Uvres Completes De Lord Byron Tome 05 Comprenant Ses Memoires P

Chapter 17

Chapter 174,107 wordsPublic domain

16. Le jour luit sur les mourans et sur les morts, sur les cuirasses brisées et sur les têtes séparées de leurs casques; le cheval de guerre est étendu sans cavalier sur la terre, et l'effort de son dernier soupir a fait rompre les courroies ensanglantées de sa selle. Près de là , frémissent encore d'un reste de vie, le pied éperonné qui l'aiguillonnait, et la main qui guidait les rênes. Quelques-uns sont étendus mourans, tout près du torrent dont les eaux se raillent de leurs lèvres que la soif dévore. Cette soif palpitante, qui brûle dans le souffle de ceux qui meurent de la mort dévorante des braves, pousse vainement leurs lèvres brûlantes à implorer une goutte,--une dernière goutte d'eau pour les rafraîchir avant de mourir. Par un faible et convulsif effort, ils traînent leurs membres sur le gazon ensanglanté. Un pareil effort épuise leur faible reste de vie, mais ils atteignent le courant, et se penchent pour se désaltérer: ils sentent déjà son humide fraîcheur, ils sont près de la goûter. Pourquoi se reposent-ils?--N'ont-ils plus de soif à étancher?--elle est inextinguible, et cependant ils ne la sentent plus. C'était leur agonie;--mais elle est déjà oubliée!

17. Sous un tilleul, écarté de cette scène de carnage, était étendu un guerrier, respirant encore, mais blessé à mort dans ce combat dont lui seul fut la cause. C'était Lara dont la vie s'écoule peu à peu avec son sang. Son compagnon d'autrefois, et maintenant son seul guide, Kaled est à genoux près de lui, les yeux fixés sur son côté ouvert, et cherchant à étancher avec son écharpe le sang qui en ruisselle à gros bouillons, et qui devient plus noir à chaque convulsion. Alors, à mesure que son souffle s'affaiblit, et s'exhale plus lentement, c'est goutte à goutte que le sang s'échappe de la blessure fatale. A peine Lara peut prononcer une parole, mais il fait entendre qu'il est inutile de chercher à le soulager; ce mouvement ne fait qu'ajouter une palpitation plus vive à ses tourmens. Il presse la main qui voudrait adoucir son agonie, et il remercie, par un triste sourire, son page désolé qui ne craint rien, ne sent rien, n'a besoin de rien, ne voit rien, excepté ce front affaissé qui repose sur ses genoux; excepté ce pâle visage, dont les yeux, quoique sombres, étaient la seule lumière qui brillât pour lui sur la terre.

18. Les ennemis arrivent, après avoir long-tems cherché Lara sur le champ de bataille; leur triomphe n'est rien si Lara n'a point succombé. Ils auraient voulu l'enlever, mais ils voient que ce serait vainement, et lui les regarde avec un froid et tranquille dédain, et semble réconcilié avec sa destinée qui le fait échapper par la mort à la haine vivante. Othon survient, et, s'élançant de son cheval, il vient considérer l'ennemi ensanglanté qui fit couler son sang; il s'informe de l'état de ses blessures. Lara ne répond rien, et à peine jette-t-il un regard sur lui, comme s'il avait oublié le souvenir de cet homme, et il se tourne vers Kaled:--les dernières paroles qu'il prononça ensuite, si elles furent entendues, du moins elles ne furent point comprises. Sa voix mourante s'exprime dans cette langue étrangère à laquelle se rattachaient pour lui quelques bizarres souvenirs. Il s'entretient avec son page d'événemens passés dans d'autres contrées; mais quels événemens? quelles contrées?--Kaled seul le sait; Kaled qui comprend seul ses paroles et qui lui répond à voix basse, tandis que ceux qui les entourent restent plongés dans un muet étonnement. Ils semblaient alors--ces deux compagnons--oublier la moitié du présent dans le passé, et partager entre eux quelque mystérieuse destinée dont personne qu'eux ne peut pénétrer l'obscurité.

