Uvres Completes De Lord Byron Tome 05 Comprenant Ses Memoires P
Chapter 25
Telles étaient mes espérances dans les années de l'enfance, quand je te plantai avec orgueil sur la terre de mes aïeux. Ces jours sont passés et je t'arrose de mes larmes; les mauvaises herbes qui t'entourent ne peuvent voiler aux yeux ton triste dépérissement. Je t'ai quitté, mon pauvre chêne, et depuis cette heure fatale, un étranger est le maître du château de mon père.
XXVIII.
A MA CHÃRE MARIE ANNE.
Adieu pour toujours à la dame Marie! je dois promptement m'éloigner d'elle. Quoique le destin nous sépare l'un de l'autre, son image vivra toujours dans mon cÅur.
La flamme qui brûle dans mon sein ne ressemble point à celle qui embrâse les cÅurs des amans; l'amour que je sens pour Marie est bien plus pur que celui qu'inspire le dieu Cupidon.
Je ne désire point troubler votre paix; je ne désire point attrister vos joies; je ne prends point ma passion pour de l'amour; c'est votre amitié seule que je réclame.
Non, dix mille amans passionnés ne pourraient éprouver l'amitié que renferme mon cÅur; elle y demeurera à jamais, aussi long-tems que le sang qui m'anime circulera dans mes veines!
Puisse le grand ordonnateur du ciel abaisser ses regards sur la terre, et défendre ma Marie de tout malheur! puisse-t-elle ne jamais connaître les revers de l'adversité! puisse son bonheur être à jamais durable!
Encore une fois, ma douce Marie, adieu! adieu! je le répète avec amertume. Je penserai à jamais à vous, aussi long-tems que ce cÅur battra dans mon sein.
XXIX.
MON ÃPITAPHE COMPOSÃE A PATRAS EN SORTANT DE MALADIE.
La jeunesse, la nature et la pitié de Jupiter combattirent long-tems pour tenir ma lampe allumée; mais Romanelli fut si courageux, qu'il les battit tous les trois--et éteignit sa lumière.
XXX.
SUR L'ÃVASION DE NAPOLÃON DE L'ILE D'ELBE.
Une fois en route comme pour une partie de plaisir, prenant des villes à volonté et des couronnes en ses loisirs, il s'avance de l'île d'Elbe à Paris, donnant des _bals_ aux dames et faisant des _révérences_ à ses ennemis.
XXXI.
ÃPIGRAMME DE MARTIAL.
_Pierios vatis Theodori flamma Penates Abstulit: hoc Musis, hoc tibi, Phæbe, placet? O scelus, ô magnum facinus crimenque Deorum! Non arsit pariter quod domus et dominus_.
(MARTIAL, lib. XI, _Epigr._ 94.)
La maison du Lauréat a été dévorée par les flammes; les Neuf SÅurs toutes rieuses virent briller ce feu de joie. Mais, cruel destin! damnable désastre! la maison--la maison est brûlée, et le maître ne l'est pas!
XXXII.
LA POUPÃE DE LA NOURRICE DANS _MÃDÃE_.
Oh! que je désirerais qu'un bon embargo eût retenu le navire _Argo_ dans le port! et qu'en restant toujours dans les chantiers de la Grèce, il n'eût jamais dépassé les rochers d'Azur! mais maintenant je crains que sa tournée ne soit la cause de quelque mésaventure pour ma chère miss Médée, etc., etc.
XXXIII.
VERS ÃCRITS APRÃS AVOIR LU CEUX QUI SUIVENT SUR UN ALBUM A ATHÃNES.
«La noble Albion voit en souriant partir son fils pour aller visiter le berceau des arts; son but est noble; glorieuse est l'entreprise; il vient à Athènes, et--écrit son nom!»
Byron écrivit immédiatement au-dessous:
Ce barde modeste, comme beaucoup de bardes inconnus, rimaille sur nos noms, mais cache sagement le sien; cependant, quel qu'il soit, pour ne rien dire de pire, son nom lui ferait plus d'honneur que ses vers.
XXXIV.
VERS ADRESSÃS A LADY BLESSINGTON.
Vous m'avez demandé des vers,--il serait étrange pour un rimeur de refuser cette demande; mais mon cÅur seul était mon Hippocrène, et mes sentimens (sa source) sont taris.
