraient l'attester, si la chose en valait la peine, mon ami le général Hoppner, consul, et la comtesse Benzoni dont la maison est surtout fréquentée par eux. J'ai été persécuté par ces _Touristes_ jusque dans mes courses à cheval sur les bords du Lido, et pour les éviter je me suis vu réduit à faire les plus ennuyeux détours. J'ai plusieurs fois répété à Mme Benzoni le refus de leur rendre visite, et d'un millier de présentations qu'on sollicita, je n'en ai accepté que deux, et elles venaient de deux dames irlandaises.
Je ne serais pas descendu à de pareilles niaiseries si l'impudence de cet _Esquisseur_ ne m'avait pas obligé de réfuter une assertion sotte et gratuitement impertinente. Je parle ainsi, car quel profit pouvait tirer le lecteur d'apprendre que l'auteur _avait plusieurs fois refusé de m'être présenté_, même si le fait eût été vrai, ce dont il est permis de douter? A l'exception des Lords Lansdown, Jersey et Landerdale; de MM. Scott, Hammond, Sir Humphry Davy, feu M. Lewis, W. Bankes, M. Hoppner, Thomas Moore, Lord Kinnaird et son frère, M. Joy et M. Hobhouse, je ne me souviens pas d'avoir échangé un mot avec quelqu'autre Anglais depuis mon départ de leur pays et presque toutes ces personnes je les connaissais auparavant. Quant aux autres, et Dieu sait qu'ils étaient quelques centaines, ils me fatiguèrent de leurs lettres et de leur empressement, mais j'ai refusé toute espèce de communication avec eux et je serais fier et heureux qu'ils voulussent bien partager sur ce point mes sentimens.
FIN DE L'APPENDICE.
LE DÉFIGURÉ TRANSFIGURÉ[loc21].
DRAME.
[Note loc21: Cette traduction peut seule rendre l'espèce de jeu de mots du titre original: _The Deformed Transformed_.]
AVERTISSEMENT.
Cet ouvrage est fondé en partie sur un roman intitulé: _Les Trois Frères_, publié il y a quelques années, et qui déjà avait inspiré à M.G. Lewis son _Wood Demon_ (_Démon des bois_); et en partie sur le _Faust_ de l'illustre Goëthe. On ne publie aujourd'hui que les deux premières parties de ce drame, et le chœur d'ouverture de la troisième. Peut-être donnera-t-on plus tard le reste.
PERSONNAGES.
INCONNU, ensuite CÉSAR. ARNOLD. BOURBON. PHILIBERT. CELLINI. BERTHE. OLIMPIE. Esprits, Soldats, Citoyens de Rome, Prêtres. Paysans, etc.
LE DÉFIGURÉ TRANSFIGURÉ.
PREMIÈRE PARTIE.
SCÈNE PREMIÈRE.
(Une forêt.)
Entrent ARNOLD et BERTHE, sa mère.
BERTHE.
Va-t'en, bossu!
ARNOLD.
Je suis né comme cela, mère!
BERTHE.
Va-t'en, incube! diable de nuit! avorton unique entre sept frères.
ARNOLD.
Avorton? que ne le suis-je! Je voudrais n'avoir jamais vu le jour!
BERTHE.
Je le voudrais aussi! mais puisque tu l'as reçu,--va-t'en, va-t'en, et fais de ton mieux. Tu as un dos fait pour porter sa charge; il est plus haut, sinon aussi large que celui des autres.
ARNOLD.
Oui, il _porte_ son fardeau;--mais mon cœur, ma mère, soutiendra-t-il ce dont vous le chargez? Je vous aime, ou du moins je vous ai aimée; il n'y a que vous, dans la nature, qui puissiez chérir un être tel que moi. Vous m'avez nourri; de grâce, ne me tuez pas.
BERTHE.
Oui, je t'ai nourri, parce que tu étais mon premier né; je ne savais si j'aurais jamais d'autre enfant que toi, caprice monstrueux de la nature. Mais, va-t'en, te dis-je, et ramasse du bois.
ARNOLD.
J'y consens; mais au moins, quand je vous le rapporterai, parlez-moi avec douceur. Je sais bien que mes frères sont aussi beaux, aussi forts, aussi libres que les animaux sauvages qu'ils poursuivent; mais ne me repoussez pas: n'avons-nous pas sucé le même lait?
BERTHE.
