Uvres Completes De Lord Byron Tome 05 Comprenant Ses Memoires P
Chapter 4
Allusion au suicide douteux du scorpion, ainsi donné comme modèle par d'aimables philosophes. Quelques-uns soutiennent que la direction du dard, lorsqu'il est tourné contre la tête, est purement un mouvement convulsif; mais d'autres portent contre lui le verdict de _felo de se_. Les scorpions sont sûrement intéressés à une prompte décision de la question; comme, si une fois il est établi que ce sont des _insectes-Catons_, on leur permettra sans doute de vivre aussi long-tems qu'ils le jugeront convenable, sans périr martyrs pour une hypothèse.
NOTE 18.
Le canon, au coucher du soleil, ferme le Ramazan. Voyez la note 8.
NOTE 19.
_Phingari_, la lune.
NOTE 20.
Le fameux et célèbre rubis du sultan _Giamschid_, auquel _Istakar_ doit ses embellissemens, et nommé, à cause de sa splendeur, _Schebgerag_, le _flambeau de la nuit_, ainsi que _la coupe du soleil_, etc. Dans les premières éditions de ce poème, _Giamschid_ était donné comme un mot de trois syllabes, d'après l'orthographe de d'Herbelot; mais je suis informé que Richardson le réduit à un mot dissyllabique, et l'écrit _Jamschid_. J'ai laissé dans le texte l'orthographe de l'un avec la prononciation de l'autre [n1].
[Note n1: Ce sultan était le quatrième souverain de la dynastie des Pichdadiens, et frère ou neveu de Tahamurah. Son vrai nom était composé des mots _Giam_ ou _Gem et Shid_; ce dernier mot, dans l'ancien langage persan, signifie _soleil_.
(D'HERBELOT.)]
NOTE 21.
_Al-Sirat_, pont d'une largeur moindre que celle du fil d'une araignée affamée, sur lequel les Musulmans doivent glisser (_skate_) pour aller en Paradis dont il est la seule entrée. Mais ce n'est pas le pire; la rivière qui coule au-dessous est l'Enfer lui-même, dans lequel, comme on doit s'y attendre, l'inhabileté et la sensibilité du pied font tomber avec un _facilis descensus Averni_: ce qui n'offre pas une perspective très-agréable aux passagers qui suivent. Il y en a encore un plus étroit au-dessous pour lés juifs et les chrétiens.
NOTE 22.
Erreur vulgaire. Le Koran alloue au moins le tiers du Paradis aux femmes de bonne conduite; mais le très-grand nombre des Mahométans interprètent le texte à leur manière, et excluent leurs moitiés du Paradis. Ennemis des platoniciens, ils ne peuvent discerner _aucune propriété de choses_ dans les âmes des personnes de l'autre sexe, pensant qu'ils en seront dédommagés par les houris.
NOTE 23.
Comparaison orientale, qui paraîtra peut-être, quoique véritablement empruntée, _plus arabe qu'en Arabie_ [n2].
[Note n2: Ces mots sont en français dans le texte.]
NOTE 24.
Hyacinthe, en arabe _sunbul_: pensée aussi commune chez les poètes orientaux qu'elle l'était parmi les Grecs.
NOTE 25.
_Franguestan_, Circassie.
NOTE 26.
_Bismillah_! au nom de Dieu! C'est le début de tous les chapitres du Koran, excepté un, ainsi que des prières et des actions de grâces.
NOTE 27.
Phénomène qui n'est pas rare chez un Musulman en colère. En 1809, les moustaches du capitan-pacha, dans une audience diplomatique, ne causèrent pas moins d'effroi à tous les drogmans que celles d'un tigre. Ces moustaches terribles se tordirent: elles se dressèrent de leur propre mouvement; et on s'attendait à tout moment à les voir changer de couleur, mais à la fin elles consentirent à se rabattre: ce qui sauva probablement plus de têtes qu'elles ne contenaient de poils.
NOTE 28.
_Amaun_, quartier, pardon.
NOTE 29.
Le _mauvais Åil_, superstition commune dans le Levant, et dont les effets imaginaires sont cependant vraiment singuliers pour ceux qui se croient en être affectés.
NOTE 30.
_Palampore_, schall à fleurs porté généralement par les personnes de distinction.
NOTE 31.
