Uvres Completes De Lord Byron Tome 05 Comprenant Ses Memoires P
Chapter 15
16. Vaine terreur! cette heure de ténèbres restées à jamais inconnues ne revint plus, ou Lara sut feindre un oubli qui augmenta l'étonnement de ses vassaux sans diminuer leurs craintes.--La mémoire s'en était-elle éteinte au réveil de ses sens? puis-qu'aucun mot, aucun regard, aucun geste de leur seigneur ne trahit un sentiment qui leur eût rappelé ce moment délirant des souffrances de son ame. Ãtait-ce un rêve? était-ce sa voix qui avait articulé ces étranges et sauvages paroles? était-ce son cri qui avait interrompu leur sommeil? était-ce bien lui dont le cÅur oppressé, comprimé, avait cessé de battre, et dont le regard les avait fait trembler? Pouvait-il, celui qui avait souffert une pareille épreuve, perdre ainsi la mémoire, lorsque ceux qui n'en avaient été que les témoins en étaient si frappés? Ou ce silence prouvait-il que sa mémoire, pour être exprimée par des mots, était trop profondément, trop indélébilement fixée sur ce secret dévorant qui ronge le cÅur, en en montrant l'effet sans en dévoiler la cause? Il n'en était pas ainsi pour lui; Lara les avait ensevelis tous les deux dans son sein. De communs observateurs ne pouvaient discerner le progrès de pensées, que les lèvres mortelles ne laissent entrevoir qu'à demi; ces pensées brisent les faibles paroles qui voudraient les exprimer.
17. On remarquait dans Lara un mélange inexplicable de ce qui mérite le plus d'être aimé ou haï, recherché ou évité. L'opinion variait sur sa vie mystérieuse, et son nom n'était jamais oublié dans l'éloge ou la raillerie. Son silence formait un thème pour le babillage de tous les alentours;--le monde formait des conjectures,--se communiquait sa surprise:--on mourait de connaître sa destinée. Qu'avait-il été? qu'était-il, cet inconnu qui vivait parmi eux, et dont la famille seulement n'était pas ignorée? Un ennemi haineux de son espèce? cependant quelques-uns voulaient prétendre qu'avec eux il leur avait paru aussi livré à la joie que les amis des plaisirs; mais ils convenaient que son sourire, si on l'observait souvent de près, cessait d'être un vrai sourire, et se flétrissait en un sourire de dédain moqueur; et que si ce sourire atteignait ses lèvres, il ne passait pas plus loin, ses yeux n'offrant aucune trace de gaîté. Cependant il y avait parfois plus de douceur dans son regard, comme si son cÅur n'eût pas été naturellement dur; mais une fois observé, son ame semblait réprimer une semblable faiblesse comme indigne de son orgueil; et elle s'excitait elle-même à la roideur, comme dédaignant de s'acheter un doute de l'estime à moitié ébranlée des hommes. C'était une peine infligée par lui-même à son cÅur que la tendresse avait autrefois arraché à son repos; ou, dans la sollicitude du chagrin, il voulait forcer son ame à la haine pour avoir trop aimé!
