Uvres Completes De Lord Byron Tome 05 Comprenant Ses Memoires P
Chapter 8
_Comboloio_,--rosaire turc. Les manuscrits, particulièrement ceux des Persans, sont richement ornés et enluminés. Les femmes des Grecs sont tenues dans la dernière ignorance, mais un grand nombre de jeunes filles turques reçoivent une éducation parfaite; quoi qu'elles puissent être, elles ne serraient pas bien vues dans une coterie chrétienne. Peut-être quelques-unes de nos _bleues_ (savantes) n'en vaudraient pas moins pour _blanchir_ un peu.
NOTE 28.
_Galiongee_ ou _Galiongui_, marin, c'est-à -dire marin turc; les Grecs naviguent, les Turcs se battent. Leur costume est pittoresque; et j'ai vu plus d'une fois le capitan pacha le porter comme une espèce d'incognito. Leurs jambes cependant sont généralement nues. Les jambières qui sont décrites dans le texte comme revêtues de plaques d'argent, sont décrites d'après celles d'un pirate arnaute chez lequel j'ai logé (il a quitté sa profession) à son Pyrgo, près Gastouni, en Morée. Elles étaient plaquées d'écailles placées l'une sur l'autre, comme le dos d'une armadille.
NOTE 29.
Les caractères gravés sur tous les sabres turcs contiennent quelquefois le nom du lieu de la manufacture où ils ont été fabriqués, mais plus généralement un texte du Koran gravé en lettres d'or. Parmi ceux que j'ai en ma possession, il en est un dont la lame est d'une forme singulière: il est très-large, et le tranchant est entaillé en sinuosités, comme les ondulations de la vague ou de la flamme. Je demandai à l'Arménien qui me l'avait vendu de quel avantage pouvait être une pareille disposition. Il me répondit, en italien, qu'il l'ignorait; mais que les Musulmans avaient dans l'idée que des armes semblables font des blessures plus dangereuses; et qu'ils les préféraient parce qu'elles étaient _piu feroce_. Je ne pus admirer la raison, mais je l'achetai pour sa singularité.
NOTE 30.
Il est à observer que toute allusion à une chose ou à un personnage de l'Ancien-Testament, comme l'Arche, ou Caïn, est également le privilége du Musulman et du Juif. Bien plus, les premiers professent être plus instruits sur les vies, vraies ou fabuleuses, des patriarches, que nous ne le sommes par notre propre Ãcriture-Sainte; et non contens de remonter à Adam, ils ont une biographie des préadamites. Salomon est le monarque de toute la nécromancie, et Moïse un prophète inférieur seulement au Christ et à Mahomet. Zuleïka est le nom persan de la femme de Putiphar, et ses amours avec Joseph constituent un des plus beaux poèmes de leur langue[n5]. C'est pourquoi ce n'est pas une violation du costume que de placer les noms de Caïn et de Noé dans la bouche d'un Musulman.
[Note n5: Byron veut dire la langue persane, car c'est en persan qu'il existe un poème et même plusieurs sur les amours de Joseph et de Zuleïka. Voyez notre note, page 114.
(_N. du Tr._)]
NOTE 31.
_Paswan Oglou_, le rebelle de Widdin, qui, pendant les dernières années de sa vie, brava la puissance de la Porte.
NOTE 32.
Queue de cheval, étendard d'un pacha.
NOTE 33.
Giaffir, pacha d'Argyro-Castro ou Scutari, je ne sais au juste laquelle de ces deux villes, fut alors empoisonné par l'Albanien Ali, de la manière décrite dans le texte. Ali Pacha, pendant que j'étais encore dans le pays, se maria avec la sÅur de sa victime, quelques années après l'événement arrivé dans un bain à Sophie ou Andrinople. Le poison fut mêlé dans une tasse de café, qui est présentée avant le sorbet par le garçon de bain, après que l'on s'est habillé.
NOTE 34.
Les notions géographiques turques sur presque toutes les îles ne s'étendent pas plus loin que l'Archipel, mer à laquelle le texte fait allusion.
NOTE 35.