Oui, comme le hérisson qui vient à minuit téter la féconde mère du jeune taureau; et le lendemain, quand arrive la laitière, elle trouve les pis vides et desséchés. N'appelle pas frères, tes frères! ne m'appelle pas ta mère; si je t'ai mis au monde, je l'ai fait comme la poule insensée qui quelquefois, en couvant d'autres œufs que les siens, fait éclore des vipères. Ours mal léché! sors d'ici. (Berthe sort.)
ARNOLD, seul.
Oh! ma mère!--Elle s'en va, et il faut faire ce qu'elle me dit.--J'obéirai péniblement, mais sans me plaindre; que ne puis-je, en retour, espérer un seul mot de tendresse. Oh ciel! que ferai-je? (il se met à couper du bois: en le faisant, il se blesse la main.) Voilà mon travail fait pour aujourd'hui. Maudit soit le sang qui coule si fort de ma main; car il va me valoir au logis un surcroît de malédiction.--Et quel logis? Je n'ai pas de logis, pas de parens, pas d'amis; je suis fait autrement que les autres, et je ne suis admis ni à leurs jeux, ni à leurs plaisirs. Pourquoi donc me blessé-je comme eux? Oh! pourquoi chacune de ces gouttes, en tombant à terre, n'en fait-elle pas jaillir un serpent pour leur rendre tout le mal qu'ils me font? Pourquoi le diable, auquel ils me comparent, ne fait-il rien pour son image? Je partage sa forme, qu'il me donne donc sa puissance! Mais, sans doute, c'est parce que je n'ai pas son instinct; car un seul mot affectueux de celle qui m'a porté, me réconcilierait encore avec mon odieuse figure. Lavons ma blessure. (Il s'approche d'une fontaine et se baisse pour y plonger la main: tout d'un coup il s'arrête en tressaillant.) Ils ont raison; le miroir de la nature me montre tel qu'elle m'a fait. Non, je n'y regarderai plus; à peine si j'ose penser à ce qu'il m'a révélé. Hideuse créature que je suis! l'eau elle-même se moque de l'ombre de mes traits; on dirait qu'un démon est dans cette fontaine pour faire peur aux troupeaux qui voudraient s'y désaltérer. (Moment de silence.) Et je vivrai! fardeau insupportable à la terre, opprobre de celle même qui me donna la vie! Toi, qui coules si abondamment d'une égratignure, ô sang! laisse-moi voir si tu ne jaillirais pas plus largement encore, pour me délivrer enfin de la charge de mes maux sur la terre, en lui rendant les atômes qui forment mon horrible corps, en lui permettant d'en former tout reptile autre que moi-même, et un univers de nouveaux insectes. Voici le couteau! voyons s'il saura séparer de la création ce fruit d'une déplorable erreur de la nature, comme il arrache les vers, rejetons de la forêt. (Il pose le couteau à terre, la pointe levée.) Le voilà posé, et je puis me laisser tomber sur lui. Mais, pourtant, un regard encore sur cette belle journée, qui ne présente rien de laid que moi-même; sur le doux soleil, dont les rayons parviennent jusqu'à moi, mais en vain; et les oiseaux, quelle allégresse dans leurs chants! qu'ils continuent, je ne souhaite pas d'être pleuré; j'aime mieux qu'Arnold ait pour glas funéraire leurs plus joyeux accens; que les feuilles, en tombant, forment mon tombeau; que le murmure de la source voisine soit ma seule élégie. Et maintenant, couteau, puisses-tu ne pas fléchir plus que moi-même en recevant de toi la mort! (Il fait un mouvement pour se jeter sur le couteau; tout-à-coup ses yeux s'arrêtent sur la fontaine qui paraît en mouvement.) Que vois-je? la fontaine s'agite sans le souffle du vent! Mais les rides d'une source changeraient-elles ma résolution? Non, non. Cependant, elle s'agite encore! Les eaux frémissent, non par l'impulsion de l'air, mais par je ne sais quel pouvoir des régions internes. Qu'est-ce? une vapeur! elle est passée.
(Un nuage sort de la fontaine; Arnold le regarde immobile d'étonnement. Le nuage se dissipe, et à sa place paraît un grand homme noir.)
ARNOLD.
Que voulez-vous? parlez,--esprit ou homme?
INCONNU.
Homme est l'un et l'autre; pourquoi dire autre chose?
ARNOLD.
Votre figure est celle d'un homme; et cependant vous êtes peut-être le diable.