19. Leurs paroles, quoique faibles, furent nombreuses--et ceux qui les entendirent purent juger seulement de leur signification, à leurs accens. Par elles, vous eussiez cru que la mort du jeune Kaled était plus prochaine que celle de Lara, tant sa voix, ses soupirs étaient tristes, profonds; tant ses paroles s'échappaient avec peine de ses lèvres tremblantes! Mais la voix de Lara,--quoique lente, fut d'abord claire et calme, jusqu'à ce que la mort en râlant ne fit plus entendre qu'un pénible gémissement: mais sur son visage à peine pouvait-on remarquer un léger changement; il ne décèle ni craintes, ni remords, ni passions, excepté lorsque la dernière lutte de son agonie se fit sentir; ses yeux se tournèrent tendrement sur son page, et lorsque Kaled eut cessé de répondre, Lara éleva la main, et montra l'Orient: soit qu'alors (le soleil se levant à l'Orient et dissipant les nuages) la clarté du matin frappât sa vue; soit par hasard, ou soit que le souvenir de quelques événemens eût élevé sa main vers les lieux où ils s'étaient passés. A peine Kaled parut-il y faire attention, mais il se détourna, comme si son cœur eût abhorré l'arrivée du jour; et il baissa les regards devant cette lumière du matin pour les fixer sur le front de Lara où régnaient les ténèbres.

Cependant il semblait conserver le sentiment, quoiqu'il eût mieux valu qu'il fût éteint. Car lorsqu'un des soldats qui étaient près de lui découvrit le signe rédempteur de la croix, et lui offrit à baiser le saint rosaire, dont son ame, prête à le quitter, pouvait encore invoquer l'assistance, Lara le fixa avec un œil profane, et il sourit.--Le ciel lui pardonne! si ce fût un sourire de dédain. Kaled, quoiqu'il ne parlât pas, et sans cesser de considérer le visage de Lara avec un regard de désespoir, l'air mécontent et avec un geste impatient, détourna la main qui présentait le signe sacré, comme s'il n'eût servi qu'à troubler le moribond. Il semblait ne pas savoir que la vie de Lara ne commençait que de _ce moment_, cette vie d'immortalité qui n'est assurée à personne, excepté à ceux dont la foi est dans Christ.

20. Mais un gémissement lourd fut le dernier soupir de Lara; et un sombre nuage se répandit sur ses yeux affaissés; ses membres s'étendirent avec bruit, et sa tête se pencha sur le faible mais infatigable genou qui la supportait. Il pressa la main qu'il tenait sur son cœur;--ce cœur ne bat plus, mais Kaled ne cesse de le presser avec une main glacée; il l'interroge, il l'interroge en vain, quoique ses faibles palpitations ne lui répondent plus. «Il palpite encore!» Non, non, tu rêves!--Il n'est plus! Celui que tu considères fut autrefois Lara!

21. Kaled le contemple toujours, comme s'il n'avait pas encore disparu, l'esprit sublime qui animait cette humble poussière! Ceux qui l'entourent l'ont arraché à sa contemplation, mais ils ne peuvent lui faire détourner ses regards, et lorsqu'en l'enlevant du lieu où il tenait embrassé une forme qui n'avait plus de vie, il vit cette tête, que son cœur voudrait encore supporter, rouler sur la terre, cette tête inanimée, bientôt poussière comme elle, il ne se courrouça point; il n'arracha point les boucles luisantes de sa noire chevelure, mais il s'efforça de rester debout et de regarder celui qu'il perdait; il chancela bientôt et tomba, ayant à peine plus de vie que celui qu'il avait tant aimé. Que celui qu'_il_ avait tant aimé! Oh! jamais sous le ciel le cœur de l'homme ne brûlera d'un plus fidèle amour! Ce moment d'épreuves a enfin révélé ce secret si long-tems à demi caché. En déchirant ses vêtemens pour rappeler à la vie ce cœur qui ne bat plus, on découvre que ses douleurs paraissent terminées, mais son sexe est aussi découvert. La vie est revenue dans ce corps sans mouvement, et Kaled n'éprouve point de honte.--Que lui importaient alors son sexe et son honneur!

