Uvres Completes De Lord Byron Tome 05 Comprenant Ses Memoires P

Chapter 16

Chapter 164,098 wordsPublic domain

1. La nuit commence à disparaître;--les vapeurs groupées autour des montagnes se dissipent à l'aspect du matin, et la lumière réveille le monde. L'homme a un jour de plus pour grossir le passé, et pour le conduire peu à peu vers son dernier jour; mais la puissante nature s'éveille en bondissant comme au jour de sa naissance. Le soleil est dans les cieux et la vie sur la terre; les fleurs dans les vallées, la splendeur dans les rayons du jour, la santé dans l'air pur du matin, et la fraîcheur sur les bords des ruisseaux. Homme immortel! contemple ces gloires resplendissantes de la nature, et écrie-toi, dans les transports de ton cœur: «Ces gloires sont les miennes!» Admire-les pendant qu'il est permis à ton œil enchanté de les voir: un matin viendra où elles ne t'appartiendront plus; et quels que soient les regrets qui seront exprimés sur ta tombe insensible, ni les cieux, ni la terre ne t'accorderont une seule larme. Aucun nuage ne deviendra plus sombre, aucune feuille ne tombera plus tôt, aucun souffle d'air, aucun vent léger ne t'accordera un soupir; mais les vers rampans se réjouiront de leur nouvelle pâture, et prépareront tes restes humains à fertiliser le sol.

2. Le matin a paru;--le soleil est à son midi.--Rassemblés dans le palais, les chevaliers se sont rendus à l'appel d'Othon. C'est maintenant l'heure promise, qui doit prononcer la mort ou la vie de la réputation future de Lara. Ezzelin va développer ici son accusation; et quelle que soit l'histoire, elle doit être exposée dans toute la vérité. Sa parole a été donnée, et Lara a promis de l'écouter à la face de l'homme et du ciel. Pourquoi ne vient-il pas? De semblables révélations devant être faites, il semble que le retard de l'accusateur dépasse les bornes de l'indulgence.

3. L'heure est passée, et Lara est depuis long-tems arrivé. Il montre une grande confiance en soi-même, et tout le calme de la patience. Pourquoi Ezzelin ne vient-il pas? L'heure est passée, des murmures s'élèvent, et le front d'Othon se rembrunit. «Je connais mon ami! je ne puis craindre son manque de foi; s'il est encore sur la terre, qu'on l'attende ici. Le toit qui le protége est dans le vallon situé entre mes domaines et ceux du noble Lara. Mon palais aurait été honoré par l'hospitalité donnée à un tel hôte, si le seigneur Ezzelin ne l'eût pas refusée; c'est la recherche de quelque preuve nécessaire qui l'a empêché de rester, et l'a forcé d'aller se préparer pour aujourd'hui. La parole que j'ai donnée pour lui, je la donne encore; et je rachèterais moi-même la tache qu'il aurait faite à la chevalerie.» Il a dit,--et Lara répond: «Je suis venu ici à ta demande pour prêter l'oreille à des contes perfides, récités par la langue d'un étranger, dont les paroles auraient pu déjà blesser mon cœur, si je ne l'avais regardé comme presque un insensé, ou tout au plus comme un ignoble et vil ennemi. Je ne le connais point;--mais il semble m'avoir connu dans des pays où--je ne dois pas perdre le teins en vains discours: produis ton dénonciateur,--ou retire ta parole ici avec le tranchant de ton sabre.»

Le fier Othon, rougissant de colère, jette aussitôt son gant sur la terre, et tire son sabre du fourreau.

«C'est ce dernier parti qui me convient le mieux, dit-il; c'est ainsi que je réponds pour mon hôte absent.»

