Uvres Completes De Lord Byron Tome 05 Comprenant Ses Memoires P
Chapter 14
L'île de Barrataria est située à peu près à 29° 15' de latitude, et 92° 30' de longitude. Elle est aussi remarquable pour son air sain que pour l'abondance des poissons qui peuplent ses parages. Le chef de cette horde, comme Charles de Moor, avait quelques vertus mêlées à des vices nombreux. Dans l'année 1813, ce parti, par ses attentats et son audace, avait fixé l'attention du gouverneur de la Louisiane; et pour détruire cet établissement, il pensa qu'il était convenable de le frapper par la tête. Il offrit en conséquence une récompense de 500 dollars à celui qui lui apporterait la tête de monsieur La Fitte, qui était bien connu des habitans de la côte de la Nouvelle-Orléans, par les relations immédiates qu'il eut avec eux comme ayant exercé autrefois dans leur ville, avec grande réputation, l'art de l'escrime qu'il avait appris dans l'armée de Buonaparte, où il avait servi comme capitaine. La récompense qui avait été offerte pour la tête de La Fitte fut en retour offerte par celui-ci pour celle du gouverneur, mais portée à 15,000 dollars. Le gouverneur fit marcher une compagnie de soldats sur l'île de La Fitte, avec ordre de brûler et de saccager tout l'établissement, et d'en emmener à la Nouvelle-Orléans tous les bandits. Cette compagnie, sous le commandement d'un homme qui avait été l'ami intime du hardi capitaine, s'approcha très-près des fortifications de l'île avant d'avoir vu un homme ou entendu un bruit, lorsque toutà -coup il entendit un coup de sifflet, semblable à celui d'un contre-maître. Alors il se trouva lui-même enveloppé par une troupe d'hommes armés, qui s'étaient précipités des secrètes avenues qui conduisaient à la baie. Ce fut ici que ce moderne Charles de Moor se distingua par quelques nobles traits; car non-seulement il ne se borna pas à épargner la vie de celui qui était venu attaquer son île pour lui faire perdre la sienne et celle de tout ce qui lui était cher, mais encore il lui offrit de quoi procurer à cet honnête soldat une existence aisée pour le reste de ses jours, ce que celui-ci refusa avec indignation. Alors, avec la permission de son vainqueur, il s'en retourna à la Nouvelle-Orléans. Cette circonstance et quelques autres événemens semblables prouvèrent que la bande des pirates ne pouvait être prise par terre. Nos forces navales ayant toujours été faibles dans ces parages, des expéditions pour la destruction de cet illicite établissement ne pouvaient être attendues d'elles jusqu'à ce qu'elles eussent reçu des renforts; car un officier de l'armée navale, avec un plus grand nombre de chaloupes de guerre dans cette station, fut forcé de se retirer devant les forces supérieures de La Fitte. Aussitôt qu'une augmentation de l'armée navale permit une attaque, elle fut faite: la ruine totale des bandits en a été le résultat; et aujourd'hui que ce point presque invulnérable, et la clef de la Nouvelle-Orléans, se trouve purgé d'ennemis, il est à espérer que le gouvernement saura le conserver par une force militaire imposante.»
(_Extrait d'un journal américain_.)
On trouve dans la continuation du _Dictionnaire biographique de Granger_ par le Noble; un singulier passage, dans sa notice sur l'archevêque Blackbourne; comme il a quelque analogie avec la profession du héros du poème précédent, je ne puis résister au désir de le citer.