Si j'étais encore maintenant ce que j'ai été, j'aurais chanté ce que Lawrence a si bien peint; mais le chant expirerait sur mes lèvres, et le sujet est trop délicat pour moi.
Je suis maintenant tout cendre, où autrefois j'étais toute flamme, et le barde est mort dans mon sein; ce que j'aimais, je ne fais plus que l'admirer, et mon cÅur est aussi gris que ma tête.
Ma vie ne date point par les années; il y a des momens qui sillonnent le front comme le soc de la charrue; et là il n'en paraît pas seulement un, mais il est aussi profond dans mon ame que sur mon front.
Que le jeune homme et l'élégant aspirent à chanter les objets que je contemple avec indifférence; car le chagrin a arraché de ma lyre la corde qui produisait des accords dignes d'elle.
RÃPONSE DE LADY BLESSINGTON, SUR LE MÃME RHYTHME.
Lorsque je demandais quelques vers, crois, je te prie, que ce n'était point la vanité qui me les faisait désirer; car mon miroir ne peut plus m'abuser, et je ne puis plus inspirer de poètes.
Le tems a touché mon front de ses doigts rudes et pesans, et les roses ont fui de mes joues; alors ce serait sûrement une folie de rechercher maintenant les louanges dues à la beauté.
Mais comme les pélerins qui visitent le tombeau de quelque saint, emportent avec eux une relique précieuse, je demande un souvenir de toi, comme un trésor précieux pour m'accompagner dans mon pélerinage.
Oh! ne dis pas que ta lyre ne rend plus d'accords, elle dont les cordes inspirent de tels ravissemens; ou que ces lèvres magiques sont muettes d'où la poésie s'échappe avec tant d'harmonie!
Et quoique le chagrin, avant la fuite de la jeunesse, ait pu altérer la couleur noire de tes beaux cheveux, les lauriers qui couronnent ta tête cachent à nos yeux les empreintes prématurées du tems.
XXXV.
IMITATIONS D'HORACE.
Qui ne rirait si Lawrence, s'engageant à couvrir sa précieuse toile du portrait flatté du premier venu, abusait assez de son art pour que la nature effarouchée vît nos bons bourgeois prendre sous son pinceau la forme des centaures? Ou si quelque barbouilleur, par amour de l'extraordinaire, ou pour hâter la vente, s'avisait de joindre à une fille d'honneur la queue d'une sirène? Ou si le trivial Dubost (comme on l'a vu naguère), possédé de la fureur de peindre, dégradait les créatures, images de la divinité? Toute la politesse qui défend de se moquer des sots en leur présence, ne pourrait réprimer les éclats de rire de leurs amis. Crois-moi, Moschus, rien ne ressemble plus à ces tableaux que le livre qui, plus décousu que les rêves d'un malade, présente à nos regards une foule de figures incomplètes, poétiques cauchemars, qui n'ont ni pieds ni tête.
De nos jours, les mots nouveaux sont en honneur, si on les ente adroitement sur quelque gallicisme: pourrions-nous refuser à la muse plus habile de Dryden et de Pope, ce que Chaucer et Spencer tentèrent avec succès? Si vous pouvez créer, que ne le faites-vous, à l'exemple de William Pitt et de Walter-Scott, qui par le secours, l'un de ses vers, l'autre de ses poumons, ont enrichi les dialectes mal joints de notre île? Il est et il sera toujours légitime de proposer des réformes en littérature, comme au parlement.
De même que les forêts couvrent par degrés la terre de leurs feuilles, ainsi se fanent des expressions qui ont plu dans leur nouveauté. Le même destin est réservé à l'homme, et à tout ce qui se rattache à lui. Ses ouvrages, ses mots s'effacent et ne servent plus qu'à fixer une date. Quoique, à un signe des monarques, et à la voix du commerce, des fleuves impétueux deviennent de tranquilles canaux; quoique des marais desséchés et assainis soient sillonnés par la charrue et portent de jaunes moissons; quoique des ports creusés sur nos rivages protégent les vaisseaux contre les tempêtes de l'antique océan: tout, tout doit périr. Mais, survivant au naufrage général, l'amour des lettres préserve à demi les souvenirs du passé.