18. Il y avait en lui un mépris vital de tout; et comme s'il avait déjà éprouvé ce qui pouvait lui survenir de pire, il vivait étranger dans ce monde. Esprit errant précipité d'un autre monde, être d'imagination noire qui s'était créé par choix des périls auxquels il avait par hasard échappé, mais échappé en vain, puisque dans leur souvenir son esprit trouvait également un triomphe et un regret. Ayant plus de facultés pour l'amour que la terre n'en accorde communément aux mortels, ses jeunes rêves de vertu avaient dépassé la réalité, et une virilité orageuse suivit sa jeunesse déçue, avec le souvenir d'années perdues à la poursuite d'un fantôme, et celui des forces épuisées qui lui avaient été accordées pour un meilleur usage. Des passions ardentes avaient semé le ravage et la désolation sur ses pas, et avaient abandonné ses meilleurs sentimens à un trouble intérieur et à la cruelle réflexion que fait naître une vie d'orages. Mais toujours hautain, orgueilleux, et abandonné au blâme, il appelait la nature pour en partager la honte, et rejetait toutes ses fautes sur ce corps de chair qu'elle lui avait donné pour servir à l'ame de prison et de festin aux vers de la tombe, jusqu'à ce qu'enfin il confondit le bien et le mal, et attribua au destin les actes de sa volonté. Trop fier pour l'amour-propre vulgaire, il pouvait, au besoin, sacrifier le sien pour le bien des autres, mais ce n'était pas par pitié, ni parce qu'il croyait le devoir; c'était par une étrange perversité de l'ame, qui le poussait, avec un secret orgueil, à faire ce que peu d'hommes ou même personne n'eût osé faire comme lui. Et cette même impulsion, dans des circonstances séduisantes, l'égarait également en le conduisant au crime, tant il était jaloux de s'élever au-dessus ou de tomber au-dessous des hommes avec lesquels il se sentait condamné à vivre, et tant il se plaisait à se séparer par le bien et par le mal de tous ceux qui partageaient son état mortel! Son esprit, les abhorrant, avait fixé son trône loin de ce monde, dans des régions qui lui étaient propres. Là , méditant froidement sur tout ce qui se passait au-dessous d'elles, son sang paraissait alors couler plus calme. Ah! plus heureux si ce sang n'avait jamais été enflammé par le crime, et eût toujours coulé dans ce calme glacé! Il est vrai qu'il suivait les mêmes sentiers que les autres hommes, et qu'en apparence il agissait et discourait comme le reste des mortels; qu'il n'outrageait pas les règles de la raison par des écarts: sa folie n'était pas de la tête, mais du cÅur; et rarement il s'égarait dans ses discours, ou découvrait ses pensées au point d'offenser la vue.
19. Avec tous ces dehors froids et mystérieux, et le plaisir qu'il semblait prendre à rester inconnu, il avait trouvé l'art (si ce n'était pas un don de la nature) de fixer son souvenir dans le cÅur des autres. Ce n'était pas l'amour peut-être--ni la haine--ni rien de ce que l'on peut imaginer d'exprimer par des mots; mais ceux qui le voyaient ne l'avaient pas vu en vain, et ne pouvaient manquer de demander de nouveau après lui; et ceux auxquels il avait parlé se rappelaient toujours ce qu'ils avaient entendu, quelque frivole qu'il fût. Personne ne connaissait ni comment, ni pourquoi; mais il s'insinuait tellement dans l'esprit de celui qui l'écoutait, qu'il y laissait l'impression de l'attachement ou de la haine. Quelque récente qu'ait été la date de l'amitié, de la pitié ou de l'aversion qu'il avait inspirées, elles ne faisaient que s'accroître dans les plus intimes sentimens et dans la pensée. Vous ne pouviez pénétrer son ame; mais vous trouviez, en dépit de votre étonnement, qu'il connaissait le chemin de la vôtre. Sa présence hantait toujours votre pensée, et il forçait le cÅur à lui accorder un involontaire intérêt. Vains étaient les efforts pour échapper à ce piége intellectuel, son esprit semblait vous défier de l'oublier!
20. On célèbre une fête, où les chevaliers et les dames, et tous ceux que la richesse ou une haute naissance y appelaient, parurent.--D'une haute naissance, et hôte bien venu, Lara se rendit avec les autres seigneurs de son voisinage au château d'Othon. Une assemblée nombreuse est reunie dans les salles étincelantes de lumière, où les convives se livraient aux plaisirs de la table et du bal. La danse joyeuse de la foule des jeunes et séduisantes beautés unissait dans la chaîne la plus fortunée la grâce et l'harmonie. Heureux sont les jeunes cÅurs et les mains amoureuses qui se mêlent avec bonheur dans des groupes de leur choix! C'est un aspect qui peut éclaircir le front le plus soucieux et faire sourire le vieillard, rêver même le jeune homme, le jeune homme qui oublie que de telles heures sont passées sur la terre, tant il y a d'exaltation dans ses transports de bonheur!