Le _calpac_; c'est la calotte solide ou la partie centrale de la coiffure: le schall est tourné autour et forme le turban.
NOTE 32.
Le turban, une petite colonne et un verset du Koran ornent les tombeaux des Osmanlis, soit dans le cimetière ou dans les champs. En parcourant les montagnes, vous rencontrez fréquemment de semblables monumens; et, sur votre demande, on vous dit qu'ils rappellent quelque victime de la rebellion, du brigandage ou de la vengeance.
NOTE 33.
Allah hu! Ce sont les mots qui terminent l'appel à la prière que fait le muezzin, de la plus haute galerie extérieure du minaret. Dans un soir calme, lorsque le muezzin a une belle voix, ce qui arrive souvent, l'effet de cette voix est solennel, et bien plus beau que celui de toutes les cloches de la chrétienté.
NOTE 34.
Ce qui suit fait partie d'un chant de guerre des Turcs:--
Je vois,--je vois une jeune fille du Paradis, aux yeux noirs; elle agite un mouchoir, un voile d'azur, et me crie de toutes ses forces; «Viens, embrasse-moi; car je t'aime, etc.»
NOTE 35.
Monkir et Nékir sont les inquisiteurs des morts. Le défunt subit devant eux un court noviciat et un échantillon préparatoire de la damnation. Si les réponses ne sont pas les plus claires, il est tiré en haut par une faux, et repoussé en bas avec un marteau rougi au feu, jusqu'à ce qu'il soit bien préparé par ces épreuves et par quantité d'autres subsidiaires. Les fonctions de ces anges ne sont pas une sinécure, car ils ne sont que deux; et le nombre des orthodoxes décédés étant en petite proportion avec ceux qui ne le sont pas, leurs mains sont toujours occupées.
(Voyez d'Herbelot, Bibl. Orient.)
NOTE 36.
Eblis, prince oriental des ténèbres.
(Note de Lord Byron.)
C'est le ÎιαÃÎ¿Î»Î¿Ï des Grecs corrompu en Eblis par les Arabes. (Voyez d'Herbelot, Bibl. Orient.)
(N. du Tr.)
NOTE 37.
La croyance superstitieuse aux vampires est encore générale dans le Levant. L'honnête Tournefort nous a conté une longue histoire que M. Southey cite dans ses notes sur Thalaba, sous le nom de Vroucolochas, comme il les appelle. Le terme romaïque est Vardoulacha. Je me rappelle une famille entière effrayée du cri d'un enfant qu'elle croyait causé par une semblable visite. Les Grecs ne mentionnent jamais ce mot sans horreur: J'ai trouvé que Broucolokàs est un vieux et légitime mot hellénique,--au moins est-il ainsi appliqué à Arsénius, qui, selon les Grecs, fut animé par le démon après sa mort. Les modernes, cependant, se servent du mot mentionné plus haut.
NOTE 38.
La fraîcheur du visage et des lèvres humides de sang sont les signes infaillibles pour reconnaître un vampire. Les histoires racontées en Hongrie et en Grèce sur ces mangeurs horribles sont singulières, et quelques-unes sont attestées de la manière la plus incroyable.
NOTE 39.
Le pélican est, je crois, l'oiseau ainsi calomnié par l'imputation de nourrir ses petits de son sang.
NOTE 40.
