Uvres Completes De Lord Byron Tome 05 Comprenant Ses Memoires P
Chapter 20
33. Ils arrivent si près, que le premier d'entre eux étendait déjà la main pour s'emparer de la dépouille qu'il touchait presque, lorsque la main du vieux Minotti posa sa torche sur la traînée de poudre:--elle est allumée!--Clocher, voûtes, autel, vases sacrés, cadavres, vainqueurs à turbans, chrétiens, tout ce qui reste dans le temple, avec le temple, vivans et morts lancés dans les airs en mille éclats, font retentir un long rugissement! La ville bouleversée,--les murs renversés sur le sol entr'ouvert,--les vagues de la mer qui reculent un moment,--les montagnes qui sont ébranlées, comme si un tremblement de terre avait passé,--des milliers de débris sans formes projetés en nuage de flamme vers le ciel par cette épouvantable explosion--proclament la désolation de ces rivages.
Les débris confondus du temple sont lancés dans les airs comme des fusées; les membres épars et mutilés de nombreux héros retombent sur la terre, et couvrent au loin la plaine, comme une pluie de cendres qui obscurcit les airs. Ils tombent dans le golfe, où ils tracent une multitude de cercles, ou sur le rivage qu'ils noircissent, et s'étendent sur toute la longueur de l'isthme. Appartiennent-ils à des chrétiens ou à des Musulmans? Que leurs mères viennent les voir et le disent! Lorsqu'ils dormaient dans leurs berceaux de langes, leurs mères souriaient sur le tendre sommeil de leur enfance; elles ne pensaient guère qu'un jour verrait leurs membres voler en lambeaux dispersés dans les airs. Les mères qui les ont élevés ne pourraient plus reconnaître leurs nourrissons. Ce désastreux événement ne leur a pas laissé la trace d'une forme humaine, excepté à quelques crânes à moitié brisés, à quelques ossemens rompus. Des soliveaux fumans, des pierres calcinées retombent des airs et couvrent la plage, enfoncés profondément dans les sables tout noircis et fumans. Tous les êtres vivans qui entendirent cette terrible explosion qui ébranla la terre, s'enfuirent avec terreur. Les oiseaux des forêts s'envolèrent; les dogues sauvages s'éloignèrent en hurlant des cadavres sans sépultures. Les chameaux se séparèrent de leurs conducteurs; le bÅuf qui, loin de Corinthe, labourait la terre, s'échappa du joug, et le cheval du soldat, brisant la sangle de sa selle et les rênes qui lui servaient de guide, se précipita au galop dans la plaine. Les coassemens de la grenouille s'élevèrent des marais, plus aigus et plus perçans. Les loups hurlèrent dans leurs cavernes des montagnes, dont l'écho se fit entendre comme un tonnerre. Les troupes de jackals[c10], dans un tumulte confus, poussèrent au loin des aboiemens plaintifs et tristes, qui ressemblaient aux vagissemens des enfans et aux cris des chiens que l'on châtie. L'aigle aux plumes hérissées, au cou gonflé, s'envola de son aire, et chercha un refuge près du soleil; les nuages, au-dessous de lui, lui paraissaient trop sombres, et leur fumée, poursuivant son bec de son étouffante vapeur, lui faisait prendre en criant un plus sublime essor.--
Telle fut la destinée de Corinthe!
FIN DU SIÃGE DE CORINTHE.
NOTES DU SIÃGE DE CORINTHE.
NOTE 1.
La vie des Turcomans est errante et patriarchale: ils habitent sous des tentes.
NOTE 2.
Ali Coumourgi, le favori de trois sultans, et grand visir d'Achmet III. Après avoir reconquis le Péloponèse sur les Vénitiens, dans une seule campagne, il fut mortellement blessé dans une campagne suivante, en combattant contre les Allemands, à la bataille de Petersvaradin (dans la plaine de Carlowitz), en Hongrie, au moment où il s'efforçait de rallier ses gardes. Il mourut de ses blessures le jour suivant. Le dernier ordre qu'il donna fut de décapiter le général Breuner, et quelques autres prisonniers allemands; ses dernières paroles furent: «Oh! que ne puis-je traiter de même tous ces chiens de chrétiens!» Paroles et action bien dignes d'un Caligula. C'était un jeune homme d'une grande ambition et d'une présomption sans bornes. On lui disait que le prince Eugène était envoyé contre lui; il répondit: «Je deviendrai plus habile, et ce sera à ses dépens.»