Sans que sa joue pâle changeât de couleur, quelque près qu'ait été sa tombe ou celle de son adversaire, la main de Lara, qui s'empare de son sabre avec un sang-froid impassible, prouve qu'elle en connaît bien l'usage, par la facilité adroite avec laquelle elle en saisit la garde. Son œil, quoique calme, exprime qu'il sera sans quartier, et que l'épée de Lara obéira trop bien à sa volonté. En vain les chevaliers se pressent autour d'eux; la fureur d'Othon ne veut pas souffrir d'accommodemens, et de ses lèvres tombent ces paroles d'insulte: «Une bonne épée est nécessaire à celui qui voudrait nous séparer.»

4. Court fut le combat; furieux, aveuglément téméraire, Othon livre son sein au coup fatal. Le sang coule, il tombe; mais la blessure qu'il reçoit de son habile adversaire, et qui l'étend sur la terre, n'est pas mortelle. «Demande-moi ta vie!» lui crie Lara. Il ne répond rien. Alors on vit le moment où il ne se serait jamais relevé du sol ensanglanté; car le front de Lara, en cet instant, devint presque noir, dans sa rage de démon, et son sabre se dispose à frapper un coup plus terrible que lorsque celui de son ennemi était dirigé contre son sein. Alors il conservait tout son sang-froid et toute son adresse; maintenant rien ne réprime plus la haine déchaînée de son cœur. Il tombe avec si peu de ménagement sur son ennemi, que lorsque les témoins s'approchèrent pour retenir son bras, il tourna presque son arme affamée contre ceux qui osaient s'interposer pour obtenir de lui la grâce du vaincu. Il réprime ce premier mouvement de fureur; mais cependant ses regards sont fixés sur son adversaire, comme s'il regrettait le combat inutile qui lui laisse un ennemi vivant, quoique abattu, et comme s'il recherchait à quelle distance la blessure qu'il a portée à sa victime l'a laissée près du tombeau.

5. On relève Othon baigné dans son sang, et le médecin lui défend toute question, tout geste, toute parole. Les autres chevaliers se retirent dans une salle voisine; et lui, Lara, irrité et l'air dédaigneux, la cause et le vainqueur de ce soudain combat, s'éloigne lentement, dans un silence hautain. Il pique son cheval, et se dirige vers son château, sans jeter un seul regard sur celui d'Othon.

6. Mais où était-il, ce météore d'une nuit, qui menaça pour disparaître avec la lumière? où était cet Ezzelin? cet Ezzelin qui a paru et n'a laissé aucune trace de ses intentions. Il avait quitté le château d'Othon bien avant le jour, tandis que les ténèbres régnaient encore; mais le chemin lui était si connu qu'il ne pouvait pas s'égarer. Prochaine était sa demeure. Il n'y était point, et le jour suivant amena une nouvelle recherche, qui ne produisit aucun résultat, si ce n'est de constater l'absence du chevalier; une couche vide, un cheval sans maître à l'écurie, son hôte alarmé, ses amis murmurant désolés. Leurs recherches s'étendent dans tous les environs, autour du chemin qu'il a dû suivre, craignant de rencontrer les vestiges de la férocité de quelques brigands; mais il n'en existe aucune, et nul buisson n'en porte. Point de trace de sang; point de lambeaux dispersés de ses vêtemens; aucune chute, aucune lutte n'a flétri ou foulé le gazon, en conservant l'empreinte du meurtre; point d'impression de doigts crispés pour raconter l'histoire des efforts convulsifs d'une main agonisante qui, ayant cessé de se défendre, tourne contre le tendre gazon les dernières convulsions de son agonie. Tels sont les vestiges que l'on aurait rencontrés, si quelqu'un avait perdu la vie; mais ils n'existaient pas, et tout ce qui reste est une espérance douteuse. Un étrange soupçon fait murmurer tout bas le nom de Lara, et chaque jour il s'entretient de sa réputation flétrie; mais il se tait soudain lorsque sa sombre figure apparaît: il attend son absence pour oser renouveler ses murmures accoutumés, et ses conjectures revêtues des plus noires couleurs.

7. Les jours s'écoulent, et les blessures d'Othon sont guéries, mais non son orgueil; et sa haine n'est plus dissimulée. C'était un homme puissant, l'ennemi de Lara, et l'ami de tous ceux qui cherchaient à lui nuire; il demande à la justice de sa contrée de forcer Lara à rendre compte d'Ezzelin.