Les premiers vers satiriques naquirent du spleen de quelque égoïste. En doutez-vous? Voyez Dryden, Pope, et le doyen de Saint-Patrick[loc45].
[Note loc45: _Mac-Flecknoe_, la _Dunciade_ et toutes les ballades satiriques de Swift. Quels que soient leurs autres ouvrages, ceux-ci furent le résultat de sentimens personnels et de récriminations violentes contre d'indignes rivaux; et quoique le mérite littéraire de ces satires fasse honneur aux talens poétiques des auteurs, leur virulence déshonore certainement leur caractère.]
Les vers blancs, aujourd'hui, par un commun accord, sont presque inséparables de la tragédie. Quoique les fureurs d'Almanzor s'exprimassent en vers rimés, au tems de Dryden, nous ne voyons pas les héros des pièces nouvelles en affubler leurs emportemens; et la modeste comédie, abandonnant tout-à -fait les vers, nous offre en humble prose ses gentillesses et ses quolibets. Ce n'est pas que nos Beaumont et nos _Ben_ aient plus mauvaise grâce, ou perdent rien de leur mérite, pour avoir composé en vers; mais c'est ainsi que Thalie aime à se montrer. Pauvre fille! que l'on siffle quelque vingt fois par an.
O muse! s'écrie-t--il, réveille de plus sublimes accords! Et, s'il vous plaît, que pensez-vous voir éclore de son cerveau enflammé? En un clin-d'Åil, il tombe aussi bas que S..., dont les montagnes épiques ne manquent jamais d'accoucher d'une souris! Ce n'était pas ainsi que jadis votre puissant devancier tirait de doux accens de sa lyre inimitable: d'une voix mélodieuse comme les soupirs de la harpe éolienne, il nous parle de la première désobéissance de l'homme et du fruit défendu; mais à mesure que son sujet s'élève, son chant fait retentir les échos de la terre et des cieux.
Enfin il touche à l'adolescence! On ne le forcera plus à gémir sur les vers diaboliques[loc46] de Virgile, et sur ceux qu'on lui donne à faire. Les prières l'ennuient, la lecture est trop sérieuse; il vole de T....ll à Fordham (malheureux T....ll, condamné à d'éternels soucis par les apprentis boxeurs et les ours). Que peuvent des tuteurs, des devoirs, des convenances, en présence d'une meute, de chevaux de chasse et de la plaine de Newmarket? Rude avec ses aînés, hautain avec ses égaux, poli envers des escrocs, prodigue de richesses....... persiflé, pillé, dupé, il passe le tems de ses cours sans rien faire; évite peut-être l'expulsion, et se retire M. A. maître-des-arts! Et l'on proclame sa nouvelle dignité dans les clubs et les tripots, dont nul habitué n'arriva jamais plus haut.
[Note loc 46: Harvey, qui fit connaître la circulation du sang, avait coutume, dans ses transports d'admiration, de jeter loin de lui son _Virgile_, en disant que le livre avait un diable familier. Un personnage tel que celui que je décris jetterait probablement aussi le livre; mais il désirerait plutôt que le diable s'en emparât, non pas en haine du poète, mais par une horreur bien fondée des hexamètres. Car, vraiment, la fastidieuse étude des _longues_ et des _brèves_ suffit pour qu'un homme prenne la poésie en aversion pendant sa vie entière; et peut-être en cela n'est-ce pas un désavantage.]
Lancé dans le monde; et devenu moins ardent, il singe l'égoïste prudence de son père; prend une femme, pour sa dot; choisit ses amis pour leur rang; achète des terres, et se vante d'être trop prudent pour se fier à la banque. Il prend place au sénat; procrée un héritier, et l'envoie à Harrow, car il y fut lui-même. Muet, quoiqu'il vote, à moins qu'il ne joigne sa voix aux acclamations favorables au ministère; s'il parle de son fils, C'est un compère adroit, qu'il espère bien voir un jour arriver à la pairie!