«Il y a quelque chose de mystérieux dans l'histoire et le caractère du docteur Blackbourne. La première n'est que très-imparfaitement connue; et le bruit a couru qu'il avait été un forban, et qu'un de ses confrères dans cette profession ayant demandé à son arrivée en Angleterre ce qu'était devenu son vieux camarade Blackbourne, reçut pour réponse qu'il était archevêque d'York. Nous savons que Blackbourne fut installé sous-doyen d'Exter en 1694, office qu'il résigna en 1702. Mais après la mort de son successeur, Lewis Barnek, qui arriva en 1704, il l'obtint de nouveau. L'année suivante il devint doyen; et en 1714, il devint archi-doyen de Cornwall. Il fut sacré évêque d'Exter le 24 février 1716, et transféré à York le 28 novembre 1724, en récompense, selon la chronique scandaleuse de la cour, pour avoir marié George Ier à la duchesse de Munster. Ceci, cependant, paraît avoir été une pure calomnie. Comme archevêque, il se conduisit avec une grande prudence, et fut également respectable comme administrateur des revenus de son siége. Le bruit circulait qu'il avait conservé les vices de sa jeunesse, et qu'une passion pour le beau sexe formait un _item_ dans la liste de ses faiblesses; mais bien loin d'avoir été convaincu par soixante-dix témoins, il ne paraît pas qu'il ait été accusé directement par un seul. Bref, je considère toutes ces accusations comme des effets de pure malignité. Comment est-il possible qu'un forban ait pu être aussi instruit et aussi savant que l'était certainement Blackbourne? Il avait une connaissance si parfaite des classiques (particulièrement des tragiques grecs), que, capable comme il l'était de les lire avec autant de facilité que Shakspeare, il devait avoir consacré beaucoup de tems et de peine pour les comprendre ainsi, et pour être autant versé dans les langues savantes. Il avait été indubitablement élevé au collége de l'église du Christ, à Oxford. On le dit y avoir été un homme très-aimable; ceci toutefois fut tourné contre lui par ce dicton: «Il a gagné plus de cÅurs que d'ames.»
--«La seule voix qui pouvait calmer les passions du sauvage Alphonse III était celle d'une femme aimable et vertueuse, le seul objet de son amour: c'était la voix de Dona Isabella, fille du duc de Savoie et petite-fille de Philippe II, roi d'Espagne. Ses dernières paroles en mourant firent sur sa mémoire une profonde impression: cet esprit hautain fondit en larmes; et après ce dernier embrassement, Alphonse se retira dans sa chambre pour déplorer sa perte irréparable, et méditer sur la vanité de la vie humaine.»
(_Åuvres mêlées de_ GIBBON.)
FIN DES NOTES DU CORSAIRE.
LARA.
Chant Premier.
1. Les serfs sont joyeux dans le vaste domaine de Lara, et l'esclavage a oublié à moitié ses chaînes féodales. Lui, leur seigneur inattendu, qu'ils n'espéraient plus revoir, mais qu'ils n'avaient point oublié, est revenu après un long exil volontaire. Tous les visages, dans son château, sont brillans de joie de son arrivée; les coupes sont sur la table et les bannières sont déployées sur les créneaux. Au loin, sur les vitraux peints de couleurs variées, se reflète en se jouant la flamme hospitalière du foyer rallumé, autour duquel un cercle de vassaux[loc17], aux yeux pétillans de gaîté, donne un libre cours à sa loquacité bruyante.
[Note loc17: _Retainers_.]
2. Le chef de la maison de Lara est de retour. Pourquoi Lara a-t-il traversé les mers? Laissé par la mort de son père (il était trop jeune pour apprécier une telle perte) maître de lui-même,--il a reçu cet héritage de malheur,--ce redoutable empire de soi-même, dont l'orgueil humain s'empare pour détruire la paix du cÅur!--sans personne pour le réprimander, et n'ayant que peu d'amis pour lui faire apercevoir les mille sentiers dont la pente glissante entraîne au crime; c'est alors, lorsque son âge demandait qu'il obéît, c'est alors que la jeunesse fougueuse de Lara commandait à des hommes. Il n'est pas nécessaire de suivre pas à pas sa jeunesse à travers tous les détours de la carrière qu'elle parcourut. Courte elle parut à sa fougue impatiente; mais elle fut assez longue pour causer à moitié sa perte.