Quel autre que Lara aurait pu craindre sa présence? qui l'a fait disparaître, si ce n'est l'homme sur lequel ses charges menaçantes seraient tombées d'un poids trop accablant? La rumeur générale augmente par l'incertitude, le mystère est ce qui plaît le plus à la foule curieuse. D'où vient cette indifférence apparente de Lara pour tous les liens d'amitié[loc21]? pour tout ce qui peut faire naître la confiance et éveiller l'amour? la férocité sommeillante que trahit son ame? l'adresse avec laquelle il manie l'épée tranchante? où l'a-t-il apprise ce bras qui n'a jamais fait la guerre? Dans quels lieux cette férocité est-elle devenue le partage de son cœur? car ce n'était point l'aveugle et capricieuse colère qu'un mot peut soulever et qu'un autre peut calmer; mais l'œuvre profonde d'une ame qui ne connaît point la pitié quand la colère l'emporte, et qu'une longue habitude du pouvoir comme du succès a concentrée dans tout ce qui est inexorable. Tous ces propos, associés avec ce désir qui domine l'humanité de se livrer plutôt au blâme qu'à la louange, avaient amassé enfin contre Lara un orage tel que lui-même en aurait pu être effrayé, et tel que ses ennemis voulaient l'exciter. Il doit répondre de la tête d'un homme absent qui le poursuit encore, mort ou vivant.

[Note loc21: _The seeming friendlessness_.]

8. Dans cette contrée vivait plus d'un mécontent qui maudissait la tyrannie sous laquelle il était courbé. De nombreux et féroces despotes y exerçaient leur oppression, et y donnaient leurs caprices pour des lois. De longues guerres au dehors, de fréquentes querelles au dedans ouvraient sans cesse un passage au sang et au crime qui n'attendaient qu'un signal pour recommencer un nouveau carnage, tel qu'il en naît des discordes civiles, qui ne connaissent pas de neutres, et ne comptent que des amis ou des ennemis.

Enfermés dans leurs forteresses féodales, tous les seigneurs étaient comme des souverains, obéis en paroles et en actions, mais abhorrés dans l'ame. Lara avait hérité de pareils domaines seigneuriaux, peuplés par des cœurs mécontens et des mains travaillant à regret; mais sa longue absence de son pays natal l'avait laissé pur du crime d'oppression, et maintenant, détournées par la douceur de son administration, toutes les terreurs avaient disparu par degrés. Ses serviteurs ne conservaient plus pour lui que leur antique et habituelle vénération; mais ce fut plus pour lui que pour eux-mêmes que leurs craintes furent soulevées. Ils le croyaient maintenant malheureux, quoique d'abord leur malignité l'eût jugé coupable. Ses longues nuits sans repos, son humeur silencieuse furent attribuées à la maladie entretenue par la solitude. Et quoique ses habitudes solitaires rendissent à la fin sa société triste, sa demeure n'en était pas moins agréable, car les malheureux ne s'en éloignèrent jamais sans soulagement; et pour eux du moins son ame connaissait la compassion. Froid envers les grands, dédaigneux avec les superbes, l'homme humble ne passait pas auprès de lui sans attirer ses regards. Il ne parlait pas beaucoup; mais sous son toit on recevait souvent un asile, et jamais de reproches. Et ceux qui en faisaient l'observation pouvaient remarquer que chaque jour quelques nouveaux hôtes se rassemblaient sous son commandement. Mais depuis la disparition d'Ezzelin, il se montra seigneur courtois et hôte bienveillant. Peut-être son combat avec Othon lui fit-il craindre quelque trame ourdie contre sa tête exposée. Quelles qu'aient été ses vues, il sut se concilier l'affection de plus de partisans que les seigneurs ses égaux. Si c'était un effet de sa politique, elle fut répandue si loin que des millions le jugeaient tel qu'il voulait paraître. Exilé par des maîtres cruels, venait-on lui demander un asile? il était aussitôt donné. Par lui les paysans n'avaient pas à pleurer leur moisson enlevée, et à peine les serfs pouvaient-ils murmurer contre leur sort. Avec lui la vieille avarice trouvait sûreté pour ses trésors; avec lui, le pauvre n'était point exposé aux mépris; la bonne chère et les récompenses promises retenaient près de lui la jeunesse active, jusqu'à ce qu'il fût trop tard pour le quitter. Il offrait à la haine, avec un changement prochain, l'espérance d'assouvir bientôt une vengeance différée; l'amour, long-tems trompé par une union détestée, comptait dans le succès pour recouvrer des charmes qu'il avait perdus. Tout était mûr; Lara n'attendait que le moment favorable pour proclamer que l'esclavage n'était plus qu'un nom.