NOTE 3.
Il n'est pas nécessaire de rappeler au lecteur qu'il n'y a point de flux et de reflux sensible dans la Méditerranée.
NOTE 4.
J'ai vu un spectacle semblable à celui que j'ai décrit sous les remparts au sérail de Constantinople, dans les cavités creusées dans le roc par le Bosphore; terrasse étroite qui se projette entre les remparts et la mer. Je crois que ce fait est aussi mentionné dans les voyages d'Hobhouse. Les cadavres étaient probablement ceux de quelques janissaires réfractaires.
NOTE 5.
Cette touffe, ou longue tresse de cheveux, est laissée sur la tête par la croyance que Mahomet les emportera par là dans son paradis.
NOTE 6.
Je dois faire remarquer ici que je me suis rencontré involontairement dans ces douze vers avec un passage d'un poème inédit de M. Coleridge, intitulé: _Christabel_. Ce n'est pas avant la composition de mon ouvrage que j'entendis la lecture de ce poème extraordinaire et singulièrement original; et je n'ai vu le manuscrit de cette production que tout récemment, grâce à la complaisance de M. Coleridge lui-même, qui, je l'espère, est convaincu que je ne suis point un vil plagiaire. L'idée originale en appartient sans aucun doute à M. Coleridge, dont le poème a été composé il y a près de quatorze ans. Qu'il me soit permis de conclure avec l'espérance qu'il ne retardera pas plus long-tems la publication d'un ouvrage qui est attendu du public avec impatience.
NOTE 7.
Il m'a été dit que l'idée exprimée depuis le vers 598e au 603e avait été admirée par des personnes dont l'approbation est d'un grand poids. J'en suis satisfait; mais elle n'est pas originale,--au moins elle ne m'appartient pas. On peut la trouver bien mieux exprimée dans la version anglaise de _Wathek_, aux pages 182-3-4 (j'ai oublié la page précise en français), ouvrage auquel j'ai déjà renvoyé[n7], et auquel je n'ai jamais recouru sans une nouvelle satisfaction.
[Note n7: Voyez page 63.]
NOTE 8.
La queue de cheval, fixée sur une lance, forme l'étendard d'un pacha.
NOTE 9.
Dans la bataille navale, à l'embouchure des Dardanelles, entre les Vénitiens et les Turcs.
NOTE 10.
Je crois que j'ai pris une licence poétique en transportant le jackal de l'Asie dans la Grèce, où je n'ai jamais vu ni entendu cet animal; mais dans les ruines d'Ãphèse je les ai entendus par centaines. Ils hantent les ruines et suivent les armées.
FIN DES NOTES DU SIÃGE DE CORINTHE.
PARISINA.
A SCROPE BERDMORE DAVIES, ESQ. LE POÃME SUIVANT EST DÃDIà Par celui qui depuis long-tems admire ses talens et apprécie son amitié.
22 janvier 1816.
AVERTISSEMENT.
Le poème suivant est fondé sur un événement mentionné dans les _Antiquités de la maison de Brunswick_, par Gibbon.--Je crains que dans nos tems modernes la délicatesse ou la fastidiosité du lecteur ne croie de semblables sujets incapables d'être traités dans la poésie. Les poètes dramatiques grecs, et quelques-uns de nos meilleurs et vieux écrivains anglais étaient d'une opinion différente, comme Alfieri et Schiller l'ont été aussi plus récemment sur le continent. L'extrait suivant expliquera les faits sur lesquels l'histoire de mon poème est fondée. Le nom d'Azo est substitué à celui de _Nicolas_, comme étant plus propre au mètre poétique.