22. Lara ne dort point où dorment ses pères, mais dans le lieu où il est mort; c'est là que son tombeau a été creusé: son sommeil de mort n'en est pas moins profond quoiqu'aucun prêtre ne l'ait béni, et que le marbre ne couvre point sa poussière. Il fut pleuré par une amie dont la douleur tranquille et moins bruyante dura davantage que celle d'un peuple pour son souverain. Vaines furent toutes les questions qu'on lui fit sur le passé, vaines même furent les menaces;--elle garda le silence sur tout jusqu'au dernier moment. Elle ne dit point d'où elle était venue, ni pourquoi elle avait tout abandonné pour suivre celui dont le cœur paraissait si peu aimant. Pourquoi l'avait-elle aimé? Fou, curieux!--tais-toi--l'amour humain est-il le fruit de l'humaine volonté? Pour elle Lara pouvait être aimable; les hommes durs ont des pensées plus profondes que vos yeux stupides ne le discernent; et quand ils aiment, vos gens à sourires[loc23] ne devinent pas comment battent leurs cœurs forts, quoique leurs lèvres soient plus avares de paroles. Ce n'étaient pas des liens communs, ceux qui attachaient à Lara le cœur et l'esprit de Kaled; mais elle ne consentit jamais à révéler cette étrange histoire, et maintenant toutes les lèvres qui auraient pu la raconter sont fermées par le sceau de la mort.

[Note loc23: _Your smilers_.]

23. On déposa Lara dans la terre; et sur son sein, outre la blessure mortelle qui avait envoyé son ame au repos, on trouva les marques dispersées de nombreuses cicatrices, qui ne provenaient pas de cette dernière guerre. Dans quelque lieu qu'il eût passé l'été de sa vie; il semble qu'il s'est écoulé sur une terre de combats: mais tout est inconnu; sa gloire, comme ses crimes, s'il s'en rendit coupable: ces cicatrices disent seulement que quelque part son sang fut répandu, et Ezzelin, qui aurait pu raconter le passé, ne revint pas.--Cette nuit où il insulta Lara paraît avoir été la dernière de ses nuits.

24. Cette nuit (c'est le conte d'un paysan) un serf qui traversait la vallée située entre les domaines de Lara et ceux d'Othon, au moment où disparaissait devant les rayons du matin la clarté de la lune, dont le croissant était à demi voilé par les brouillards, un serf, qui s'était levé de bonne heure pour aller ramasser du bois dont le prix servait à acheter de la nourriture pour ses enfans, longeait la rivière qui sépare la plaine des terres d'Othon du vaste domaine de Lara; il entendit une marche précipitée:--un cheval et un cavalier sortirent du bois; sur le devant de la selle était quelque objet qu'enveloppait un manteau; la tête du cavalier était baissée, et son front était voilé. Frappé par cette soudaine apparition à une heure semblable et par le pressentiment que ce pouvait être un crime, le serf, sans être aperçu, épia la course de l'étranger qui atteignit la rivière, s'élança de son cheval, et saisissant alors le fardeau qu'il portait, monta sur le bord et le précipita dans les flots. Alors il s'arrêta, regarda de côté et d'autre, se détourna et parut épier s'il n'était point vu; puis il jeta de nouveau un regard rapide et suivit à pied le courant de l'eau, comme si sa surface trahissait quelque chose de coupable. Il ralentit ses pas, s'arrêta tout-à -coup auprès d'un tas de pierres que les flots de l'hiver avaient amoncelées; il en ramassa les plus pesantes et les jeta sur l'eau avec un soin plus qu'ordinaire. Pendant ce tems le serf s'était traîné dans un lieu où, sans être vu, il pouvait observer avec sûreté ce que cela pouvait signifier. Il aperçut comme un cadavre flottant, et il vit quelque chose briller comme une étoile sur ses vêtemens; mais avant qu'il pût reconnaître le tronc surnageant, une énorme pierre vint tomber sur lui, et il s'enfonça. Il reparut de nouveau un moment sans pouvoir être bien distingué, et il laissa sur les flots une teinte de pourpre. Alors il disparut profondément. Le cavalier ne cessa de regarder, jusqu'à ce que le dernier cercle tracé sur la surface de l'eau fût entièrement effacé. Alors, se retournant, il s'élança sur son cheval qui partit au galop. Son visage était masqué;--les traits du mort, si toutefois c'en était un, échappèrent à la frayeur du serf qui avait tout vu; mais si vraiment son sein était orné d'une étoile, tel est le signe que portaient toujours les chevaliers; et l'on sait que le seigneur Ezzelin en avait une pareille dans cette nuit qui fut suivie d'un tel matin. S'il périt ainsi, que le ciel reçoive son ame! Son cadavre inaperçu roula jusqu'à l'océan. La charité devrait laisser l'espérance que ce ne fut point par la main de Lara qu'il reçut la mort.