3. Lara, dans sa jeunesse, avait abandonné le séjour de ses ancêtres; mais depuis l'heure où il lui fit de la main le salut d'adieu, on a ignoré de quel côté il avait dirigé ses pas, tellement que son souvenir était presque éteint dans la mémoire. Ses vassaux ne pouvaient que dire: «Son père est redevenu poussière, c'est tout ce que nous savons, et Lara n'est point en ces lieux.» Lara ne revient point, n'envoie personne; le plus grand nombre devient froid et indifférent aux conjectures. Les salles de son château entendent à peine prononcer son nom à l'écho duquel elles étaient si habituées; son portrait se noircit dans son cadre couvert de poussière; un autre seigneur console la femme qui lui était destinée, la jeunesse l'oublie, et les vieillards ne sont plus. «Vit-il encore?» s'écrie l'héritier impatient, qui soupire après un deuil qu'il ne doit pas porter. Une centaine d'écussons couverts d'une rouille noire décorent la dernière et antique demeure des Lara; mais il en est un qui manque à cette galerie poudreuse, et qui serait le bien-venu dans ce gothique trophée.
4. Il arrive enfin tout-à -coup; de quel lieu? chacun l'ignore. Pourquoi revient-il? il n'est pas nécessaire d'en être instruit. Ce qui étonne le plus ses gens, ce n'est pas son retour; c'est sa longue absence. Il n'a à sa suite qu'un simple page, d'un air étranger et d'un âge encore tendre. Des années se sont écoulées, et aussi rapide est leur fuite pour ceux qui mènent une vie vagabonde, que pour ceux qui n'abandonnent point leur terre natale. Mais le défaut de nouvelles des climats éloignés a prêté une aile moins légère au tems fatigué. Ils le voient, ils le reconnaissent, et cependant le présent leur paraît douteux, ou le passé un rêve.
Il vit; cependant la force de sa jeunesse n'est point passée, quoique ses traits soient brunis par la fatigue et un peu altérés par le tems. Les fautes de son jeune âge, quelles qu'elles aient été, si elles ne sont point oubliées, ont pu être effacées de sa mémoire par les événemens de sa nouvelle destinée. Rien de bien ou de mal n'est connu de sa vie depuis long-tems; son nom peut encore soutenir la renommée de sa famille. Dans sa jeunesse, son ame était fière; mais ses torts n'étaient que ceux d'un jeune étourdi, amoureux des plaisirs, et ainsi, à moins qu'ils ne l'aient égaré dans sa course, ils pouvaient être rachetés, sans exiger de lui un long remords.
5. Un grand changement s'est opéré dans lui,--et quel qu'il soit, il n'est plus ce qu'il a été autrefois. Ce front s'est empreint de rides profondes; il parle de passions, mais de passions qui ne sont plus; l'orgueil, mais non le feu de ses jours de jeunesse; un aspect plein de froideur et d'indifférence pour la flatterie; une altière démarche, et un Åil pénétrant qui comprend d'un regard la pensée des autres, et cette légèreté sarcasmatique de la parole, dard perçant d'un cÅur que le monde a blessé, et dont les traits, lancés avec un semblant de gaîté frivole, rendent ceux qu'ils atteignent incapables d'avouer leur blessure; voilà ce que l'on découvrait dans Lara, et quelque chose encore de plus que ce que son regard ou l'accent de sa voix pouvaient révéler.
L'ambition, la gloire, l'amour, but commun des hommes que quelques-uns peuvent conquérir, et que tous voudraient posséder, paraissaient ne plus avoir d'accès dans son cÅur, mais on eût dit que c'était depuis peu qu'ils n'y régnaient plus; et un sentiment profond, que l'on eût vainement cherché à sonder, éclatait par momens sur son visage altéré.