Le moment, l'heure vint où Othon crut sa vengeance assurée. Son huissier[loc22] trouva le prétendu criminel entouré dans son château des milliers d'hommes délivrés de leurs chaînes féodales récemment brisées, défiant la terre, et comptant sur la faveur du ciel. C'était le matin que Lara venait de rendre libres des serfs attachés à la glèbe, et qui ne creuseraient plus désormais la terre que pour servir de tombeaux aux tyrans! c'est ce qu'ils proclamaient tous.--Certain mot d'ordre est nécessaire dans le combat pour venger ses outrages et conquérir ses droits: religion,--liberté,--vengeance,--tout ce que vous voudrez; un mot suffit pour faire lever les peuples et les mener au carnage. Une phrase séditieuse suffit à la ruse qui la répand et l'exploite, pour faire régner le crime, et pour donner une abondante pâture aux loups et aux vers de la terre!

[Note loc22: _His summons_.]

9. Dans cette contrée, les seigneurs féodaux avaient acquis tant de pouvoir, que leurs souverains enfans régnaient à peine. C'était alors le moment pour les rebelles de lever l'étendard de la révolte. Les serfs méprisaient le roi, et le haïssaient en même tems que les seigneurs. Ils n'attendaient qu'un chef, et ils en trouvèrent un attaché à leur cause par des liens indissolubles; forcé par les circonstances de rentrer en guerre avec les hommes pour sa propre défense. Séparé par une destinée mystérieuse de ceux que la naissance et la nature n'avaient pas fait ses ennemis, Lara, depuis cette nuit fatale, s'était préparé, non pas seul, à braver les événemens les plus sinistres. De certaines raisons, quelles qu'elles fussent, lui prescrivaient d'éviter que l'on fît aucune recherche sur ses actions commises dans de lointains climats.

En réunissant à sa cause propre celle de tous, lors même qu'il aurait été dans sa destinée d'être abattu, il avait au moins la certitude de retarder sa chute. Le calme sombre qui depuis long-tems régnait dans son ame; la tempête qui, après avoir exercé ses ravages, s'était assoupie, soulevée par des événemens qui semblaient devoir pousser sa triste fortune à son dernier degré de malheur, se réveillent de nouveau, et le rendent tout ce qu'il avait été autrefois, et qu'il est maintenant; la scène est seulement changée. Il se souciait fort peu de la vie, encore moins de la renommée; mais il n'en était pas moins propre aux jeux désespérés des combats. Il lui semblait qu'il était marqué dès sa naissance pour être l'objet de la haine des autres, et il se moquait de sa ruine si elle était partagée. Que lui importait donc la liberté des peuples asservis? Il élevait l'humble, mais pour abaisser le superbe. Il avait espéré trouver le repos dans sa retraite sombre, mais l'homme et la destinée venaient l'y assiéger. Il paraissait comme une bête féroce poursuivie par les chasseurs, que ceux-ci doivent tuer, mais qu'ils ne peuvent faire tomber dans leur piége. Austère, sans ambition, silencieux, il était désormais un tranquille spectateur des scènes de la vie; mais lancé de nouveau sur l'arène, il parut un chef non inégal aux seigneurs féodaux: sa voix,--son maintien,--ses gestes--révèlent une sauvage nature, et à ses regards on reconnaît le gladiateur.