Lambro Canzani, Grec fameux par les efforts qu'il fit en 1789-90 pour rétablir l'indépendance de sa patrie. Abandonné par les Russes, il devint pirate, et l'Archipel fut le théâtre de ses entreprises. On dit qu'il vit encore à Saint-Pétersbourg. Lui et Riga sont les deux plus célèbres des révolutionnaires grecs.
Note 36.
_Rayahs_. Tous ceux qui paient la taxe de capitation appelée _haratch_.
NOTE 37.
Ce premier des voyages est du petit nombre de ceux que les Musulmans professent bien connaître.
NOTE 38.
La vie errante des Arabes, des Tartares et des Turkomans est détaillée dans chaque volume de voyages au Levant. On ne peut nier que ce genre de vie ne possède un charme tout particulier. Un jeune renégat français avoua à Châteaubriand qu'il ne s'était jamais trouvé seul, galopant dans le désert, sans éprouver une sensation qui approchait du ravissement et qui est ineffable.
NOTE 39.
_Djannat al Aden_, le séjour perpétuel, le paradis des Musulmans.
NOTE 40.
Un turban est gravé en pierre sur les tombes des hommes seulement.
NOTE 41.
Le chant de mort des femmes turques. Les _esclaves silencieux_ sont les hommes que les idées de _décorum_ empêchent de gémir _en public_.
NOTE 42.
«Je suis venu au lieu de ma naissance, et j'ai crié: «Les amis de ma jeunesse où sont-ils?» et un écho m'a répondu: Où sont-ils?»
(_Extraits d'un manuscrit arabe_.)
La citation ci-dessus (d'où l'idée du texte est empruntée) doit être déjà très-familière à chaque lecteur:--elle est donnée dans la première note des _Plaisirs de la Mémoire_ (_The Pleasures of Memory, by Samuel Rogers_), poème si connu qu'il est inutile de le citer, mais aux pages duquel on sera charmé de recourir.
Note 43.
_And airy tongues that syllable men's names_.
(MILTON.)
«Et des voix aériennes qui prononcent les noms des hommes.»
Pour trouver des personnes qui croient que les ames des morts habitent la forme des oiseaux, il n'est pas nécessaire d'aller en Orient. L'histoire du revenant de lord Littleton; la duchesse de Kendal, qui croyait que George Ier était venu voltiger autour de sa fenêtre, sous la forme d'un corbeau (voyez _Oxford's Reminiscences_), et beaucoup d'autres exemples nous montrent cette superstition dans nos propres demeures. Le plus singulier fut la fantaisie d'une dame de Worcester, qui, s'étant imaginé que sa sÅur vivait sous la forme d'un oiseau chantant, remplit littéralement son prie-dieu, dans la cathédrale, avec des cages pleines d'oiseaux de la même espèce. Comme elle était riche, et qu'elle embellissait l'église par ses bienfaits, on ne s'opposa point à son innocente folie.--Pour cette anecdote, voyez les _Oxford's Letters_.
FIN DES NOTES DE LA FIANCÃE D'ABYDOS.
LE CORSAIRE.
POÃME.
_I suoi pensieri in lui dormir non ponno_.
(TASSO, _Gerusalemme liberata_, canto X.)
A THOMAS MOORE, ESQ.
MON CHER MOORE,
Je vous dédie la dernière production que j'imposerai pendant quelques années, à la patience du public et à votre indulgence; et j'avoue que je me trouve heureux de pouvoir profiter de cette opportunité, qui est peut-être la dernière, pour orner mon poème d'un nom consacré par des principes politiques inébranlables, et par les talens les plus incontestables et les plus variés. Tandis que l'Irlande vous range parmi les plus fermes de ses patriotes, tandis que vous restez, dans son estime, le premier de ses poètes, et que la Grande-Bretagne répète et ratifie ce jugement, permettez à celui dont le seul regret, depuis notre première liaison, est dans les années qu'il a perdues avant cette liaison; permettez-lui d'ajouter l'humble, mais sincère suffrage de son amitié, à la voix unanime de plusieurs nations. Il vous prouvera du moins que je n'ai jamais oublié les avantages que j'ai retirés de votre société, ni abandonné l'espoir d'en jouir encore, quand vos goûts et vos loisirs vous permettront de faire oublier à vos amis votre trop longue absence. On dit parmi ces amis, et j'aime à le croire, que vous êtes engagé dans la composition d'un poème dont la scène sera placée en Orient; personne ne peut rendre avec autant de vérité que vous de pareilles scènes. Les souffrances de votre propre contrée (l'Irlande), le caractère noble et fier de ses enfans, la beauté et la sensibilité de ses filles pourront s'y retrouver; et Collins, quand il donnait à ses églogues orientales le surnom d'_irlandaises_, ne se doutait pas combien était juste une partie au moins de son parallèle. Votre imagination créera un soleil plus ardent et un ciel moins nuageux; mais la fierté, la tendresse et l'originalité font partie de vos titres nationaux à une origine orientale, à laquelle vous avez déjà prouvé vos droits plus clairement que les plus zélés antiquaires de votre nation.