6. Il n'aimait pas beaucoup qu'on lui fît de longues questions sur le passé, il ne parlait point des merveilles et de l'immensité des déserts sauvages qu'il avait parcourus seul dans des climats lointains, et--comme lui-même le laissait à penser--inconnus: en vain ceux qui l'entouraient essayaient-ils d'interroger ses regards, ou de mettre à l'épreuve l'expérience de son compagnon; Lara évitait de parler de ce qu'il avait vu, comme peu digne d'occuper la pensée d'un étranger. Si les questions devenaient plus pressantes, son front devenait plus sombre, et ses paroles plus rares.
7. Ce ne fut pas sans plaisir qu'on le vit de retour; vive fut la joie de son arrivée dans les cercles des hommes[loc18]. Issu d'une ancienne famille, commandant à de nombreux vassaux, il était rangé parmi les hauts seigneurs de sa contrée. Il assistait à leurs carrousels, à leurs festins joyeux; il les voyait soupirer ou sourire, mais il ne faisait que les voir froidement sans partager la gaîté ou l'ennui général. Il ne recherchait point ce que tous poursuivaient, entraînés par une espérance toujours trompeuse et toujours écoutée: les honneurs qui ne sont qu'une vaine fumée; l'or plus substanciel; la préférence des belles et les dépits des rivaux. Autour de lui était tracé un cercle mystérieux, qui défendait de l'approcher et le montrait toujours isolé. Dans ses yeux paraissait quelque chose de sévère qui éloignait au moins de lui la frivolité; et les personnes plus timides qui le voyaient de près l'observaient en silence, en se communiquant tout bas leurs mutuelles frayeurs, et celles plus sages, et en plus petit nombre, qui lui témoignaient des intentions plus amicales, avouaient qu'elles le jugeaient meilleur que son air ne semblait l'annoncer.
[Note loc18: _To the haunts of men_.]
8. C'était étrange!--dans sa jeunesse, toute action et toute vie, brûlant pour le plaisir, et ne répugnant point aux combats; essayant tour à tour des femmes,--du champ d'honneur,--de l'océan,--de tout ce qui lui promettait jouissance ou danger;--il avait tout épuisé, et sa récompense avait été dans le plaisir et la peine, et non dans un milieu fade et commun: car ses sentimens ardens cherchaient, dans cette intensité d'émotions, un moyen d'échapper à sa pensée. Les tempêtes de son cÅur eussent contemplé avec dédain les orages plus faibles des élémens qu'elles auraient soulevés; les transports de ce cÅur s'étaient dirigés en haut, et ils avaient demandé s'il y avait dans les cieux des ravissemens plus grands! Livré à tous les excès, esclave de tous les extrêmes, comment se réveilla-t-il de ce rêve étrange? hélas! il ne le disait pas,--mais il s'était réveillé pour maudire son cÅur flétri qu'il ne pouvait briser.
9. Les livres, car jusque-là ses livres pour lui avaient été l'homme, les livres paraissaient exciter davantage sa curiosité, et souvent, par un soudain caprice, il se séparait de tout le monde pour plusieurs jours. Alors, ses serviteurs, rarement appelés, disaient que, pendant les longues heures de la nuit, ses pas précipités se faisaient entendre sur la sombre galerie, où les grossiers mais antiques portraits de ses pères présentaient leurs figures chagrines: on entendait,--mais on murmurait tout bas que «_cela_ ne devait pas être connu,»--le son d'une voix moins terrestre que la sienne. «Oui, ceux qui voudront pourront en rire, mais quelques-uns avaient vu, ils ne savaient pas trop quoi, quelque chose de plus que ce qui est ordinaire. Pourquoi contemplait-il ainsi cette tête de revenant que des mains impies avaient enlevée aux tombeaux[loc19], et qui, placée à côté de son livre ouvert, semblait vouloir en éloigner tout le monde excepté lui? Pourquoi ne dort-il pas quand les autres reposent? Pourquoi ne veut-il pas de musique et ne donne-t-il pas l'hospitalité? Tout cela ne leur semblait pas bien,--mais où était le mal? Quelques-uns le savaient peut-être, mais c'était une histoire trop longue à raconter, et en outre ceux qui en étaient instruits étaient trop discrètement sages pour avouer que ce qu'ils savaient était autre chose que de légers soupçons. Mais s'ils voulaient parler--ils le pourraient.» C'est ainsi qu'autour du foyer les vassaux de Lara discouraient de leur seigneur.