Cette superstition de seconde ouïe (car je n'ai jamais rencontre une véritable seconde vue dans l'Orient) fut une fois l'objet de mon observation. Dans mon troisième voyage au cap Colonna, au commencement de 1811, comme nous traversions le défilé qui commence au hameau entre Kératié et Colonna, je remarquai que Dervish Tahiri pressait son cheval pour sortir de ce passage, et penchait sa tête sur sa main comme un homme inquiet. Je le joignis au galop et le questionnai. «Nous sommés en péril, me répondit-il.--Quel péril? Nous ne sommes pas maintenant en Albanie, ni dans les défilés d'Ephèse, de Missolonghi ou de Lépante; nous sommes en nombre, bien armés, et les Choriates n'ont pas le courage d'être voleurs.--C'est vrai, Effendi; mais néanmoins le coup de feu résonne à mes oreilles.--Le coup de feu! on n'a pas tiré un seul coup de tophaïque ce matin.--Je l'entends cependant--bom--bom!--aussi distinctement que j'entends votre voix.--Bah!--Comme il vous plaira, Effendi; si cela est écrit, cela arrivera.»--Je laissai ce prophète aux habiles oreilles, et galopai vers Basile, son compatriote chrétien, dont les oreilles, quoique pas du tout prophétiques, n'en annonçaient pas moins d'intelligence. Arrivés tous à Colonna, nous y restâmes quelques heures, et nous revînmes à loisir, débitant une foule de mots spirituels, en plus de dialectes que n'en entendit la Tour de Babel, sûr le devin qui s'était trompé: Romaïque, Arnaute, Turc, Italien et Anglais s'exercèrent tous à des railleries variées sur le pauvre Musulman. Pendant que nous contemplions la délicieuse perspective, Dervish était occupé à examiner les colonnes. Je pensai qu'il s'était métamorphosé en antiquaire, et je lui demandai s'il était devenu un Palaocastro. «Non, dit-il, mais ces piliers seront utiles pour soutenir une attaque;» et il ajouta d'autres remarques qui prouvaient au moins sa conviction dans sa malencontreuse faculté de préentendre. A notre retour à Athènes, nous apprîmes de Leoné (prisonnier débarqué quelques jours après) le projet d'attaque des Maïnotes, mentionné avec les causes de sa non-exécution dans les notes du second chant de _Childe-Harold_. Je me donnai la peine de questionner cet homme, et il décrivit les vêtemens, les armes, les chevaux de notre troupe d'une manière si exacte, que ce détail, joint à d'autres circonstances, ne nous permit pas de douter qu'il n'eût été de la _bande vilaine_, et nous-mêmes près de fort mauvais voisins. Dervish devint un prophète pour toute sa vie; et j'ose dire, qu'il entend maintenant plus de mousqueterie qu'il n'en sera jamais tiré, à la grande satisfaction des Arnautes de Bérat et des montagnards ses compatriotes.
--Je rapporterai encore un trait de cette race singulière. En mars 1811, un Arnaute, remarquable par sa vigueur et son activité (il était, je crois, le cinquième dans la même disposition), vint s'offrira moi pour domestique. L'ayant refusé: «Bien, Effendi, me dit-il, puissiez-vous vivre!--vous m'auriez trouvé utile. Demain je quitterai la ville pour les montagnes; je reviendrai en hiver, peut-être alors me recevrez-vous.» Dervish, qui était présent, remarqua, comme une chose naturelle et sans conséquence, que, _dans cet intervalle, il allait joindre les klephtes_ (voleurs), ce qui était vrai à la lettre.--S'ils ne sont pas tués, ils reviennent l'hiver, et le passent, sans être inquiétés, dans une ville où ils sont souvent aussi bien connus que leurs exploits.
NOTE 41.
Le sermon du moine est omis. Il semble qu'il ait eu aussi peu d'effet sur le patient, qu'il en aurait probablement sur le lecteur. Il suffira de dire qu'il était de la longueur habituelle (comme on peut s'en apercevoir par les interruptions et l'ennui du patient), et qu'il fut débité avec le ton nasillard de tous les prédicateurs orthodoxes.
NOTE 42.
_Symar_, drap mortuaire.
NOTE 43.
La circonstance à laquelle se rapporte l'histoire ci-dessus n'est pas rare en Turquie. Il y a quelques années, la femme de Muchtar Pacha se plaignit au père de celui-ci[n3] de l'infidélité supposée de son fils; il lui demanda, et elle eut la barbarie de lui donner une liste des douze plus belles femmes de Janina. Elles furent saisies, enfermées dans des sacs, et jetées dans le lac la même nuit! Un des gardes qui étaient présens m'apprit qu'aucune des victimes ne poussa un cri, ou ne montra quelque symptôme de terreur en étant si soudainement arrachée _à tout ce qu'on aimait, à tout ce que l'on aime_. Le sort de Phrosine, la plus belle de ces victimes, est le sujet d'un grand nombre de chants romaïques et arnautes.
[Note n3: Le fameux Aly, pacha de Janina.]
L'histoire racontée dans le poème est arrivée, dit-on, à un jeune Vénitien, il y a plusieurs années, et maintenant elle est presque oubliée. Je l'ai, par hasard, entendu raconter par un des diseurs d'histoires, si communs dans les cafés du Levant, qui chantent ou déclament leurs récits. Les additions et interpolations du traducteur seront aisément distinguées du reste, par le manque d'images orientales; et je regrette que ma mémoire ait retenu si peu de fragmens de l'original.