La vieillesse s'avance; l'âge paralyse ses membres; il quitte la scène, ou la scène le quitte; il entasse des richesses; s'afflige à chaque penny qu'il faut dépenser, et l'avarice s'empare de toutes les pensées qui ne sont pas à l'ambition. Il compte les cent pour cent, et sourit; ou vainement s'irrite, en considérant ses trésors entamés pour payer les dettes du jeune Hopeful (plein d'espérance); il pèse bien et sagement ce qu'il faut acheter ou vendre; habile à tout faire, excepté à mourir! grondeur, morose, radoteur difficile à contenter, louant tous les tems, excepté le présent; infirme, querelleur, délaissé et presque oublié, il meurt sans qu'on le pleure; on l'enterre: qu'il pourrisse!
Là se rend l'alerte boutiquier, dont l'oreille est mise à la torture par l'orchestre qu'il veut entendre pour son argent. Une fausse honte, et non la sympathie, l'empêche seule de ronfler; ses angoisses redoublent quand il croit du bon ton de crier: Encore! Ãcrasé par la foule dans _Fop's alley_, coudoyé par les élégans, gêné par son chapeau, tremblant pour ses orteils, sa soirée est un combat, et il ne goûte quelque repos que quand enfin le rideau tombe, et lui donne un peu de relâche qui l'enchante. Devinez-vous pourquoi il se résigne à souffrir tout cela, et plus encore? C'est qu'il lui en coûte cher, et qu'il est forcé de se parer!
Mais rien n'est sans défaut, et chacun sait que les violons et les harpes perdent souvent le ton, et que les meilleurs chanteurs, au moment où ils voudraient réunir tous leurs moyens, ne font entendre que des accens criards; les chiens perdent la trace du gibier, la pierre refuse l'étincelle, et les fusils à deux coups (que le diable les emporte!) manquent le but[loc47]!
[Note loc47: Comme M. Pope a pris la liberté d'envoyer Homère à tous les diables; malgré tout ce qu'il lui devait, quand il a dit: «Et Homère (que le diable l'emporte, etc.)» il est présumable que, par licence poétique, on peut en faire autant, en vers, de tout homme et de toute chose; et en cas d'accident, je désire qu'on me permette de me prévaloir de cet illustre précédent.]
Est-ce assez? Non: écrivez donc et imprimez bien vite. Si le dernier arrivé est dévolu à Satan, qui voudrait arriver le dernier? Ils assiégent les presses, ils publient en toute hâte, ils escaladent le comptoir et quittent leurs échoppes: de belles demoiselles de province, des hommes de haut renom, quoi donc! des baronnets même ont noirci d'encre leur main guerrière. La pauvreté ne les arrête pas: c'est Pollion qui nous joua ce tour; de son tems Phébus commença à trouver crédit chez les banquiers. Ce ne sont pas seulement les vivans; les morts même nous débitent leurs sottises aussi couramment que jadis chantait la tête d'Orphée! Sifflés de leur vivant, ils obtiennent un succès posthume, tirés de la poussière où ils étaient ensevelis quand ils vivaient. Les revues réveillent le souvenir de leurs épidémiques délits, de ces livres témoins muets du martyre auquel les condamne la rage de rimer. Hélas! que de chagrins va nous causer tel barbouilleur que citèrent souvent le _Morning Post_ et le _Monthly Magazine_! Dans ces recueils sont ensevelis ses premiers chefs-d'Åuvre; mais bientôt la presse gémit, et il en sort un épais in-quarto! Laissez donc, vous qui êtes sages, laissez les succès mendiés de la lyre aux baronnets ou aux lords possédés du démon des vers, ou à ces crépins de village, ménestrels jumeaux ivres de poétique bière! Prêtez l'oreille à ces accords d'une mélodie narcotique: ce sont les savetiers lauréats qui chantent les louanges de Capel Lofft[loc48].
