Uvres Completes De Lord Byron Tome 05 Comprenant Ses Memoires P

Chapter 18

Chapter 184,264 wordsPublic domain

2. Sur le sommet du sombre Cythéron apparaissent vingt mille lances étincelantes, et depuis ce sommet jusqu'à la plaine de l'isthme, et d'un rivage à l'autre de la double mer, les tentes sont dressées, le croissant brille le long des longues lignes de l'armée musulmane, et les bandes de bruns spahis s'avancent sous le commandement d'un pacha à longue barbe; aussi, loin que l'œil peut atteindre, la cohorte à turbans se presse sur le rivage. Et là se met à genoux le chameau de l'Arabe; et là le Tartare fait caracoler son coursier; le Turcoman qui a quitté son troupeau[s1] attache à sa ceinture le sabre tranchant; là retentissent les volées des canons, comme un mugissement de tonnerre; et le bruit sourd des vagues s'affaiblit au milieu de ce tumulte de guerre. On creuse des tranchées; les bouches de canons vomissent les bombes sifflantes de la mort, dont les fragmens éclatés ébranlent au loin les remparts. Mais, de ces mêmes remparts, les assiégés renvoient des décharges qui se croisent dans les airs obscurcis par la fumée de la poudre et par des tourbillons de poussière; c'est par des balles et des boulets qu'ils répondent vaillamment aux défis de l'infidèle.

3. Mais quel est celui qui est toujours le premier et qui s'approche si près des remparts? Plus habile dans l'art terrible de la guerre que les fils d'Othman, et aussi haut de cœur qu'un chef qui serait accoutumé à vaincre dans toutes les batailles, il va de poste en poste, de batterie en batterie, en piquant de l'éperon son cheval fumant, partout où l'assaut est le plus vif et l'action la plus sanglante, et efface en bravoure le plus vaillant Musulman. Là où il remarque une batterie ennemie courageusement défendue et restée imprenable, il s'élance de son cheval pour ranimer le courage du soldat qui faiblit dans son attaque; le premier et le plus redoutable des guerriers dont le sultan de Stamboul peut ici se vanter, pour commander ses compagnons sur le champ de bataille, pour diriger la balle, manier la lance ou brandir la lame tranchante du cimeterre,--c'est Alp, le renégat Adrien[loc25].

[Note loc25: _The Adrian renegade_. M.A.P. traduit: «Le renégat de l'Adriatique.»]

4. C'est à Venise--où ses parens étaient d'une race illustre--qu'il prit naissance; mais exilé de ces rivages, il porta contre ses concitoyens des armes qu'ils lui avaient appris à manier; et maintenant, le turban couronne sa tête rasée. A travers plusieurs changemens, Corinthe était passée avec la Grèce sous les lois de Venise; et là , devant ses remparts, au milieu des ennemis de la Grèce et de Venise, leur ennemi acharné lui-même, avec tout ce zèle qu'éprouvent les jeunes et fiers apostats, dans le sein haineux desquels s'agite le souvenir de sanglans outrages. Pour lui Venise avait cessé d'être l'ancien cri civique LA LIBERTÉ! Au palais de Saint-Marc, des délateurs inconnus avaient placé la nuit, dans la _Bouche du Lion_, une accusation contre lui qui le fit proscrire. Il s'enfuit à tems, et sauva sa vie, pour consacrer aux combats ses années à venir, et pour apprendre à sa patrie la grandeur de la perte qu'elle faisait en lui, qui triomphait de la croix contre laquelle il avait levé le croissant, et qui se battait pour se venger ou mourir.

5. Coumourgi[c2]--celui dont la défaite orna le triomphe d'Eugène, lorsque, dans la plaine sanglante de Carlowitz, le dernier et le plus puissant des vaincus, il succomba sans regretter de mourir, mais en maudissant la victoire du chrétien--Coumourgi--pourrait-il voir périr sa gloire, lui qui fut le dernier conquérant de la Grèce, tant que les bras des chrétiens ne rendront pas la Grèce à la liberté que Venise lui donna jadis? Des siècles ont roulé depuis qu'il raffermit dans cette contrée l'autorité musulmane;--Coumourgi a le commandement de l'armée turque; il donne celui de l'avant-garde à Alp, qui justifia bien cette confiance par des cités réduites en cendres; et prouva, par la mort, qu'il porta dans les rangs ennemis, combien son cœur était affermi dans sa nouvelle croyance.