Pour ce qui concerne quelques-unes des notes, j'en suis redevable en partie à d'Herbelot, et en partie à ce très-oriental, et comme l'appelait si justement M. Wéber, au _sublime conte du calife Wathek_[n4].
[Note n4: Ce livre est de lord Beckford. Il a paru d'abord en français, puis en anglais, et a eu plusieurs réimpressions en français.
(_N. du Tr_.)]
Je ne sais pas à quelle source l'auteur de ce singulier volume a puisé ses matériaux. Quelques-uns de ses épisodes peuvent se rencontrer dans la _Bibliothèque Orientale_; mais par l'exactitude des mÅurs, par la beauté de ses descriptions et la puissance de l'imagination, il surpasse de beaucoup toutes les imitations européennes; et il porte tant de marques d'originalité, que ceux qui ont visité l'Orient-croiront difficilement que ce n'est pas une traduction. Comme nouvelle orientale, _Rasselas_ même doit s'incliner devant lui: son _heureuse vallée_ ne supporterait pas la comparaison avec le _palais d'Eblis_.
FIN DES NOTES DU GIAOUR.
LA FIANCÃE D'ABYDOS.
HISTOIRE TURQUE.
_Had we never loved so kindly, Had we never loved so blindly, Never met or never parted, We had ne'er been broken-hearted_. (BURNS.)
Si nous n'avions jamais aimé si tendrement, Si nous n'avions jamais aimé si aveuglément, Si nous ne nous étions jamais rencontrés, jamais séparés, Nous n'aurions jamais eu nos cÅurs brisés.
AU TRÃS-HONORABLE LORD HOLLAND CETTE HISTOIRE EST DÃDIÃE, AVEC UN PROFOND SENTIMENT D'ESTIME ET DE RESPECT, PAR SON RECONNAISSANT, OBLIGÃ ET SINCÃRE AMI, BYRON.
Chant Premier[loc10].
[Note loc10: Notre fidélité à suivre le système que nous avons adopté de traduire le plus littéralement possible, nous fait rencontrer plus souvent, pour l'expression, dans ce poème, avec M. A. P. que partout ailleurs, parce que lui-même, d'après son aveu, a fait la traduction récente de cet ouvrage en suivant un système différent de celui qu'il avait toujours suivi. S'il eût appliqué, ce système a toutes les Åuvres de Byron, il n'aurait pas eu de successeur.
(_N. du Tr_.)]
1. Connaissez-vous la contrée où le cyprès et le myrte sont les emblèmes des actions de ceux qui l'habitent? où la rage du vautour, L'amour de la tourterelle, tantôt se changent en soupirs, tantôt s'égarent dans le crime? Connaissez-vous là contrée du cèdre et de la vigne où les fleurs sont toujours fleuries; où le ciel est toujours brillant et pur; où les ailes légères du zéphir, chargées de parfums, s'arrêtent fatiguées sur les jardins de la rosé dans toute sa fraîcheur [1]; où le citron et l'olive sont les plus beaux des fruits; où la voix du rossignol n'est jamais muette; où les teintes de la terre et les couleurs du ciel, variées entre elles, rivalisent de beauté; où la pourpre de l'océan est si profondément nuancée; où les vierges sont aussi douces que les roses dont elles tressent des guirlandes; et où, excepté le caractère de l'homme, tout est divin?
C'est le climat de l'Orient; c'est la contrée du soleil.--Peut-il sourire avec amour à des actions comme celles de ses enfans[f2]? Oh! sombres comme les accens de l'adieu des amans sont les cÅurs qu'ils portent, et les histoires qu'ils racontent.
2. Entouré d'esclaves nombreux et vaillans, armés comme il convient aux braves et attendant chacun l'ordre de leur maître pour guider ses pas ou garder son sommeil, le vieux Giaffir était assis dans son divan: une profonde pensée se faisait remarquer dans son Åil chargé d'années, et quoique le visage d'un musulman ne trahisse pas souvent à ceux qui l'observent l'intérieur de son ame, très-habile qu'il est à cacher tous ses sentimens, excepté son indomptable orgueil, son front pensif et son air absorbé décelaient plus que de coutume les pensées qui l'agitaient.
