Œuvres complètes de lord Byron, Tome 06 comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore
Part 12
Dans les cas extrêmes la loi doit être renouvelée ou corrigée; nos pères n'avaient pas songé à fixer le châtiment d'un pareil crime; et c'est ainsi que les anciennes tables romaines n'avaient pas prévu la sentence du parricide; car ils ne pouvaient déterminer une peine pour ce qui n'avait pas de nom, pour ce qui n'était pas regardé comme possible dans leurs grandes ames. Eh! qui l'eût prévu, que l'on en viendrait jamais à comprendre l'attentat énorme d'un fils contre son père et d'un prince contre ses états? Votre crime nous a forcés de porter une loi qui formera dans la suite comme un précédent contre les hommes assez audacieux pour vouloir gravir jusqu'à la tyrannie par la trahison; ambitieux qu'un sceptre ne saurait contenter, tant qu'ils ne l'ont pas transformé en un glaive à deux tranchans! La dignité de Doge ne pouvait-elle donc vous suffire? Quelle principauté cependant plus noble que celle de Venise?
LE DOGE.
La principauté de Venise! ah! vous m'avez trompé,--_vous_ qui siégez ici, traîtres que vous êtes! J'étais votre égal par ma naissance, votre supérieur par mes hauts faits; vous m'avez ravalé au-dessous de vous; vous m'avez arraché aux travaux honorables auxquels je m'étais dévoué dans la terre étrangère, sur les flots, dans les camps, dans les cités lointaines; vous m'avez choisi comme victime pour monter la tête couronnée, mais les membres enchaînés, sur l'autel dont _seuls_ vous étiez les pontifes. Je l'ignorais; je ne l'ai point recherché ni demandé, je ne songeais même pas à votre choix; il vint me surprendre à Rome, et de suite j'obéis. Mais en rentrant à Venise, je m'aperçus qu'outre l'inquiète vigilance qui vous a toujours déterminés à déjouer et à pervertir les meilleures intentions de votre souverain, vous aviez encore, pendant l'interrègne de mon voyage de Rome à cette ville, affaibli et mutilé les faibles privilèges laissés à mes prédécesseurs. Tout cela je l'ai supporté; je n'aurais pas même cessé de le faire si votre dépravation n'avait pas été jusqu'à flétrir l'honneur de mes propres foyers. Et c'est lui, c'est l'infâme Steno qui m'a déshonoré que je vois maintenant siéger parmi vous! juge en effet bien digne d'un pareil tribunal!
BENINTENDE, l'interrompant.
Michel Steno est l'un des Quarante; il siége ici en vertu de son office, les Dix ayant pris dans le sein du sénat une junte de patriciens pour les seconder dans l'instruction d'un procès aussi grave et jusqu'à présent inouï. Steno fut relevé de la peine prononcée contre lui, attendu que le Doge, protecteur naturel de la loi, ayant conspiré pour abroger toutes les lois, ne pouvait réclamer son châtiment en vertu des statuts qu'il foulait aux pieds et violait lui-même.
LE DOGE.
_Son_ châtiment! J'aime mieux le voir siéger au milieu de vous et se gorger de mon sang, que satisfaisant à la peine dérisoire que votre lâche et mensongère justice lui avait infligée. Son crime était infâme; c'était de la candeur comparée à la protection que vous lui avez accordée.
BENINTENDE.
Se peut-il donc que le grand Doge de Venise, la tête courbée sous les honneurs et sous le poids de quatre-vingts années, ait assez écouté les inspirations de sa colère pour fouler aux pieds tout sentiment de prudence, de crainte et de loyauté; tout cela pour avoir été provoqué par l'étourderie d'un jeune homme?
LE DOGE.
Une étincelle produit la flamme, une goutte d'eau fait déborder la coupe, et la mienne était dès long-tems remplie. Vous opprimiez et le peuple et le prince; moi j'ai voulu les affranchir, et la fortune a trompé mon double espoir. En triomphant, ma récompense était la gloire, la vengeance et la victoire; Venise, grâces à moi, rivalisait avec la Grèce et Syracuse, alors qu'elles furent affranchies et devinrent l'admiration du monde. Mon nom se joignait à ceux de Gélon et de Thrasybule. Mais ayant échoué, ma défaite est, je le sais, l'infamie présente et la mort. Les siècles futurs jugeront; Venise sera libre ou ne sera plus. Jusqu'alors la vérité est en suspens. N'hésitez pas; je n'aurais eu nulle merci, je n'en demande aucune. J'ai joué ma vie sur une haute chance; j'ai perdu, prenez ce que vous avez gagné. J'aurais voulu rester seul debout sur vos tombes; maintenant vous pouvez marcher sur la mienne, et la fouler aux pieds, comme vous avez auparavant foulé mon cœur.