[Note loc48: Ce gentleman bien intentionné a gâte quelques excellens cordonniers, et contribué à la ruine poétique de plus d'un pauvre industrieux. Nathaniel Bloomfield et son frère Bobby ont mis tout le Sommersetshire en train de chanter, et cette maladie ne s'est pas bornée à envahir un seul comté. Pratt aussi, qui fut jadis plus sage, a été atteint de la contagion du patronage, et a attiré dans le piége de la poésie un pauvre diable nommé Blackette; mais il mourut pendant l'opération, laissant au dépourvu un enfant et deux volumes de fragmens. La petite fille, si elle n'a pas d'inclinations poétiques et ne se transforme pas en Sapho cordonnière, s'en tirera peut-être; mais les tragédies sont aussi rachitiques que si elles étaient la progéniture d'un comte ou de quelque coureur de prix académiques. Les patrons du pauvre homme sont certainement responsables de sa fin tragique, et ce devrait être un délit punissable par les lois. Mais c'est là ce qu'ils ont fait de moins coupable; car, par un raffinement de barbarie, ils ont couvert le défunt d'un ridicule posthume, en imprimant ce qu'il aurait eu le bon sens de ne jamais faire imprimer lui-même. Certes, ces remneurs de débris sont punissables par le statut contre _les hommes de la résurrection_. Quelle différence y a-t-il, en effet, entre exposer un pauvre idiot, après sa mort, dans un amphithéâtre de chirurgie, et l'étaler dans une boutique de libraire? Est-il plus mal d'exhumer ses os que ses bévues? Ne vaut-il pas mieux attacher son corps au gibet, sur une bruyère, que d'emprisonner son ame dans un in-octavo? «Nous savons ce que nous sommes, mais nous ignorons ce que nous pouvons devenir;» et il faut espérer que nous ne saurons jamais si un homme qui a traversé la vie avec une sorte d'éclat, est destiné à n'être qu'un charlatan de l'autre côté du Styx, et à devenir, comme le pauvre Joe Blackett, le plastron des railleries du purgatoire. Le prétexte de cette publication est d'assurer un sort à l'enfant. Mais aucun des amis et des tentateurs de ce _sutor ultrà crepidam_ ne pouvait-il donc faire une bonne action sans enferrer Pratt dans une biographie? et lui faire encore diviser sa dédicace en tant de minces portions? A la duchesse une telle; la très-honorable celle-ci, et mistress et miss celle-là ; ces volumes sont, etc., etc. Eh mais, c'est distribuer «le doux lait de la dédicace» par petits verres. Il n'y en a qu'une chopine, et il le partage entre douze personnes. Ah! Pratt, n'avais-tu donc pas quelques éloges en réserve? As-tu pu croire que six familles de distinction se contenteraient de si peu? Il y a un enfant, un livre et une dédicace: que n'envoies-tu la petite fille à la duchesse, les volumes à l'épicier, et la dédicace à tous les diables?]
XXXVI.
VERS SUR LE TRENTE-SIXIÃME ANNIVERSAIRE DE MA NAISSANCE.
Missolonghi, 22 janvier 1824.
Il est tems que ce cÅur devienne insensible, puisqu'il a cessé d'émouvoir d'autres cÅurs; cependant, quoique je ne puisse plus être aimé, il faut que j'aime encore.
Mes jours sont dans la feuille desséchée; les fleurs et les fruits de l'amour sont passés: le ver de terre, le remords rongeur[loc49] et les regrets, sont mon seul partage!
[Note loc49: _The canker_.]
Le feu qui brûle dans mon sein est solitaire comme une île volcanique; aucune torche n'étincelle comme sa flamme.--C'est un bûcher funéraire!
L'espérance, la crainte, les soins jaloux, la portion exaltée de la douleur, et le pouvoir de l'amour; je ne puis les partager; mais j'en porte encore la chaîne.
Mais ce n'est pas _ainsi_, ce n'est pas _ici_ que de telles pensées pourront ébranler mon ame; ni _maintenant_, quand la gloire décore le cercueil du héros, ou fait pencher son front vers la terre.
Le glaive, la bannière et le champ de bataille, la gloire et la Grèce m'environnent! Le Spartiate, porté sur son bouclier, n'était pas plus libre.
Réveille-toi! (non la Grèce,--elle est réveillée!) réveille-toi, mon génie!--pense d'où te vient l'étincelle divine, le sang ardent qui bout dans tes veines, et sois digne de ta haute origine!
Je foule aux pieds les passions renaissantes indignes de l'âge viril.--Pour toi indifférens soient désormais le sourire ou le dédain de la beauté.
Si tu regrettes ta jeunesse--pourquoi vivre!--La contrée des trépas honorables est devant toi.--Vole aux combats et laisse-s-y ton souffle de vie!
Cherche la tombe d'un héros,--beaucoup la trouvent qui ne la cherchent pas.--C'est ce qu'il y a de mieux pour toi. Alors regarde alentour;--choisis ton coin de terre, et repose en paix.