«Sous le règne, de Nicolas III, Ferrare fut souillée par une tragédie domestique. Sur le témoignage d'un de ses gens, le marquis d'Est découvrit les amours incestueuses de sa femme Parisina avec Hugo, son fils naturel, beau et vaillant jeune homme. Ils furent tous deux décapités dans le château, par la sentence d'un père et d'un mari, qui publia sa honte et survécut à leur exécution. Il fut malheureux, s'ils furent coupables; s'ils furent innocens, il fut encore plus malheureux: il n'est aucune de ces situations possibles dans laquelle je puisse approuver le dernier acte de justice de la part d'un père.»
(GIBBON, _Åuvres mêlées_.)
PARISINA.
1. C'est l'heure où les accens élevés du rossignol s'échappent des bosquets touffus; c'est l'heure où les vÅux des amans semblent plus tendres dans des paroles murmurées tout bas. D'aimables zéphirs, des eaux qui serpentent sont une harmonie mélodieuse pour l'oreille solitaire. Les gouttes de rosée humectent légèrement chaque fleur, et les étoiles apparaissent dans les cieux, et la vague qui les réfléchit semble d'un bleu plus azuré, et la feuille d'une teinte plus foncée. Le firmament présente ce clair-obscur, si doucement sombre, si sombrement pur, qui suit le déclin du jour, lorsque le crépuscule se fond sous les rayons de la lune[p1].
2. Mais ce n'est pas pour écouter le bruit de la cascade que Parisina quitte son appartement; ce n'est pas pour contempler les étoiles du ciel que la jeune dame s'avance dans les ombres de la nuit; et si elle s'assied dans le bosquet d'Est, ce n'est pas dans le but d'y jouir de ses fleurs épanouies;--elle prête l'oreille,--mais ce n'est point aux chants du rossignol,--quoiqu'elle attende des accens aussi doux que les siens. Un pas se glisse à travers l'épais feuillage; sa joue devient pâle,--et son cÅur bat plus rapidement. Une voix murmure à travers les feuilles frémissantes; la rougeur reparaît sur sa joue, et son sein agité se soulève doucement. Un instant encore--et ils seront réunis;--il est passé:--son amant est à ses pieds.
3. Maintenant que leur importe le monde avec tous ces changemens qu'y amènent le tems et les vicissitudes de la vie? Les créatures vivantes qui le peuplent,--son globe de terre et son ciel éclatant--ne sont rien pour leurs yeux et leur cÅur; et tout ce qui les entoure, au-dessus comme au-dessous, leur est aussi indifférent que la mort. Ils ne respirent plus que l'un pour l'autre, comme si tout le reste avait cessé d'exister. Leurs soupirs mêmes sont pleins d'une joie si profonde, que, si elle ne devenait moins vive, cette ivresse insensée consumerait leurs cÅurs qui éprouvent sa brûlante domination. Dans ce rêve tendre et tumultueux pensent-ils au crime, au danger? Celui qui a connu la puissance de cette passion hésita-t-il ou craignit-il dans une heure semblable? pensa-t-il à la courte durée de ces momens divins? Mais hélas!--ils sont déjà loin! nous sommes forcés de nous réveiller avant de connaître qu'une telle vision ne reviendra plus.
4. Ils quittent, en s'adressant des regards languissans, le lieu qui a été le témoin de leur ivresse coupable; et quoiqu'ils espèrent se revoir, qu'ils s'en donnent la promesse, ils s'affligent, comme si cette séparation était la dernière. Les fréquens soupirs,--le long embrassement,--leurs lèvres qui voudraient s'attacher pour jamais, tandis que brille sur le visage de Parisina le ciel qu'elle craint d'implorer vainement un jour, comme si chaque étoile qui étincelle si pure au firmament eût été le témoin de sa faiblesse,--les fréquens soupirs, le long embrassement, tout retient ces amans au lieu du rendez-vous. Mais il le faut; ils doivent se séparer dans cet abattement redoutable du cÅur, avec ce frisson intime et glacé qui suit immédiatement les actions coupables.