25. Kaled--Lara--Ezzelin ne sont plus! Ils sont également privés tous les trois d'une pierre funéraire! En vain voulut-on employer tous les moyens pour éloigner Kaled du lieu où le sang de son maître avait coulé. La douleur avait tellement abattu cette ame autrefois si fière, que ses larmes étaient rares, et ses gémissemens à peine sensibles. Mais la menaçait-on de l'arracher du lieu où elle avait peine à croire que Lara ne fût plus? ses yeux faisaient éclater toute cette vivante fureur qui embrase la tigresse à qui on vient d'enlever ses petits. Que si on la laissait là passer ses heures douloureuses; elle s'entretenait continuellement avec des formes aériennes telles qu'en produit le cerveau malade de la douleur. Elle leur adressait de tendres plaintes, et elle voulait s'asseoir sous l'arbre où ses genoux avaient supporté la tête mourante de Lara; et dans cette posture où elle le vit tomber, elle se rappelle ses paroles, ses regards, les convulsions de son agonie. Elle avait coupé sa noire chevelure, mais elle la conservait sur son cœur; elle la retirait souvent de son sein, la déployait, la pressait tendrement sur la terre, comme si elle eût étanché le sang de la blessure de quelque fantôme. Elle semblait lui adresser des questions, et elle répondait pour lui; puis, se levant en sursaut, elle lui faisait signe de fuir quelque spectre imaginaire qui était à sa poursuite. Quelquefois aussi, assise sur des racines de tilleul, elle cachait son visage dans sa main décharnée, ou traçait des caractères étrangers sur le sable.--Cette agonie devait avoir un terme.--Elle repose à côté de celui qu'elle aima; son histoire est inconnue;--sa tendresse fidèle est trop bien prouvée.

FIN DE LARA.

NOTE DE LARA.

L'événement de la section 24 du chant II a été suggéré par la description de la mort ou plutôt des funérailles du duc de Gandia.

Le récit le plus intéressant et le plus détaillé de ce mystérieux événement est donné par Burchard. Voici en substance ce qu'il raconte:

«Le 8e jour de juin, le cardinal de Valenza et le duc de Gandia, fils du pape, soupèrent avec leur mère, Vanozza, près de l'église de S.-Pietro-ad-Vincula (Saint-Pierre-aux-Liens); plusieurs autres personnes étaient présentes à cette réunion. L'heure de se séparer approchant, et le cardinal ayant rappelé à son frère qu'il était tems de retourner au palais apostolique, ils montèrent sur leurs chevaux ou sur leurs mules, accompagnés d'un petit nombre de serviteurs, et marchèrent ensemble jusqu'au palais du cardinal Ascanio Sforza; alors le duc informa le cardinal qu'avant de retourner chez lui, il avait à faire une visite de plaisir. Renvoyant à cet effet toute sa suite, excepté son _stafiero_ ou valet de pied, et un homme masqué qui lui avait rendu une visite pendant le souper, et qui, depuis l'espace d'un mois, ou à peu près, l'avait demandé presque journellement au palais, il fit monter en croupe cette personne sur sa mule, et prit la rue des Juifs, où il quitta son domestique, en lui ordonnant de l'attendre là jusqu'à une certaine heure, après laquelle, s'il n'était pas revenu, il pourrait s'en retourner au palais. Le duc et le masque en croupe derrière lui se dirigèrent je ne sais où; mais c'est cette nuit que le duc fut assassiné et jeté dans le Tibre. Le domestique, après avoir été renvoyé, fut assailli et blessé mortellement; et quoiqu'il fût soigné avec beaucoup de soin, cependant tel fut son état qu'il ne put donner aucun détail intelligible de ce qui était arrivé à son maître. Le matin, le duc n'étant pas retourné au palais, ses domestiques commencèrent à s'alarmer; et l'un d'eux informa le pontife de l'excursion nocturne de ses fils et de la disparition du duc. Cette nouvelle donna au pape une vive inquiétude; mais il conjectura que le duc avait été attiré par quelque courtisane; qu'il avait passé la nuit avec elle, et que, n'osant sortir de sa maison en plein jour, il attendait le soir pour retourner à son palais. Cependant, lorsque le soir fut arrivé, et qu'il se vit trompé dans son attente, il devint profondément affligé, et il commença à interroger plusieurs personnes qu'il fit amener devant lui pour cet objet. Parmi elles était un homme nommé Giorgio Schiavoni, qui, ayant déchargé sur la rivière une barque pleine de bois de construction, était resté à bord pour le surveiller, fut interrogé pour savoir s'il avait vu quelqu'un jeter un fardeau dans la rivière, la nuit précédente. Il répondit qu'il avait vu deux hommes à pied qui descendirent d'une rue, et regardèrent attentivement autour d'eux, pour voir si personne ne passait. N'ayant vu personne, ils s'en retournèrent; et peu de tems après deux autres revinrent, regardèrent autour d'eux comme les deux premiers. Personne ne paraissant encore, ils firent signe à leurs compagnons, et un homme arriva, monté sur un cheval blanc, ayant derrière lui un corps mort, dont la tête et les bras pendaient d'un côté du cheval et les pieds de l'autre; les deux hommes à pied supportant le corps pour l'empêcher de tomber. Ils s'avancèrent ainsi vers le lieu où les immondices de la ville sont habituellement déchargées dans le fleuve; et faisant tourner le cheval, la croupe du côté de l'eau, les deux hommes à pied prirent le cadavre par les bras et les jambes, et le jetèrent de toutes leurs forces dans la rivière. L'homme à cheval demanda s'ils l'avaient bien jeté? On lui répondit: _Signor, si_ (oui, monsieur). Il regarda alors la rivière, et voyant un manteau flottant sur le courant, il demanda de nouveau ce que l'on apercevait de noir. On lui répondit que c'était un manteau; et l'un des interlocuteurs jeta des pierres sur ce vêtement, et il s'enfonça dans l'eau sans plus reparaître. Les serviteurs du pontife demandèrent alors à Giorgio pourquoi il n'avait pas révélé ce fait au gouverneur de la ville; il leur répondit qu'ayant vu en son tems une centaine de cadavres ainsi précipités dans la rivière au même endroit, sans qu'aucune recherche fût faite à leur sujet, il n'avait pas, en conséquence, considéré cet événement comme étant de quelque importance. Les pêcheurs et les bateliers furent alors rassemblés, et on leur ordonna de faire des recherches dans la rivière, où, le soir même, ils trouvèrent le corps du duc, avec tous ses vêtemens et trente ducats dans sa bourse. Il était couvert de neuf blessures, dont l'une était au cou, et les autres à la tête et sur tous les membres. Le pontife ne fut pas plus tôt informé de la mort de son fils, et qu'il avait été jeté comme les immondices dans la rivière, que, donnant cours à sa douleur, il s'enferma dans une chambre, et y pleura amèrement. Le cardinal de Ségovie et d'autres familiers du pape vinrent frapper à sa porte; et après plusieurs heures en exhortations persuasives, ils obtinrent d'être admis près de lui. Depuis le mercredi soir jusqu'au soir du samedi suivant, le pape n'avait pris aucune nourriture; et il n'avait eu de sommeil depuis le matin du jeudi jusqu'au matin du jour suivant. Enfin, cependant, cédant aux sollicitations de sa cour, il commença à modérer ses chagrins, et à réfléchir sur le mal que pourrait occasionner à sa santé une indulgence trop prolongée pour sa douleur.»