6. Les remparts s'ébranlent, et chaque jour, et vivement battus par l'artillerie continuelle des Turcs qui les mine avec une égale furie. L'explosion de la bombe, retentissant comme un tonnerre, est vomie par chaque couleuvrine; et çà et là quelque édifice qui s'écroule est en flammes avant l'explosion même de la bombe: les fragmens brisés du globe volcanique entr'ouvrent la terre, et de leur sein s'élève en spirales rouges une flamme rapide comme l'éclair, en même tems que les débris s'écroulent avec fracas; ou, formés en innombrables météores, des astres lumineux s'élancent de la terre vers les cieux, dont les nuages s'obscurcissent doublement dans ce jour mémorable, et cachent la route du soleil par des volumes de fumée qui s'amoncèlent lentement dans un vaste ciel rempli de vapeurs de soufre.

7. Mais ce n'est pas seulement pour satisfaire sa vengeance long-tems différée qu'Alp, le renégat, apprend avec succès aux Musulmans l'art de s'ouvrir un chemin à la brèche attaquée. Dans ces remparts de Corinthe, il est une jeune vierge qu'il espère enlever malgré le consentement de son inexorable père, dont le cœur irrité la lui a refusée, lorsqu'Alp, sous son nom de chrétien, aspirait à la main de cette jeune fille, alors que, dans des tems plus heureux, non encore coupable du crime de trahison, se livrant à la joie dans sa gondole ou dans les palais de Venise, il s'abandonnait aux plaisirs du carnaval, et allait donner la plus mélodieuse sérénade qui jamais ait été entendue sur les flots de l'Adriatique, à l'heure de minuit, par l'oreille d'une jeune vierge italienne.

8. On pensait généralement que le cœur de celle qu'il aimait lui était conquis; car, recherchée par un grand nombre, accordée à aucun, la main de Francesca était restée inenchaînée par les liens de l'église; et, lorsque les vagues de l'Adriatique transportèrent Laniotto au rivage musulman, ses sourires habituels ne furent plus aperçus sur ses lèvres, et la jeune fille devint pensive et pâle. Elle fut plus assidue au confessionnal[loc26]; et parut plus rarement aux fêtes et aux bals masqués; ou du moins elle y fut vue moins souvent, et ses yeux baissés qui faisaient la conquête des cœurs avaient cessé d'en être flattés. Elle sembla tout voir avec indifférence, et ne mit que peu de soin à l'arrangement de sa parure. Sa voix fut moins pénétrante dans ses chants; ses pieds, quoique toujours légers, étaient cependant moins agiles dans les danses joyeuses, que l'apparition du matin vient seule interrompre, sans qu'elles soient rassasiées de plaisirs.

[Note loc26: M.A.P. n'a pas osé employer ce terme qui se trouve en anglais (_confessional_), et qui est caractéristique. Il traduit: «Elle alla plus souvent prier dans les temples.» Ce n'est pas tout-à -fait la même chose.

(_N. du. Tr._)]

9. Envoyé par l'état pour garder cette contrée (arrachée de la main des Musulmans, tandis que Sobieski humiliait leur orgueil sous les remparts de Bude, et sur les bords du Danube, par les chefs vénitiens qui leur avaient enlevé tout le pays qui s'étend depuis Patra jusqu'à la baie d'Eubée) Minotti possédait, dans les remparts de Corinthe, les pouvoirs délégués du doge, au moment où la paix au regard de compassion souriait sur la Grèce depuis long-tems oubliée par elle. Et avant que cette trêve perfide fût rompue, qui devait la délivrer du joug musulman, Minotti était arrivé avec son aimable fille. Depuis le tems où la dame de Ménélas oublia son seigneur et sa patrie pour faire connaître quels malheurs sont réservés à des amours adultères, nulle beauté plus parfaite que la ravissante étrangère n'avait embelli ce rivage.