BENINTENDE.
Ainsi vous avouez votre crime, et reconnaissez la justice de notre tribunal?
LE DOGE.
J'avoue que je suis vaincu: la fortune est femme; jeune elle m'avait prodigué ses faveurs; j'eus tort d'espérer, en approchant de ma dernière heure, qu'elle me sourirait encore.
BENINTENDE.
Ainsi vous ne songez pas à contester notre équité?
LE DOGE.
Nobles Vénitiens, ne me fatiguez pas de questions; je suis résigné à tout; mais il est encore dans mon sang quelques gouttes de celui de mes glorieux jours, et je n'ai pas une patience infatigable. Épargnez-moi donc; je vous prie, de nouvelles interrogations; elles ne servent à rien, sinon à soulever des débats au milieu de votre jugement; je ne pourrais vous répondre que pour vous offenser, et satisfaire vos ennemis déjà assez nombreux. Je sais que ces murs épais n'offrent aucun écho, mais les murs ont des oreilles; bien plus, ils ont des langues; et si la vérité n'avait d'autre moyen de retentir, vous qui me condamnez, vous que je fais trembler encore à l'instant où vous m'immolez, vous ne pourriez déposer silencieusement dans votre tombe les paroles bonnes ou mauvaises que je vous ferais entendre; le secret serait au-dessus de vos ames: ne réveillez donc pas ma voix, si ce n'est dans la crainte d'un danger pire que celui auquel vous venez d'échapper. Telle serait ma défense si je songeais à la fendre fameuse; car les paroles vraies sont des _choses_, et celles d'un homme mourant, des choses qui survivent long-tems, et souvent même se chargent de le venger. Étouffez les miennes si vous avez l'espoir de vivre long-tems; après moi; profitez de ce conseil, et du moins si vous avez trop souvent excité mon indignation pendant ma vie, laissez-moi mourir tranquille. Cette grâce ne peut pas vous coûter;--je ne nie rien, je ne justifie, je ne demande rien, seulement je désire de moi-même le silence, et de la cour une sentence.
BENINTENDE.
Cette adhésion complète nous épargne la cruelle nécessité d'ordonner la torture pour obtenir la vérité entière.
LE DOGE.
La torture! mais vous me l'avez imposée chaque jour depuis que je suis Doge; si vous voulez y ajouter les tourmens corporels, vous en êtes libres; ces membres, déjà affaiblis par l'âge, ne résisteront pas à vos chevalets; mais il y a quelque chose dans mon cœur qui saura défier vos supplices.
(Entre un officier.)
L'OFFICIER.
Nobles Vénitiens, la duchesse Faliero implore son admission en présence de la junte.
BENINTENDE.
Pères Conscrits[loc10], décidez si nous devons l'admettre.
[Note loc10: Les sénateurs vénitiens prenaient comme ceux de Rome le titre de Pères Conscrits.]
UN MEMBRE DE LA JUNTE.
Elle peut avoir à faire d'assez importantes révélations pour nous décider à l'entendre.
BENINTENDE.
Est-ce là la volonté générale?
TOUS.
Oui.
LE DOGE.
Oh! Venise, que tes lois sont admirables! Elles veulent laisser parler la femme dans l'espoir qu'elle témoignera contre son époux. Quelle gloire pour les chastes Vénitiennes! Mais il est naturel que des calomniateurs de tous les genres de vertus, tels que les juges d'un pareil tribunal, suivent complètement leur vocation. Cependant, lâche Steno! si cette femme dément en ce moment toute sa vie, je te pardonne ton mensonge et ton impunité, ma mort violente et ta vie infâme.
(La duchesse entre.)
BENINTENDE.
Madame, bien que votre demande soit extraordinaire, le tribunal, dans sa justice, consent à vous l'accorder; et quels que soient vos motifs, nous vous prêterons l'oreille avec tout le respect dû à vos ancêtres, à votre rang et à vos vertus. Vous pâlissez!--Qu'on porte secours à madame, et que sur-le-champ on apporte un siége.
ANGIOLINA.