3. «Que la salle soit évacuée.»--La troupe a disparu.--«Maintenant appelez-moi le chef de la garde du harem.» Il n'y a plus avec Giaffir que son fils unique, et l'esclave de la Nubie qui attend les ordres de son maître. «Haroun,--quand toute cette foule qui attend aura dépassé la porte extérieure (malheur à la tête de celui dont l'Åil regarderait le visage non voilé de mon enfant Zuleïka!) va, amène-moi ma fille de sa tour; sa destinée est fixée dès cette heure. Cependant ne lui répète pas mes paroles; elle doit être instruite par moi seul de ses devoirs!»
«Pacha! entendre, pour moi, c'est obéir.» L'esclave n'en doit pas dire davantage à un despote.--Déjà il a pris le chemin de la tour, mais ici le jeune Sélim rompt le silence; il s'incline d'abord par une humble et respectueuse révérence, baisse modestement les yeux, et parle avec grâce, en se tenant toujours aux pieds du pacha: car le fils d'un musulman mourrait plutôt avant d'oser s'asseoir devant son père!
«Père! dans la crainte que tu ne grondes ma sÅur, ou son noir gardien, sache--que la faute, si une faute a été commise, vient de moi seul; alors, que tes reproches ne tombent que sur moi.--La matinée était si belle que--le vieillard et l'homme fatigué pouvaient dormir,--moi je ne le pouvais pas; et pour voir seul, pour contempler seul les plus belles scènes de la nature dans la campagne et sur la mer, sans avoir personne pour sympathiser avec des pensées qui faisaient battre vivement mon cÅur, c'eût été une peine, une privation cruelle;--car quelle que soit mon humeur, en vérité, je n'aime point la solitude. J'ai été réveiller Zuleïka, et, comme tu sais que la lourde clef de la porte du harem se tourne promptement pour moi, nous étions déjà dans les bosquets de cyprès avant que les gardiens esclaves se soient éveillés, et nous jouissions avec délices de la terre, de la mer et du ciel qui semblaient nous appartenir! Là , nous sommes restés trop long-tems peut-être, séduits par l'histoire de Medjnoun et les chants de Sâdi[f3]; jusqu'à ce que, ayant entendu le son retentissant du tambour[f4] annonçant l'heure prochaine de ton divan; fidèle à toi et à mon devoir, et averti par cet appel, je suis revenu à la hâte pour te présenter mes respectueuses salutations. Mais Zuleïka se promène encore,--Oh! père, ne te courrouce point;--n'oublie point que personne ne peut pénétrer dans ce secret bosquet, excepté ceux qui gardent la tour des femmes.»
4. «Fils d'un esclave,--lui dit le pacha,--élevé par une mère infidèle, vaine était l'espérance d'un père de voir quelque chose dans toi qui fût d'un homme. Quand ton bras devrait courber l'arc, lancer le javelot et dompter un coursier, toi, Grec d'ame, sinon de croyance, tu vas t'amollir à écouter le murmure des eaux, à voir les roses épanouir. Que ce globe, dont les clartés matinales excitent tant l'admiration de tes yeux languissans, ne te communique-t-il quelque chose de son feu ardent! Toi! tu supporterais de voir ces créneaux abattus, pièce par pièce, par les chrétiens; oui, tu verrais lâchement les vieux murs de Stamboul tomber devant les dogues de Moscou, et tu ne frapperais pas un seul coup pour la vie ou la mort contre les chiens de Nazareth! Va--que ta main, plus faible que celle d'une femme, prenne le fuseau--non le fer. Mais, Haroun!--cours vers ma fille: écoute,--tu m'en réponds sur ta tête.--Si Zuleïka s'échappe ainsi souvent,--tu vois cet arc,--il a une corde!»
5. On n'entendit aucun accent s'échapper de la bouche de Sélim; aucun du moins n'alla frapper l'oreille du vieux Giaffir, mais chaque froncement de sourcils, chaque parole du vieillard lui perçaient plus le cÅur que l'épée d'un chrétien.