10. La brèche est ouverte, les débris laissent une vaste ouverture; et, demain, aux premiers rayons du jour, à ces remparts à demi écroulés, sera donné le dernier et le plus terrible des assauts. Les bataillons sont rangés; le corps choisi d'avant-garde composé de Tartares et de Musulmans, les éclaireurs, mal nommés _les soldats perdus_, marcheront les premiers. Ils ont la pensée de la mort en dédain, et s'ouvrent partout un passage à l'ennemi, avec le tranchant du sabre, ou ils pavent la route de leurs corps sanglans sur lesquels les braves qui les suivent pourront s'élever, comme sur des marche-pieds.

11. Il est minuit. Sur le sommet glacé de la montagne la lune répand sa brillante clarté; bleues roulent les vagues, bleu le ciel qui s'étend comme un océan suspendu dans les airs, parsemé d'îles de lumières, resplendissantes des plus vives clartés: qui peut les contempler dans tout leur éclat et rapporter ses regards sur la terre sans éprouver des regrets, sans désirer des ailes pour prendre son essor et pour aller se confondre avec leurs clartés éternelles?

Les vagues sur l'un et l'autre rivage étaient calmes, pures et azurées comme l'espace. A peine leur faible écume faisait bruire les cailloux; mais leur murmure était aussi doux que celui d'un ruisseau. Les vents dormaient sur les flots; les bannières pendaient immobiles sur leur lance qu'elles entouraient de leurs plis et au-dessus desquelles brillait le croissant. Ce profond silence n'était interrompu par aucun bruit, excepté dans quelques lieux par la voix de la sentinelle qui demandait le mot d'ordre, excepté par le hennissement aigu des coursiers que répétait l'écho de la colline, et par le tumulte sourd de cette nombreuse armée qui frémissait comme les feuilles emportées de côte en côte; ou bien par la voix du Muezzin qui retentit dans les airs à l'heure de minuit pour appeler les croyans à la prière accoutumée. Ils s'élevaient, ces tristes accens cadencés, comme ceux de quelque génie solitaire sur la plaine; ils étaient harmonieux, mais tristement doux, tels que ceux qui s'échappent au souffle du vent des cordes d'une harpe aérienne, et qui produisent des accords vagues et prolongés, inconnus à la musique des hommes. Ils parurent aux défenseurs des remparts le cri prophétique de leur défaite. Ils frappèrent même l'oreille des assiégeans d'un de ces pressentimens redoutables et indéfinis qui font frémir soudain, saisissent un instant le cœur, pour battre ensuite plus vivement, honteux de cet étrange sentiment qu'il a éprouvé: tel aussi le bruit inopiné de la clochette qui passe, nous fait tressaillir, quoique ce glas n'annonce que l'agonie d'un étranger.

12. La tente d'Alp était dressée sur le rivage; la voix du Muezzin avait cessé, la prière était terminée; la sentinelle était placée; la ronde de nuit était faite; tous ses ordres étaient donnés et exécutés. Encore une nuit d'inquiétude; demain pourra le récompenser de ses peines, et la vengeance et l'amour le paieront avec usure de leur long délai. Peu d'heures lui restent et il aurait besoin de repos, pour se préparer, par de nouvelles forces, à de nombreuses actions de carnage; mais ses pensées roulent dans son ame comme des ondes agitées. Il est seul debout au milieu de son camp; ce n'est point un zèle fanatique qui lui fait désirer de planter le croissant sur les clochers à croix de Corinthe, ou de risquer sa vie pour s'assurer le paradis ou pour obtenir une immortalité d'amour des houris: il n'éprouve point ce patriotisme brûlant, cette exaltation austère de dévouement, qui prodigue son sang et brave tous les dangers pour défendre sa terre natale. Il est là seul--renégat combattant contre sa patrie qu'il a trahie. Il est seul au milieu de sa troupe, sans avoir un cœur ou une main fidèle. Ses soldats l'ont suivi, parce qu'il était brave, et parce que les dépouilles qu'il avait conquises et distribuées étaient nombreuses. Ils rampaient devant lui, car il avait l'art de s'emparer des esprits vulgaires et de les manier à sa volonté. Mais son origine chrétienne était encore regardée presque comme un péché. Ils enviaient même la gloire infidèle qu'il acquérait sous un nom musulman; car lui, leur chef le plus puissant, avait été dans sa jeunesse un zélé Nazaréen. Ils ne connaissaient pas combien l'orgueil peut s'abaisser quand des sentimens trompés ont été flétris; ils ne connaissaient pas combien la haine peut enflammer des cœurs qui ont une fois échangé leur tendresse en dureté, ni tout le fanatisme et le zèle fatal que l'apostasie ou la vengeance peut ressentir. Ils lui obéissaient cependant:--l'homme peut commander à des êtres incivilisés[loc27] en se montrant le premier par son courage et son audace; tel est l'empire du lion sur le jackal; le jackal furète, il tombe sur sa proie: alors il l'amène sous les griffes du lion qui l'immole, se rassasie et lui en abandonne les dépouilles.