INCONNU.
Tant d'hommes sont ce que l'on suppose ou appelle par ce nom: vous êtes libre de me mettre dans cette classe, sans faire trop d'injure à l'un ou à l'autre. Mais continuez, vous voulez vous tuer;--suivez votre dessein.
ARNOLD.
Vous m'avez troublé.
INCONNU.
Belle résolution que quelque chose peut jamais troubler! Si j'étais, comme vous le croyez, le diable, un instant de plus vous mettait, et pour toujours, par votre suicide, en mon pouvoir; et, pourtant, c'est ma venue qui vous sauve.
ARNOLD.
Je n'ai pas dit que vous étiez le démon, mais que votre approche semblait tenir de lui.
INCONNU.
À moins que vous n'ayez l'habitude de sa société (et vous ne semblez guère habitué à une aussi haute compagnie), vous ne pouvez pas dire comment il s'approche; et quant à sa figure, jetez les yeux sur cette fontaine, puis sur moi, et vous jugerez qui de nous deux ressemble le mieux aux pieds fourchus qui épouvantent l'imagination des imbécilles.
ARNOLD.
Pouvez-vous,--osez-vous me reprocher ma laideur originelle!
INCONNU.
Si je songeais à reprocher au buffle le pied fourchu que je te vois, ou au rapide dromadaire la sublime élévation qui couronne tes épaules, ces animaux se féliciteraient du compliment; et, pourtant, ces deux êtres sont plus agiles, plus vigoureux, plus durs au travail et à la peine que toi-même, et que tous les plus beaux et les plus hardis de ton espèce. Ta forme est très-naturelle; seulement, la nature s'est méprise en te prodiguant des avantages qui ne sont pas du domaine des autres hommes.
ARNOLD.
Donne-moi donc la vigueur des pieds du buffle quand il fait voler la poussière à la vue de son ennemi qui approche, ou donne-moi la longue et patiente douceur du dromadaire, ce vaisseau flottant dans les sables du désert,--et je supporterai tes diaboliques sarcasmes, avec la résignation d'un saint.
INCONNU.
Volontiers.
ARNOLD, surpris.
Tu le pourrais?
INCONNU.
Peut-être.--Voulez-vous quelque chose de plus?
ARNOLD.
Tu te moques de moi.
INCONNU.
Moi! non. Pourquoi rirais-je de celui dont tout le monde rit? ce serait, à mon avis, un pauvre plaisir. Pour te parler dans la langue des hommes (car tu ne saurais encore comprendre la mienne), le chasseur des bois ne suit pas le misérable lapin, il s'attache aux pas de l'ours, du loup ou du lion; il laisse le moindre gibier aux petits bourgeois qui quittent un seul jour dans l'année leurs foyers pour remplir leurs chaudrons domestiques de cette plate curée. Que la canaille s'acharne après toi; pour moi, je puis, à cette heure, me moquer d'un être au-dessus d'eux.
ARNOLD.
Ne perds donc pas ton tems auprès de moi: je ne te cherchais pas.
INCONNU.
Vos pensées ne me sont pas si étrangères. Ne me renvoyez pas. On ne me rappelle pas aisément quand on désire de moi quelque service.
ARNOLD.
Et que veux-tu faire pour moi?
INCONNU.
Changer, si vous voulez, de forme avec vous, puisque la vôtre vous désespère; ou bien vous donner toute autre figure que vous désirerez.
ARNOLD.
Oh! alors vous êtes vraiment le diable, car nul autre ne consentirait à prendre ainsi mes traits.
INCONNU.
Je te ferai voir les plus belles figures que le monde ait jamais portées, et je t'en laisserai le choix.
ARNOLD.
A quelles conditions?
INCONNU.
C'est une question. Il n'y a qu'un instant, pour ressembler aux autres hommes, vous auriez donné votre ame; et voilà que vous hésitez à prendre les traits des demi-dieux.
ARNOLD.
Non, je n'en veux pas. Je ne dois pas compromettre mon ame.
INCONNU.
Et quelle ame, digne de ce nom, voudrait demeurer dans une telle carcasse?
ARNOLD.
C'est une ame non désespérée, quelle que soit la triste enveloppe qui l'emprisonne. Mais désignez votre pacte; faut-il le signer avec du sang?
INCONNU.
Non pas, du vôtre même.
ARNOLD.
Et de qui donc?