C'était un moment de faiblesse.--Il est passé. Veuillez me pardonner; mais je ne m'assiérai pas en présence de mon prince et de mon époux, quand lui-même reste debout.
BENINTENDE.
Comme il vous plaira, madame.
ANGIOLINA.
Des bruits étranges et trop fondés, si je m'en rapporte à ce que je vois, ont frappé mon oreille: je viens pour connaître toute l'étendue de mon malheur. Pardonnez la brusquerie de mon entrée et de mes premières sensations. C'est,--hélas! je ne puis parler,--je ne puis prononcer une question; mais je vous entends, vous détournez les yeux, et vos fronts sourcilleux me répondent avant que j'aie parlé.--Oh Dieu! c'est donc là le silence de la tombe!
BENINTENDE, après un moment de pause.
Épargnez-nous, épargnez à vous-même le nouveau récit de l'inexorable devoir que nous avons à remplir envers le ciel et cet homme.
ANGIOLINA.
Non, parlez; je ne puis,--il m'est impossible de jamais ajouter foi à de pareilles choses.--Est-il donc condamné?
BENINTENDE.
Hélas!
ANGIOLINA.
Et serait-il donc coupable?
BENINTENDE.
Madame, dans un pareil moment, nous devons pardonner ce doute, et l'attribuer naturellement au trouble de vos pensées; autrement, une telle question serait une haute offense contre la justice de ce tribunal suprême. Mais interrogez le Doge lui-même; s'il conteste les preuves réunies contre lui, croyez-le, nous y consentons, innocent comme vous-même.
ANGIOLINA.
Serait-il vrai? mon seigneur!--mon souverain,--l'ami de mon pauvre père, le héros des combats, le sage des conseils; ne démentirez-vous pas les paroles de cet homme!--Vous vous taisez!
BENINTENDE.
Il a déjà confessé lui-même son crime; et maintenant, comme vous voyez, il ne le nie pas encore.
ANGIOLINA.
Non, il ne peut pas mourir. Épargnez le reste de ses années, le chagrin et le repentir les réduiront en un petit nombre de jours. Un moment de crime imaginaire effacera-t-il à vos yeux seize lustres de services et de gloire?
BENINTENDE.
Il subira sa peine, sans la moindre rémission de tems, sans pardon et sans sursis:--c'est une chose décrétée.
ANGIOLINA.
Il serait coupable qu'il pourrait encore espérer miséricorde.
BENINTENDE.
Non pas dans le cas où il se trouve, la justice s'y oppose.
ANGIOLINA.
Hélas! monseigneur, l'extrême justice est de la cruauté; qui pourrait vivre sur la terre, si l'on jugeait toujours justement?
BENINTENDE.
Le salut de l'état exige qu'il soit puni.
ANGIOLINA.
L'état? comme sujet, il l'a servi; l'état? comme général, il l'a sauvé; l'état? comme souverain, n'est-ce pas à lui à le gouverner?
UN MEMBRE DE LA JUNTE.
Il l'a trahi, il a conspiré contre lui; c'est un traître.
ANGIOLINA.
Mais sans lui existerait-il un état à sauver ou à détruire? et vous-mêmes, qui prononcez aujourd'hui la mort de votre libérateur, sans lui, vous agiteriez maintenant, en gémissant, quelque rame de galère musulmane; ou, chargés de fer, vous creuseriez, chez les Huns, quelque mine souterraine.
UN MEMBRE DU CONSEIL.
Non, madame, il en est qui préfèrent la mort à l'esclavage.
ANGIOLINA.
S'il en est ainsi dans _cette_ enceinte, tu n'es certainement pas du nombre; les vrais braves sont généreux dans le malheur.--Mais n'y a-t-il donc pas d'espoir?
BENINTENDE.
Madame, vous ne pouvez en conserver.
ANGIOLINA, se tournant vers le Doge.
Meurs donc, Faliero, puisqu'il le faut, mais toujours avec la grande ame de l'ami de mon père. Tu as commis un grand attentat, du reste à moitié justifié par la scélératesse de ces hommes. Je les aurais bien implorés:--je les aurais priés; je les aurais suppliés comme le mendiant affamé qui demande du pain.--J'aurais pleuré, en embrassant leurs genoux, comme un jour ils feront en demandant miséricorde à Dieu, qui leur répondra comme ils me répondent. Mais cet abaissement eût été indigne de ton nom et du mien; la cruauté qui brille dans leurs yeux glacés annonce assez que leur cœur est dévoré de rage. Ainsi donc, supporte en prince ta destinée.