[Note loc27: _The worst_.]

13. La tête d'Alp devint fièvreuse, et son pouls avait des battemens rapides et convulsifs. En vain il se tourne et retourne sur tous les côtés pour trouver le repos; il ne peut dormir, ou, s'il vient à sommeiller, un bruit léger, un frémissement le réveille, le cœur affaissé. Le turban presse douloureusement son front brûlant, sa cotte de maille pèse comme du plomb sur son cœur; quoique le sommeil pesant eût souvent fermé ses paupières, sans lit de repos ou sans tente, excepté qu'un sol plus rude et un ciel moins pur que celui sous lequel il s'agite maintenant, formaient seuls la couche du guerrier. Il ne pouvait goûter le repos; il ne pouvait demeurer dans sa tente pour attendre l'arrivée du jour, mais il va errer le long du rivage sablonneux sur lequel des milliers de soldats dormaient paisiblement. Qu'est-ce qui leur servait de coussins? et pourquoi, lui Alp, peut-il moins dormir que le dernier de ses soldats, puisque leurs périls sont plus grands, leurs fatigues plus fortes? et cependant ils rêvent sans craintes de dépouilles; tandis que lui seul, au milieu de ces milliers de soldats qui passent une nuit de sommeil, peut-être leur dernière, il promène son inquiète et souffrante veille, et envie le repos de tous ceux qui frappent ses regards.

14. Il sentit que son ame avait été soulagée par la fraîcheur de la nuit. Froid était le ciel silencieux et calme, et ce ciel rafraîchissait son front brûlant dans l'air embaumé. Derrière lui est le camp,--devant lui s'étendent la baie et les anses sinueuses du golfe de Lépante. Et sur la cime de la montagne de Delphes brille une neige inaltérée, haute et éternelle, qui a bravé les chaleurs de mille étés passés sur le golfe, sur le mont, et dans ces climats séduisans. Le tems ne la fera pas disparaître comme les générations d'hommes. Le tyran et l'esclave sont balayés de la terre, et s'évanouissent aux rayons du soleil, plus fragiles que ce voile blanc de neige si léger! si frêle! qui couvre à jamais ce mont que toi, ô homme! tu salues avec complaisance, et sur les crénaux duquel il brille éternellement, tandis que la tour et l'arbre séculaire sont abattus et brisés. Dans sa forme, c'est un pic élevé, dans sa hauteur un nuage, dans son étendue cette neige ressemble à un blanc linceul que la liberté, en quittant ces lieux, a étendu sur ces hauteurs lorsqu'elle fut obligée d'abandonner son séjour chéri, et de fuir à regret ce lieu où son esprit prophétique s'exhala long-tems dans les chants des poètes. Oh! à chaque instant ses pas se ralentissent et s'arrêtent sur des champs flétris, sur des autels renversés, qui la navrent de douleur; elle voudrait réveiller ces ames trop brisées des malheureux Grecs, en leur montrant à chacun de glorieux trophées. Mais vaine serait sa voix jusqu'à ce que des jours meilleurs viennent faire briller ces soleils immortels qui éclairèrent la déroute et la fuite des Perses, et qui virent les Spartiates sourire en mourant pour leur patrie!