21. Lara contemplait cette fête, tranquillement joyeux, et son front mentait si son ame était triste. Ses yeux suivaient dans tous ses mouvemens chaque beauté dont les pas légers ne réveillaient aucun écho. Les bras croisés et l'Åil attentif, il était appuyé contre un pilier élevé de la salle, et ne remarquait pas un regard sévère fixé sur lui. Le fier Lara supportait mal un regard scrutateur semblable; à la fin, il s'en aperçoit: c'est un visage inconnu, mais il semble ne chercher que le sien, le sien seul. Le regard inquiet et sombre de cet homme indique un étranger; il avait jusqu'alors tenu constamment ses yeux fixés sur Lara sans en être vu. Enfin leurs regards se rencontrèrent, et s'interrogèrent vivement avec une muette et mutuelle surprise. Une émotion parut dans les regards de Lara, comme se défiant de celui de l'étranger. L'aspect de cet homme est sévère et farouche, il en dit plus que l'Åil vulgaire ne peut en comprendre.
22. «C'est lui!» s'est écrié l'étranger; et ceux qui l'ont entendu répètent ce mot tout bas et de bouche en bouche: «C'est lui!»--«Qui, lui?» se demande-t-on de toutes parts, jusqu'à ce que ces paroles significatives parviennent aux oreilles de Lara. Ces mots si étrangement prononcés, et le singulier regard de l'inconnu, peu de personnes pourraient les expliquer: ils excitent une générale surprise. Mais Lara est resté immobile, sans changer de couleur ou de maintien. La surprise qui s'était d'abord manifestée dans ses yeux paraissait maintenant dissipée; il porte des regards assurés et calmes sur l'assemblée, quoiqu'il soit toujours observé par l'étranger qui, s'approchant de lui, s'écrie, avec un superbe dédain: «C'est lui!--Comment est-il venu ici?--et qu'y fait-il?»
23. C'en était trop pour Lara; pour que Lara pût laisser sans réponse une semblable question, répétée d'un ton si fier et si hautain. Le sourcil froncé, mais avec un accent, froid, plus doucement ferme que brusquement arrogant, il se tourna vers l'insolent questionneur:--«Mon nom est Lara!--quand le tien me sera connu, ne doute pas de mon empressement à répondre à l'inconvenante courtoisie d'un chevalier tel que toi. C'est Lara!--en veux-tu savoir davantage? je n'évite aucune question, et je ne porte aucun masque.»
«Tu n'évites aucune question! Réfléchis bien--s'il n'en est aucune à laquelle ton cÅur ne pourrait répondre, quand bien même ton oreille ne chercherait pas à l'éviter? Te parais-je donc si inconnu? Regarde-moi bien! au moins si la mémoire ne t'a pas été inutilement donnée, oh! jamais tu ne pourras dissimuler la moitié de sa dette: l'éternité te défend de l'oublier.» Les yeux de Lara se fixent avec attention sur le visage de l'étranger; mais ils n'y peuvent rien découvrir qui leur soit connu, où qu'ils veuillent reconnaître.--Il ne daigna pas répondre avec l'air du doute; mais il secoue la tête, et moitié indifférence, moitié mépris, il se retourne et quitte l'étranger. Mais celui-ci, d'un air impérieux, lui dit de rester:--«Un mot!--Je te commande de rester, et de répondre ici à quelqu'un qui, si tu étais noble, serait ton égal; mais quel que tu aies été et que tu sois maintenant--oui, ne fronce pas le sourcil, seigneur, si ce que je te dis est faux, il t'est facile de démentir mes paroles.--Mais, quel que tu aies été et que tu sois maintenant, recueille-toi. Je me défie de tes sourires, mais je ne tremble pas devant ton front menaçant. N'es-tu pas cet homme dont les actions--»