Me permettrez-vous d'ajouter quelques mots sur un sujet pour lequel on suppose que tout le monde a un penchant assez vif, mais qui ne plaît nullement aux autres?--soi-même. J'ai écrit beaucoup, j'ai publié même plus qu'il ne faudrait pour autoriser un silence plus long que celui que je médite actuellement; mais, pour quelques années au moins, c'est mon intention de ne pas provoquer le jugement _des Dieux, des hommes et des colonnes_. Dans la composition actuelle, j'ai essayé un rhythme qui n'est pas le plus difficile, mais qui est peut-être la mesure la mieux appropriée à notre langue: c'est la bonne vieille et héroïque strophe, maintenant négligée. La stance de Spencer est peut-être trop lente et trop pompeuse pour une narration; cependant, je l'avoue, c'est la mesure que je préfère de beaucoup. Scott seul, de notre tems, a jusqu'ici complètement triomphé de la fatale facilité du vers de huit syllabes; et ce n'est pas le moindre triomphe de ce génie fertile et puissant. Dans les vers blancs, Milton, Thompson et nos poètes dramatiques sont les signaux qui brillent dans les ténèbres, mais qui nous avertissent d'éviter les rochers rudes et stériles sur lesquels ils sont allumés. Le couplet héroïque n'est pas certainement la mesure la plus populaire; mais comme je n'en ai pas cherché une autre par le désir de flatter ce que l'on nomme l'opinion publique, je bornerai ici mon apologie, et courrai encore une fois la chance avec un rhythme dans lequel je n'ai encore écrit que des compositions dont la publicité qu'elles ont reçue est une partie de mes regrets actuels comme elle le sera de mes regrets futurs.
Pour ce qui concerne mon histoire, et toutes mes histoires en général, je me croirai heureux si j'ai rendu mes personnages plus parfaits et plus aimables, s'il est possible; d'autant plus que j'ai été quelquefois critiqué et considéré comme non moins responsable de leurs actions et de leurs défauts que si ces actions et ces défauts m'étaient personnels. Soit.--Si j'ai été entraîné à la triste vanité de _peindre d'après soi-même_, les portraits sont probablement ressemblans, puisqu'ils sont si défavorables; ou sinon, ceux qui me connaissent ne s'y trompent point, et ceux qui ne me connaissent pas, j'ai peu d'intérêt à les détromper. Je n'ai pas le désir spécial que personne, excepté mes amis, croie l'auteur meilleur que les personnages créés par son imagination; mais je ne puis me soustraire à une légère surprise, et peut-être à une certaine gaîté, sur quelques singulières et critiques exceptions dans l'exemple actuel, en voyant plusieurs bardes (bien supérieurs, je l'avoue) dans une condition vraiment estimable, et tout-à -fait exempts de toute participation aux défauts de ces héros, qui, néanmoins, n'ont guère plus de moralité que _le Giaour_, et peut-être--mais non:--je dois admettre que _Childe-Harold_ est un personnage tout-à -fait odieux; et, quant à son identité, ceux qui aiment à la reconnaître peuvent lui donner tel type qu'il leur plaira.
Si cependant il valait la peine de détruire cette impression, il serait important pour moi que l'homme qui fait les délices de ses lecteurs et de ses amis, le poète de tous les cercles et l'idole du sien, me permît en cette occasion et toujours de me souscrire,
Son très-dévoué, très-affectionné Et obéissant serviteur,
BYRON.