15. Alp, en dépit de sa trahison et de ses crimes, n'avait pas perdu le souvenir de ces tems glorieux. Pendant la nuit, en errant çà et là , il avait médité sur le passé et sur le présent. Il pensa au trépas glorieux de ceux qui ont versé leur sang pour une meilleure cause, et il sentit combien est faible et ignominieuse la renommée qu'il pouvait encore acquérir; lui qui commandait une troupe d'infidèles, et qui, la tête couronnée du turban, était un traître à sa patrie; lui qui conduisait une horde de barbares à un siége barbare et injuste, dont les plus légitimes succès n'étaient que de nouveaux sacriléges. Tels n'étaient pas ces héros, que son imagination avait rappelés à sa mémoire, les chefs dont la cendre dormait autour de lui. Leurs phalanges avaient combattu dans cette plaine où elles n'avaient pas été un vain boulevart contre l'ennemi. Ils succombèrent victimes de leur dévouement, mais ils sont immortels; chaque souffle de la brise semble soupirer leurs noms, et les eaux murmurer leurs exploits; les bois sont peuplés de leur renommée. La colonne silencieuse, solitaire et grise, se glorifie de sa parenté avec leur sainte poussière; leurs ombres habitent la sombre montagne, leur souvenir brille encore sur la fontaine; le plus faible ruisseau, le fleuve le plus majestueux, roulent, avec leurs ondes, leur éternelle renommée. En dépit du joug qu'elle porte, cette terre appartient à leur gloire et à celle de leurs enfans! Cette terre est encore le mot d'ordre du monde civilisé. Et quand l'homme veut accomplir une action glorieuse, il regarde la Grèce, et se retourne, ainsi sanctionné par de grands exemples, pour marcher sur la tête des tyrans; il la regarde, et il se précipite là où l'on perd la vie, ou bien où l'on gagne la liberté.

16. Alp rêvait en silence sur le rivage, en savourant délicieusement la douce fraîcheur de la nuit. Là aucun flux ni reflux n'agitait cette mer sans vagues[c3] qui roule ainsi éternellement. Le soulèvement le plus agité des flots peut à peine dépasser de la longueur d'un roseau, en se brisant sur le rivage, les limites que lui impose le continent; et la lune impuissante les voit rouler insoucians de sa présence ou de son absence. Calmes ou soulevés, roulant au loin ou dans la baie, elle n'exerce aucun pouvoir sur eux. Le rocher, immobile sur sa base inébranlable, affronte leur fureur et contemple avec dédain la houle rugissante qui ne peut l'atteindre. On peut remarquer à ses pieds la trace de la blanche écume dans la même limite qu'elle couvre depuis des siècles: un très-court espace de sable jaune la sépare de la terre verte du rivage.

Alp erre toujours le long de la baie jusqu'à la portée d'une carabine des remparts que gardent les ennemis; mais ils ne l'aperçoivent pas, ou comment échapperait-il à leurs balles? Leurs mains seraient-elles devenues impuissantes, ou leurs cœurs glacés? Je l'ignore; mais de ces remparts, où ne brillait aucun feu, il ne partit aucune balle sifflante, quoiqu'il fût sous le front du bastion qui flanquait la porte de la tour du côté de la mer; quoiqu'il entendît le bruit, et presque distinctement les paroles brusques de la sentinelle qui frappait le pavé de ses pas mesurés, en faisant sa garde. Il vit sous les remparts des dogues affamés qui faisaient leur carnaval de la mort, et qui dévoraient, en grondant, des cadavres et des membres épars; ils étaient trop occupés pour faire attention à lui! Ils avaient enlevé la chair du crâne d'un Tartare, comme on pèle la figue lorsqu'elle est mûre, et leurs défenses blanches glissaient en criant sur ce crâne plus dur et encore plus blanc[c4], qui échappait de leurs mâchoires sous leurs dents émoussées: ils léchaient nonchalamment, en marmottant, les os du cadavre, et pouvaient à peine se traîner hors du lieu de leur pâture, tant ils avaient fait un long et copieux festin de ceux qui étaient tombés pour leur repas du soir. Alp reconnut, aux turbans qui roulaient sur le sable, que la plupart d'entre eux appartenaient aux plus braves de sa troupe; rouges et verts étaient les shâles qu'ils portaient, et chaque péricrâne était surmonté d'une longue touffe de cheveux[c5]; tout le reste était rasé. Les gueules des dogues tenaient ces crânes dont la touffe de cheveux s'entortillait après leur mâchoire. Mais entre le rivage et le sommet du golfe était un vautour battant de ses ailes un loup qui était descendu des montagnes, mais qui avait été repoussé, par les dogues, de l'humaine proie; il avait seulement pris pour sa part un morceau de cheval, que voulaient lui dérober encore, en le frappant de leurs ailes et de leurs becs, les vautours du rivage.