[Note loc19: Ceci paraît faire allusion à Byron lui-même, qui avait fait une coupe à boire d'un crâne humain dont il se servait quelquefois.
(_N. du Tr._)]
10. Il était nuit.--Les étoiles du firmament se répétaient dans le ruisseau transparent de Lara, qui multipliait leurs images. Ses eaux sont si calmes, qu'elles semblent à peine mobiles, et cependant elles s'écoulent comme le bonheur. Elles réfléchissent au loin, comme une scène magique, les clartés immortelles qui brillent dans l'étendue des cieux. Les rives de ces ondes sont parées d'arbres au vert feuillage, et des plus belles fleurs qui puissent séduire l'abeille: telles étaient celles dont Diane enfant composait ses guirlandes; l'innocence n'en voudrait point d'autres, pour offrir à son amour, que celles qui couvrent la rive. Les eaux en suivant leurs canaux se perdent dans des détours qui représentent les replis tortueux et brillans du serpent. Tout était si tranquille, si doux sur la terre et dans les airs, que vous n'eussiez pas même tressailli à l'apparition d'un esprit, dans la pensée que rien de méchant ne pouvait se plaire à errer dans de tels lieux, au milieu d'une telle nuit! C'était un moment dont les esprits du bien étaient seuls appelés à jouir; ainsi le pensait Lara, qui ne demeura pas long-tems dans ces lieux, et qui s'éloigna silencieusement pour retourner vers la porte de son château. Son ame ne pouvait plus contempler de telles scènes, qui lui rappelaient le souvenir de jours passés, de cieux plus sereins, de soleils plus purs, de nuits plus douces et plus fréquentées, de cÅurs qui maintenant--non,--non! la tempête peut frapper son front, sans l'émouvoir--sans le lui faire courber--mais une nuit comme celle-là , une nuit si belle, est une raillerie pour un cÅur comme le sien.
11. Il est retourné dans ses appartemens solitaires, et son ombre gigantesque est projetée sur les murs tapissés de ces poudreux tableaux qui représentent des figures des vieux tems; c'est tout ce qu'elles ont laissé de leurs vertus ou de leurs crimes, excepté une vague tradition, les ténébreux caveaux qui dérobent leur poussière à la clarté du jour, ainsi que leurs faiblesses et leurs vices, et une demi-colonne du livre pompeux qui en transmet le récit spécieux d'âge en âge, où la plume de l'histoire distribue le blâme ou la louange, et donne comme vérité ce qui n'est le plus souvent qu'insigne mensonge.
Lara promène ses rêveries silencieuses, et les rayons de la lune brillent à travers les sombres vitraux sur le pavé de pierre, sur la voûte élevée couverte de découpures, et sur les saints que les fenêtres gothiques représentent agenouillés en prière, et qui se reproduisent, par la réflexion de la lumière, en figures fantastiques semblables à la vie, mais non à une vie comme celle des mortels. Les boucles noires des cheveux pendans de Lara, son noir et ombragé sourcil, et le mouvement balancé de son panache agité, apparaissaient comme les attributs d'un fantôme, et imprimaient à son aspect toutes les terreurs que donnent les tombes.