INCONNU.
Nous en causerons plus tard. Mais je serai de bonne composition, car je vois en vous de grandes choses. Vous n'aurez d'autre lien que votre volonté, d'autre engagement que vos œuvres. Êtes-vous content?
ARNOLD.
Je te prends au mot.
INCONNU.
Eh bien! allons,--(l'inconnu s'approche de la fontaine, et se retournant vers Arnold,) quelques gouttes de votre sang.
ARNOLD.
Et pourquoi?
INCONNU.
Pour mêler au charme de cette eau, et en confirmer l'effet.
ARNOLD, présentant son bras blessé.
Prends-le tout.
INCONNU.
Non, pour l'instant quelques gouttes me suffisent. (Il met quelques gouttes du sang d'Arnold dans sa main et les jette dans la fontaine.) Ombre de beauté, ombre de puissance, rendez-vous à votre poste.--L'heure en est venue: que vos formes aimables et flexibles sortent du fond de cette source comme on voit le géant aux formes vaporeuses s'élancer des sommets de la montagne de Hartz[b1]. Venez telles que vous êtes, et que nos yeux puissent voir dans l'air le modèle, brillant comme l'Iris quand elle jette son croissant dans l'étendue, de la figure que je veux former;--tel est _son_ désir (désignant Arnold) et tel est mon commandement! Démons héroïques, démons qui prîtes autrefois le manteau du stoïcien et du sophiste, ou celui des conquérans qui respirèrent pour détruire, depuis l'enfant de la Macédoine jusqu'à tant d'innombrables Romains;--ombre de beauté, ombre de puissance! l'heure est venue, à votre devoir!
(Divers fantômes sortent de l'ombre et passent successivement devant l'étranger et Arnold.)
ARNOLD.
Que vois-je?
INCONNU.
Le Romain aux yeux noirs et au nez d'aigle, qui ne connut jamais de vainqueur, et qui ne vit jamais de contrée qu'il ne soumît à Rome, tandis que Rome devenait sa proie et celle de tous les héritiers de son nom.
ARNOLD.
Ce fantôme est chauve, et je veux de la beauté; ne puis-je acquérir sa gloire sans me soustraire à ses défauts?
INCONNU.
Vous le voyez; son front était garni de plus de lauriers que de cheveux. Choisissez ou rejetez. Je ne puis que vous promettre ses traits; quant à sa gloire il faut long-tems l'ambitionner et combattre, pour mériter de l'obtenir.
ARNOLD.
Je veux aussi me battre, mais non pas comme une copie de César. Fais-le disparaître: son aspect peut être beau, mais il n'est pas de mon goût.
INCONNU.
Alors vous êtes bien plus difficile à séduire que la sœur de Caton, que la mère de Brutus, ou que Cléopâtre à seize ans, quand l'amour pénètre par les yeux, non moins que par le cœur. Mais soit! ombre, disparais! (Le fantôme de Jules César disparaît.)
ARNOLD.
Se peut-il que l'homme qui ébranla la terre disparaisse ainsi sans laisser la moindre trace!
INCONNU.
Vous vous trompez, sa substance a laissé derrière lui assez de tombeaux, assez de calamités et plus de gloire qu'il n'en fallait pour prolonger sa mémoire; quant à son ombre elle n'est rien de plus que la nôtre, si ce n'est quelques pouces et une verticale plus régulière. En voici une autre.
(Un second fantôme passe.)
ARNOLD.
Quel est-il?
INCONNU.
C'était le plus beau et le plus brave des Athéniens. Regardez-le bien.
ARNOLD.
Il est en effet plus séduisant que l'autre. Que de beauté!
INCONNU.
Tel fut le fils de Clinias à la chevelure bouclée; veux-tu revêtir sa figure?
ARNOLD.
Que ne suis-je né avec elle! Mais puisque je puis choisir encore, passons outre.
(L'ombre d'Alcibiade disparaît.)
INCONNU.
Tiens! regarde!
ARNOLD.
Comment! cette espèce de satyre, court, basané, au nez rompu, aux yeux ronds, aux larges narines et à la physionomie de Silène! cette jambe tortue et cette piteuse stature! j'aime mieux rester tel que je suis.
INCONNU.
Il était pourtant ce que la terre avait de beauté intellectuelle plus parfaite; c'était la vertu même personnifiée. Mais vous le rejetez.
ARNOLD.