5. Hugo s'est rendu à sa couche solitaire, où ses désirs attendent la femme d'un autre; c'est sur le sein confiant d'un époux que Parisina va reposer sa tête coupable. Mais le délire de la fièvre semble agiter son sommeil, et des rêves troublés répandent sur sa joue une vive rougeur. Dans son agitation, elle murmure un nom qu'elle n'ose prononcer pendant le jour; elle presse son mari sur son sein qui palpite pour un autre. Il se réveille à cet embrassement, et, heureux en idée, il s'imagine que ce soupir rêvant, cette ardente caresse, sont semblables à ceux qu'il avait coutume d'obtenir. Il serait prêt, dans sa tendresse, à pleurer d'amour sur celle qui l'aime si vivement, même dans son sommeil.
6. Il presse Parisina dormante sur son cÅur, et écoute attentivement ses paroles entrecoupées. Il entend--Pourquoi le prince Azo frémit-il comme s'il avait entendu la voix de l'Archange? Ah! puisse-t-il avoir entendu cette voix!--un destin plus terrible pourrait à peine retentir comme un tonnerre sur sa tombe, lorsqu'il se réveillera pour ne plus se rendormir, et pour paraître devant le trône éternel. Puisse-t-il avoir entendu cette voix!--les paroles qu'il a recueillies ont détruit à jamais son bonheur sur la terre. Ce murmure articulé d'un nom dans le sommeil atteste le crime de Parisina et la honte d'Azo. Et quel est ce nom? ce nom qui retentit sur son oreiller d'une manière si terrible? comme la vague mugissante qui roule une planche brisée sur le rivage, et écrase sur un roc aigu le malheureux naufragé qui s'engloutit pour ne se relever jamais,--tel fut le choc qui ébranla son ame. Et quel est ce nom? c'est celui d'Hugo,--de son fils;--il ne l'aurait jamais soupçonné!--C'est celui d'Hugo,--l'enfant de celle qu'il aima,--le fils d'un illégitime amour,--le fruit de sa jeunesse coupable, lorsqu'il trahit la foi de Bianca, la jeune fille dont la folle crédulité put se confier à un homme qui ne voulait pas en faire son épouse.
7. Il porta la main à son poignard, qui rentra dans son fourreau avant d'avoir été entièrement tiré. Cependant, indigne qu'elle est maintenant de vivre, il ne peut se résoudre à tuer une femme si belle.--Au moins si elle ne souriait pas--dormant à ses côtés!--Il ne veut pas la réveiller encore; mais il la contemple avec un regard qui l'eût glacé du froid de la mort pour s'endormir à jamais,--si elle se fût réveillée de son rêve, et si elle avait vu, à la clarté vacillante de la lampe, ce front tout couvert de gouttes de sueur. Elle ne parla plus,--mais elle dormit encore,--tandis que, dans la pensée de son mari, ses jours viennent d'être comptés.
8. Au retour du matin, Azo interrogea ses gens, et il trouva dans de nombreux rapports la preuve de tout ce qu'il craignait de connaître, le crime présent des coupables et son malheur futur. Les suivantes de Parisina, qui étaient depuis long-tems ses complices, cherchèrent à se sauver elles-mêmes en voulant rejeter le crime,--la honte--et la condamnation sur leur maîtresse. Ce n'est plus un secret;--elles racontent toutes les circonstances qui peuvent augmenter la confiance dans la vérité de leurs histoires. Le cÅur et l'oreille torturés d'Azo n'ont plus rien à ressentir et à entendre.
9. Ce n'était pas un homme à aimer les délais. L'ancien chef de la maison d'Est est assis sur son trône dans la salle de son conseil d'état; ses nobles et ses gardes l'environnent;--devant lui sont les deux plaintifs criminels, tous les deux jeunes,--et dont l'_un_ est d'une beauté si ravissante! La ceinture sans épée et les mains chargées de fer, ô Christ! faut-il qu'un fils paraisse ainsi devant la face de son père! Cependant voilà comment Hugo doit se présenter devant son père, et entendre la sentence que prononcera son courroux, l'histoire de son déshonneur! Toutefois il ne semble pas abattu dans son malheur, quoique sa voix reste muette.