LE DOGE.
J'ai vécu trop long-tems pour ne pas avoir appris à mourir. Ta démarche auprès de ces hommes était le bêlement de l'agneau devant le boucher, ou les cris des matelots devant la tempête. Je n'accepterais pas une vie éternelle, s'il fallait la devoir à des scélérats dont j'essayai de délivrer les nations qu'ils tyrannisaient.
MICHEL STENO.
Doge, un mot à toi et à cette noble dame que j'ai si gravement offensée. Pourquoi le chagrin, le remords et la honte qui m'accablent ne peuvent-ils effacer l'inexorable passé! Mais puisque je ne dois pas l'espérer, qu'au moins notre nom de chrétien nous détermine à nous dire un dernier, un sincère adieu. Je ne demande pas, pour mon repentir, que vous me pardonniez: j'implore votre compassion; et, malgré leur peu de mérite, je vous consacre, à l'avenir, toutes mes prières.
ANGIOLINA.
Sage Benintende, vous êtes aujourd'hui le juge suprême de Venise; c'est à vous que je m'adresserai pour répondre à ce patricien. Dites, à l'infâme Steno, que jamais ses paroles n'ont fait, sur l'esprit de la fille de Lorédan, d'autre impression que celle d'une pitié passagère; et plût à Dieu que d'autres se fussent contentés de ressentir la même compassion dédaigneuse. Sans doute, je préfère mon honneur à un millier de vies, si je pouvais me les donner; mais je ne voudrais pas qu'une seule autre vie fût sacrifiée pour conserver ce que ne peut blesser aucun homme, je veux parler de ce sentiment de la vertu qui ne cherche pas sa récompense dans l'estime des autres, mais dans la sienne propre. Pour moi, ses expressions de mépris n'étaient que le souffle des vents pour les rochers sauvages. Mais hélas! il est des esprits d'une sensibilité plus délicate, et que de pareilles atteintes bouleversent, ainsi que la tempête sur la surface des flots; des ames pour lesquelles l'ombre du déshonneur se transforme en une réalité plus terrible que la mort présente et future; des hommes dont le vice est de se révolter contre les excès du vice, et qui, jaloux de leur gloire, comme l'aigle de son aire inaccessible, sont glacés pour les plaisirs, et insensibles à l'aiguillon de la peine, dès que le nom qui servait de base à leurs espérances leur semble flétri. Puisse ce que nous voyons, éprouvons et souffrons devenir une leçon pour les êtres dégradés qui songeraient à jeter leur venin sur des hommes d'une trempe supérieure; ce n'est pas la première fois que de vils insectes ont rendu le lion furieux. Une flèche, dirigée vers la terre, fit mourir le brave des braves; Troie fut mise en cendres par suite du déshonneur d'une femme, et le déshonneur d'une autre femme chassa pour jamais les rois de Rome; un mari injurié conduisit les Gaulois à Clusium, et de là à Rome, qui ne put relever de long-tems sa tête orgueilleuse; un geste obscène coûta la vie à Caligula, dont le monde entier avait si long-tems supporté la cruauté; le déshonneur d'une vierge fit de l'Espagne une province mauresque: et la calomnie de Steno, renfermée en deux lignes d'une révoltante grossièreté, aura décimé Venise, mis en danger un sénat qui comptait huit cents années d'existence, détrôné un prince, fait voler sa royale tête, et forgé de nouvelles chaînes pour un peuple déjà trop accablé. Puis, à présent, que le malheureux, cause de tout cela, en soit fier comme cette courtisane qui mit Persépolis en cendres, il en est le maître.--C'est là un triomphe digne de lui! mais qu'il n'insulte pas aux derniers momens de celui qui, quel qu'il soit maintenant, fut un héros; qu'il lui épargne l'ironie de ses prières; rien de pur ne peut venir d'une source empoisonnée; nous ne voulons rien avoir de commun avec lui, ni maintenant, ni jamais; nous le laissons à lui-même, c'est-à-dire au dernier abîme de l'humaine bassesse. On pardonne aux hommes, mais non pas aux reptiles; et nous n'éprouvons rien pour Steno, pas même du ressentiment. C'est aux êtres de son espèce qu'il convient de piquer; c'est aux hommes véritables à le souffrir: telle est la condition de la vie. Celui qui meurt de la morsure du serpent peut bien l'écraser, mais il n'a pas de colère. Le reptile avait obéi à son instinct; et il est des hommes dont l'ame est plus rampante que le corps des insectes qui vivent des dépouilles de la tombe.