10. A quoi servirait de raconter pompeusement l'histoire souvent répétée des combats, les fêtes des vautours, le carnage et la mort? la fortune changeante sur le champ de bataille, la force victorieuse et la faiblesse obligée de céder? des ruines fumantes et des remparts renversés? Dans cette guerre, la lutte fut la même que dans toutes les autres, excepté que les passions déchaînées concentrèrent leur force dans une férocité qui bannit tout remords. Personne ne demandait grâce, car la pitié connaissait que ses cris seraient vains. Les prisonniers mouraient sur le champ de bataille. La même fureur animait tour à tour le sein du vainqueur; et ceux qui combattaient pour la liberté, et ceux qui luttaient pour la tyrannie croyaient avoir versé le sang de peu d'hommes, tant qu'il en restait encore à égorger. Il était trop tard d'éteindre le tison dévastateur. La désolation atteignait la contrée affamée; l'incendie était allumé, et les flammes étaient propagées, et le carnage souriait sur ses victimes de chaque jour.

11. Tout frais de la force que l'impulsion de la liberté récemment acquise leur imprime, les partisans de Lara obtiennent le premier succès: mais cette vaine victoire les a perdus. Ils n'obéissent plus à la voix de leur chef pour se former en rang de bataille; ils se précipitent dans une aveugle confusion sur leurs ennemis, croyant que de l'atteindre ainsi devait leur assurer le succès. La convoitise du butin, la soif de la vengeance entraînent ces brigands débandés à leur perte. En vain Lara fait-il tout ce qu'un chef doit faire, pour arrêter l'impétueuse furie de ces hommes. En vain veut-il calmer leur ardeur téméraire,--la main qui allume l'incendie ne peut l'éteindre. L'ennemi plus sage a pu seul arrêter leur impétuosité, et montrer à cette troupe indisciplinée sa folle témérité. Des retraites feintes, des embuscades nocturnes, des attaques désordonnées faites en plein jour, des combats différés, la longue privation d'un secours désiré, un repos sans tente, sous un ciel humide, des murs imprenables qui défiaient l'art des assiégeans, et lassaient la patience de leur courage trompé: voilà les obstacles qu'ils n'avaient pas prévus.

Le jour du combat, ils s'avançaient à l'ennemi, comme l'auraient fait de vieux guerriers; mais ils préféraient davantage la furie de l'action la plus sanglante, et la mort présente à une vie de souffrances continuelles. La famine vient leur apporter ses angoisses; et la fièvre balaie leurs rangs, qui s'éclaircissent à vue d'œil. La joie immodérée du triomphe se change en mécontentement. L'ame seule de Lara semble encore indomptée, mais peu de ses soldats restent pour le seconder. De plusieurs milliers qu'ils étaient, ils sont réduits à une faible troupe: désespérés, quoique en petit nombre, ce sont les plus braves qui survivent pour déplorer la discipline qu'ils avaient dédaignée après leur premier succès. Une espérance leur reste encore: la frontière n'est pas éloignée; par là , ils peuvent échapper à la guerre de leur patrie, en emportant avec eux, dans l'état voisin, les chagrins de l'exil, ou la haine de la proscription. Il est dur pour eux de quitter la terre de leurs aïeux, mais il leur est encore plus dur de périr ou de se soumettre.

12. La résolution est prise,--ils sont en marche,--la nuit complice les guide avec son astre lumineux, en éclairant leurs pas dans les ténèbres. Déjà ils aperçoivent ses tranquilles rayons dormant sur la surface du courant qui forme la frontière. Déjà ils distinguent,--est-ce bien la rive? Fuyez! Elle est bordée par de nombreux rangs ennemis. Retournez ou fuyez!--Qu'est-ce qui brille à l'arrière-garde? C'est la bannière d'Othon,--la lance du chef qui les poursuit! Sont-ce des feux de bergers, ces feux qui brillent sur la hauteur? Hélas! ils étincellent avec trop de clarté, pour une fuite. Privés de tout espoir, et concentrés dans leur propre défense, moins de sang peut-être aura payé une dépouille plus riche!