10. Silencieuse aussi, et pâle, et résignée, Parisina attend sa condamnation. Qu'elle est changée depuis que ses regards expressifs répandaient la gaîté sur tout ce qui l'entourait, dans un palais où des seigneurs d'une haute naissance s'enorgueillissaient d'être à ses ordres,--où la beauté s'efforçait d'imiter l'accent mélodieux de sa voix,--son aimable maintien,--les grâces de son attitude, et copiait, par son air et sa démarche, les gestes de sa souveraine. Alors--si son Åil eût versé des larmes de chagrin, mille guerriers se fussent élancés, mille glaives eussent brillé hors du fourreau, en faisant de sa querelle la leur propre. Maintenant,--qu'est-elle, et que sont-ils? Peut-elle encore commander, obéiraient-ils encore? Tous sont maintenant silencieux, indifférens, les yeux baissés, fronçant le sourcil, les bras croisés sur la poitrine, l'air froid, et contenant à peine sur leurs lèvres un sourire de mépris; voilà le tableau des chevaliers, des dames, de toute la cour! Et lui, le chevalier de son choix, dont la lance se baissait devant son regard, lui qui--si son bras eût été libre un moment--serait mort en combattant pour elle, ou eût obtenu sa délivrance; l'amant chéri de la femme de son père,--lui, hélas! est à côté d'elle, chargé de fers; il ne peut voir ses yeux gonflés qui pleurent moins sur son propre malheur que sur celui de son amant. Ces paupières--sur lesquelles la veine violette et égarée laisse une légère trace, en se distinguant sur une blancheur si douce qu'elle invite au plus tendre baiser,--maintenant elles semblent, échauffées et livides, comprimer, non ombrager, ces yeux mourans dont le regard est si abattu, et qui se remplissent de larmes de plus en plus grosses.
11. Lui aussi eût pleuré sur elle, si tous les regards n'eussent pas été dirigés sur lui. Sa douleur, s'il en ressentait, était assoupie. Son front relevé était sombre et hautain. Quelle que fût la douleur qui comprimât son ame, il ne voulait pas paraître y céder devant la foule; mais cependant il n'osait regarder Parisina. Le souvenir des heures qui n'étaient plus,--son crime,--son état présent,--le courroux de son père,--le mépris de tous les hommes vertueux,--son sort sur la terre, sa destinée éternelle,--et surtout le sort de celle,--oh!--de celle dont il n'osait pas regarder le front pâle comme la mort! tous ces sentimens accumulés dans son cÅur auraient trahi les remords pour les faiblesses qu'il a commises.
12. Azo dit: «Hier encore je m'enorgueillissais d'une épouse et d'un fils; ce songe s'est évanoui ce matin. Avant la fin du jour, je n'aurai plus ni épouse ni fils. Ma vie devra s'écouler désormais solitaire et languissante. Soit,--que l'arrêt s'accomplisse,--nul être vivant n'agirait autrement que moi. Ces nÅuds sont brisés;--mais ce n'est pas par moi; que l'arrêt s'accomplisse.--Le supplice est préparé! Hugo, le prêtre t'attend, et ensuite la récompense de ton crime! Va! adresse ta prière au ciel, avant que l'étoile du soir apparaisse.--Apprends si le pardon peut encore t'être accordé; la miséricorde du ciel peut seule t'absoudre maintenant. Mais ici, sur la terre, sous le ciel, il n'est point de lieu où toi et moi puissions respirer une heure le même air. Adieu! je ne te verrai pas mourir.--Mais toi, être frêle! tu verras rouler sa tête.--Adieu! je ne puis t'en dire davantage. Va! femme au cÅur infidèle; ce n'est pas moi, c'est toi qui fais verser le sang d'Hugo. Va! si tu peux survivre à ce spectacle, jouis de la vie que je te laisse.»
13. Ici l'austère Azo couvrit son visage;--car sur son front les veines gonflées battirent violemment, comme si le sang bouillonnant qu'elles contenaient eût été refoulé du cÅur vers son cerveau. C'est pourquoi il baissa un instant la tête, et passa sa main tremblante sur ses yeux pour les dérober aux regards de l'assemblée. Hugo, pendant ce tems, éleva ses mains enchaînées, et demanda un moment d'attention de son père; celui-ci, resté silencieux, ne refuse pas sa demande.