«Qui que je sois, des paroles aussi étranges que les tiennes, des accusateurs tels que toi, j'en fais peu de cas, et ne les écoute pas davantage. Que ceux pour qui ces paroles ont plus de poids écoutent le reste, et ne se hasardent pas à contredire l'histoire, merveilleuse sans doute, que ta langue va raconter, et qui commence d'une manière si courtoise. Qu'Othon fête son hôte si poli, je lui en exprimerai ma reconnaissance motivée.» Ici le maître de la fête, tout surpris, s'est interposé.--«Quel que puisse être le secret dont il s'agit entre vous, ce n'est pas ici le tems ni le lieu de troubler la gaîté de l'assemblée par une dispute. Si toi, sire Ezzelin, tu as quelque chose à faire connaître qui concerne le comte Lara, à demain, ici, ou ailleurs, comme il vous plaira à tous deux, pour expliquer le reste. Tu m'es connu, et je me porte ta caution, quoique, comme le comte Lara, tu sois récemment arrivé seul des terres étrangères, et que tu sois devenu presque étranger. Et si, par le sang et l'illustre naissance de Lara, j'augure bien de son courage, comme de sa noblesse, il ne voudra pas se montrer indigne de son nom sans tache, ni rien refuser de ce que réclament les lois de la chevalerie.»
«A demain donc, répliqua Ezzelin; et que notre loyauté soit ici mise à l'épreuve. J'atteste sur ma vie et sur mon épée la vérité de mes paroles; puissé-je être aussi sûr du bonheur éternel!»
Que répond Lara? son ame descend dans sa profondeur la plus intime, et demeure absorbée dans une profonde et soudaine méditation. Les paroles de la foule et les yeux de tous, qui étaient fixés sur eux, semblent s'adresser à lui. Mais les siens étaient silencieux, et ils paraissaient se perdre dans l'oubli le plus complet--oui, le plus complet.--Hélas! cette indifférence ne fait que trop comprendre à l'assemblée un souvenir seulement trop fidèle.
24. «A demain!--oui, à demain!» D'autres paroles que ces deux mots répétés ne furent pas entendues de la bouche de Lara. Aucun sentiment passionné ne se trahit sur son front; aucune lueur d'irritation n'apparut dans son grand Åil noir: cependant il y avait quelque chose de ferme dans son accent calme et réservé, qui annonçait une résolution déterminée, quoiqu'inconnue. Il prit son manteau,--inclina légèrement la tête, et quitta l'assemblée en passant devant Ezzelin. Il répondit par un sourire au regard menaçant que ce dernier lui lança, et avec lequel ce seigneur pensait l'accabler. Ce n'était pas un sourire de joie, ni celui d'un orgueil dissimulé qui se venge par le dédain de la haine qu'il ne peut cacher; mais c'était le sourire d'un cÅur sûr de lui-même dans tout ce qu'il voudrait entreprendre, ou tout ce qu'il pourrait souffrir. Ce sourire annonçait-il la paix? le calme de la vertu? ou le crime vieilli dans l'endurcissement du désespoir? Hélas! les confidences de l'un et de l'autre se ressemblent trop pour être facilement distinguées sur le front d'un homme ou dans ses paroles. C'est par les actions, par les actions seules que l'on peut discerner les vérités que le cÅur inexpérimenté est incapable de saisir.
25. Lara appela son page et se retira.--Celui-ci obéissait promptement à la moindre de ses paroles ou à son plus faible signe. C'était le seul compagnon amené des climats lointains, où les ames étincellent sous un ciel plus éclatant. Pour suivre Lara, il avait abandonné son pays natal. Patient et docile, calme, malgré sa jeunesse, il était silencieux comme son maître, et sa fidélité paraissait au-dessus de son état et de ses années. Quoiqu'il n'ignorât pas la langue de Lara, il arrivait rarement qu'il reçût de lui un ordre dans cette langue; mais il accourait avec rapidité, et répondait avec effusion, quand les lèvres de Lara laissaient échapper des paroles dans sa langue maternelle. Ces accens, qui lui étaient aussi chers que les montagnes de sa patrie, réveillaient à ses oreilles leur écho absent, et lui rappelaient la voix accoutumée d'amis, de parens qu'il ne devait plus revoir, et auxquels il avait renoncé pour un seul,--son ami, son tout. La terre ne lui offrait pas maintenant d'autres guides; pouvait-on s'étonner alors s'il le quittait si rarement?