FIN DE LA NOTE DE LARA.

LE SIÉGE DE CORINTHE.

A JOHN HOBHOUSE, ESQ. CE POÈME EST DÉDIÉ PAR SON AMI.

22 janvier 1816.

AVERTISSEMENT.

«La grande armée des Turcs (en 1715), sous les ordres du premier visir, voulant s'ouvrir un passage au cœur de la Morée, et former le siége de Napoli de Romanie, la place la plus considérable de tout le pays[loc24], pensa qu'il lui fallait d'abord attaquer Corinthe, ville à laquelle l'armée livra plusieurs assauts. La garnison étant affaiblie, et le gouverneur voyant qu'il était impossible de résister plus long-tems à une force si considérable, pensa qu'il était convenable d'entrer en pourparlers. Mais pendant que l'on traitait des articles de la capitulation, un des magasins du camp des Turcs, dans lequel se trouvaient six cents barils de poudre, sauta par accident, et causa la mort de six ou sept cents hommes. Cet événement irrita tellement les infidèles, qu'ils ne voulurent plus accorder de capitulation; et ils donnèrent à la ville un assaut si terrible, qu'ils la prirent le même jour, et passèrent au fil de l'épée la plus grande partie de la garnison, avec le signor Minotti, le gouverneur. Ceux qui échappèrent avec Antonio Bembo, le provéditeur extraordinaire, furent faits prisonniers de guerre.»

(HISTOIRE DES TURCS.)

[Note loc24: Napoli de Romanie n'est pas maintenant la plus considérable place de la Morée; c'est Tripolitza, où résident le pacha et le siége de son gouvernement: Napoli est près d'Argos. J'ai visité ces trois villes en 1810-11; et dans le cours de mon voyage à travers la Morée, depuis mon arrivée en 1809, j'ai traversé huit fois l'isthme de Corinthe, soit en allant de l'Attique en Morée, à travers les montagnes, ou dans une autre direction, en passant du golfe d'Athènes à celui de Lépante. Ces deux routes sont pittoresques et belles, quoique différentes: celle par mer a plus de monotonie; mais le voyage étant toujours en vue de la côte, et souvent de très-près, il présente de nombreuses perspectives très-séduisantes des îles Salamine, Égine, Poro, etc., et des côtes du continent.

(_Note de Lord Byron_.)]

LE SIÉGE DE CORINTHE.

1. Les années évanouies et les siècles, le souffle de la tempête et la fureur des batailles ont passé sur Corinthe; cependant elle est encore une forteresse destinée à la défense de la liberté. Le courroux des vents, le choc des tremblemens de terre, ont laissé intact son rocher mousseux, clef centrale d'une contrée qui même encore, quoique déchue, conserve toute sa fierté sur cette colline, barrière infranchissable à deux courons des mers qui roulent leurs vagues pourprées sur ses deux bords opposés, comme si elles brûlaient de se heurter pour se combattre; cependant elles viennent expirer à ses pieds en mugissant. Mais si le sang répandu sur ses rivages, depuis le jour où coula celui du frère de Timoléon, jusqu'à la honteuse déroute du despote de la Perse, pouvait rejaillir de cette terre qui s'abreuva des flots du carnage, cet océan de sang couvrirait l'isthme qui se prolonge nonchalamment dans la mer; ou si les ossemens de tous ceux qui périrent dans ces lieux étaient entassés, cette pyramide rivale s'élèverait, à travers ces cieux purs, comme une montagne plus haute que le mont Acropolis, qui semble donner un baiser aux nuages.