17. Alp détourna la vue de ce désolant spectacle: jamais ses nerfs n'avaient frémi au milieu de la bataille; mais il aurait pu mieux supporter la vue des soldats expirans dans les flots de leur sang tout fumant, dévorés par la soif des moribonds, et se tordant les membres dans une vaine agonie, que de voir mangés par les bêtes fauves ceux qui sont désormais affranchis de toutes les douleurs. Il y a quelque chose d'orgueilleux dans l'heure du péril, quelle que soit la forme sous laquelle la mort peut s'avancer; car la renommée est là pour dire le nom de ceux qui succombent, et l'honneur a l'œil ouvert sur les exploits héroïques! Mais quand tout est fini, il est humiliant de marcher sur le champ flétri des cadavres dans les sépultures; et de voir les vers de la terre, les oiseaux de proie et les animaux des forêts, s'assemblant tous là , tous regardant l'homme comme leur proie, tous se faisant une fête de ses dépouilles.

18. Là , se trouve un temple en ruines, bâti autrefois par des mains depuis long-tems oubliées; deux ou trois colonnes, et beaucoup de pierres, de marbres, de granit, sont recouverts d'herbes sauvages. Inexorable tems! il n'épargnera pas plus les choses à venir que les choses passées! Inexorable tems! qui laisse toujours assez de débris du passé pour faire gémir sur ce qui fut et sur ce qui sera: ce que nous avons vu, nos enfans le verront; restes de choses qui ne sont plus, fragmens de pierre, élevés par des créatures de poussière!

19. Alp s'assit sur la base d'une colonne, et passa la main sur son front; comme un homme qui réfléchit sur quelque chose de redoutable, dans une attitude penchée. Sa tête retombait sur son cœur fiévreux, palpitant, oppressé. Et sur son front penché vers la terre, souvent ses doigts erraient en battant précipitamment une espèce de mesure, comme vous pouvez voir les vôtres courir sur le clavier d'ivoire avant que vous ayez trouvé le ton que vous voulez faire rendre aux cordes sonores. Comme il était assis là tout pensif, il crut entendre le soupir de la brise nocturne. Était-ce le vent qui, à travers quelques fentes de pierre, envoyait ce gémissement doux et tendre[c6]? il releva la tête, et regarda sur la mer, mais elle était aussi unie qu'une glace; il regarda le gazon,--pas un brin n'était agité: d'où venait donc ce son si tendre? Il regarda les bannières,--chaque drapeau retombait immobile; les feuilles des bois du Cythéron ne sont pas plus agitées: il ne sentit aucun souffle passer sur son visage. Qui a donc rendu un son pareil? Il se détourne à gauche--est-il sûr de ce qu'il voit? Là était assise une dame, jeune et resplendissante!

20. Il tressaillit avec plus de terreur que si un ennemi armé eût été près de lui. «Dieu de mes pères! qui est ici? qui es-tu? et pourquoi viens-tu si près d'un camp ennemi?» Ses mains tremblantes se refusèrent à faire le signe de la croix, qu'il ne croyait plus divine. Il se l'était rappelé à cette heure de crainte; mais sa conscience dissipe ce sentiment involontaire. Il regarde, il voit, il reconnaît les traits de la beauté et la forme gracieuse de l'être qui lui fut si cher. C'était Francesca qu'il voyait à ses côtés, la jeune vierge qui pouvait être autrefois sa fiancée!