2 janvier 1814.
Chant Premier.
_Nessun maggior dolore, Che ricordarsi, del tempo felice Nella miseria_............
(DANTE.)
1. «Sur les ondes joyeuses de la mer sombre et bleue, nos pensées sont sans limites et nos ames sont libres: aussi loin que la brise peut nous porter, aussi loin que les vagues écument, contemple notre empire et regarde notre patrie! Ce sont là nos royaumes, et aucune frontière ne leur est imposée;--notre pavillon est un sceptre auquel tous ceux qui le rencontrent obéissent. Elle est nôtre aussi la vie sauvage et tumultueuse qui passe de la fatigue au repos et du repos à la fatigue, avec la même gaîté dans chaque changement. Oh! qui pourrait raconter--ce n'est pas toi, luxurieux esclave! dont l'ame tomberait en défaillance sur la vague soulevée; ni toi, souverain orgueilleux de l'indolence et du luxe! que le sommeil ne délasse point,--pour qui le plaisir n'a plus d'attraits.--Oh! qui, excepté celui dont le cÅur a été éprouvé, et qui a dansé en triomphe sur les flots écumans, pourrait raconter les transports exaltés,--le mouvement frénétique du pouls qui agitent ceux qui voyagent sur ces plaines sans vestiges? Qui pourrait raconter comment nous aimons le combat pour le combat lui-même, et changeons en délices ce que d'autres appellent des dangers; comment nous recherchons avec avidité ce qu'évite le lâche; et comment, où le faible tremble,--c'est seulement là que nous commençons à sentir--sentir--avec toute l'énergie de la sensation la plus intime, quand l'espérance se réveille et redouble le courage.
«Aucune peur de la mort,--si nos ennemis meurent avec nous:--excepté qu'elle nous paraît plus ennuyeuse encore que le repos. Qu'elle vienne quand elle le voudra:--nous jouissons avec profusion de la vie[loc12]--; quand on la perd,--qu'importe--que ce soit par la maladie ou par le combat? Que celui qui rampe sur la terre, amoureux de ses propres ruines, se cramponne sur sa couche, et végète ainsi languissamment pendant de longues années; arrache péniblement son souffle de sa poitrine, en secouant sa tête paralysée: pour nous,--le frais gazon, et non pas un lit fiévreux. Tandis que, dans son épuisement, soupir par soupir, l'homme décrépit expectore son ame, la nôtre, dans une seule convulsion,--par un seul bond,--échappe à tout contrôle. Son cadavre peut s'enorgueillir de son urne et de son étroit tombeau; ceux qui maudissaient sa vie pourront dorer sa tombe. Pour nous sont des pleurs, quoique peu nombreux, mais sincèrement versés, quand l'Océan nous couvre de son immense linceul et ensevelit nos cadavres; des banquets remplacent des regrets superflus, et la coupe se remplit pour honorer notre mémoire. Une brève épitaphe n'est pas omise au jour du danger, quand ceux qui survivent partagent les dépouilles, et s'écrient, avec un triste souvenir empreint sur chaque front: «Oh! que _ce moment_ eût été beau pour le brave qui est tombé dans la mêlée!»
[Note loc12: _We snatch the life of life_.]
2. Tels étaient les accens qui partaient de l'île du Pirate, autour du feu nocturne de la garde; tels étaient les sons qui retentissaient le long des rochers du rivage, et qui semblaient un chant à des oreilles aussi sauvages! Les pirates en groupes dispersés sur le sable doré, jouent,--boivent à la ronde,--conversent--ou aiguisent leurs armes tranchantes, choisissent celles qui sont les plus meurtrières,--assignent à chacun sa lame, et regardent sans émotion le sang qui ternit son éclat. Ils réparent la chaloupe, replacent les mâts ou les rames, tandis que d'autres errent en rêvant sur le rivage. Ceux-là tendent des piéges aux oiseaux sauvages, ou déploient au soleil les filets trempés dans la mer, et épient dans le lointain, avec toute l'ardeur d'une curiosité avide, si quelque voile distante se détache sur l'horizon; d'autres racontent les histoires de plus d'une nuit de danger et de fatigue, et se demandent avec inquiétude quand ils pourront encore s'emparer de dépouilles. Peu leur importe dans quel lieu:--ce soin est l'affaire de leur chef; la leur, c'est de ne jamais douter du succès de leur entreprise et des projets de leur chef. Mais quel est ce CHEF? Son nom est fameux et redouté sur chaque rivage:--ils n'en demandent et n'en connaissent pas davantage.