26. Légère était sa taille, et délicats, quoique bruns, paraissaient les traits de son visage sur lequel avait passé son soleil natal; mais ses rayons n'avaient point basané sa joue, où souvent se manifestait une rougeur involontaire. Cependant ce n'était point cette rougeur qui monte au visage quand la santé y fait refluer toutes les couleurs du cÅur dans des transports de bonheur; mais c'était la teinte étique d'un secret chagrin, qui brillait dans un moment fiévreux. La flamme étincelante de ses regards semblait empruntée d'en haut, et allumée par une pensée électrique, quoique ses longues paupières tempérassent, par une teinte mélancolique, l'ardeur de ses noires prunelles. Cependant on y remarquait moins de tristesse que d'orgueil; ou si c'était de la tristesse, c'était une tristesse que personne ne pouvait partager. Les jeux qui plaisent à son âge ne lui plaisaient pas; les amusemens de la jeunesse et les joyeuses folies des pages n'avaient point d'attraits pour lui. Pendant des heures entières ses yeux restaient fixés sur Lara, comme s'il eût tout oublié dans cette attitude contemplative. Ãloigné de son maître, il errait isolé. Brèves étaient ses réponses, et il ne faisait jamais de questions. Les bois étaient sa promenade; son amusement, quelque livre en langue étrangère; son lieu de repos, la rive des limpides ruisseaux. Il semblait, comme celui qu'il servait, vivre à part de tout ce qui charme les yeux et remplit le cÅur; ne pas connaître de fraternité, et n'avoir reçu de la terre aucun autre don que le don amer--de l'existence.
27. S'il aimait quelque chose, c'était Lara; mais son attachement ne se montrait que dans son respect et dans son obéissance. Toujours dans une attention muette, son zèle, qui épiait chaque désir de son maître, l'accomplissait avant que sa parole l'exprimât. Toutefois, il y avait de la dignité fière dans tout ce qu'il faisait; car il avait un esprit altier qui ne supportait pas les réprimandes. Son zèle, quoique plus actif que celui des mains serviles, obéissait seulement dans ses actions; son air commandait encore, comme s'il eût ainsi cédé moins au désir de Lara qu'à _son propre_ désir: car assurément ce n'était point pour un vil salaire qu'il agissait ainsi. Les services que lui commandait son maître étaient légers: c'était de lui tenir les étriers, lorsqu'il voulait monter à cheval, ou de lui apporter son épée; d'accorder son luth; ou, s'il désirait davantage, de lui lire des volumes d'autres tems et d'autres langues que sa langue maternelle; mais jamais de se mêler avec la foule des domestiques, auxquels il ne montrait ni déférence ni dédain, mais cette réserve de bon ton, qui prouvait qu'il n'avait nulle sympathie pour eux. Son ame, quel que fût son rang ou sa naissance, pouvait fléchir devant Lara, non descendre jusqu'à eux. Il paraissait d'une naissance distinguée, et avoir connu des jours meilleurs. Aucune marque de travail vulgaire ne se trahissait sur ses mains d'une blancheur si féminine, que l'on aurait pu lui attribuer un autre sexe, lorsqu'on les comparait avec la délicatesse et la douceur de son visage; mais ses vêtemens, et quelque chose dans son regard de plus viril et de plus fier que n'en comporte l'Åil d'une femme, disaient le contraire. C'était un caractère presque sauvage, qui tenait plus de son climat brûlant que de son corps tendre et frêle: il est vrai qu'il ne se remarquait point dans ses paroles; mais dans son aspect, cet instinct pouvait être plus qu'aperçu.