NOTE.
Cette pièce, pour ainsi dire prophétique, de Lord Byron, sur le trente-sixième et dernier anniversaire de sa naissance, est empreinte des idées tristes d'une fin prochaine, qui arriva effectivement à Missolonghi moins de quatre mois après qu'il l'eut composée. Sa mort prématurée et si fatale pour la jeune Grèce, à laquelle il venait de vouer sa fortune et sa vie, répandit le deuil dans cette contrée, et même dans les autres nations de l'Europe qui admiraient son génie. L'auteur de cette nouvelle traduction de ses Poèmes publia alors un Dithyrambe sur sa mort, dans un volume de poésies intitulé: _Helléniennes_, ou _Ãlégies sur la Grèce_. Le lecteur nous permettra d'en citer ici quelques fragmens:
La brise de la mer Ãgée Exhalait dans les airs ses regrets superflus: Son murmure est sinistre, et sa voix affligée Appelle son fils qui n'est plus.
Il n'est plus le mortel dont l'étonnant génie Soumettait l'univers à ses chants solennels; L'immuable destin qui dominait sa vie A soumis sa grande ame aux décrets éternels.
Et cependant son front rayonnait de jeunesse! Et cependant la gloire environnait ses pas! Sa bienfaisante main prodiguait sa richesse Aux enfans de Léonidas!... Et le destin dans sa vitesse Le livre à la faux du trépas!
Ainsi le torrent des montagnes Roule avec majesté ses flots dans les déserts. Comme un géant vainqueur il franchit les campagnes Et veut conquérir l'univers.
Le monde devant lui n'a pas assez d'espace! Mais qu'est-il devenu?... Sur le sable poudreux On suit encore sa trace, Comme on suit dans le ciel un rayon vaporeux: Il a passé... l'ombre s'efface!...
Ainsi tu mesurais la terre, enfant des cieux! Tu jetais loin de toi des torrens de lumière; Et, dans ton vol audacieux, Pareil au maître du tonnerre, Tu dévorais l'espace et t'égalais aux Dieux.
Porté sur l'aile du génie, Tu parcourais, vainqueur, les âges et les tems, Et sur les scènes de la vie Tu jetais par mépris des regards insultans!
Du haut de ces hauteurs sublimes, Où ton astre brillant prodiguait ses clartés, Tu descendais dans les abîmes Du doute et de l'obscurité.
Des peuples disparus pesant la froide cendre, Ta voix forte évoquait leurs ombres des tombeaux; Dans leur grandeur passée on te voyait descendre Pour en tirer de noirs lambeaux.
Le sort des nations réveillait dans ton ame De profondes douleurs et de grands souvenirs Ainsi que le roi des forêts, C'était dans le trépas que tu trouvais ta joie: Comme lui, sans frémir, tu contemplais ta proie Qu'environnaient de noirs cyprès...
D'un demi-dieu débris toi-même, Quelque chose restait de ton premier destin. Ainsi l'aigle tombé de sa hauteur suprême, Montre encore un regard divin.
Dans tes vastes pensers tu dominais le monde, Tu marchais à pas de géant: Les mortels admiraient ta course vagabonde. Tu n'étais pas un dieu, mais ton ame féconde Tenait dans sa chute profonde De l'immortel et du néant!
Comment s'est éteint cette flamme Qui, semblable à ces feux, fiers enfans de la nuit, Embrasait, consumait ton ame? Comme une ombre sans nom l'être s'évanouit; Mais de sa fragile poussière, L'homme, l'essence de l'esprit, Brisant de ses liens l'enveloppe grossière, Monte vers l'éternel en rayons de lumière: Tout change sous les cieux, tout, et rien ne périt.
Gloire à toi, noble fils de l'altière Albion! Tes chants ont ranimé les cendres d'Aristide; Les Grecs ont ressenti cette ardeur intrépide Qui les fit vaincre à Marathon.
Par toi de ses tombeaux ce peuple entier se lève; Il rappelle sa gloire et veut briser ses fers; Toi-même avec transports tu saisissais le glaive Que tu réveillais dans tes vers.
Victime du destin qui pesait sur sa vie, Il meurt en combattant pour un peuple opprimé. Son cÅur lui rappelait son ingrate patrie, L'objet qu'il avait tant aimé.