Non pas, si ses traits pouvaient me douer de ce qui les faisait oublier.
INCONNU.
Je n'ai pas le pouvoir de le promettre; mais vous pouvez l'essayer et voir si les chances de vertus sont plus grandes sous un pareil masque que sous le vôtre.
ARNOLD.
Non, je ne suis pas né pour la philosophie, bien que tout en moi doive me faire une loi d'en user. Fais-le disparaître.
INCONNU.
Redeviens air, buveur de ciguë!
(L'ombre de Socrate disparaît, une autre s'élève.)
ARNOLD.
Quel est maintenant ce front large et cette barbe frisée qui rappellerait le vigoureux aspect d'Hercule si ses yeux égrillards n'appartenaient plutôt à Bacchus qu'au triste vainqueur du monde infernal quand il repose appuyé sur sa massue et comme s'il réfléchissait à l'indignité de ceux pour qui il avait combattu?
INCONNU.
Mais tu vois celui qui par amour perdit l'ancien monde.
ARNOLD.
Je ne le blâmerais pas, moi, qui risque mon ame parce que je n'ai pas trouvé ce qu'il consentit à échanger contre l'empire de la terre.
INCONNU.
Eh bien! puisque vous semblez vous accorder si bien, vous allez prendre ses traits?
ARNOLD.
Non, comme vous me laissez le choix, je suis difficile; ne serait-ce que pour voir des héros que je n'aurais jamais contemplés qu'après ma mort, sur les rives du pâle fleuve de l'éternité.
INCONNU.
Disparais, triumvir, ta Cléopâtre t'attend.
(L'ombre d'Antoine disparaît: une autre s'élève.)
ARNOLD.
Quel est celui-ci? il a le regard d'un demi-dieu, son teint est frais et coloré, ses cheveux d'or, et sa taille, si elle ne dépasse pas celle des mortels, a cependant une trace d'immortalité.--Quelque chose de brillant l'entoure et ne semble que l'émanation d'un éclat intérieur plus vif encore. Est-ce qu'il ne fut rien qu'un homme?
INCONNU.
Demande à la terre si elle conserve quelques atômes de lui, ou même de l'or bien autrement solide qui formait son urne.
ARNOLD.
Quelle était cette gloire du genre humain?
INCONNU.
La honte de la Grèce pendant la paix, son foudre pendant la guerre.--C'est Démétrius le Macédonien, et le preneur de villes.
ARNOLD.
Un autre.
INCONNU, s'adressant à l'ombre.
Retourne au giron de ta Lamia.
(L'ombre de Démétrius Poliorcète disparaît: une autre s'élève.)
INCONNU, poursuivant.
Je vous en montrerai bien d'autres; ne craignez rien, mon cher bossu: si l'ombre de ceux qui existèrent ne sont pas de votre goût, j'animerai le marbre idéal jusqu'à ce que votre ame soit contente de sa nouvelle enveloppe.
ARNOLD.
Content! mon choix est arrêté.
INCONNU.
Je suis forcé de vous en faire mon compliment, c'est le divin enfant de la déesse des ondes, le fils chevelu de Pelée, aux tresses belles et blondes comme les vagues embaumées du riche Pactole, roulantes sur des sables d'or; vois comme elles sont nuancées de cristal et gracieusement ondulées par les vents, telles enfin qu'elles furent vouées au Sperchius! Contemple-le tout entier; c'est ainsi qu'il parut devant Polyxène en face de l'autel, les yeux remplis d'amour et fixés sur sa Troyenne fiancée. Quelques regrets de la mort d'Hector et des larmes de Priam se joignent à la vive passion que lui inspire la vierge aux regards baissés dont la jeune main tremble dans celle qui fit mourir son frère. Tel il parut dans le temple; regarde-le comme la Grèce regardait pour la dernière fois son plus illustre héros, l'instant avant que Paris tendît son arc.
ARNOLD.
Je le regarde comme si j'étais l'ame dont il va devenir la forme.
INCONNU.
Vous avez bien fait, la plus extrême laideur ne pouvait se troquer que contre la plus extrême beauté, s'il faut ajouter foi à ce proverbe des hommes, _que les extrêmes se touchent_.
ARNOLD.
Allons, hâte-toi! je suis impatient.
INCONNU.
Oui, comme une jeune beauté devant son miroir; tous deux vous vous figurez ce que vous n'êtes pas, et vous rêvez ce que vous devez être.