«Fils d'un esclave!--accusé de lâcheté!» Ces insultes eussent coûté cher à un autre. «Fils d'un esclave! et _qui_ donc est mon père!» Ainsi Sélim donnait carrière à ses noires pensées; et dans l'éclat de ses regards brillait plus que de la colère; cet éclat disparaît. Le vieux Giaffir a frémi en considérant son fils, car il a lu dans ses yeux tout ce qu'ont fait naître ses dures paroles; il y vit commencer la rébellion: «Viens ici, enfant.--Quoi! pas de réponse? Je te comprends et j'apprends à te connaître. Mais il est des actions que tu n'oserais pas entreprendre: mais si ta barbe avait une longueur plus virile, et si ta main avait plus d'adresse et de force, je me plairais à te voir rompre une lance, quand même ce serait contre la mienne.»
Comme il avait laissé tomber ces paroles avec ironie, il fixa fièrement son regard sur celui de Sélim qui lui rendit défi pour défi, et soutint avec tant d'orgueil le regard de son père qu'il le força à le baisser.--Celui-ci n'osa pas s'avouer la cause et la nature de son émotion.
«Je dois me méfier, disait-il en lui-même, que cet enfant indocile et mutin ne me cause un jour de plus sérieuses craintes; je ne l'ai jamais aimé depuis sa naissance, et--mais son bras est peu à redouter; à peine, à la chasse, oserait-il lutter avec le faon timide ou l'antilope, encore moins voudrait-il se hasarder dans ces combats où l'homme lutte pour la gloire et la vie.--Je ne voudrais pas me fier à ce regard, à cet accent: non,--ni même à ce sang si près du mien. Ce sang,--il n'a pas entendu;--c'est assez,--je le surveillerai bien plus attentivement désormais. Il est un Arabe[f5] à mes yeux, ou un chrétien demandant grâce dans le combat.--Mais écoutons!--j'entends la voix de Zuleïka; elle frappe mon oreille comme l'hymne des houris: elle est l'enfant de mon choix. Oh! elle m'est plus chère même que sa mère; avec elle tout est espérance, rien n'est à craindre.--Ma Péri! tu es toujours ici la bien-venue! Douce comme l'eau de la fontaine du désert aux lèvres qu'elle vient rappeler à la vie,--ainsi tu parais à mes regards impatiens; les pélerins, dont l'eau du désert a sauvé la vie, n'adressent pas aux autels de la Mecque plus d'actions de grâces pour leur vie que moi pour la tienne, moi qui ai béni ta naissance, et qui te bénis encore maintenant.»
6. Belle comme la première femme qui fut coupable de la première chute, lorsqu'elle souriait à ce redoutable, mais séduisant serpent, dont l'image était déjà gravée dans son cÅur,--et une fois séduite, séduisant de plus en plus; ravissante, oh! comme ces visions trop passagères, accordées au sommeil peuplé des fantômes de la douleur, lorsque le cÅur retrouve un cÅur dans des songes élyséens, et revoit vivans dans le ciel ceux qu'il avait perdus sur la terre; douce comme la mémoire d'un amour qui n'est plus; pure comme la prière que l'enfance adresse vers le ciel: telle était la fille de ce sévère et vieux chef, qui accueillit la jeune fille avec des larmes,--mais non pas des larmes de regrets.
Qui n'a pas éprouvé combien les mots sont impuissans pour essayer de fixer une étincelle du rayon céleste de la beauté? qui ne le sent pas, jusqu'à ce que son regard troublé se confonde dans l'émotion de sa propre félicité, jusqu'à ce que ses joues pâlies, son cÅur défaillant, confessent la puissance,--la majesté de cette aimable souveraine? Telle était Zuleïka;--ainsi brillaient sur sa personne les charmes inexprimables qu'elle seule n'avait point remarqués; le feu de l'amour, la pureté de la grâce, l'esprit, la mélodie qui respirait sur ses traits[f6], le cÅur dont la douce expansion mettait tout en harmonie:--et, oh! ce regard qui était à lui seul une ame!
Ses bras gracieux étaient croisés avec candeur sur son sein naissant: à un mot de tendresse, Zuleïka étendit ses bras et vint les jeter autour du cou de celui qui avait béni son enfance caressante par des caresses paternelles;--et Giaffir sentit son dessein s'évanouir à moitié; non que son cÅur, quoique sévère, eût conçu autre chose que le bonheur de sa fille; l'affection enchaînait ce cÅur à elle, l'ambition brisait ces mêmes liens.