Kaled était son nom, quoique le bruit courût qu'il en portait un autre avant d'avoir quitté ses montagnes. Car quelquefois, bien qu'à peu de distance, il entendait ce nom répété plusieurs fois sans répondre, comme s'il ne lui eût pas été familier, ou, s'il lui était adressé de nouveau, il se retournait brusquement, comme si dans cet instant il se rappelait que c'était le sien. Cependant, si c'était la voix accoutumée de Lara qui l'appelait, alors ses oreilles, ses yeux, et son cÅur redoublaient d'attention.
28. Ce jeune page n'avait pas manqué de remarquer, dans la salle du bal, la querelle imprévue que tout le monde avait observée, et quand la foule autour de lui exprimait son étonnement du calme du hardi accusateur et de la patience avec laquelle le noble et fier Lara avait supporté une semblable insulte d'un étranger; doublement affecté, Kaled changea plusieurs fois de couleur; ses lèvres pâlirent comme de la cendre, ses joues s'enflammèrent tour à tour; et sur son front se répandit cette sueur de glace qui survient, lorsque le cÅur, chargé d'un poids de pensées qui l'accablent, succombe de malaise et de luttes intérieures. Oui,--il est des choses que nous devons rêver et oser exécuter avant que la pensée en soit à moitié avertie. Quelle que pût être l'idée de Kaled, elle suffit pour fermer ses lèvres et troubler son front. Il observa Ezzelin jusqu'à ce que Lara eût jeté en passant, sur le chevalier, un sourire de dédain. Lorsque Kaled vit ce sourire, son visage reprit son air accoutumé, comme s'il eût reconnu en lui quelque chose de satisfaisant. Sa mémoire lui faisait remarquer dans un pareil sourire beaucoup plus que l'aspect de Lara n'en disait aux autres. Il se précipita vers lui,--et dans un instant tous deux furent partis; et tous ceux qui restèrent dans le château crurent être laissés seuls. Chacun avait eu tellement les yeux fixés sur la figure de Lara, chacun s'était si bien identifié par ses sentimens à cette scène, que lorsque l'ombre longue et noire de Lara eut dépassé le portique, et ne fut plus reproduite par la lumière des torches allumées, tous les cÅurs battirent plus vivement, comme doutant s'ils sortaient d'un rêve effrayant, que nous savons être faux, mais qui nous épouvante encore parce que ce qui est le pire est toujours le plus près de la vérité.
Ils sont partis,--Ezzelin reste encore; le front pensif et l'air impérieux; mais il ne demeura pas long-tems: avant qu'une heure se fût écoulée, il salua de la main Othon, et se retira.
29. La foule a disparu, les convives sont livrés au sommeil; le châtelain courtois, et ses hôtes satisfaits se sont rendus à leur couche accoutumée, où la joie se calme, et où la douleur soupire après le sommeil; et l'homme accablé par le combat de sa propre existence[loc20] cherche un refuge dans ce doux oubli de la vie. Là reposent également l'espérance délirante de l'amour, la perfidie et la ruse; les projets ténébreux de la haine, et les fourberies de l'ambition jalouse. Sur tous les yeux planent les ailes de l'oubli, et l'existence éteinte est comme ensevelie dans un tombeau. Quel nom meilleur pourrait plus convenir au lit du sommeil? sépulcre de la nuit, demeure universelle où la faiblesse, la force, le vice, la vertu sont étendus dans une égale nudité. Heureux l'homme pour un moment, de ne pas avoir le sentiment de la vie, pour s'éveiller cependant, pour lutter avec la terreur de la mort, et chercher à éviter, quoique le jour doive apparaître pour accroître ses maux, ce sommeil, le plus doux de tous, puisqu'il est le moins troublé de rêves.
[Note loc20: _O'er-laboured with being's strife_.]
Chant Deuxième.