LE DOGE, à Bénintende.
Seigneur, achevez ce qui vous semble votre devoir.
BENINTENDE.
Avant de procéder à ce devoir, nous devons prier la princesse de se retirer; il serait trop pénible pour elle d'en être le témoin.
ANGIOLINA.
Je sais qu'il faudra souffrir, mais je suis résignée; c'est mon devoir, je ne quitterai mon époux que par force. Achevez: vous n'avez à redouter ni cris ni larmes; ni gémissemens, je saurai me taire malgré le déchirement de mon cœur. Parlez! j'ai dans moi de quoi résister à tout.
BENINTENDE.
Marino Faliero, doge de Venise, comte de Val di Marino, sénateur et jadis général de la flotte et de l'armée, noble Vénitien, maintes et fréquentes fois revêtu des hauts emplois de la république, et enfin du premier de tous, prête l'oreille à la sentence de tes juges. Convaincu par une foule de preuves et de témoignages, et par tes propres aveux, du crime de félonie et de trahison, crimes jusqu'alors inouïs, nous te condamnons à la mort. Tes biens sont confisqués au profit de la république, ton nom ne sera jamais prononcé, si ce n'est le jour solennel où nous rendrons au ciel des actions de grâces pour nous avoir en ce jour miraculeusement délivrés. Ainsi ta place est marquée dans nos calendriers auprès des tremblemens de terre, des pestes, des invasions étrangères et du grand ennemi du genre humain; comme eux, tu deviendras l'occasion de nos prières ferventes vers le ciel, dont la bonté nous sauva des effets de ta scélératesse. La place où tu devais, comme Doge, être peint auprès de tes illustres prédécesseurs sera laissée vide, et un voile de deuil sera jeté sur ces fatales paroles gravées au lieu de tes traits: _Cette place est celle de Marino Faliero, décapité pour ses crimes._
LE DOGE.
_Quels_ crimes? Ne serait-il pas mieux de rappeler les faits, afin qu'en voyant l'inscription l'on puisse approuver, ou du moins connaître le genre de crime? Quand vous dites qu'un Doge a conspiré, n'en cachez pas la véritable cause:--cela tient à votre histoire.
BENINTENDE.
Le tems se chargera d'y répondre, et nos fils jugeront le jugement de leurs pères, que je prononce en ce moment. Comme Doge, revêtu du manteau et du bonnet ducals, tu seras conduit au haut de l'_Escalier du Géant_, où tu fus investi du pouvoir, toi et tous nos autres princes; la couronne ducale sera d'abord déposée à l'endroit où d'abord on l'avait prise pour te l'offrir; ta tête sera séparée de ton corps, et le ciel ait merci de ton ame!
LE DOGE.
C'est la sentence de la junte?
BENINTENDE.
Oui.
LE DOGE.
Je la supporterai.--Et le tems?
BENINTENDE.
Il est venu.--Fais ta paix avec Dieu, tu paraîtras devant lui dans une heure.
LE DOGE.
Je suis prêt; mon sang s'élèvera vers le ciel avant l'ame de ceux qui l'auront répandu.--A-t-on confisqué toutes mes terres?
BENINTENDE.
Toutes: tes biens, tes joyaux, tes trésors de toute espèce, sauf deux mille ducats;--tu peux en disposer.
LE DOGE.
Cela est rigoureux; j'espérais que l'on ne saisirait pas les terres que je possédais près de Trévise, et que je tiens de Lawrence, l'évêque--comte de Ceneda. On les avait données en fief perpétuel à moi-même et à mes héritiers, et je pensais pouvoir les diviser (laissant d'ailleurs à votre confiscation mes dépouilles de ville, mes trésors et mon palais) entre ma femme et mes parens.
BENINTENDE.
Ces derniers sont au ban de la république; le premier d'entre eux, ton neveu, est en péril de sa vie; mais pour le moment le conseil diffère son jugement; et si tu souhaites pour la princesse ta veuve une dotation, tu n'as rien à craindre, nous saurons pourvoir à son avenir.
ANGIOLINA.
Non, seigneur, je n'aurai point de part dans votre butin. A compter de ce jour, sachez que j'appartiens à Dieu seul. Mon refuge est un cloître.