Il ne se mêle avec eux que pour les commander; peu nombreuses sont ses paroles, mais son Åil est perçant et sa main hardie. Jamais il ne mêle à leurs banquets joyeux un sourire de gaîté; mais ils oublient son silence en faveur de ses succès. Jamais ils ne remplissent la coupe pour ses lèvres dédaigneuses: le verre passe devant lui sans qu'il daigne le goûter;--et quant à ses mets,--les plus austères de sa troupe voudraient aussi qu'ils passassent devant lui sans qu'il les goûtât. Le pain le plus dur de la terre, les racines les plus simples du jardin, et rarement le luxe des fruits d'été, composent humblement ses courts repas qu'un ermite pourrait à peine refuser. Mais tandis qu'il se prive des jouissances les plus grossières des sens, son esprit semble nourri de cette abstinence. «Que l'on vogue vers ce rivage!»--ils voguent.--«Faites ceci!»--cela est fait. «Que l'on se réunisse et que l'on me suive!»--les dépouilles sont dans leurs mains. Aussi prompts sont ses ordres, aussi promptes ses actions, et tous obéissent; il en est peu qui s'informent du motif de sa volonté. A ceux-là , une brève réponse et un regard de mépris et de blâme: c'est tout ce qu'ils obtiennent.
3. «Une voile!--une voile!»--une dépouille promise à leur avide espérance! «Sa nation?--son pavillon?--que dit le télescope?» Ce n'est pas une prise, hélas!--mais c'est une voile amie: le pavillon couleur de sang se déroule au souffle de la brise. Oui,--elle est des nôtres:--c'est un navire qui rentre au port.--Souffle agréablement, ô brise!--qu'il jette l'ancre avant la nuit. Déjà le cap est doublé;--notre baie reçoit cette proue qui fend orgueilleusement l'écume des flots. Comme il tire majestueusement et avec grâce sa bordée! Ses voiles blanches sont déployées au vent:--elles ne fuient jamais devant l'ennemi.--Il s'avance sur les ondes comme un être animé, et semble avoir l'audace de défier les élémens au combat. Qui ne voudrait pas affronter les décharges de la mêlée--et le naufrage--pour se sentir le monarque de ce navire peuplé?
4. Le câble retentissant glisse rudement sur les flancs du vaisseau; les voiles sont ployées, et la chute de l'ancre fait balancer le navire. Les spectateurs oisifs de l'île distinguent le canot qui descend des larges ouvertures de la proue. Il est équipé;--les rames se meuvent de concert vers le rivage, jusqu'à ce que sa quille creuse le sable bruissant. Salut au cri de bien-venue!--On se parle amicalement! une main serre une autre main qui l'attend au rivage; on se sourit, on s'interroge, on se répond brièvement: tous les cÅurs se promettent une fête.
5. Les nouvelles se répandent et la foule augmente sans cesse. Le bruit confus des voix, le rire prolongé de l'allégresse, et les tendres et inquiets accents de la femme s'entendent confusément:--chaque parole exprime le nom d'un ami,--d'un mari--ou d'un amant. «--Oh! sont-ils sauvés? nous ne nous informons pas du succès,--mais les verrons-nous? aurons-nous le bonheur d'entendre encore leurs accens? Là où la bataille s'est donnée,--où les flots se sont levés en courroux,--sans doute ils se sont conduits en braves;--mais qui sont ceux qui ont échappé? qu'ils se hâtent de venir jouir de notre bonheur et de notre surprise, et, par des baisers, chasser le doute de nos yeux enchantés!»--
6. «--Où est notre chef? pour lui nous apportons un message,--et nous doutons que la joie--qui salue notre arrivée--dure long-tems; mais sincère comme elle est,--elle est douce pour nous, quoique de si courte durée. Mais, Juan, conduis-nous sur-le-champ à notre chef. Nos devoirs de civilités étant remplis, nous reviendrons nous réjouir avec vous; et chacun pourra entendre ce qu'il désire qui lui soit raconté.»