--«Ce n'est pas que je craigne la mort,--car tu m'as déjà vu à tes côtés, couvert de sang, au milieu de la bataille; et ce fer qui ne fut jamais sans usage dans ma main, ce fer que tes esclaves m'ont enlevé, a versé plus de sang pour ta cause que jamais n'en fera couler la hache de mon supplice.
«Tu m'avais donné la vie, tu peux la reprendre; c'est un don pour lequel je ne te remercie point. Je n'ai pas oublié les griefs de ma mère; son amour dédaigné, son honneur flétri, l'héritage de honte de son enfant; mais elle est dans la tombe, où, lui, son fils, ton rival, la rejoindra bientôt. Son cÅur brisé,--ma tête tranchée,--témoigneront pour toi chez les morts de la fidélité et de la tendresse de ton premier amour,--de ta sollicitude paternelle. Il est vrai que je t'ai offensé;--mais je t'ai rendu outrage pour outrage.--Celle que tu croyais ta femme, cette autre victime de ton orgueil, tu sais qu'elle m'était destinée depuis long-tems. Tu la vis, et tu convoitas ses charmes,--et tu te raillais de ma naissance, qui était cependant ton ouvrage; tu me disais indigne d'elle, indigne de ses embrassemens, parce que, en vérité, je ne pouvais réclamer l'héritage légal de ton nom, ni m'asseoir sur le trône héréditaire de la maison d'Est. Cependant, si quelques étés de plus m'eussent été accordés, mon nom aurait pu devenir plus illustre que celui de ces princes, et mériter des honneurs que je n'aurais dûs qu'à moi seul. J'avais une épée,--et j'ai un cÅur qui aurait pu conquérir un casque aussi glorieux[loc29][p2] qu'aucun de ceux qui couvrirent le front de tous les souverains de ta race. Les plus beaux éperons de chevalier ne sont pas toujours conquis par le fils le mieux né; et les miens ont souvent lancé les flancs de mon cheval bien avant tes chefs orgueilleux des rangs princiers, lorsque je chargeais l'ennemi au cri d'_Est et Victoire_.
[Note loc29: _Haught_.]
«Je ne veux point plaider la cause du crime, ni te prier d'épargner pour quelque tems le peu d'heures ou le peu de jours qui doivent rouler sur mon insensible poussière;--de tels jours, délirans comme ceux de mon passé, ne pouvaient pas, ne devaient pas durer.--Quoique ma naissance et mon nom soient vils, et que ta noblesse de race eût dédaigné d'honorer un homme tel que moi;--cependant mes traits portent quelque empreinte de ceux de mon père, et mon ame.--elle vient toute de toi. De toi--cette impétuosité de cÅur!--de toi,--oui, pourquoi frémis-tu? de toi vient mon bras fort, mon ame de flamme.--Tu ne m'as pas seulement donné la vie, mais encore tout ce qui me rend davantage ton fils. Vois ce que tes coupables amours ont produit, puisque le ciel t'a récompensé d'un fils tel que moi! Je ne suis point un bâtard par mon ame, car cette ame, comme la tienne, abhorre tout contrôle. Quant au souffle de vie; ce bienfait éphémère que tu m'as donné, et que tu vas reprendre bientôt, je ne l'estimais pas plus que toi, lorsque, le casque relevé sur le front, à côté l'un de l'autre, nous combattions en précipitant nos coursiers sur les cadavres tombés dans la mêlée. Le passé n'est plus rien,--et bientôt l'avenir sera du passé. Cependant je voudrais qu'alors je fusse tombé sur le champ de bataille: car, quoique tu aies fait le malheur de ma mère, et que tu m'aies ravi ma propre fiancée, je sens que tu es encore mon père; et toute dure que soit ta sentence, elle n'est point injuste, quoique venant de toi. Engendré dans le péché, pour mourir dans la honte, ma vie commence et finit de même. Comme le père a failli, ainsi le fils a failli, et tu dois les punir tous deux en un seul. Mon crime semble le pire aux regards des hommes, mais Dieu jugera entre nous deux!»