12. Il était minuit,--tout était livré au sommeil; la clarté solitaire d'une lampe pâle semblait rompre à regret les ténèbres. Ãcoutez! des murmures sont entendus dans le château de Lara,--un son--une voix--un cri--un appel de détresse! un cri lourd, prolongé--et le silence.--Ses gens ont-ils entendu ce frénétique écho retentir à leurs oreilles endormies? Ils l'ont entendu, ils se lèvent en sursaut, et, braves quoique tremblans, ils se précipitent là où le cri invoquait leur secours; ils arrivent portant dans leurs mains des flambeaux à demi allumés et des épées dont ils ont, dans leur empressement, oublié les ceinturons.
13. Froid comme le marbre où son corps était étendu, pâle comme les rayons de la lune qui se jouaient sur ses traits, Lara était renversé par terre; près de lui son sabre à moitié tiré du fourreau semblait indiquer un péril au-dessus des craintes de la nature. Cependant il était ferme, ou il l'avait été jusqu'au dernier moment. Le défi respirait encore sur son front; quoique empreint de terreur, et insensible comme il est, il régnait sur ses lèvres le désir de répandre le sang. Quelques menaces à demi formées, quelque imprécation d'orgueilleux désespoir semblent avoir expiré sur ses lèvres. Son Åil était presque fermé; mais il n'a pas oublié, même dans sa détresse, le regard du gladiateur, que souvent, dans la veille, son aspect décelait avec fierté, et qui maintenant y était fixé dans un horrible repos.
On le relève--on l'emporte; silence! il respire, il parle; les couleurs reviennent sur ses joues basanées; sa lèvre recouvre son incarnat; son Åil, quoiqu'obscurci, roule sauvage dans son orbite, et chacun de ses membres, par de lents frémissemens, recommence ses fonctions; mais ses paroles sont articulées dans des termes qui ne semblent pas appartenir à sa langue native. Distinctes, mais étranges, ses gens les comprennent assez pour penser que ces accens appartiennent à d'autres climats; et ils étaient tels, qu'ils semblaient s'adresser à une oreille qui ne les entend point--hélas! qui ne peut plus les entendre!
14. Son page s'est approché, et lui seul semble connaître le sens des paroles qu'ils entendaient; et par les altérations de ses joues et de son front, on pouvait juger qu'elles étaient telles que Lara n'aurait pas voulu les avouer, ni le page les interpréter, quoiqu'il regarde avec moins de surprise l'état de son maître que ceux qui l'entouraient; mais il se penche sur le corps étendu de Lara, et lui parle dans cette langue qui paraît être la sienne. Lara prête son attention à ces accens qui semblent doucement calmer et dissiper les horreurs de son rêve, si c'était un rêve qui abattait ainsi un cÅur qui n'avait pas besoin de peines idéales.
15. Quel que soit l'objet que sa frénésie a vu en songe ou son Åil en réalité, si toutefois il s'en souvient, il ne sera jamais révélé, et restera enseveli dans son cÅur.--Le matin accoutumé revient, et inspire une nouvelle vigueur à son corps fatigué; il ne recherche de soulagement ni d'un prêtre ni d'un médecin; et bientôt, le même dans ses mouvemens et dans son langage qu'il l'avait été auparavant, il remplit les heures passagères, ne sourit pas moins, ne présente pas un front plus attristé qu'il n'en avait l'habitude; et si le retour de la nuit semble maintenant moins agréable aux yeux de Lara, il se gardait bien d'en laisser rien paraître à ses vassaux étonnés, dont les frissons prouvaient que _leurs_ craintes étaient moins oubliées.
Tremblans, deux à deux (ils n'osent pas marcher seuls), ces esclaves effrayés s'acheminent dans le château, et évitent la fatale galerie. La bannière qui se déploie et le bruit des portes, le froissement de la tapisserie, l'écho du plancher, les longues et noires ombres des arbres d'alentour, le vol bruissant de la chauve-souris, le chant nocturne de la brise; tout ce qu'ils voient ou entendent effraie leur pensée, à mesure que les ombres du soir descendent sur les murs grisâtres du château.