Ils montent lentement un sentier creusé dans le roc sur lequel est placée la tour d'observation qui domine la baie, entourée de buissons touffus, de fleurs sauvages épanouies. Là une douce fraîcheur s'exhale des sources argentées dont les ondes sinueuses jaillissent de bassins de granit, se précipitent dans un courant animé[loc13], et invitent par leur pureté à étancher la soif; ils montent de rochers en rochers.--
[Note loc13: _Leap into life_.]
--Près de cette grotte prochaine, quel est cet homme solitaire qui contemple la profondeur des ondes, appuyé dans une posture méditative sur son sabre qui ne sert pas souvent d'appui à sa main sanglante? «C'est lui,--c'est Conrad;--c'est là --qu'il se plaît--à être seul. Va,--Juan!--va,--et fais connaître l'objet de notre visite. Il a vu le vaisseau;--dis-lui que nous venons lui apprendre des nouvelles qu'il doit être pressé d'entendre. Nous n'osons pas cependant approcher;--tu connais son humeur, lorsque des étrangers ou des personnes non invitées s'introduisent près de lui.»
7. Juan l'aborde et l'instruit de leur dessein.--Il ne parle pas;--mais un signe a fait connaître son consentement. Juan appelle les messagers:--ils arrivent.--Il répond à leur salut par une légère inclination, mais ses lèvres restent muettes. «Ces lettres, chef, sont du Grec,--l'espion, qui nous avertit quand le butin ou le péril sont près de nous. Quelles que soient ses nouvelles, nous pouvons bien dire que--» «Paix! paix!» Il impose silence à leur discours. Dans leur étonnement, ils se détournent, confondus, en se faisant part tout bas, l'un à l'autre, de leurs conjectures; ils épient ses regards d'un Åil clandestin, pour voir avec quelle contenance ce chef recevra les nouvelles qu'ils lui apportent. Mais, comme s'il eût deviné leur intention, il a détourné la tête, peut-être par suite de quelque émotion, par doute ou par fierté. Il lit la lettre.--«Mes tablettes, Juan, écoute.--Où est Gonsalvo!»
--«Sur le vaisseau à l'ancre.»--«Qu'il y reste.--Porte-lui cet ordre; et vous, retournez à vos devoirs.--Préparez-vous pour ma course: vous serez cette nuit de mon entreprise.»--«Cette nuit, seigneur Conrad?»
--«Oui! au coucher du soleil: la brise fraîchira à la fin du jour. Mon armure,--mon manteau,--une heure--et nous sommes partis. Ceins ton cor;--veille à ce que, dépouillé de sa rouille, il ne trompe pas ma légitime attente. Que le tranchant de mon large sabre soit aiguisé; que la garde en remplisse mieux ma main, et que l'armurier l'arrange à la hâte. La dernière fois, ce sabre a plus fatigué mon bras que les ennemis: fais attention que l'on tire exactement le coup de signal qui nous avertit que l'heure d'attente est expirée.»
8. Ils obéissent, et se retirent à la hâte pour aller de nouveau chercher des dangers sur la vaste mer. Cependant ils ne murmurent point:--c'est Conrad qui les guide! Et qui oserait mettre en question ce qu'il a décidé? Cet homme de solitude et de mystère, que l'on ne voit presque jamais sourire et plus rarement soupirer; dont le nom seul intimide les plus hardis de sa troupe, et teint leurs visages basanés d'une couleur plus pâle, sait gouverner leurs ames avec cet art du commandement qui éblouit, dirige et fait trembler les courages vulgaires.
Quel est ce charme, ce charme que sa troupe indisciplinée reconnaît et envie, sans oser cependant s'y opposer? Que peut-il être, ce pouvoir qui s'empare ainsi de la confiance des siens? c'est le pouvoir de la pensée,--la magie de l'intelligence! conquise d'abord par le succès, et conservée par l'habileté qui façonne la faiblesse des autres à sa volonté, se sert de leurs propres mains, mais sans qu'ils s'en doutent, et fait que leurs exploits les plus glorieux paraissent lui appartenir.