13. Ils s'arrêtent un moment; c'est seulement pour que la troupe puisse respirer. Avanceront-ils, ou attendront-ils l'ennemi? Peu importe,--s'ils chargent l'ennemi qui s'oppose à leur marche le long de la rive du fleuve, quelques-uns peut-être pourront rompre et traverser leur ligne formée, pour prévenir un tel dessein.--«Chargeons! attendre leur attaque serait une action digne d'une troupe lâche.» Tous les sabres sont tirés, chacun saisit les rênes de son cheval, et la première parole pourra à peine devancer l'action. Parmi tous ceux qui vont entendre le dernier commandement de Lara, pour combien ne sera-t-il pas la voix de la mort!

14. Son glaive est tiré; son front respire un air réfléchi, mais trop tranquille pour être celui du désespoir; il montre quelque chose de plus indifférent qu'il ne convient aux plus braves d'en témoigner, si le sort des hommes les touche.--Il tourne ses regards sur Kaled, toujours près de lui, et trop confiant encore pour trahir la moindre crainte. Peut-être c'était la sombre clarté de la lune qui projetait sur les traits de ce jeune page une teinte inaccoutumée de pâleur mélancolique, dont l'empreinte profonde exprimait la fidélité et non la terreur de son ame. Lara observa cette pâleur, et mit sa main dans la sienne: elle ne trembla pas dans un moment semblable; ses lèvres étaient muettes, à peine son cœur battait-il; ses regards seuls disaient: «Nous ne nous séparerons jamais! ta troupe peut périr, tes amis peuvent fuir; pour moi, je puis dire adieu à la vie, mais jamais à toi!»

Le mot d'ordre a échappé aux lèvres de Lara, et sa troupe, portée en avant, et les rangs serrés, marche sur les lignes divisées de l'ennemi. Chaque coursier a obéi au premier coup d'éperon; les cimeterres brillent, l'acier se croise; surpassés en nombre, mais non en bravoure, ils opposent encore le désespoir à l'audace, et un front de défense aux ennemis. Le sang est mêlé aux ondes du fleuve qui en conserve les teintes jusqu'aux rayons du matin.

15. Commandant, aidant, animant les siens, partout où l'ennemi paraît redoubler d'efforts, où ses amis succomber, la voix de Lara se fait entendre; il brandit son cimeterre, en frappe à coups redoublés, et fait naître un espoir que lui-même a cessé de partager. Aucun ne fuit, car ils savent bien que la fuite serait vaine; mais ceux qui chancellent reviennent bientôt à la charge en voyant les plus courageux des ennemis reculer devant le regard et les coups de leur chef. Tantôt entouré des siens, tantôt presque seul, il enfonce les rangs de son adversaire, ou rallie sa troupe. Lui-même ne s'épargne pas.--Une fois l'ennemi semble fuir,--le moment était propice; Lara donne le signal de la main qu'il agite dans l'air; il s'élance.--Pourquoi son casque orné d'un panache s'affaisse-t-il soudain? un trait est lancé,--la flèche est dans son sein! Ce geste fatal a laissé sa poitrine sans défense, et la mort a fait retomber ce bras redoutable. Le mot de _victoire_ expire sur sa bouche; cette main, qu'il avait élevée en signe de commandement, comme elle pend tristement à ses cotés! Elle retient encore instinctivement son sabre, quoique l'autre ait laissé échapper les rênes. Kaled les saisit: défaillant par sa blessure, penché presque sans vie sur les arçons de la selle, Lara ne s'aperçoit pas que son page désolé l'emmène loin du combat. Cependant ses compagnons chargent l'ennemi, le chargent encore avec plus de fureur. Les combattans sont trop confondus maintenant pour compter les cadavres!