ARNOLD.
Faut-il donc attendre?
INCONNU.
Non, tu serais trop malheureux, mais un mot seulement: sa taille est de douze coudées; voudrais-tu donc dépasser si énormément celle des hommes de ton siècle et devenir un Titan? ou (pour parler en termes théologiques) un enfant d'Anak[b2]?
ARNOLD.
Pourquoi pas?
INCONNU.
Ambition glorieuse, je t'aime surtout dans les nains, un mortel de stature philistine aurait avec empressement troqué son corps de Goliath contre le petit David; mais toi, mon petit singe, tu préfères de beaucoup l'apparence d'un héros à sa gloire. Tes vœux seront accomplis s'ils sont tels que tu viens de les exprimer, et cependant tu aurais sur les hommes bien plus d'empire en te montrant à eux sous des formes plus rapprochées des leurs; tous vont se soulever contre toi comme pour chasser quelque mammouth nouvellement découvert; et leurs maudits engins, leurs couleuvrines et le reste entrouvriront l'armure de notre ami plus facilement que la flèche adultère n'atteignit le talon que Thétis oublia de baptiser dans le Styx.
ARNOLD.
Eh bien! qu'il en soit comme il te plaira.
INCONNU.
Tu seras beau comme l'objet que tu vois, fort comme il le fut, et--
ARNOLD.
Je ne demande pas sa valeur, les êtres difformes sont toujours assez téméraires, il est dans leur nature de surpasser les autres hommes du côté de l'ame et du cœur et de redevenir ainsi leurs égaux,--que dis-je, leurs supérieurs. Il y a dans leurs mouvemens irréguliers un aiguillon qui les pousse à faire ce que ne peuvent les autres et ce que pourtant ils sont également libres de faire, et c'est ainsi qu'ils savent balancer l'avarice d'une nature marâtre; c'est à force d'intrépidité qu'ils sollicitent les faveurs de la fortune et que souvent ils les obtiennent comme Timour, le Tartare boiteux.
INCONNU.
Bien dit! et sans doute tu vas conserver ta première forme. Il ne tient qu'à moi de dissiper cette ombre qui allait se transformer en chair pour rehausser une ame intrépide qui n'a pas besoin d'elle.
ARNOLD.
Si nul esprit ne m'avait offert la possibilité d'un changement, j'aurais fait de mon mieux pour m'ouvrir une carrière en dépit de l'odieuse difformité qui, semblable à une montagne, pesait mortellement sur moi. A la vue d'un homme plus heureux j'aurais toujours senti sur mon cœur comme sur mes épaules une masse de haine et de désespoir. J'aurais toujours contemplé, avec un soupir de douleur et non d'amour, la beauté, dans le sexe qui est le type de tout ce que nous connaissons ou rêvons de beau par de là le monde qu'il charme; bien que mon cœur fût tout amour, je n'aurais pas tenté de toucher celle qui n'aurait pu me payer de retour à la vue de cette odieuse enveloppe qui me condamne à la solitude. Bien plus j'aurais attendu la mort sans la désirer si ma mère ne m'avait pas repoussé de ses bras. La femelle de l'ours lèche ses petits pour les rendre moins difformes; ma mère n'avait pas l'espoir de me rendre moins laid, que ne m'exposa-t-elle comme les femmes de Sparte, avant que j'eusse le sentiment passionné de la vie? j'aurais été un morceau de terre de la vallée, plus heureux mille fois de n'être rien que tel que je suis. Mais enfin, bien que le plus laid, le plus humble et le plus abject des hommes, le courage aurait pu me rendre tel que tant d'autres héros d'une laideur comparable à la mienne. Vous m'avez vu maître de ma propre vie et désireux de la quitter; et celui qui peut mourir ainsi est le maître de tous ceux qui craignent la mort.
INCONNU.
Choisissez entre ce que vous fûtes et ce que vous pouvez être.
ARNOLD.
Mon choix est fait; vous avez ouvert une perspective plus brillante pour mes yeux et plus douce pour mon cœur. Dans ma forme actuelle, je puis être craint, admiré, chéri et respecté de tout l'univers, à l'exception de ceux de mon espèce, dont l'amour seul pouvait m'être précieux. J'ai le choix de plusieurs formes: je prends celle qui est devant mes yeux. Hâte-toi.
INCONNU.
Et moi, laquelle prendrai-je?
ARNOLD.