LE DOGE.
Allons! l'heure sera pénible; mais elle aura un terme. Ai-je encore à faire autre chose qu'à mourir?
BENINTENDE.
Vous n'avez plus qu'à vous confesser et cesser de vivre. Le prêtre est habillé, le cimeterre est nu: l'un et l'autre vous attendent.--Mais surtout ne pensez pas parler aux citoyens; des milliers d'entre eux assiégent les portes; elles leur seront fermées: les _Dix_, les _Avogadori_, la junte et le chef des Quarante seront les seuls témoins de l'exécution. Ils sont prêts à former l'escorte du Doge.
LE DOGE.
Du Doge!
BENINTENDE.
Oui, du Doge! tu as vécu, tu mourras notre prince; et jusqu'au moment qui précédera immédiatement la séparation de ton corps et de ta tête, cette tête et la couronne ducale demeureront unies. En t'abaissant jusqu'à conspirer avec des traîtres obscurs, tu as oublié la dignité dont tu étais revêtu; nous ne t'imiterons pas; et dans l'instant même où nous ferons justice de ton crime, nous te traiterons en souverain. Tes vils complices sont morts de la mort des dogues et des loups; mais toi, tu devras expirer comme le lion au milieu des chasseurs, c'est-à-dire entouré de ceux qui donnent à ton sort des larmes généreuses, et qui déplorent les conséquences funestes et rigoureuses de tes emportemens extrêmes et de tes royales fureurs. Maintenant nous allons te laisser te préparer; songe à mettre à profit le peu de tems qui te reste. Nous serons tes guides sur la place où nous jurâmes autrefois de te servir comme prince, où nous nous séparerons encore de toi comme tels.--Gardes! escortez le Doge jusqu'à son appartement.
SCÈNE II.
(Appartement du Doge.)
LE DOGE prisonnier et LA DUCHESSE.
LE DOGE.
Maintenant que le prêtre est parti, il serait inutile de vouloir prolonger ces instans d'affliction; encore une angoisse, celle de notre séparation, et j'aurai épuisé les derniers grains de sable qui restent sur l'heure qu'on m'a accordée; j'en aurai fini avec le tems.
ANGIOLINA.
Hélas! et c'est moi qui suis la cause, l'innocente cause de vos malheurs! C'est pour ce funeste mariage, pour cette union sinistre que tu promis d'accomplir à mon père, au moment de sa mort, c'est pour elle que tu sacrifies aujourd'hui ta propre vie.
LE DOGE.
Non, non, il y eut toujours dans mon esprit quelques pressentimens d'un grand revers de fortune; la merveille, c'est qu'il vienne aussi tard;--et pourtant on me l'avait prédit.
ANGIOLINA.
On vous l'avait prédit? et comment?
LE DOGE.
Il y a longues années,--si longues que j'hésiterais à le croire si nos annales n'en gardaient le souvenir. Tandis que j'étais jeune, et que je servais le sénat et la seigneurie comme podestat et capitaine de Trévise, un jour de fête, l'évêque indolent qui portait la sainte hostie excita mon impatience en tardant long-tems, et en répondant avec arrogance à mes reproches; je levai la main, je le frappai, au point de le faire fléchir sous son fardeau. En se redressant de terre, il leva dans sa pieuse colère ses tremblantes mains vers le ciel, puis, les ramenant vers l'hostie qu'il avait laissé échapper, il me dit, en me lançant un regard terrible: «L'heure viendra où celui que tu as renversé te renversera toi-même; la gloire sortira de ta maison, la sagesse se départira de ton ame, et dans le tems où ton esprit aura acquis toute sa maturité, un délire de cœur s'emparera de toi; la passion te déchirera dans l'âge où toutes les passions reposent chez les autres hommes, ou se transforment en vertus; et la couronne qui relève la majesté des autres têtes ne ceindra la tienne que pour la faire tomber; les plus grands honneurs ne seront pour toi que les hérauts de ta ruine; les cheveux blancs seront pour toi le signal du déshonneur et de la mort, mais non pas de la mort qui attend les vieillards.» Après ces mots, il s'éloigna.--Et voici que l'heure est venue.
ANGIOLINA.
Et comment, après cet avertissement, n'as-tu pas tenté de conjurer ce moment fatal, et de faire oublier, à force de repentir, ce que tu avais fait?
LE DOGE.